XII PRÉFACE
n'était pas vraisemblablement fort glorieux ? Pas le moins du monde. L’éloquence n’est pas faite pour être couchée sur le papier, comme dit une expression vulgaire, et le style qui convient aux choses dites n’est pas cclui que les choses écrites réclament.
Il y a deux bêtises qu’on nous enseigne au cours de nos humanités. La première, c’est qué, pour que des vers soient bons, il faut qu'ils puissent être mis aisément en prose. C'est tout le contraire qui est vrai et on a toujours tort de dire en vers une chose qui pourrait être exprimée aussi complètement en langage ordinaire. « Le vers, » dit excellemment George Sand, est une musique qui nous élève dans une sphère supérieure et, dans cette sphère-là, les idées et les sentiments se sentent délivrés du contrôle de la froide raison et des entraves de la vraisemblance. C’est un monde entre ciel et terre où l’on dit précisément ce qui ne peut pas se dire en prose. Un tel privilège est dû à la beauté d’une forme qui n’est pas accessible au vulgaire, ou du moins à l'état de vulgarité douce qui est le fonds des trois quarts de la vie pratique. » Voilà la vérité sur cette première ineptie dont on dote notre jugement. L'autre, c’est « qu’on doit écrire comme on parle. » Eh bien ! ce serait du joli! On nous cite Me de Sévigné. Essayez donc de parler une de ses lettres. Vous serez amené à des fantaisies d’intonations qui donneraient une maladie de nerfs au plus paisible animal, à l’hippopotame si vous voulez. J'irai plus loin; ilya une grammaire pour ce qui est dit et une autre pour ce qui est écrit, et telle faute de français est un mot de
VOS LE) h-° PRÉFACE. XIII
génie dans un discours. Elles ne sont pas rares dans les discours de Gambetta que nous a conservés l’impression et son professeur de rhétorique avait raison de ne pas les admirer. Cette question des fautes de français est sans cesse ramenée par celle des autographes. Rien ne m'amuse plus que de voir les délicats du lexique citer avec complaisance celles qu'ontcommises degrands écrivains. Là encore il serait nécessaire de s'entendre. Une expression dont un écrivain, considéré justement comme un maitre, a fait usage, me paraît avoir revêtu, par cela seul, un certain caractère d'autorité. Elle mérite, à mon avis, d’être acceptée dans la langue et d'y avoir droit de cité par le seul fait qu'elle y a été iniroduite par quelqu'un qui y fait loi.
Une autre page très amusante de ce livre est celle où sont recueillis des vers d'album. C'est que l'hôtel Drouot en voit passer quelquefois de ces recueils de poèmes improvisés où les belles rimes sont rares. Les amateurs n’ont pas coutume de se les disputer. Pour moi, Nadar a victorieusement résolu la question de l'album et dit le derrier mot dans l’histoire de ce mode de torture, en écrivant invariablement au-dessous des derniers vers tracés sur la page qui lui étail tendue, ce distique que Ponsard lui-même eût trouvé insuffisamment harmonieux :
Quand on fait si bien les vers, On devrait toujours en fair—e.
Je vous prie de croire qu'ils ont été goûtés par les maitresses de maison et qu'on ne lui en a jamais de-