‹ L'Hôtel Drouot en (volume 3)Chapitre 70 sur 85 · ET · texte numérisé non relu

ET

à raconter sur lui quand ce nom se trouve au bout de notre plume. J'ai déjà parlé de lui longuement dans mon premier volume. J'y reviens encore. Les anecdotes sont la menue monnaie des biographies.

En exil, il menait une vie très simple à la Tour-de- Peiz. De ce dur calcaire jurassien, rien ne put l’efféminer. Il n'avait pas de domestique, il faisait lui-même sa soupe et son ménage. Aujourd’hui les peintres qui jettent en entrant leur pardessus fourré aux larbins des Mirlitons, ne comprennent plus cela. On raconte qu'un jour, en hébergeant un ami, celui-ci trouva le matin une bottine cirée devant sa porte. Le maitre peintre cirait tranquillement l’autre. — « L’habitude de la brosse, » lui dit-il en riant.

Les anecdotes sur lui abondent, du reste. Rien qu'avec elles on écrirait un livre. Il avait, à propos de ses confrères illustres, de ces mots qui lui appartenaient bien.

— Cet homme, disait-il, en parlant de Corot, cet homme qui fait danser des nymphes dans des paysages ennuyeux, c'est le chicard du Parnasse.

— Des Greuze, faisait-il un jour en haussant les épaules devant M. de Nieuwerkerke, c’est rien du tout à faire, les Greuze ! Je vous en ferai tant que vous le voudrez des Greuze, monsieur le comte.

Courbet, dans cette sortie humoristique, copiait David qui proposait de brüler tous les Boucher et tous les Fragonard, comme étant des peintures de courtisans faites pour des courtisanes.

— L'Opéra ne sera beau, disait-il encore, que lorsqu'on ôtera toutes les allégories dont il est badigeonné, pour me faire peindre au fronton la Tragédie et la Musique.

Voici un épisode peu connu raconté par M. Léon Seché dans sa spirituelle chronique hebdomadaire du Phare de la Loire.

Les alliés avaient voulu abattre la colonne en 1815,

et n'avaient pu. Courbet, plus fort qu'eux, trouva le moyen de la jeter par terre. Le jour où elle tomba, il était avec Jules Vallès, place Vendôme, dans un état de surexcitation qui frisait la folie.

— Tenez, Vallès, dit le directeur des beaux-arts de la Commune avec un rude accent franc-comtois, vous voyez ce vieux grognard qui regarde l’entrée de la colonne. Regardez-le en face. Vous croyez peut-être que c’est l’invalide à la tête de bois; pas du tout. Cette jambe de bois est un fusil à vent, et la vieille bête est capable de nous tirer dessus quand la colonne va tomber.

Et quand tout fut fini, il poussa un gros soupir de satisfaction, puissant comme un soufflet de forge.

Très certainement, Courbet fut un moment dévoyé, et c’est pour cela que le conseil de guerre se montra si indulgent pour lui. Nous ne chercherons pas à le réhabiliter au point de vue politique. Il eut tort; mais il ne méritait pas la philippique violente de Dumas fils, lors de sa mort. L'ami du réaliste Vollon a écrit ces lignes qu'il regrettera quelque jour :

« La République a des générations spontanées, des » éclosions subites de phénomènes imprévus, inanaly- » sables, éphémères, gigantesques, ombres chinoises » colossales qui viennent gesticuler, pousser un cri et » mourir sur un fond rougi par le feu et le sang. De » quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un » paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suin- » tement sébacé peut avoir été généré, par exemple, » cette chose qu'on appelle Gustave Courbet? Sous quelle » cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle » mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d'œdème » flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, » ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et » impuissant ! — Ne dirait-on pas une farce de Dieu,

» si Dieu que ce non-être a voulu détruire était capable » de faire et pouvait se mêler de cela ?

Courbet, un monstre hideux ! allons donc! C’est de la colère et de la passion politique éclatant tout d’un coup, comme le jour où Veuillot a écrit : Carpeaux fait puer le marbre, et Courbet fait puer le châssis.

Le calme s’est fait autour de sa mémoire. Le temps l'a réconcilié avec l'opinion. Jugeons-le avec impartialité en lui tenant compte de sa sincérité, ce trait essentiel de son caractère. Aussi bien, aujourd’hui tous ses ridicules, toutes ses théories étranges doivent être oubliées.

