AIRE
J'aime bien rire, mais après la séance. » Aussi se remit-il avec fureur au travail dans l'espoir d'endormir sa douleur.
La lutte ne dura pas longtemps.
Un matin, en train de SAME avec son ami Davant, le pinceau lui tomba des mains; sa figure se décomposa.
— Pourquoi donc me faites-vous la grimace, monsieur Giraud? demanda le modèle un peu effrayé.
Hélas! c'était à la vie qu'il faisait la grimace. La mort avait frappé l'artiste la palette à la main, comme un soldat sur le champ de bataille.
Un pittoresque fouillis que l'atelier du passage Doisy. Au milieu, un moucharabieh mauresque; au fond, une armoire de Boule; le long des murs, de larges pet, “DÿU de coussins et de tapis turcs. Ici, en sautoir, au-dessus d'une fenêtre, des patins de Laponie; là, un piédestal, un buste en bronze d'Eugène Giraud, par Carpeaux; en face, un autre, de son tils, par Guilbert. Accrochés pêèle-méle, des armes orientales, de longs fusils arabes, des étriers gigantesques, des soies de Brousse, des études et des dossins.
Voici le fusain du tableau qui est au Luxembourg, représentant une Danse espagnole dans une posada ; une belle fille aux pieds mignons, aux yeux avivés par des accroche-cœurs, cambre sa taille, fait claquer ses castagnettes et danse le fandango sous les regards animés des gitanas et des toréadors.
Là-bas, je découvre un paysage de la Sierra Morena, dans lequel sont groupés Alexandre Dumas père et fils, Auguste Maquet, Desbarolles, Louis Boulanger et les deux Giraud, tous romantiquement costumés en majos et quelques-uns montés sur des mules anda-
louses aux brillants caparaçons — un souvenir de ce voyage en Espagne que vous savez, et qu'Alexandre Dumas a si brillamment conté.
En jetant un regard d'adieu à l'atelier, j'aperçois sur un chevalet la Pouane italienne, le dernier tableau exécuté par Eugène Giraud, et deux croquis de cette Permission de dix heures aussi connue que le Convoi du pauvre et le Chien du prisonnier. Vendue 600 franes par l’auteur, elle rapporta 6,000 livres de rente au spéculateur qui l’acheta, car elle fut reproduite à l'époque par tous les procédés connus.On l'imprima sur des foulards et sur des plateaux. On la sculpta en bois, on la moula en plâtre, en sucre, en chocolat, en carton pâte. — Que sais-je encore? mes souvenirs se pressent en foule : une magistrale étude de Géricault, trois têtes pour son Æadeau de la Méduse, un charmant pastel de Latour, une éblouissante selle arabe prise à Abder-Aman à la bataille d'Isly, et bien d'autres choses encore dont l'énumération serait vraiment trop longue.
Charles Giraud, qui m'accompagne dans cette visite, tient à me faire voir avant mon départ la chambre gothique occupée par son frère. Elle est très pittoresque avec ses tapisseries du xv° siècle, ses sièges de toutes les paroisses, son lit et sa cheminée copiés sur un tableau de Lucas de Leyde, ses bahuts en chêne sculpté, ornés de serrures compliquées et surtout un « faudesteuil » acheté jadis pour rien et qui, malgré ses restaurations, a fait envie à plus d’un amateur.
Presque tous ces souvenirs, 500 tableaux, 3,500 dessins, une multitude de costumes, recueillis à une époque où l'exactitude commençait à renaitre dans la mise en scène, vont être vendus par les soins de . M. Vannes et dispersés au vent des enchères du 7 au
43 février prochain. Dans un mois, il ne restera rien
de cet intérieur artistique qui garde l'écho lointain de tant de saillies mordantes, de tant d'aphorismes originaux, de tant de lazzis inattendus, de tant d'anecdotes folles, de tant d'éclats de rire et qui avait conservé le caractère très spécial d'une génération et d'un mouvement intellectuel à peu près disparus.
J'ai tenu à saluer un des derniers romantiques pendant que son nom est encore sur le mur. Demain on ne saura peut-être plus de qui je veux parler : les morts vont vite.
Il en est quelques-uns cependant que l'oubli ne peut atteindre, et l'on ne saurait trop encourager ne efforts tentés pour les immortaliser.
Un comité s'est formé, il y a deux ans, pour élever une statue à Claude Lorrain. Gràce à l'énergie et au dévouement de son président, M. Français, et de son secrétaire, M. Roger Marx, le comité touche à son but. Il a pu réunir un nombre suffisant de tableaux signés de noms qui honorent nos différentes écoles nationales. On va former avec ces œuvres une tombola dont le produit servira à couvrir les frais du monument projeté.
Peu de vies d'artiste ont été aussi longuement, et surtout aussi dignementremplies que celle de Claude Gellée dit le Lorrain. C'était le peintre de la lumière et de la couleur. On peut dire qu'il avait su ravir au ciel son astre éblouissant pour le mettre sur sestoiles. Aimant les aspects féeriques qui naissent d'un caprice instantané du soleil, nul n'a mieux que lui surpris, à son époque, la vie intime de la nature.
Madame Mark Pattison a écrit sur le paysagiste nancéen une substantielle étude à laquelle je renvoie les lecteurs qui désireraient approfondir le caractère et l'existence du grand peintre, sur la personnalité du-
quel je n'ose malheureusement pas m'arrêter, faute de place.
