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Le programme est arrêté. On ira séduire les petites villes sans budget, les églises sans ressource, les châtelains dans leurs terres. On enlèvera à coups de billets de Banque les dernières merveilles oubliées. Tout sera cherché. Tout sera bientôt connu.
Apprètez-vous, infatigables chercheurs du passé, à de nouveaux sacrifices. N’a-t-on pas parlé d’une société riche et puissante pour centraliser le commerce de la curiosité? Elle devait s'organiser par actions au capital de dix millions et choisir un vaste immeuble bien placé, au centre de Paris, comme le Crédit Lyonnais, sur le boulevard des Italiens. Le projet pour l'exploitation de l'affaire, longuement étudiée, a même été imprimé et distribué pour lancer la nouvelle entreprise.
Voyez tout de suite quel progrès! Nous avions l’entrepôt des vins, nous aurons l’entrepôt de la curiosité ; nous avons la halle aux grains, nous aurons les docks des bibelots.
On fera la hausse sur les émaux et sur les Palissy comme sur les blés, les farines et les alcools. Il y aura le cours de l’argenterie, le bulletin de la dinanderie, la mercuriale des tapisseries, la cote officielle des faïences et le marché en banque des vieilles armures. Les ventes à terme seront autorisées et les reports auront leurs capitalistes attitrés.
Soyez-en bien convaincus, ceux qui spéculent sur tout sans regarder le produit, arriveront vite des quatre points cardinaux. Les accapareurs ne manqueront pas. Ils achèteront tous les vieux Rouen comme on achète les récoltes de toute une contrée. Une fois la rafle opérée, il faudra bon gré mal gré, collectionneurs, mes amis, ne trouvant plus sur le marché les objets de votre convoitise, que vous acceptiez les nouveaux prix fixés ou que vous renonciez à votre douce et chère pas- Sion.
Voudrez-vous un beau bronze de la Renaissance, une commode d'André Boule, un régulateur de Lepaute, vousneserez plus obligés d'aviser longuement à l'avance de vos désirs Guenot, Stettiner, Miallet et Beurdeley, et d'attendre qu'ils vous préviennent d’une occasion favorable. Vous irez à l’Aré ancien, aux rayons des bronzes florentins, aux galeries des meubles, à la section des pendules. Tout ce que vous aurez désiré sera là, immédiatement, sous vos yeux, à votre disposition, rangé en bataille avec des prix fixes, et garanti sur facture. Vous n’aurez plus que l'embarras du choix.
Si vous êtes en quête d’un émail de Léonard Limosin, d'un plat de Palissy de rare qualité, d’une faïence italienne de maestro Giorgio, point ne sera besoin de visiter les magasins du quai Conti ou du quai Voltaire, de monter les étages dela Chaussée-d’Antin. Vite, cocher, à la Compagnie nouvelle de l’art ancien ! Vous irez directement au comptoir des faiences ou à celui des émaux. Vous aurez tout de suite un échantillon de première classe que vous pourrez rendre quelques jours après, si vous lui trouvez quelques défauts.
Non, la curiosité ne saurait se manifester ainsi. Elle n’a pas ces tendances mercantiles. Elle n’est pas pour - le gros public, enrichi de la veille par un héritage ou par un coup heureux à la Bourse, et qui ne sait pas le premier mot de l’art décoratif. C’est une sainte et digne passion. Elle s'adresse à une clientèle instruite et veut du travail, des recherches persévérantes, autrement elle disparaïitra vite sous l'indifférence et le dégoût des esprit cultivés qui ont formé jusqu'ici un intelligent aréopage. La foule les a souvent raillés. Ils l'ont laissée faire avec indifférence. Aujourd’hui, les grands magasins peuvent séduire la femme au milieu de cet air tout saturé de parfums ; mais les vrais collectionneurs n’iront pas chercher leurs trouvailles à la rue de Ba-
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laissera un monument précieux, son Cabinet de l'amateur : Odiot, le fervent adorateur du xv° siècle; Chabrières, l’un des régents de la Banque de France, qui a su trouver les plus beaux bahuts lyonnais ; Gavet, un chercheur qui révèle à chaque exposition de mystérieuses et désespérantes trouvailles; Foulc, l'heureux possesseur de la plus belle collection connue de livres d'ornements ; Maillet du Boulay, le savant conservateur du musée de Rouen : Leroux, le collectionneur éclectique du xvi et du xvir° siècle; Burat, un agent de change érudit, bien au courant de la cote du bibelot ; Paul Recappé, l'avocat devenu le premier de tous les marchands du monde, qui ferait à lui seul, si la fantaisie lui en prenait, une exposition rétrospective à remplir ie palais de l'Industrie; Barre, l'expert tou-
, jours aimable, étincelant de verve et d'esprit, comme la fusée qui serpente, éclate et éblouit, et bien d’autres qu'il n’est pas possible de rappeler ici faute de place.