Il ne s'était pas jeté dans la Commune pour acquérir un nom ? — Il était célèbre. Pour chercher la fortune ? — Il avait bien au delà de ses besoins.

Ne le prenons donc pas au sérieux lorsqu'il joue au fantoche politique, et non plus lorsqu'il se gobe. Apprécions-le seulement au point de vue artistique. Courbet a sa place marquée dans notre histoire de l’art. Ne voulant être l'ombre pâle d'aucun autre, il s'était dit : « Tu n’imiteras pas! dût cette conduite retarder l'heure de tes succès. Tu iras devant toi méprisant les plus violentes protestations. » Et, ne voulant pas arriver coûte que coûte, ne s’occupant ni de la mode qui faisait le succès des uns, ni des clairons du journalisme qui vantait les mérites des autres, il se mit à travailler à l'écart. Il fut lui, c’est-à-dire un grand et fécond artiste, avec une manière spéciale, un tempérament robuste et des élans spontanés. Il eut ces grandes pensées qui émanent toujours du cœur, comme l’a dit Vauvenargues. Elève de la simple nature, réprouvant le poncif, le peintre de l'Ænterrement d'Ornans protesta contre toutes les traditions classiques. L'idéal n’était pas du tout son fait. C’est réel : tel était son mot ordinaire.

Courbet ne peignait que ce qu’il voyait, et il arrivait ainsi, malgré lui, à la poésie, par la seule puissance

du vrai. Pascal, bien avant lui du reste, avait dit : « La peinture doit attirer l'admiration par la ressem- » blance des choses dont on n’admire pas les origi- » DAUX. » "fe

Il eut un beau mouvement d'humeur, ce paysan du Danube, à la tenue débraillée, mais au profil assyrien, aux rudesses triviales, mais aux réalités puissantes, lorsqu'il refusa la croix que venait d'accepter le peintre Yvon et que lui offrait également M. Richard, ministre des beaux-arts de l’Empire dernier. Cela nous remet en mémoire les vers. tintamaresques, en rimes couronnées, que fit sur ce sujet l’un de nos amis, Paul Nogent, alors sur les bancs du collège.

Comme devant Richard, chaque bonapartiste, Artiste,

Pour obtenir la croix lâchement se courbait, Ce Courbet,

Lutteur qu'une fierté digne, romaine, épique, Mène et pique

Dit: je fais fi, de par mon maître Delacroix, De la croix !

Je ne veux pas qu'en ton râtelier monarchique, Mon art chique

Le vil foin que ta main distribue au riche art, O Richard!

Beaucoup, par le chemin pur où s’empresse Yvon, En presse y vont,

Mais devant les présents que l’impérial coffre Offre,

Hippocrate, j'ai seul, de ton austérité, Hérité.

« Comme on s’est moqué, dit Jules Claretie, du titre extraordinairement prétentieux d’un des meilleurs tableaux du maître: Bonjour, monsieur Courbet ! Aujourd'hui, les vanités du réaliste se sont évanouies

devant la réalité de la mort, et lorsqu'on a accroché au Louvre le tableau que Mie Courbet a donné au musée,

L'HOTEL DROUOT ET rA CURIOSITÉ EN 1882. M5

c’est Velasquez lui-même, le maître des Borrachos et des Filandières qui, la nuit, à l'heure où les maîtres conversent entre eux dans la grande galerie pleine d'ombre, accueille le nouveau venu par la scie d’atelier d'autrefois, la gouaillerie du temps jadis, devenue maintenant un salut de la postérité :

— Bonjour, monsieur Courbet !

Revenons à la vente du 28 juin.

Les tableaux de cette vente étaient bien des vrais Courbet, et, à ce propos, rappelons pour l'avenir une lettre d’un marchand d'objets d'art à Genève, adressée le 16 juin 1874 au rédacteur en chef du journal la République francaise :

« Votre journal, dit-il, ayant imprimé qu'il s’est fondé à Genève une fabrique de faux Courbet, je voue prie de vouloir bien annoncer que ma maison n’a aucun rapport avec cette officine. D'ailleurs, - on ne fabrique pas seulement à Genève de faux Courbet, mais on y fait aussi des contrefaçons de Corot, de Daubigny, de Rousseau, voire même de Henri Regnault et de Calame.

