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La voix tonnante et inspirée d'Hugo arrêta les progrès terribles du vandalisme et la pioche des démolisseurs. Les amis de notre art national se reconnurent se comptèrent, se groupèrent. Viollet-le-Duc, qui attend encore une statue digne de lui, put commencer sérieusement l'œuvre de réparation, de justice et de réaction glorieuse dont nous jouissons maintenant.
Hélas! que n'ai-je l'éloquence entrainante et Ja puissance de style de l'illustre mort, ne serait-ce que pendant ce chapitre, pour tenter un sérieux effort en faveur de la ciselure ! Cet art, charmant, intime, élégant, qu'on devrait tant vulgariser, meurt auJourd'hui d’anémie et de consomption!
J'ai été, par hasard, jeter un coup d'œil sur l'exposition qui à eu lieu rue Saint-Claude, à la suite des concours Crozatier et Villemsans. J'en suis sorti tout à fait navré. Les rares morceaux de ciselure étalés sur la table, statuettes, cadres ou vases, étaient d’une infériorité notoire et les premiers prix m'ont semblé bien médiocres.
La chambre syndicale des fabricants de bronze vient cependant de tenter un courageux effort en faveur de l'ornement. L'école professionnelle fondée par M. Barbedienne en 1868 avait fermé ses portes en 1870 M. Gagneau les a récemment rouvertes et il a confié la direction des cours à M. Eugène Robert, un professeur consciencieux et dévoué.
Former des élèves, c'est bien ; trouver des acheteurs serait mieux. Les uns ne vont pas sans les autres. Malheureusement l'éducation du public est encore à faire de ce côté, 1l montre peu de goût pour la ciselure ; il veut jouir vite et à bon marché. Or, une belle pièce en bronze, en argent ou en or est longue à exécuter et coûte cher.
Et puis, avouons-le, si la passion de la collection a rendu de grands services, en sauvant de la destruction les belles choses d'autrefois, nos amateurs ne devraient pas se cantonner dans un amour exclusif pour le passé. En copiant ou en interprétant trop souvent les styles disparus, l’ouvrier perd insensiblement sa personnalité et ses facultés créatrices.
L'art digne de ce nom doit rendre et comprendre son temps. Une banque gothique serait aussi ridicule qu'une gare de chemin de fer néo-grecque. Cette loi, qui est immuable, s'applique à tous les pays; elle est absolue.
Aimons les choses anciennes, les modèles uniques, je le veux bien, meublons-nous, si tel est notre goût, avec les précieuses épaves du passé, mais ne commandons plus des reproductions, des copies qui n'ont guère leur raison d'être. Pourquoi ne pas laisser une entière liberté à l'imagination et au tempérament de l'artiste? Nos ciseleurs contemporains reconstituent un style avec une fidélité irréprochable, mais comment n'inventent-ils pas? Cellini, Claude Gillot, Gou- (hières, Pierre Germain, les Caffieri, avec des tendances fort différentes, ont produit des chefs-d'œuvre où l’on chercherait en vain la moindre préoccupation de leurs devanciers. Ils subissaient simplement l'influence de l'époque où ils vivaient, les milieux qu'ils traversaient, et le talent faisait le reste.
Peut-être enfin nos plus grands artistes peintres et sculpteurs se particularisent-ils trop, se cantonnent-ils trop exclusivement dans leur genre. Les jugeant indignes d'eux, ils dédaignent certaines manifestations de l'art. Ils ont tort, et je ne saurais assez les en blämer.
Bérain, qui n’occupe certainement pas la place qu'il mérite, fut le créateur du royaume féerique de la
fantaisie. 1l restera éternellement avec ses baldaquins, ses lambrequins, ses baies arrondies, ses fontaines jaillissantes, ses balcons évidés avec personnages, ses cages et ses trapèzes où reposent des paons, ses gaines supportant des thermes mythologiques. Ce fut un grand génie.
Lebrun s'intéressait aux plus petits détails capables de compléter le style dont il fut le créateur, bien plus que Louis XIV. Il dessinait les meubles, les tentures, les ferrures, les balustres, les plats et jusqu'aux salières du roi. Pas une fête n'avait lieu sans qu'il en eût peint et décrit le décor somptueux. Sa vaste intelligence embrassait et voyait tout. Il fut, en quelque sorte, l'âme d'un temps qu'on peut ne pas aimer, mais dont il serait puéril de discuter la grandeur.
L'art décoratif, si longtemps traité avec mépris. mériterait au contraire une place d'honneur. C'est lui qui donne la mesure, le ton, la note Juste. Les autres arts découlent de lui. M. Guiffrey en a compris l'importance avec autant de justesse que de finesse. Dans son remarquable livre sur l'Æistoire de la Tapisserre, il a ouvert la série de publications qu'on devrait continuer. C'est là une éloquente leçon. Un beau livre est aussi à faire sur la ciselure. Qui s'en chargera? Et cependant il serait utile non seulement au gros public, mais à tous ceux qui s'occupent des questions se rattachant de près ou de loin aux arts, sans parfois en connaitre les éléments essentiels.
Je crierais volontiers cela sur les toits, si Je ne craignais que ma voix ne clamät dans le désert.
Guide du vendeur à l'Hôtel. — Ventes judiciaires. — Choix d'un commissaire-priseur et d’un expert. — Catalogues et affiches. — Cocasseries des livrets. — Avant tout, soyez sincères. — Les préfaces et les dessins. — Ventes composées. — L'étiquette du sac. — Epoque favorable aux adjudications. — Prenez une bonne salle. — Mise en scène pour l'exposition. — Frais généraux. — L’addition.
G janvier 1886.
Comment se fait une vente à la salle Drouot? me demande-t-on de divers côtés.
La question paraît naïve à première vue, mais elle ne laisse pas d'intriguer pas mal de gens. La chose en réalité n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air. Comme dans toutes les administrations publiques ou privées, les rouages de l'Hôtel sont très compliqués, et l’on se tromperait du tout au tout si l'on simaginait que pour faire une vente il suffit d'envoyer son mobilier ou sa collection rue Drouot.
Je parle, bien entendu, des ventes de nature à intéresser le monde des arts et de la curiosité. Pour les autres, les formalités à remplir sont, il est vrai, très simples. La veille, vous faites votre déclaration au bureau, et le lendemain, à la première heure, votre mobilier est enlevé par les tapissières des facteurs, déposé dans une salle quelconque et vendu tant bien
que mal (plutôt mal que bien) au public, qui se compose, pour les trois quarts, de la brocante ordinaire: marchands graisseux et marchandes à la toilette interlopes.
Les ventes judiciaires sont encore plus expéditives. Tout mobilier saisi est jeté pêle-mêle sous le hall du bas, dans la cour de l'hôtel. C'est le commissairepriseur qui dirige les enchères. On adjuge en un tour de main ces loques de pauvres. Ah! n'allez pas voir cela, je ne sais rien de plus triste, de plus poignant, de plus douloureux.
Mais pour les grandes ventes, dont le résultat est très aléatoire, comme dans toutes les mises aux enchères, on ne peut se faire une idée des précautions à prendre et des formalités à remplir!