Van Heddeghem avait un vif sentiment de la forme. II ne cherchait pas les détails de l'exécution. I lui fal-
lait en toutes choses de beaux modèles ; leur état l’inquiétait peu, pourvu que le style fût irréprochable. Il ne repoussait ni les débris ni les lambeaux. Peu lui importait. C'était un artiste jusqu'aux moelles. Il cherchaïit l'effet décoratif — dans la tranquillité pure du profil, la ligne laissant tomber un galbe élégant. Aussi dédaignait-il tout ce qui séduit par sa préciosité les honnêtes bourgeois et les petites maitresses.
Sa disparition est une grande perte pour nous tous, amateurs et marchands. Il a droit au témoignage public de nos regrets auxquels s’associeront tous ceux qui l'ont connu et ont pu, de près ou de loin, l’apprécier. Il est mort jeune, à cinquante ans, alors que l'avenir s’ouvrait riant devant lui. C'était un noble cœur : ami
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blable à un trône et merveilleusement conservé avec ses grandes draperies de damas rouge, provoquaient des envies bien cruelles chez tous les visiteurs; mais il
ne voulut jamais s’en séparer, malgré les offres bien:
séduisantes qui lui furent faites plus d’une fois.
— Je veux mourir dans mon lit, disait-il. Amère destinée ! il est mort à la campagne, à cent lieues de Paris, séparé de toutes les choses qu'il aimait tant et dont quelques- -unes, affichées sous son nom, le représentent encore à l'Exposition des arts décoratifs.
Sa maison était ouverte avec bienveillance à tous ceux qui comprenaient les arts. Dans son hospitalière demeure, Van Heddeghem, par sa courtoisie et ses relations, attirait chaque hiver un groupe de collectionneurs qui ne se déplacent pas d'ordinaire aisément, mais qui se retrouvaient avec plaisir, réunis tous chez lui dans leur passion favorite. Ses réceptions et ses diners étaient fort suivis. Le maître de la maison, très distingué de manières et d'esprit, avait pour lui, en outre, ce qui ne gâte rien, l'affabilité qui charme et la cordialité qui séduit. Dans ces heureuses rencontres d'amateurs auxquelles nous avons assisté bien ‘souvent, on devisait avec entrainement des choses de l’art, des expositions en cours, des ventes faites et de celles à faire, des bons coups de la curiosité, de ses mystifications et de ses déceptions profondes. Le roi bibelot régnait en souverain maitre et bien de ses serviteurs très humbles étaient souvent assez malmenés. Mais ceux qui mordaient ainsi les petits camarades avaient toujours la dent saine et la plaie ne restait jamais envenimée.
On voyait là, parmi les assidus : le baron Charles Davillier, une intelligence d'élite, qui contait des histoires espagnoles ; MM. Edmond Bonnaffé, le spirituel auteur de la P4ysiologie du curieux; Eugène Piot, qui
bylone, ou à la rue de Rivoli, pas plus que sur la place Clichy.
Un amateur très distingué, Armand Van Heddeghem, est mort à la Vrillière, en Saint-Julien-de-Concelles, dans la Loire-Inférieure, le 21 août, à la suite d’une longue et douloureuse maladie qui l’a emporté après une année de souffrances, sans l’avoir abattu un seul instant.
Ancien courtier maritime à Nantes, polyglotte érudit, il s'était retiré des affaires pour venir vivre à Paris, suivant ses goûts, auxquels il donnait depuis longtemps déjà tous les rares loisirs que lui laissaient ies devoirs de sa charge.
Grâce à des efforts persévérants, qui n'avaient pas été stériles, il avait réussi à reconstituer, dans l’ancien hôtel qu’il habitait rue Neuve-des-Petits-Champs, un mobilier complet de l’époque de Louis XIV.
Pendant six années, il avait vécu de sa passion favorite, dans les trésors amassés par ses soins, au milieu de ses précieuses reliques du passé, auxquelles il avait consacré une partie de sa fortune.
Un appartement aux lignes grandioses enveloppait tous ces débris d’une splendeur disparue. C'était son rêve bien longtemps poursuivi qui s'était réalisé. Son grand salon rappelait Versailles, avec sa cheminée monumentale en bois doré, sa tapisserie de Saint-Germain de la série des chdteaux de France, son gigantesque canapé recouvert de tapisserie au point, ses vieux meubles en marqueterie, son régulateur d’ébène, son grand portrait de Largillière et sa table qui exhibait un fort beau tapis de la Savonnerie.
Ses tapisseries avec les grotesques et les équilibristes de Bérain qui ornaient sa chambre à coucher et surtout le grand lit de repos Louis XV en bois doré, sem-
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