» PAUL Pia. »

Avis aux acquéreurs futurs. Ils seront forcés d'y regarder de très près désormais.

Quoique limitée, cette vente témoignait cependant, une fois de plus, par quelques œuvres seulement de la puissance de l'artiste dans les aspects les plus variés. Etudes de lutteurs enlacés, carnations bitumées de baigneuses, types de mendiants déguenillés, silhouettes de grands arbres, rochers moussus, éclat du soleil sur les chemins poudreux, lumière tamisée par le feuillage, ciel couvert par des nuages, — tout, sous ce pinceau puissant, apparaissait reproduit tel qu'il est.

Courbet, toujours un peu dramatique, aimait les violences, les tourmentes, les tragédies de la nature. Par-

416 L'HOTEL DROUOT ET Lm CURIOSITR EN 1882.

tout où il passait, son talent, ainsi que la diane qui réveille les cœurs endormis, éclatait comme une fanfare.

Chose rare ! à côté de ces œuvres originales, se trouvaient deux copies de ses maîtres préférés : Franz Hals et Rembrandt. Deux copies par Courbet, cela ne se voit pas tous les jours! surtout quand l’une d'elles a provoqué ce paradoxe insensé :

— J'ai copié un Rembrandt. C'est mieux que lui. J'ai peint dans la pâte, lui mettait des glacis. Il faisait ce qu'il pouvait.

On rencontrait aussi dans cette vente des dessins fins et originaux recueillis dans les cartons du maitre. Œuvres inédites, conduisant à la parfaite connaissance du peintre, et faites dans une courte séance, à part, les Femmes dans les blés, présentées au public à l'Exposition particulière du pont de l’Alma.

La vente qui nous occupe n'ayant été citée nulle part, il y a quelque intérêt pour l'avenir à en conserver trace. Voyons donc maintenant le résultat détaillé de l'adjudication faite devant quelques amis fidèles et un très petit nombre d'artistes encore à Paris.

Voici quelques-uns des prix atteints par les enchères :

Les ZLutleurs. Le catalogue de 1867 dit que, sous cette toile, on retrouverait en grattant, la Must de Walpurgis, tableau allégorique résumant le Faust de Gæthe, un des premiers essais de l’artiste. Ces lutteurs peints en pleine pâte sont bien vrais! Les voici aux prises, face contre face, poitrine contre poitrine, leur respiration devient haletante; ils se tordent, ils s'enlacent, ils s'étreignent à s’étouffer, vont se quitter et se reprendre avec furie. Quelle belle passe, quelle attaque plus alerte que l’adresse elle-même! Quelle défense plus souple que l’agilité! Un dernier coup d'épaule va faire tomber bientôt le récalcitrant.

L'HOTEL DROUOT El LA CURIOSITÉ EN 1882. m7

Très beau de mouvement, ce tableau a été acheté 5,800 francs par M. Cusenier qui déjà l’année dernière, à la première vente de Courbet, avait fait de nombreuses acquisitions.

Il ne sait pas sans doute que Nadar, l’auteur d’un charmant livre : Quand j'étais étudiant, s'écria un jour devant ces lutteurs dont les veines gonflées faisaient saillie comme dans ceux de Falguière :

— Décidément, Molière avait raison : Peste soit de la varice et des avaricieux.

Au même fidèle et fervent amateur du maitre d'Ornans les œuvres suivantes :

L'Aumône d'un mendiant à Ornans, toile de 2",10 de haut sur 1,75 de large. Ce morceau est un absolu chef-d'œuvre. — 9,000 francs.

Les Rochers de Monthiers. Vigoureusement rendus, ces rochers recouverts de mousses et de lichens. Signés et sans date. Haut. 0,95, larg. 1,30. 2,650 francs.

Bord du Lac. Etude signée. Haut. 0",95, larg. 1",20. 1,630 francs.

Au même encore :

Vigneronne de Montreux. Haut. 1 mèt., larg. 0m,21. 1,600 francs.

Un portrait de femme. Signé et daté de 1859.

560 francs.

Étude de Tête de femme. Signé G. Courbet. Haut. On,47, larg. 0,35.