Ces opérations se préparent longtemps à l'avance et le premier soin du vendeur doit être de s'assurer le concours d’un bon commissaire-priseur, pour mettre un excellent atout dans son jeu. Car le commissaire-priseur qui sait son métier, qui a de la voix et d'un regard pénétrant enlace, entraine, hypnotise en quelque sorte son public, tient le succès d’une vente dans son marteau d'ivoire.
Un bon expert est très utile. Actuellement, tout le monde peut être expert, du jour au lendemain, sans connaissances et sans études. C'est une profession plus exploitée encore que celle de la médecine. Il y a de très bons experts, mais il en est de détestables. J’espère que de l'excès du mal naïîtra prochainement une réforme. Quant à moi, J'insiste depuis longtemps sur la nécessité de créer une corporation. Mais c’est là un sujet qu'il ne faut pas qu'effleurer, il touche à trop d'intérêts. Le jour où Je traiterai la question, je veux la couler à fond.
À l'encontre de l'expert, le commissaire a acheté
sa charge; il fait partie d’une association puissante très respectée et très respectable. Il est responsable devant elle. La chambre syndicale garde avec soin l'honneur de la compagnie. On voit la différence. Aussi, souvent l'officier ministériel exige-t-il de son client le droit de choisir lui-même son expert, afin
d'éviter un accouplement fàächeux sur les affiches et sur les annonces.
Maintenant, si vous êtes collectionneur, prenez un spécialiste parmi les quatre-vingt-deux membres de la corporation. De même qu'au Palais il y a des avocats qui ne plaident guère qu'un genre de cause, les héritages, les adultères ou le mur mitoven, à l'Hôtel il y a des commissaires-priseurs pour les mobiliers somptueux, d'autres pour les faïences, les armes et les étoffes ; d'autres encore pour les autographes, les es- Lampes ou les livres.
Ce serait une maladresse de confier une vente de médailles à un homme habitué à vendre des tableaux. Chacun son métier, dit le proverbe. J'ajouterai: Chacun sa compétence. Tout spécialiste a sa clientèle. Il sait sur le bout du doigt le nom des amateurs d'objets d'art. Ses procès-verbaux le renseignent d'une façon certaine sur le public trié qui achète les bibelots d’étagère et de vitrine, les miniatures, la ferronnerie, les tapisseries et les verres de Venise.
Aussi, le catalogue de votre vente une fois dressé par l'expert, le commissaire-priseur l'adresse à tous les collectionneurs dont il est sûr ou à des gens capables de s'intéresser à certains numéros de votre collection. Sans compter que ce catalogue n'est pas une mince affaire! Il coûte fort cher généralement, mais ne vous effrayez pas du prix, c'est une dépense nécessaire.
Un catalogue bien fait, c'est la préface d’un livre, le premier acte de la comédie, le prologue du drame. Seulement il s’agit de ne pas l'encombrer par la nomenclature fastidieuse d'objets sans valeur. Ceci tue cela. 11 ne faut pas non plus qu'il soit trop savant. fl est nécessaire qu'il puisse se lire sans fatigue. Il doit être pratique, sobre et bien raisonné. Une bonne préface signée d'un nom connu ne gâte rien, au contraire.
Comme vous avez pris Certainement un expert intelligent, il est à croire qu'il ne commettra pas les bévues très fréquentes de ses confrères, qui cataloguent des armoires à glace du temps de Louis XIV, des bureaux en bois de rose de l'époque de Louis XIIT, des lustres en cristal ancien, des braseros en faïence Delft, ou tout simplement, faute d'’érudition suffisante, un plat magnifique en vieille faïence.
Je vous affirme que j'ai lu cela. J'ai même vu l’un d’entre eux affirmer, en parlant de certaines pièces de porcelaines de Chine, qu'elles avaient été « commandées par l'empereur Kien-Long pour son palais d'Été ». Défiez-vous également du lyrisme de certains rédacteurs qui parlent du pinceau corrégien de Diaz ou qui, avec l'emphase de Trissotin, s'écrient en décrivant un tableau de Corot:
« Son immense talent apparaît ici completement dégagé des talonnières de plomb dont quelque dieu jaloux alourdissait parfois son vol. »
Encore une fois, Je n'exagère rien. Je reproduis textuellement la phrase d'un livret que je viens de chercher dans ma bibliothèque. Talonnière de plomb est heureux, n'est-ce pas, autant que le Quoi qu'on die des Femmes savantes ?
Surtout ne laissez pas imprimer en tout petits caractères, sur le verso de la première page, le cliché bien connu :
L'exposition mettant le public à même de se rendre compte de l'état des objets, aucune réclamation ne sera admise une fois l’adjudication prononcée. =
Cette mention jette un froid. Elle indique l'ignorance de l'expert, qui cherche à esquiver toute responsabilité, et la frayeur du vendeur, qui n'ose rien garantir. Le public, toujours méfiant, croit que l'on veut le tromper, et sa défiance s'étend à tous les objets, même aux meilleurs et aux plus indiscutables.
Ne me demandez pas si vous devez faire illustrer votre catalogue. Il n'y a pas à hésiter un seul instant si vous avez à vendre quelque tableau de maître ou un objet d'art d'une grande valeur. Vous renseignez ainsi les acquéreurs qui sont au loin et qui se déplaceront peut-être pour venir disputer l'oiseau rare. Prenez dans ce cas un artiste de talent. Dans le cas contraire, la gravure ou la photographie seraient un luxeinutile.
Mais, ce qui importe encore davantage, c'est la conscience avec laquelle doit être rédigé ce catalogue. Et cela dépend de vous. N’essayez pas d'induire en erreur l'expert sur la provenance ou l'authenticité d'une pièce. En le trompant. vous vous tromperiez vous-même, vous vous porteriez préjudice, car vous devez penser que, le jour de l'adjudication, il y aura des connaisseurs dans la salle. Ceux-là ne seront pas victimes de votre supercherie.
Un expert tel que je le comprends est, sachez-le bien, un confesseur à qui votre intérêt commande de tout dire. Plus votre confession sera sincère, plus grand sera votre profit. Dites-lui bien tous vos doutes sur certaines pièces dont on a fait souvent la critique devant vous, et indiquez-Jlui toutes les réparations, toutes les restaurations que vous aurez fait exécuter par les spécialistes.
Ne craignez pas non plus de faire la vente sous votre nom. Une vente anonyme ne trompe personne. On sait que neuf fois sur dix il s'agit de ventes composées avec le stock invendable d'objets ayant cessé de plaire à des amateurs ou à des marchands.
Ne tombez pas surtout dans la mystification. Je vous engage à refuser nettement de participer à ces liquidations qui se font en mettant en vedette sur les affiches la vente du château de X.….. ou celle de Me de V..., artiste dramatique. C'est de la grosse réclame, une ruse usée aujourd hui. Personne, au courant des habitudes de l'Hôtel, ne s’y laisse plus prendre.
Au contraire, s'agit-il d'une vente après décès, mettez hardiment, comme héritier, le nom du mort sur l'affiche et sur le catalogue. Rien de plus sérieux que cette étiquette, car la mort ne truque pas.
