‹ L'Hôtel Drouot en (volume 3)Chapitre 79 sur 85 · PE · texte numérisé non relu

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sur chaque pièce, appliqués les poinçons avait été indiqué, suivant la nature des objets, par des édits particuliers, et vous verrez qu'il n'est pas si aisé de tromper ceux qui, ayant fait des études spéciales sur la matière, connaissent toutes ces variétés de signes, savent la place qu'ils doivent occuper et, avant de faire aucun achat, s'assurent tout d’abord s’ils correspondent bien ensemble chronologiquement.

Aussi, c’est avec quelque surprise que nous avons vu annoncer, par un Catalogue sommaire, sans indication de décor, sans détails de poinçon, sans relevé d'aucune date, la vente de la collection peu connue jusqu'ici de M. Senoutzen, orfèvre de Lille, — soupières, cafetières, écuelles, salières, coupes, timbales, plats, plateaux, vases, seaux, réchauds, couverts, boîtes à épices et saucières : environ cent numéros. Examinés par nous avec le plus grand soin, ils nous ont convaincu de nouveau que les pièces indiscutables n'étaient pas devenues plus faciles à rencontrer et qu'avec la meilleure foi du monde, M. Senoutzen s'était trompé très souvent dans ses choix, ce qui avait engagé l'expert, M. Alibert, à gratifier la couverture du catalogue de cette apostille bien çonnue qui compromet au moins, lorsqu'elle ne coule pas toujours, une vente à l’avance:

L'Exposition mettant les acquéreurs à même de se rendre compte de l'état et de la nature des objets, à ne sera admis aucune réclamation une fois l'adjudi calion prononcée.

Nous n'avons pas assisté à l’adjudication. Notre situation personnelle nous inspirait dans la circonstance une réserve absolue. Néanmoins, nous avons voulu savoir si elle avait réussi et nous avons fait prier M. Berthelin de nous donner les prix et les noms des acquéreurs. Il n’y avait rien d’excessif dans notre pré-

tention, puisque, de par la loi, les enchères doivent être publiques. Cette demande n'ayant pas paru de son goût, nous n'avons pas jugé à propos de pousser plus loin nos investigations. Il nous est revenu seulement que, dans le nombre des objets, un service de fabrication moderne sortant de chez Odiot, pesant 18 kilogr. 962 grammes et se composant d'une corbeille de milieu, deux pieds de compotier, quatre pieds d’assiettes, avait été vendu 3,405 francs. L’acquéreur, que nous ne connaissons pas, peut être rassuré, s’il lit ces lignes : ces objets-là sont bien vrais, bien authentiques.

29 novembre. — Mort de l’un des vétérans du commerce de la curiosité, Louis-Auguste Beurdeley, qui depuis de longues années avait installé ses magasins au premier étage du pavillon de Hanovre, dans l’ancienne demeure de ce vert-galant octogénaire qui s'appelait le duc de Richelieu.

Chef de la plus ancienne maison de Paris, M. Beurdeley avait 75 ans. C'était une autorité auprès des amateurs. Bien que souffrant depuis longtemps, il visitait très régulièrement l'Hôtel Drouot, lors des grandes ventes, il y a encore quelques années. Il fut de la génération et l’ami intime de Roussel, le célèbre et loyal expertavec lequel il avait fait les premiers pas dans la carrière.

Plusieurs de nos musées ont reçu de M. Beurdeley des dons précieux pour l'histoire du travail. Il laisse une collection de modèles, réunie à une époque où on ne les recherchait pas comme aujourd’hui, documents très rares qui ont éclairé toute sa vie artistique et lui ont permis de ne commettre jamais une faute de style dans toutes ses reproductions.

Homme de goût, piocheur infatigable, il s'était appliqué surtout àreproduireles meilleurs modèles de l’ameu-

blement, les chefs-d'œuvre de Boule et de Riesener que possède le Mobilier national, les chiffonnières, les tables serties de bronzes ajourés, les commodes et les secrétaires en marqueterie de bois de couleur, tout ce qu’il pouvait rencontrer et acheter un peu partout de cet aimable et gracieux mobilier du siècle passé.

Beurdeley a vaillamment défendu la cause de l’art français dans toutes nos ‘expositions. Il n'a jamais reculé devant aucun frais pour révéler à chaque fois dans sa fabrication des progrès nouveaux. Sa grande torchère, son panneau baromètre et thermomètre de l'Exposition universelle de 1878 sont des compositions inspirées par les meilleurs ‘dessins des décorateurs du xvir° siècle.