Adjugées à Me Courbet, qui les reprenait à la suecession de son père, comme souvenirs de son frère, les dix toiles dont voici la nomenclature :

Le Cheval dérobé, courses de Fontainebleau, exposé au Salon de 1861, sous le titre : Ze Piqueur. Haut, 10,95, larg. 2m,30. 3,400 francs.

418 L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSYÿ*É EN 4882.

Baigneuse vue de dos. H.1",28, larg. 0,97. Signée à droite : 68, Gustave Courbet. Ce tableau merveilleux, réservé pour des expositions particulières, vaut la Vague et les Vanneuses du Musée de Nantes. Ce n’est point une nymphe mythologique, mais une madone aux splendeurs charnues, pourvue de larges développements. C'est vécu. Le modelé des bras, la fraicheur et l'éclat de l’épiderme, les ombres transparentes et légères du torse ont la séduction enchanteresse du vrai qui seul est beau.

Diderot l’a dit : c’est la chair qui est difficile à rendre. » C’est ce blanc onctueux égal sans être pâle ni mat; » c’est le mélange de rouge et de bleu qui transperce » imperceptiblement; c'est le sang, c’est la vie qui font » le désespoir du coloriste. Celui qui a aequis le senti- » ment de la chair a fait un grand pas ; le reste n’est rien » en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir » senti la chair; mille autres mourront sans l'avoir » sentie. »

Courbet, a dit de son côté, son ami et histographe M. Castagnary, a fait des femmes de toutes les cou- > leurs, rousses, blondes et brunes ; dans toutes les posi- ë tions, debout, assises, couchées ; sous tous les noms : baigneuses, dormeuses, paresseuses ; dans toutes les lumières : soleil des plages, verdure des bois, pénombre des boudoirs. Mais cette femme-là, la Baigneuse vue de dos, est l’un de ses chefs-d’'œuvre. Il le savait bien, du reste; car, en la montrant dans son atelier, il disait avec orgueil :

— C'est du sur-Velasquez.

Aussi a-t-elle été vendue 14,000 francs, et ce n’est pas le prix qu'elle vaut.

Portrait de Rembrandl, copie faite au Musée de Munich. Haut. 0,87, larg. 0m,73. 4,810 francs.

Portrait de M. T. Marlet, en 1851. Haut. 0",45, larg. 0,37. 680 francs.

Le château de Chillon. Signé, en 1874. Haut. 0",65, larg. Om,81. 1,320 francs.

Un autre Chdteau de Chillon, fait en 1873. Paysage vert, frais, éclatant de couleur. Haut. 0",86, larg. 4,21. 1,960 francs.

Une Tempête sur le lac, rendue par le couteau à palette avec un rare bonheur. Haut. 0,55, larg. 0,45. 745 francs.

Une Marine. Haut. 0,33, larg. 0,46. 980 francs.

Autre Marine, non signée. Haut. 0,33, larg. 0m,34. 500 francs.

La Mort de Petit Pierre à Ornans. Signée à gauche. Haut. 1 mèt., larg. 1",40. 1,050 francs.

Quelques-unes des toiles qui précèdentiront sans doute dans nos musées. Aux dons nombreux que M! Courbet a déjà faits, elle vient d'ajouter encore dernièrement, pour à la ville de Paris, l’esquisse des Pompiers se rendant à un incendie.

M. Bernheim, un marchand bien avisé, a acheté, avec la certitude de faire un beau profit :

Chasseurs à cheval retrouvant la piste, épisode de chasse à courre, sans date ni signature. Haut. 4,10, larg: 0,91. Exposés en 1867. 1,600 fr.

Le Veau, signé à droite, 73. Haut. 0,88, larg. 4",16. 2,520 francs. Bonne inspiration, cette acquisition à ce prix :

La Sorcière, d'après Franz Hals, copiée sur le tableau original de la galerie Suermondt. Haut. 0,85, larg. 0,69. Signé. 2,000 francs.

Avant l'orage, sur le lac. Haut. 0,30, larg. Om,31. . M. Hecht, l’aimable négociant de la rue du Châteaud'Eau, l'ami de Manet, très féru de l’école impression-

niste, a fait pour son compte ou pour celui d'autrui quelques bons achats :

Le Naufrage dans la neige, étude dans les montagnes du Jura. Signé et daté en 1860. Haut. 1%,38, larg. 2 mèt. 1,740 francs.