Êtes-vous collectionneur et connu comme tel ; avezvous un nom dans les arts ou dans les lettres; descendez-vous d'une famille illustre; votre nom ajoute au prestige de la collection dont vous vous séparez. Car le public qui scrute la raison de toute chose se dit alors : « Tiens, un tel fait sa vente. Il tenait de bonnes choses de ses ancêtres. Allons voir cela. »
Et le tableau sortant d'un cabinet célèbre sera toujours poussé plus cher que s'il vient des caisses d’un marchand voyageur qui l'a colporté dans toute l'Europe.
Autre chose à présent. Quand on n'est pas pressé de vendre, il convient de choisir l'époque la plus favorable. Rien n’est à négliger de ce côté, car tous les jours ne sont pas également bons. Le lundi est un excellent jour. Il permet l'exposition particulière et sur carte le samedi pour le high life, puis ouverte à tous, pour le gros public du dimanche.
Les lendemains de termes par exemple ne valent rien et le commencement de la saison me parait meilleur que tout à fait la fin. Pourquoi ? me direzvous. L'’explication est aisée. À la réouverture de la campagne, les amateurs n'ont pas encore touché à leurs munitions de combat, les marchands altérés de nouveautés sentent le besoin de garnir leurs vitrines. Les vacances ont excité le zèle des uns et l’enthousiasme des autres.
Cependant la plus belle période des ventes a lieu encore du 15 mars au 15 mai. À ce moment, tous les absents sont rentrés, les étrangers voyagent volontiers, le printemps s'annonce, la température est plus douce, les élégantes sortent facilement, et vous ne sauriez croire combien le soleil a d'influence sur les vacations ! D'abord, il met de la gaieté dans la tête des acheteurs; ensuite, il donne aux objets à vendre, avec les rayons dont il les enlumine, un charme de plus, des aspects plus brillants, des reliefs plus prononcés. C'est un collaborateur précieux.
Encore faut-il que la mise en scène de la vente ait été bien faite. C'est là un art comme un autre. Cela dépend d'abord de la salle. Il est certain qu'un mobilier a plus d'œil, offre plus de séduction dans les salles 8 et {9 réunies ensemble, qui forment comme le salon carré de l'Hôtel Drouot, que dans les salles 4 et 6, qui sont exiguës et un peu sombres. La salle n° { n'est pas mauvaise en sa qualité de vaste antichambre, mais on la réserve habituellement aux mobiliers de luxe des décavés et des demi-mondaines faisant une fin.
Quant à la salle Petit, rue de Sèze, je n'ai pas besoin d'en faire l'éloge. Elle est cependant moins une salle de vente qu'une salle d'exposition pour les peintres et pour les aquarellistes. Vaste, bien éclairée,
confortablement aménagée, elle n'offre pas, pour beaucoup de gens, l'inconvénient d'une promiscuité gênante. Seulement, elle a un tout petit défaut — celui de coûter un prix élevé.
J'ai dit que l'arrangement de la salle était pour beaucoup dans le succès d’une vente. L'Hôtel Drouot a, en effet, ses metteurs en scène comme les grands magasins de Paris ont leurs étalagistes. Et c'est par les yeux qu'on va droit à la bourse.
Quelle figure feraient devant le public certaines pièces de bronze ou d'ivoire, à plus forte raison d'or ou d'argent, si elles n'étaient disposées avec goût dans des vitrines hautes ou plates ? Quel éclat auraient les tapisseries et les tentures si elles n'étaient suspendues, drapées avec art, aux tringles de fer qui courent autour de la salle ? Il faut qu'en entrant, le jour de l'exposition particulière ou publique, la foule soit littéralement enchantée, prise par les yeux, ravie.
Or, voyez avec quelle rapidité doit se faire la préparation d'une vente dans le caravansérail du bibelot. Les portes de l'Hôtel ferment à six heures du soir et rouvrent à une heure de l'après-midi. Après le départ du public, les hommes de peine débarrassent la salle des épaves de la vente. Il faut donc, entre dix heures et midi, dresser les statues sur leurs piédestaux, aligner les sièges, monter les bahuts, accrocher les tableaux, souvent jusqu'à la voussure du plafond. Deux heures pour faire cette toilette, c'est peu ! Cependant, grâce à une grande habitude des metteurs en scène, tout est prêt à l'heure voulue. On frappe les trois coups avec plus d'exactitude qu'au spectacle.
Nous voici arrivés au jour de la vente. Devez-vous y
assister, ou votre intérêt vous commande-t-il de vous abstenir ?
J'ai toujours trouvé fausse la position du vendeur, se dissimulant dans un coin de la salle ou se campant bardiment derrière la petite table de l'expert. Voyezvous un auteur tenant le bureau du contrôle dans le théâtre où on le joue ? Chacun son rôle. Aussi, pour ma part, je suis un partisan résolu de l’abstention.
Contentez-vous de donner un crédit assez large à l'expert, afin qu'il puisse soutenir, s'il le juge à propos. C'est de plus un moyen d'obtenir un bon résultat, car, s'il y a toujours un vendeur, il n'y à pas toujours un acheteur; et, pour qu'un objet se vende bien, il faut que deux amateurs se le disputent.
D'ailleurs, en règle générale, la moyenne se fait dans les ventes. Si tel objet, sur lequel vous comptiez, n'atteint pas le chiffre de vos espérances, tel autre, moins important à vos yeux, le dépasse très souvent. Soutenir, c'est faire, Jusqu'à un prix déterminé, la contre-partie de l'enchère et courir la chance de rentrer en possession d'un certain nombre de choses.
Ainsi, je suppose qu'un mobilier, une collection, ait une valeur estimative de 180,000 francs. En soutenant à propos, vous pouvez la faire monter à 200,000 francs et reprendre pour 20,000 francs d'objets qui, par le fait de la plus-value, ne vous coûteront pas un sou.
Cela en vaut la peine, d'autant que les frais de vente sont considérables. Comptez plutôt : vous avez d'abord à payer l'impression des catalogues et des affiches, la distribution des cartes d'entrée, les insertions dans les Journaux ; puis vient l'enregistrement, 2p. 400 et les décimess la bourse commune, 3 p. 100; les honoraires du commissaire-priseur, 3 p. 100; ceux de l'expert, encore 3 p. 100; la location de la salle et sa
ft
tenture, 80 à 100 francs par jour; le crieur et le clerc, les hommes de service, les gratifications, les pourboires.. que sais-je encore ? J'y ai passé, j'en parle par expérience. Pour une vente de 200,000 francs, il faut compter 25 à 30,000 francs de frais, dont on déduit, naturellement, les 5 p. 100 portés sur les bordereaux des acheteurs.
Ce n'est pas une petite opération, comme vous le voyez, qu une réalisation à l'officine de la rue Drouot; mais il faut en accepter toutes les conséquences lorsqu on a décidé d'en courir les chances. Et cependant, Je le répète, quand une vente est conduite par un bon commissaire-priseur et par un expert ayant la confiance du public, les dépenses auxquelles elle entraîne ne doivent pas effrayer. Le plus souvent le résultat couvre très largement les frais.