Mais, comme nous le disions plus haut, le plus souvent il n’a pas créé, mais réédité. Son vieux neuf est fort beau. Il réussissait à merveille ces adorables meubles en bois de rose, dans lesquels les cuivres dorés à l'or moulu, donnant leur note décorative, s’accrochent et se relèvent en gracieuses guirlandes. Pour arriver à cette perfection, il avait su fonder dans ses ateliers de la rue Daubancourt une école très remarquable de ciseleurs, d’une habileté telle qu'ils ont reproduit à s’y méprendre bien souvent les hardiesses de Caffieri, de Cressent et toutes les finesses des plus belles œuvres de Gouthière.

Son fils, Alfred Beurdeley, son collaborateur depuis longtemps déjà, directeur même de la maison depuis quelques années, sera, nous en sommes convaincu, son digne successeur. Il possède de l’art un sentiment profond qui repose sur de sérieuses études. Ce n'est pas lui qui se livrera, en amalgamant toutes les époques, aux créations mondaines de la fantaisie la plus ignorante. Il sait que nos devanciers étaient et sont encore nos maitres, et c’est, par le goût, un contemporain de la

bonne époque du Régent, du due d'Aumont et de Marie- Antoinette. |

Place aux dames ! tel est le mot d'ordre. — Depuis quelques jours, elles sont les reines de l'hôtel.

Chaudement emmitouflées dans d'épaisses fourrures, la voilette discrètement baissée sur le nez, rouges des premiers froids, légères comme des gazelles, turbulentes ainsi qu'un essaim d'’abeilles, elles vont, viennent, cherchent, examinent, furettent, rûdent dans les couloirs, grimpent les escaliers, se glissent dans les salles. — C’est une véritable prise de posses- Sion.

Qu'est-ce donc qui les attire? Suivons quelqu'’une de ces jolies visiteuses, nous le saurons sans doute.

En effet, nous voici dans la salle n° 1, et c’est là que git le mystère. M° Paul Couturier vend le magnifique et luxueux écrin de Me Guérard de Saint-Geniès, célébrité mondaine du second Empire, commensale de la cour, habituée de l'Opéra et des Italiens, morte subitement l’année dernière.

Rivières, colliers, diadèmes, bracelets, broches, pendants d'oreilles, bagues, parures, médaillons, épingles et châtelaines passent tour à tour sous les yeux émerveillés de la toute gracieuse assistance.

C'est comme un éblouissement.

Les reflets verts de l’émeraude se marient aux tons violets de l’améthyste; le jaune d’or des topazes se confond avec le bleu céleste des saphirs; les rubis rouge transparent se mêlent aux onyx multicolores ; les émaux miroitent, les perles brillent et les diamants étincellent.

Que de convoitises dans les regards féminins ! que de désirs ! Et tout à l'heure que de jalousies, que de déceptions |

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L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1882. d03

L'animation est des plus grandes : toutes ces dames poussent à qui mieux mieux.

Elles sont là, debout, fiévreuses, frémissantes, couvrant l'enchère d’une voix assurée, souriant d’un œil à l’incorruptible M° Couturier, et de l’autre foudroyant leurs audacieuses rivales.

Une rivière composée de vingt-quatre chatons, gros brillants montés à griffes, divisée en douze lots, s’est vendue 31,475 francs ; un diadème en brillants et roses, représentant des gerbes de blé et de fleurs sur lesquelles se promène un lézard, 6,460 francs ; une grande et belle plaque formant pendentif, composée de six grandes émeraudes, a été adjugée 4,000 francs; une paire de boucles d'oreilles formées de deux très gros brillants solitaires, 7,250 francs ; un beau bracelet en or mat et repercé, enrichi de cinq barrettes, garnies chacune de six brillants et de cinq appliques composces chacune d’une perle blanche bouton, entourée de sept brillants, a atteint le chiffre respectable de 5,900 fr. (1). Tout s’est vendu dans ces proportions : aussi le total de 193,137 francs a-t-il été facilement obtenu au cours des trois vacations.

Ah ! mesdames, que de folies ! Non seulement vous avez dû vider vos bourses, briser vos tirelires, ouvrir les cachettes mystérieuses où étaient enfouies vos économies, mais encore entamer vos avances et, qui sait? emprunter peut-être à vos femmes de chambre. C’est honteux. Que vont dire vos maîtres et seigneurs? Bah! pensez-vous, ils gronderont un peu d'abord, puis, nous

(1) Et pour les curieux de 1982 qui voudront savoir le prix des meubles de notre époque, disons leur, cent ans d'avance, s'ils retrouvent ces quelques feuilles, qu’un ameublement de chambre à coucher en bois d’acajou, orné de filets de cuivre, composé d'un lit à colonnettes détachées, une commode, une toilette duchesse avec psyché, un petit bureau cylindre bonheur du jour, une armoire à glace et une table de nuit, s’est vendu 2,550 francs.

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