Portrait de Mrve ***, Haut. 1,74, larg. 1",08. 1,216 francs.

M. Barbedienne, un bronzier qui sera plus celèbre encore au xx°siècle qu'au xix°, s’est offert pour 1,530 fr. Chailly-sur-Clarence. Haut. 0,95, larg. 1",20 et pour 820 francs, Zmilius, eheval du haras de Saintes, une belle étude.

C'est à M. Blondon que l'Zomme au casque, haut. 0,56, larg. 0",46, a été adjugé, 1,020 franes ; — à M. de Bray, la Dent de Jaman, signée. 1,680 francs; — à M. |{Cahen d'Anvers, Chdtaigniers en automne (parc des Crêtes). Signé. 1,150 francs ; — à M. Diot, Pommes rouges et blanches (avec la mention Sainte-Pélagie). 4,300 francs ; — à M. Delaunay (le peintre ou l'acteur ?) Le Retour au pays. Signé. 860 francs ; — à M. Landau, le Fossoyéur. Signé G.C. 515 francs. Haut. 0,30, larg. 0,40 ; — au prince Zurbo, Psyché, étude de 82 sur 65. Signée. 1,260 francs.

Ont acheté encore : ;

M. Kœnigswarter, Soleil couchant, marine signée. Haut. 0®,39, larg. 0,53.750 francs ; et Femme endormie, haut.0n,70 sur 0,94, une splendide étude. 2,020 fr.

M. Gugenheim, le Cêdre d’'Hauteville, haut. 0,81, larg. 1m,10 ; 2,405 francs; et une Académie d'homme, étude magnifique, 0,70 sur 0,36. 525 franes.

Parmi les acquéreurs de dessins, M. Brenot, un homme de goût, un spirituel amateur a su choisir trois petits crayons noirs : Jeune femme lisant, 210 francs. Portrait de Mve Urbain Cuenot,250 francs. Étude de chêne (les Vendanges), 160 francs.

M. Templier est devenu l’heureux possesseur du crayon noir intitulé : les Femmes dans les blés. Signé à droite, G. Courbet, 4855. Dessin exposé en 1867, au Pont de l’Alma, et tout récemment aux Beaux-Arts, sous le numéro 141. Il ne l’a payé que 660 francs. Ce n’est pas cher.

M. Haro, l'expert, a voulu garder le souvenir de cette vente faite par son confrère Durand-Ruel, en achetant 320 francs le beau dessin : le Jeune homme assis qui révélait des qualités de premier ordre.

La vente a produit 81,280 francs pour cinquante numéros. C’est un total peu élevé, a-t-on dit. Tel n’est pas notre avis, car beaucoup de toiles n'étaient que des esquisses.

A la sortie, le baron Kænigswarter, complimenté par l’un de ses amis, un financier, aussi riche que lui, sur son heureuse acquisition de la Femme endormie, lui a répondu : « Il vous était facile de faire comme moi. On » ne vend pas du Courbet tous les jours, comme de la » rente à la corbeille des agents de change. »

Et maintenant, allons aux champs ou à la mer. La

première session de l'hôtel des ventes est terminée. La séance est levée jusqu’à l’automne.

Le Louvre et le Bon-Marché font la curiosité. — Une rafle de tapisseries. — L'exposition spéciale, — La curiosité mise en actions. — Un syndicat de grands banquiers. — L’entrepôt des objets d'art. — Le comptoir des faïences. — Armand Van Heddeghem.

Paris, 4 septembre

Cela devait finir ainsi. Tout le monde s’en mêle. Ce ne sont plus les amateurs qui, sans patente et sans boutique, deviennent des marchands. Le Louvre et le Bon- Marché font la curiosité.

Déjà, chaque année, dans leurs vastes magasins, agrandis avec une rapidité prodigieuse, avait lieu, au commencement de l'hiver, une grande exposition de tapis de prière recueillis un peu partout, à Koula, à Bagdad, à Smyrne, à Soumack et à Chamaki. Sous la lumière tamisée par un vitrage dépoli, les moquettes anglaises aux reflets chatoyants se mêlaient aux classiques portières de Caramanie, les Daghestans aux tons noirs se déroulaient au milieu des Aubusson\veloutés, les elassiques tapis de Yordes se confondaient pêle-mêle dans un monceau qui s’effaçait en un clin d'œil sous la main fièvreuse des acheteurs.