Voilà ce que j'avais à dire à mes lecteurs. Ils en savent à présent aussi long que moi.
Un peu d'architecture. — Sinaïi-Montmartre. — Les érudits de salon. — En route pour la Butte. — Le chantier du Sacré- Cœur. — Le projet Abadie. — Modifications Daumet. — Classiques et moyenagistes. — Minos, Eaque et Rhadamante. — La porte Saint-Denis dans les cafés-concerts. — Berchère posant devant Th. Gautier. — Le paysage en chambre. — Les études d'après nature. — Léon Gaucherel. — Mort du Pére de l'eauforte. — Un quatuor de Stradivarius. — Le Jupiler, le Messie et la Pucelle. — Berlioz et Paganini.
13 janvier.
Montmartre est en révolution. Cette fois, le Chat- Noir n'y est pour rien. Comme un peintre arrivé, il Jouit en paix de ses succès dans son castel original de la rue de Laval.
Mais, pareille au Sinaï, la butte est enveloppée d'éclairs. Elle ne sert plus seulement d'horizon aux habitants de la rue Laffitte, elle est le point de mire de Paris. Tous les regards sont braqués sur l'imposante silhouette de l’église du Sacré-Cœur.
Chose rare! l'architecture fait concurrence à la décoration de M. de Bismarck par le pape, à l'expulsion des Jésuites de Monaco et aux coups de revolver de Lisbonne aux Folies-Rambuteau. Le cas est nouveau. Il mérite qu'on s'y arrête, car le pauvre art d'Ictinus, de Pierre de Montreuil, de Jean Métézaux
et de Mansart est ordinairement aussi dédaigné de tous que la modeste Cendrillon de ses sœurs orgueilleuses.
Et cependant aujourd'hui le premier venu sait compter un vers faux, souligner la note risquée d'un chanteur, signaler un raccourci défectueux, relever l'exécution molle des lignes d'un dessin. Le public est frotté de ce léger vernis qui permet d'effleurer tout sans rien connaitre à fond.
Lorsqu'il s'agit d'architecture, le décor change brusquement ; on peut lancer les bourdes les plus stupéfiantes sans étonner ses auditeurs. L'ignorance est admise en principe, Les bévues des archéologues d’'étagère sont doucement tolérées. Quant aux érudits de salon, ils jettent à tort et à travers les mots /?enaissance, style flamboyant, rocaille, quinzième siècle, entablement, corinthien où époque de transition. Cette classification simple, claire et facile suffit amplement aux explications techniques amenées par le hasard dans leur conversation mondaine, tandis que le vulqum pecus se contente d'appeler grecs les monuments qui portent un fronton et gothiques ceux qui sont voûtés.
Aussi ai-je été très étonné de l'intérêt un peu nerveux subitement excité, au milieu de l'indifférence générale, par la question de l’église en construction. Il ma semblé nécessaire de me rendre compte de visu du différend qui suspend les travaux. Malgré la neige, je me suis mis en route. La montée est raide. J'ai dû, faisant un grand tour, prendre le chemin des écoliers pour gravir la montagne.
Le voyage ne laisse pas, du reste, d'être pittoresque et curieux pour un observateur qui, partant à la découverte, prend comme étoile polaire le Moulin de la Galette.
Les rues, bâties sans prétention, gardent l'aspect d'une ville de province. Comme elles grimpent ferme, le pavé est rarement brutalisé par les roues des lourds omnibus, de sorte que la marmaille grouille en liberté sur la chaussée en compagnie de chiens, de chats et même quelquefois de poules qui jettent sur le tableau une note campagnarde d'une saveur particulière. Traquée de toutes parts et chassée de la grande ville, on croirait que la verdure s'est réfugiée dans ce faubourg escarpé. De distance en distance, des branches d'acacia, de marronnier ou de noisetier bravent les règlements de la voirie. Sombres et couvertes de givre en ce temps de frimas, mais Joyeuses et vertes en été, elles passent gaminément le nez au-dessus d’un mur et semblent regarder au loin si un spéculateur ne va pas les relancer dans leur dernier asile.
Dans cette partie peu riche de Montmartre, l'aspect. n'est pas gai avec le floconneux suaire blane qui couvre la colline de ses plis lourds et mornes. Un profond silence règne dans le chantier de l'église du Sacré-Cœur. Aussi un sentiment de tristesse indéfinissable vous envahit, Les échafaudages ont l'air, avec leurs mille bras, décharnés comme ceux du géant Briarée, de s'élever au ciel pour implorer aide et protection.
Aide et protection ! En a-t-elle donc besoin, l'œuvre inachevée d’Abadie, que la mort a remise entre les mains d'un membre de l'Institut, M. Daumet, architecte d'une valeur incontestable et dun talent éprouvé.
Il y a quelques jours, d'une façon très nette et très détaillée, le Femps a raconté les causes du conflit pendant entre le comité et l'architecte actuel du mo-
LT, es
à ah
Le
nument. Avee une stricte impartiahté, 1l a mis sous les yeux de nos lecteurs les pièces du procès, laissant la parole aussi bien à l'attaque qu à la riposte. Je ne m appesantirai donc pas sur une question connue. Toutefois, je tiendrais à poser une demande dont la réponse pourrait peut-être résumer les débats.
D'après ce que m a dit lui-même M. Daumet, la conséquence de l'élévation du sanctuaire pour l'éclairage du chœur sera d'augmenter de quatre mètres environ la hauteur de tous les murs.
N'est-ce pas l'aveu même d'une modification dans les proportions générales arrêtées par M. Abadie ?
De plus, le clocher serait considérablement abaissé sous le prétexte que, n'étant pas le clocher d'une paroisse, il ne doit pas avoir l'importance d'une sonnerie ordinaire.
L'argument n'est-il pas un peu spécieux ? Ce changement n apportera-t-il pas une perturbation grave dans l'ensemble de la construction ?
Il est certain que le projet de l'érudit restaurateur de Saint-Front, à Périgueux, ne rend pas exactement l'esprit, qui a dicté le programme. Ce puissant et imposant monument, conçu sous la préoccupation immédiate du Roman d'Auvergne et nullement du Roman byzantin, comme on le dit à tort, ne possède pas les caractères spéciaux d'une église votive. Cest une cathédrale, une basilique, un temple paroissial, mais pas autre chose. Or, personne na actuellement le droit de rien changer aux côtés personnels et voulus de l'idée mère. Le devoir de M. Daumet est d'exécuter strictement, aveuglément, brutalement, si l'on veut, l'œuvre dont l'auteur n'est plus là pour en défendre l'intégrité.
La mort a empêché, dit-on, le premier architecte d'étudier les détails. Contrairement aux usages reçus,
l'agence des travaux ne préparait rien d'avance et ne fournissait les dessins qu'au fur et à mesure des -besoins du chantier. Le fait est regrettable, mais les facades existent. Elles ont été rendues avec beaucoup de soin, elles permettent de traduire fidèlement, en respectant ses grandes lignes, la conception d'Abadie et de la rendre pratiquement constructible.
Je me trompe peut-être, mais derrière due question technique je devine une question toute de principe et autrement importante que la surévélation d'un mur et le percement de quelques baies.
D'un côté, le lauréat primé du concours du Sacré- Cœur passait, comme tout bon diocésain, pour le défenseur résolu des formules architectoniques du moyen âge. Son piédestal de la statue de Jeanne d'Arc, place des Pyramides, souleva un véritable orage dans un certain cénacle. On blâma vertement l'audace grande d’Abadie. Songez donc ! il avait composé un piédestal quinzième siècle pour la statue d'une héroïne vivant à cette époque ! Quelle hérésie!
De l’autre côté, M. Daumet, grand prix de Rome, passe pour un admirateur exclusif de l’art classique el professe une antipathie mal dissimulée pour tout ce qui ne se rattache pas aux traditions italiennes.
Les deux architectes étaient donc séparés par un
abime. — L'accouplement de ces deux tendances si radicalement différentes ne pouvait faire naitre qu'un conflit. — Voilà le vrai mot de l'incident:
Il y aurait encore beaucoup à dire là-dessus, mais le terrain est brülant et je préfère m'abstenir, dans la crainte de me laisser entrainer hors du cadre d’une simple causerie.
MM. Bailly, Garnier et Vaudremer sont les trois juges du différend. Minos, Éaque et Rhadamante mar-
chent, dit-on, parfaitement d'accord. Ils concluent que M. Daumet doit strictement exécuter le projet Abadie.
Le cardinal-archevêque décidera en dernier ressort. Ilest probable que l'autorité diocésaine, écoutant l'avis des trois arbitres, maintiendra l'exécution intégrale du projet de M. Abadie.
Espérons du moins que les travaux de réfection de la porte Saint-Denis, dont M. Garnier s'occupe, ne soulèveront pas une nouvelle tempête. Je crois l'intelligent architecte de l'Opéra trop respectueux des manifestations vraiment artistiques, de quelque école qu'elles soient, pour ne pas effacer sa personnalité de créateur derrière celle, plus modeste, mais plus difficile, de restaurateur.
Dans tous les cas ne pourrait-on hâter l'achèvement de ce travail? Sa lenteur prête à rire. Elle est déjà exploitée par les faiseurs de chansons, pourvoyeurs habituels des Alcazars et Eldorados de Paris. Réval se taille un succès colossal en venant chanter à son café-concert dans l'attitude d'un ouvrier feignant :
C'est moi qui gratt’ la port’ Saint-D’nis.
Le public se tord. Et on bisse cela tous les soirs.
Ce n'est pas seulement en architecture que les dissentiments sont violents et les discussions passionnées. En peinture, comme on le sait, l’union paraît loin de régner dans l'ingouvernable république. Les moindres genres se subdivisent en deux camps tranchés et retranchés. Les journaux ont longtemps retenti de la querelle des orientalistes. Parmi les critiques, les uns tenaient pour l'Orient heurté, violent, flamboyant de Decamps et de Marilhat; les autres soutenaient la finesse, l'harmonie et les tons d'un gris violacé de Gérôme et de Fromentin.
Un des plus brillants champions de cette dernière opinion fut M. Berchère, qui, retiré à Étampes, sa ville natale, ne peint malheureusement presque plus.
En 1841, l’auteur de la Caravane eut le même sort que plus tard Bastien-Lepage : il échoua au concours du grand prix de Rome, mais dans la section du paysage historique. Cette lutte bizarre qui obligeait les concurrents à peindre la nature, les arbres, le ciel, l'eau, les prés verts, enfermés dans les quatre murs d'une loge, a succombé sous le ridicule, quelques années avant le guerre.
Dès sa jeunesse instinctivement attiré par l'Orient, M. Berchère visita, étudia la Syrie, la Turquie et surtout l'Égypte. Il rendit avec une remarquable finesse le pays des grandes plaines et des sables brülants. Esprit distingué et cultivé, 1l écrivit alors d'une plume nette, sur le Désert de Suez, un livre coloré et vibrant dédié à son ami Eugène Fromentin, dont il possède quelques-unes des plus précieuses qualités.
C'est lui aussi qui fut chargé par M. Ferdinand de Lesseps d'exécuter l'album remis à l’impératrice Eugénie lors de l'inauguration du canal de Suez. Ces soixante-huit dessins et aquarelles ont été détruits dans l'incendie des Tuileries. La perte est regrettable : Théophile Gautier faisait grand eas de ces études enlevées de verve et sur le vif.
Le brillant critique avait d'ailleurs une réelle estime pour le talent de M. Berchère. Je retrouve une appréciation, écrite en 1852, à propos du Puits de Jacob, une des bonnes études de l'orientaliste :
« L'artiste a bien compris cette aridité sereine, cet éclat morne, ce spleen lumineux de l'Orient, si différent de la tristesse du Nord. Nous lui reprôcherons seulement une touche trop vague et trop
hr à « EL
molle. C'est lorsqu'on peint des régions où le soleil brûle qu'il faut dessiner nettement les contours, arrêter les formes et ne pas estomper les lignes sous un flou menteur. Un peu plus de netteté ferait du Puits de Jacob une toile parfaite. »
Cette critique s'appliquerait peut-être à l’œuvre entière de l'artiste. Toutefois, j'ai été frappé, à l'exposition faite par M. Chaine, de la franchise, de la cränerie de la plupart des esquisses réunies rue de la Paix, et qui datent presque toutes d'une trentaine d'années. Dans tous ces paysages, où l'atmosphère tremble, dilatée par la chaleur, la perspective aérienne reste toujours exacte.
Remarque curieuse : à une époque où le bitume régnait en maitre dans les ateliers, le peintre de la patrie des sphinx possédait déjà l'intuition de la peinture claire, qui est le principal article de foi de l'école impressionniste. Ses tons sont francs, lumineux, et jamais ternis par des glacis posés après coup sur la pâte.
Le Vieux Suez avant le canal, dont l'aspect rappelle certaines études en Italie de Corot; l'Allée de Choubrah, le bois de Boulogne du Caire, avec ses grands sycomores ombrageux ; Une rue du Cuire, avec ses maisons implacablement blanches, ses moucharabieh pittoresques, ses passants multicolores, sont rendus avec autant d'émotion vraie que de justesse dans le coup d'œil.
Mais comme cela arrive souvent, M. Berchère n'avait plus le même élan lorsqu'il peignait d'après ses études dans l'atelier et non plus en face de la nature. Cest du reste le cas de tous les peintres de race. On reconnaitrait entre mille les Bords du Nil à Afteh, l'unique toile exposée rue de la Paix qui ait été
exécutée dans ces conditions. On y remarque une préoccupation visible de l'effet, des timidités, des tätonnements, des arrangements cherchés. La brosse ne court plus légèrement. Elle est gènée. L'impression est tout autre. C2
L'art vient de faire une perte sérieuse. Samedi, de nombreux amis ont conduit à sa dernière demeure Léon Gaucherel, le graveur. Il était de ce groupe d'artistes convaincus et travailleurs, les Charles Jacque, les Flameng, les Bracquemond, les Meryon, les Bléry, les Lalauze, les Guérard, qui ont tant contribué au succès et à la vulgarisation de la gravure à l'eau-forte. Dans les ateliers, on l'avait surnommé le Père de l’eau-forte, tant il avait fait d'élèves.