Dans cet immense capharnaüm, plus grand que tous les bazars de l'Orient, la foule ignorante se pressait ce jour-là autour des rayons de la Chine, de la Perse et du Japon où l’ancien et le moderne se trouvaient

confondus. Plus loin, sur des chevalets flänaient les tableaux de quelques peintres faméliques, cherchant des débouchés immédiats. De longues galeries en enfilade exhibaient, suivant les séductions du catalogue, des sacs égyptiens, des los importants de broderies de Janina sur toile et sur soie, des velours antiques de Seutari, des moustiquaires de l'ile de Rodes, et des voiles tissés d’or arrachés aux sultanes du Bosphore.

C'était un début, mais on pouvait encore croire que cette excursion dans la domaine des objets d’art n’irait pas plus loin.

Non, l'élan au contraire était donné. Ces marchands du Temple tàtent sans cesse le pouls de cette déesse capricieuse qui s'appelle la mode! Ils savent passer habilement des manches plates aux manches à gigot, des manches pagodes aux manches collantes, des paniers aux fourreaux, des fourreaux à la crinoline pour revenir rapidement aux robes droites.

L’essai des objets d'art avait réussi. Le public était accouru en foule. Le résultat, dépassant les espérances, ne pouvait que mettre en goût les maisons parisiennes; mais l'Orient était épuisé. Il fallait trouver autre chose. Pendant toute l’année de 1882, les acheteurs de ces grands établissements reçurent l’ordre de faire, par des démarches réitérées, une rafle générale à l’étranger, en province, à l'hôtel Drouot, de loutes les tapisseries des Gobelins et de Beauvais qu'ils pourraient rencontrer.

Aujourd’hui, c’est un fait acquis. Comme au théâtre, il y a eu une première où on s’est disputé les places; un million de prospectus ont appelé le public à l’ezposilion spéciale, et nous avons assisté à la grande mise en vente des affaires exceptionnelles en tapisseries.

Voici, à des conditions modérées, des sujets religieux sur fond d’or, les Parques avec Atropos, les batailles de

Nr em

424 L'HOTEL DROtrIT ET LA CURIOSITÉ EN 1802.

Daniel ou l’histoire d'Ulysse et de Calypso. Voilà des scènes champêtres, des tapisseries gothiques où tous les personnages parlent, et leurs discours s’échappent comme une fusée de leurs bouches. Plus loin des bergerades de Boucher, la guerre de Troie, les présents d’Artaxercès, des tapisseries racontant les hauts faits d'armes des tournois, les luttes épiques et les grandes chevauchées des chevaliers de la Table ronde. Venez, messieurs, dit le livret, vous trouverez le plus vaste assortiment. Nous ne sommes pas hors de prix comme à la Croix de ma mère, inabordables comme du Passé, impossibles dans nos prétentions comme dans la rue de Buffaut ; venez, vous trouverez de tout. Nous laissons entrer, mais nous empêchons de sortir sans acheter. Aimez-vous les verdures? On en a mis partout.

Et il y a comme cela, cinq à six cents tentures à prix variés, pour toutes les bourses, depuis le premier jusqu'au cinquième étage; on les vend au mètre carré suivant l’âge, la provenance et l’état de conservation. Elles pendent tristement, accrochées au milieu des soieries de Lyon, des damas des Indes, des cretonnes, des reps multicolores.et des mousselines brodées. Très étonnées, sans doute, après avoir quitté leurs aristocratiques demeures, de se trouver en pareille compagnie.

Triste! triste! Ces épaves du vieux temps, quand le premier moment d’engouement sera passé, on les vendra à la porte, en fin de saison, à vil prix, sans pitié, comme tous les rossignols qui ont cessé de plaire et dont la mode ne veut plus.

Mais ce n’est pas tout. Élevez vos cœurs, collectionneurs ardents. Le bruit court qu’un grand syndicat de banquiers est organisé pour procéder à des affaires sur une grande échelle. Déjà, dit-on, des achats importants ont été faits pour leur compte en Franceet à l'étranger.

Page 1