Ils sont innombrables les chefs-d'œuvre enfantés par cet art charmant de l’eau-forte où l'artiste peut, en restant lui-même, se livrer à toute son originalité et fixer d'un trait ineffaçable sur un vernis docile tout l'imprévu de ses compositions. Quels éloquents interprètes à citer dans le passé, dès l'apparition de l'eauforte : Tempesta et Fontana en Italie; Albert Durer en Allemagne; Lucas de Leyde et Jacques de Ruysdaël en Flandre; en France, René Boivin, Jacques du Cerceau, Callot, Abraham Bosse, et surtout en Hollande legrand, l'immortel Rembrandt qui, lui, obtint une telle splendeur comme ombre et comme lumière qu'on n'a jamais pu non seulement la dépasser, mais même l'atteindre Jusqu'ici.
Léon Gaucherel, lui, n'était pas un coloriste. Il n oblenait pas des effets très puissants, mais il maniait sa pointe avec habileté et il dessinait correctement. ses œuvres nombreuses le prouvent, et il suffit de rappeler son fougival d'après Lalanne, ses portraits de Got, de Coquelin, de Croizette et de Sarah Ber-
nhardt; son Sommeil, d'après Meissonier; l'Avenue, d'après Hobbéma, et le #racelet, d'après Diaz.
Sa vie fut calme. Artiste consciencieux et modeste, il aimait l’art pour l'art, et sa plus chère distraction consistait en de longues pêches à la ligne. Comme l'a fort bien dit sur sa tombe M. A. Véron, il pratiquait cette maxime qu'il faut dans sa vie faire plus de bien que de bruit.
Voulez-vous un exemple de son désintéressement? Le journal /’Art lui demande un jour la reproduction d'un tableau. Par mégarde, on fait la même commande au graveur Ramus. Gaucherel livre le premier son travail. On le lui paye immédiatement. Ramus arrive ensuite. On s'aperçoit alors de l'erreur. Que fait Gaucherel ? Il écrit spontanément à l'Art :
— Prenez la planche de mon confrère.
Et il renvoie la somme qu il avait reçue.
C'est peu, mais c'est beaucoup.
L'archéologie musicale est mise en émoi par un événement pour elle considérable.
Le quatuor de M. de Saint-Senocq, ancien conseiller référendaire à la Cour des comptes, est à vendre. Quatre stradivarius! Voilà un ensemble bien rare et bien précieux! Un violon de 1704, un autre de 1737, connu sous le nom du chant du cygne parce qu'il a été fait à l'époque où le maitre avait quatre-vingttreize ans, un alto de 1728 provenant de la collection de M. Lory, etune basse de 1696 (1). On sait que la basse en langage de luthier est un instrument plus petit que la contrebasse et un peu plus grand que le violoncelle.
(1) Depuis la vente a eu lieu. Le violon de 1704 a été acheté 7,000 francs. Celui de 1737, 15,100 francs. L’alto de 1728, 12,000 fr. La basse de 1696, 10,900 francs. Ce quatuor avait été payé 66,000 francs. Il n'a pu trouver que 45,300 francs.
Comme les temps sont changés depuis 1830! A cette époque, l'Italien Tarisio apporta de son pays les premiers violons de Stradivarius, Guarnerius: et Bergonzi. Il en demandait à peine mille à douze cents francs et les vieux amateurs se rappellent encore avec quelle impatience il était attendu pendant chaque excursion. Son retour devenait un événement parmi les musicologues. Seuls les privilégiés assistaient au déballage de l'arrivée. Avec quel soin leurs mains tremblantes d'émotion sortaient des grandes malles les nouvelles conquêtes d'Italie !
C'est Tarisio, ce chercheur infatigable, qui a apporté chez nous presque tous les beaux instruments des maitres de Crémone. À ce moment commence, pour la lutherie, la religion des souvenirs, qui depuis a fait de nombreux et passionnés adeptes. Aussi la France a pu se faire représenter, l’année dernière, à Londres, à l'Exposition de l’Albert Hall, par de précieux spécimens : M. le baron Franck Seillière y avait envoyé un stradivarius très pur, de 1672, sur lequel jouèrent Paganini et la charmante Carolina Ferni; Me Parmentier, un autre violon de 1728, que lui légua la célèbre contrebassiste Dragonetti quand elle était la jeune Teresa Milanollo; M. Taudou s'était fait représenter par un Pierre Guarnerius de 1685, d'un beau vernis jaune ambré; M. Abel Bonjour, par un violoncelle de Ruggerius de 1663, type bien beau du maitre; et M. Charles Lamoureux, l'éminent chef d'orchestre des Vouveaux Concerts, par un superbe violon de Stradivarius de 1722, d’un splendide vernis rouge dont la tête et les éclisses sont ornées de rinceaux peints en noir, représentant des oiseaux et des têtes de serpents.
Ce superbe morceau est estimé 50,000 francs. Un joh chiffre! mais pas extraordinaire du tout pour
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ceux qui savent la hausse constante des anciens instruments. C’est ainsi que M. Labitte a donné 19,000 francs du violon que possédait Jadis M. Gras, le mari de Me Dorus-Gras. Le duc de Campo-Selice a récemment acheté un grand prix deux autres stradivarius. Le premier, payé par lui 17,500 francs, n'avait coûté que 4,500 francs il y a trente ans. Le second, vendu, vers 1865, 4,000 francs par MM. Gand et Bernardel, a été acheté 47,000 francs. Il s'appelle le Sancy, car ces précieux souvenirs du dernier élève des Amati portent tous des noms. M. de Janzé à baptisé le sien le Jupiter, M. Allard appelle son instrument le Wessie, et celui que possédait M. Glandaz était connu sous le nom de la Pucelle, à cause de sa parfaite conservation.
On le voit, nous ne sommes plus aux quelques louis d'or que demandait le luthier de Crémone! Cependant, si j'étais nabab à Lahore ou propriétaire de mines de pétrole, je trouverais que ce n’est pas coter assez haut cet assemblage de planchettes et de cordes, avec lequel le génie humain a su créer, pour des générations entières, grâce à ces adorables accents, une source intarissable d'émotions.
Transporté par l'audition de la Symphonie fantastique à la fin d'un concert, Paganini alla se jeter dans les bras de Berlioz, qu'il ne connaissait pas. Dans un élan d'enthousiasme, il envoya le lendemain une très grosse somme au jeune compositeur, qui se débattait contre les luttes stériles de la vie pratique, l'hostilité générale du public et la haine active de presque tous les musiciens du temps.
L'auteur de la Damnation de Faust eut l'idée de donner une preuve sincère de sa reconnaissance en remboursant avec son génie l'or du célèbre violoniste.
Se mettant à l’œuvre, lui qui avait un éloignement
marqué pour tout ce qui était virtuosité et qui ne composa jamais aucun solo en dehors de ses mélodies pour la voix, il écrivit cette immortelle partie d’alto qui marque le chant dans la Marche des pèlerins, 4 Harold en Italie. {
Touchante intention, et bien digne de ce délicat et de ce sensitif, que nos applaudissements, tardifs, hélas! ne peuvent plus consoler dans sa tombe des amertumes et des désespérances passées!
Paul Baudry. — La peinture décorative. — Faire vrai. — Évolution de Baudry à gauche. — Lettres à Charles Marionneau. — Les plafonds à l'Opéra à 383 francs le mètre! — Eugène Giraud. — La comédie de 1830. — Coquetterie de Sainte-Beuve. — Être de son temps. — Victor Giraud. — Mourir en soldat! — Charles Giraud, élève et fils de son frère. — La grimace à la mort. — La Danse espagnole. — La Permission de dix heures. — Un faudesteuil. — Projet de statue pour Claude Lorrain.
20 janvier.
Paul Baudry avait été frappé, il y a huit jours, d'une terrible attaque de paralysie.
Déjà les crayons et les plumes commençaient à tracer son portrait, lorsqu'une légère amélioration se produisit dans son état.
Alors nous nous étions mis tous à espérer que le grand artiste nous serait conservé. Mais nous nous flattions d'une guérison impossible. Malgré les efforts de la science, Les tristes prévisions se sont réalisées : dimanche soir, en ouvrant le Z'emps, nous avons appris avec une douloureuse émotion la catastrophe finale.
Paul Baudry disparait, laissant un vide immense dans l’art contemporain, qui compte si peu de décorateurs de valeur. Depuis la mort d'Hippolyte Flandrin, je ne vois que M. Puvis de Chavannes et Baudry
qui possèdent, dans des voies différentes, les sévères et multiples qualités permettant à un artiste de peindre une muraille sans supprimer la solidité architecturale du monument, sans déchiqueter les pierres, sans priser les lignes d'ensemble, sans accaparer à soi un intérêt dont l'œuvre entière doit profiter sous peine de rompre son harmonie générale.
L'auteur de la Fortune et l'Enfant n'avait pas seulement subi l'influence des maîtres de la Renaissance italienne, principalement de Michel-Ange et Corrège, il l'avait recherchée avec ardeur, cette influence, il s y était soumis avec enthousiasme; Le nier ou même le discuter serait puéril.
Mais, où est le mal? Le peintre avait su dégager sa personnalité, qu'il avait virilement affirmée dès ses débuts. Peu importe le reste. Ses œuvres sont signées de lui, et de lui seul. Pas un de ses coups de crayon ou de brosse ne permet d'hésitation à cet égard et ne laisse supposer un plagiat quelconque. Il était comme un beau vase dans lequel on verse des liqueurs d'or qui le parfument sans en modifier ni les formes mi l'aspect.
Le respect absolu ressenti par Baudry pour la nature était tel que, malgré un parti pris évident de voir et de faire beau, il peignait avec une conscience rigide, serrant toujours de près la réalité. Rien de poncif dans son œuvre. Ce qu'il faisait appartenait au monde visible; c'est toujours de l’art vrai et vivant. Ainsi ses enfants si adorablement élégants et gracieux ont toutefois le ventre gros, les bras grêles, les attaches empâtées, tels, en un mot, que le modèle les lui a montrés. Ils n'ont aucune ressemblance avec les poupons en suif ou en savon à la rose exécutés par certains peintres de la même école, qui prétendent qu'il faut reûtifier la nature.
Cela prouve une fois de plus la vérité de ce vieil aphorisme : ce sont les grands artistes qui font grande la peinture. Les étiquettes, les programmes, les classifications, les genres n'apportent pas le génie à ceux qui en sont privés. En art, le pavillon n'a jamais couvert la marchandise.
À côté du décorateur, on trouve chez Baudry un exécutant souple, un coloriste vigoureux, un péfiste habile. Le cas est rare. Il mérite d'être remarqué. Aussi ses portraits, dont quelques-uns sont des chefsd'œuvre, comme ceux de MM. Eugène Guillaume, Beulé, About, Charles Garnier et Massion de Nantes, sont exécutés d’une touche grasse avec une crânerie d'allure et une chaleur de ton qu'on ne soupconnerait guère dans la décoration du foyer de l'Opéra.
L'éminent peintre appartenait d'aileurs à cette belle race d'artistes dont le cerveau travaille constamment. Martyrs de l'idéal, éternellement mécontents d'eux-mêmes, ils usent leurs forces et leur vie à interroger le sphinx mystérieux dans l'espérance d'arracher son secret au monstre impassible.
Depuis sept ou huit ans, une évolution sensible s'était opérée dans les tendances de Baudry. Le Saint- Hubert exécuté pour la salle à manger du château de Chantilly ne me paraît plus dans le même esprit que l'Olympe. On n'y retrouve ni la même sérénité dans la composition, ni le même calme dans le dessin, ni la même douceur dans la peinture. Le portrait du jeune duc de Montebello, exposé à l'un des derniers Salons, ne ressemble guère non plus à ses toiles précédentes. On devine une préoccupation nerveuse, un je ne sais quoi dont l'artiste ne s’est pas rendu compte lui-même, mais qui existe à l'état aigu et latent.
En observant cette inconsciente déviation à gauche,
ainsi qu'on dit en politique, on ne peut s'empêcher de penser à Verdi qui, malgré ses succès passés, malgré sa triomphante carrière, s'inquiéta, se troubla, hésita et composa Ada, qui a si peu de points de contact, comme orchestration et tendances générales, avec la Zraviata et le Trouvère.
Chez ce pauvre de Nittis, aussi, dans les dernières années de sa vie, que de tâtonnements, que de coups d'œil apeurés et douloureux jetés autour de lui! — tentatives courageuses et vraiment admirables lorsqu'elles sont faites par un homme qui tient une formule acceptée par le public et quand il serait si commode et si simple de ne pas la modifier.
Ces hésitations et ces angoisses qui ne viennent qu'aux forts — car les médiocres sont toujours contents d'eux — le décorateur de l'Opéra les a rencontrées à l'apogée de sa gloire et elles ne font qu'accroitre l'estime qu'on ressent pour lui.
Au reste, l’auteur de tant de belles et puissantes pages n'était pas une âme vulgaire. On connait son mépris pour la mondanité, le bruit, la réclame, et surtout l'argent. C'est ainsi qu'il écrivait de Venise, le 11 juin 1870, à l’un de ses plus anciens camarades d'atelier, M. Charles Marionneau : -
Je suis venu ici pour compléter l'œuvre entreprise (l'Opéra). Je fais par mes propres ressources, sans subvention de l'État, trois grands plafonds, un, entre autres, de tréize mètres, et huit grandes figures colossales des Muses, qui seront placées dans mes voussures entre chaque tableau.
On me rendra cette justice plus tard que, si j'ai déserté en apparence les Salons annuels, ç’a été par dévouement à la grande peinture... Une petite toile nous assure 1 : succès et souvent la fortune. Si la gloire m'est donnée, ce qui est encore bien douteux, j'ai la satisfaction de dire que j'aurai négligé complètement le profit.
Et plus tard, en 1873, au même, qui lui demandait s'il voulait se charger d'un portrait qu'on était disposé à payer un grand prix :
Je ne pourrai le faire qu'à Paris et dans deux ans. Et ce ne sera pas le premier, car je repousse à ces calendes grecques les demandes qu'on me fait chaque semaine. En attendant, je m'étends avec délices sur mes peintures de l'Opéra, à 383 francs le mètre!
Tout Baudry est là. Vivant à l'écart dans son modeste atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, adonné en entier aux austères et décevants bonheurs réservés par l'art à ses vrais élus, il a laissé dédaigneusement passer le flot des jouissances folles qui a platement noyé tant de beaux talents.
Comme je le disais tout à l'heure, les portraits de Paul Baudry sont de véritables chefs-d'œuvre, mais ils ne sont pas tous connus. En visitant, la semaine dernière, l'atelier d'Eugène Giraud, mort il y a quelques années, J ai retrouvé un portrait vivant et hardi de l'hôte disparu peint par l'auteur de la Vérité, avec cette émotion simple et franche dont ilavait le secret.
Une curieuse figure, cet Eugène Giraud! Un de ces peintres restant rapins jusqu'à soixante-dix ans, aimant la vie, sachant rire, croyant à l'amitié, se passionnant pour une belle chose ou pour une bonne action, incapables de compter jusqu'à cent sous, haïssant le bourgeois banal et prudhommesque, se jetant à l'eau pour sauver un roquet, un de ces artistes, enfin, hàbleurs, blagueurs, spirituels et naïfs, type à part d'une race presque éteinte et qui a cependant renouvelé l’art français.
Intime d'Alexandre Dumas, de Desbarolles, de Louis Boulanger, il à Joué son rôle dans cette étonnante
comédie de 1830, comédie empanachée et montée de ton, mais verveuse et jeune, comédie jouée d'enthousiasme, où les premiers rôles étaient tenus par des génies à côté de comparses qui méritaient presque tous d'être nommés sur l'affiche.
Je le vois encore dans son atelier, avec ses cheveux épais s'épanouissant sur un front assez bas, avec sa grande moustache roussàtre couvrant sa lèvre et masquant l'absence de ses dents. Il travaillait d’une main leste, essuyant ses brosses sur sa manche ou sur son costume de travail qui avait pris peu à peu les couleurs de sa palette. Il me raconta, en riant, qu'il avait voulu faire la charge de Sainte-Beuve, mais il ne put arriver à faire poser l'académicien qui, ne se trouvant pas en bonne condition ce jour-là, le pria d'attendre qu'il se préparât par un traitement laxatif. Sans rien lui dire, Giraud prit quelques-uns de ses traits à la hâte, et, quelques jours après, il le représentait avec le teint pâle et rose qu'il ambitionnait tant.
En 1836, Eugène Giraud remporta le grand prix de gravure avec la Vierge allaitant l'enfant Jésus, d’après Raphaël. Dans ce concours, le lauréat ne vit que le moyen de travailler à son aise aux frais de l'État. Il obtint l'autorisation de ne pas aller à Rome et il resta à Paris, où il fit de la peinture et rien que de la peinture romantique.
Puis il voyagea en Suisse et en Espagne. Partout il rendit ses impressions avec la vision grossissante et fausse de l'époque, mais avec beaucoup de brio et d'esprit. Peut-être me dira-t-on que ses observations étaient superficielles et théâtrales, que l'exécution n'avait ni la fougue primesautière de Goya, ni l'esprit développé plus tard par Fortuny et par Worms. C'est vrai, mais, pour juger équitablement l'œuvre du
peintre, il est nécessaire de se rappeler qu'à cette
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époque un tableau qui n'empruntait son sujet ni aux vieilleries mythologiques ni aux ballades surannées du moyen âge passait pour le produit dangereux d'un hideux réalisme. La reproduction anecdotique de la vie, même exotique, même arrangée, soulevait toutes les colères. Être de son temps devenait une véritable audace. |
Eugène Giraud avait épousé M'° Laïiné, une charmante actrice de la Porte-Saint-Martin, qui Jouait la dame voilée de la Z'our de Nesles, dont il avait dessiné les costumes. De ce mariage il eut un fils qui fut à la fois sa Joie et son désespoir.
Grand, fort, distingué, beau garcon, plein de cœur et de talent, Victor se faisait adorer de tous ceux qui l’approchaient. Son père, qui avait conservé ses vingt ans sous son abondante chevelure blonde et grise — marengo, comme il l'appelait — était son camarade et son ami. On les rencontrait souvent ensemble dans les couloirs des Variétés ou bras dessus bras dessous dans les allées de Mabille.
Remarquablement doué, Victor prit très jeune une place importante parmi ses contemporains. Rebuté par un essai infructueux au concours du grand prix de Rome, il affronta tout de suite le jugement du public et envoya successivement au Salon le Warchand d'esclaves, très remarquable avec ses chairs de marbre ou de bronze fauve, en route pour le harem; le Retour du mari, composé avec une audace particulière ; le Charmeur d'oiseaux, étonnant de mise en scène avec ses patriciennes et ses jeunes patriciens romains — « de l'antique, arrangé, comme rajeuni et renouvelé à la façon d'André Chénier », a dit Théophile Gautier.
Ces toiles énormes, brossées de verve, recélaient de ‘précieuses qualités, bien qu'un peu noires dans
les ombres, aussi Victor Giraud fut vite médaillé. A vingt-sept ans déjà hors de concours, il allait être d'icoré lorsque les Prussiens nous envahirent.
Malade d'une bronchite négligée, il ne put s'enrôler dans l’armée active. Malgré les avis, les remontrances, les supplications, il voulut du moins faire le service de rempart dans la garde nationale sédentaire.
A la guerre, il n'y a pas que les balles qui tuent. Quelque temps après l'armistice, la maladie, aggravée par les fatigues du siège, fit de rapides progrès. Victor, d isolé, songeant à son ami Regnault tombé en soldat, s'éteignit en murmurant :
— Voilà comment j'aurais voulu mourir.
Le malheur soufflait en tempête sur la maison autrefois si heureuse ! | |
Le désespoir rendit folle M*° Giraud. La pauvre mère arrêtait dans la rue tous les Jeunes gens qu'elle rencontrait pour les embrasser et leur demander des nouvelles de son fils. Il fallut l'enfermer dans une maison de santé. Elle y est morte.
Quant au père, il prit en haine le nid artistique qu'il avait construit rue des Écuries-d’Artois. M. Lockroy, le député de Paris, qui se destinait alors à la peinture et qui dessinait le modèle vivant à côté de Victor, doit se souvenir des folles heures passées dans cet atelier si joyeux et si gai. La maison fut vendue et Eugène Giraud alla s installer passage Doisy, avenue des Ternes, près de son frère Charles, le peintre d'intérieurs, que Jules Janin qualifia un jour « d'élève et fils de son frère ».
Le malheureux artiste disait souvent à ses élèves : « Vous savez, mes enfants, la peinture ce n est pas un métier de paresseux, ni de rigoleur. Si vous ne venez chez moi que pour blaguer, vous pouvez vous en aller.