Avant l'exposition, dont l'ouverture aura lieu sous peu chez Durand-Ruel, j'ai eu la bonne fortune de voir quelques-uns des nombreux envois faits spontanément et avec cet élan de cœur qui caractérise si bien le monde des arts. Paul Baudry y est représenté par deux précieuses études d'enfant au crayon pour son plafond de la Glorification de la Loi.
Je ne doute pas du succès d’une tentative qui rendra une justice méritée à l’une des plus nobles et des plus sympathiques figures françaises. Claude Lorrain est un moderne.ll a eu, au xvu° siècle, en même temps que Nicolas Poussin, l'intuition vraie des grandeurs éternelles de la nature.
Prix principaux de la vente Eugène Giraud, du 9 au 13 février. — Un plat hispano-mauresque réparé : 1,950 francs. — Une petite custode, coffret en cuir du xvi° siècle, haut. 15 cent., larg. 5 cent. : 1,600 francs. — Statuette équestre de Charles VI, par Barye, ancienne épreuve : 1,355 francs. — Barve, Lion debout, ancienne épreuve : 605 francs. — Stalle gothique provenant, dit-on, de la cathédrale de Rouen : 1,300 francs. — Coffre gothique, panneau central orné de l’écu de France, serrure en fer ajouré, xv° siècle, vient de la cathédrale de Rouen : 862 francs, à M. Paul Eudel. — Crédence du xv° siècle à deux vantaux, garnis de deux pentures et d'une serrure : #10 francs. — Grande armoire en ébène plaqué, incrustations anciennes, fronton cintré, époque Louis XIV : 700 francs, à M. Paul Eudel. — Deux fauteuils Louis XIII, couverts en velours rouge, les accotoirs, les pieds, les croisillons chargés de sculpture : 505 francs. — Selle marocaine brodée d’or et d’argent prise en 18## à
la bataille d’Isly à Abder-Aman, fils de l’empereur du Maroc, et rapportée à Paris par le général Fleury : 475 francs. — Tapisserie du temps de Charles VI : 1,370 francs. — Tapisserie italienne de la Renaissance, Triomphe d'empereur romain, haut. 1,60, larg. 7,20 : 3,400 francs. — Géricault, études de tête pour le radeau de la Méduse : 250 francs. — Tryptique de l’école allemande du xv° siècle : 600 francs. — Un grand fusain, étude du tableau la Posada de Toreros, d'Eugène Giraud : 555 francs, à M. Monchauffée, — Le Voyage en Espagne, contenant les portraits de Dumas père et fils, Boulanger, Desbarolles, A. Maquet, Eugène Giraud et Eau de benjoin, le domestique : 460 francs, à M. Lippmann, gendre de M. A. Dumas. — La Douane italienne au Simplon : 700 francs. — Un grand album de dessins du voyage en Espagne : 780francs, à M. Parran, ingénieur.
La graphologie par les palettes. — Chez Beugniet, rue Laffitte. — Une collection unique. — Degas et Delacroix. — La justice tardive. — Corot n'employait pas de vert. — Plan en relief, par Isabey.— Les pains à cacheter de Detaille. — Les chenilles d'Harpignies. — La salade de Rousseau. — Leslarmes de Berne- Bellecour. — La cacophonie de Vibert. — Le brouillard polychrome de Jacquet. — Le plan en relief de Jules Dupré. — La Cigogne, de Gustave Doré. — Le Gaulois, de Luminais. — Le bouquet de fleurs de Madeleine Lemaire. — Les chaplinades. — Manet vanté par Chaplin. — La palette de Rubens. .
23 janvier.
La graphologie est à la mode. Elle fait une sérieuse concurrence à la science cabalistique dont Desbarolles avait été le brillant réformateur il y a quelque trente ans. Maintenant lire dans la main est vieux Jeu. Ceci tuera cela.
Aujourd'hui en un quart d'heure on trace le portrait de quelqu'un; on écrit sa biographie, on sonde les replis cachés de son âme ; on met à nu ses vertus et ses vices; on détaille sa vie privée, on énumère ses manies et ses ridicules; on dit où il est né et où il mourra; on annonce qu'il est abonné au 7emps et au Chat Noir, qu'il tire à cinq au baccara, et qu'il préfère les romans d'Émile Zola à ceux de Georges Ohnet. Pour cela il suffit de lire une lettre, une enveloppe, deux ou trois lignes du sujet. |
Et ici « sujet » n'est pas employé métaphoriquement. Le malheureux ainsi disséqué présente en effet une ressemblance assez équivoque avec lecadavrelivré aux scalpels des carabins sur une table d'amphithéâtre.
Ce don de divination possédé par les graphologues devant des pattes de mouche, pourrait-on l'avoir devant une palette, petite ou grande, longue ou large, ronde ou ovale, carrée ou biscornue sur laquelle les peintres écrasent des couleurs, essayent des tons et se dérouillent la voix avant de lancer l’uf de poitrine? Certainement, car elle est aussi bien indiserète ; elle en dit long, la bavarde, sur son propriétaire.
Je sors de chez Beugniet, J'ai encore dans les yeux le curieux et étincelant feu d'artifice que je viens de contempler pendant plus d'une heure.
Le sympathique marchand de tableaux de la rue Laffitte possède sur les murs de son antichambre une précieuse et unique collection dans ce Paris blasé où l'épithète « unique » a été depuis longtemps mise en disponibilité pour retrait d'emploi. Cette collection se compose d'autographes spéciaux : les palettes de presque tous les peintres connus de la fin du siècle. Delacroix, Théodore Rousseau, Louis Leloir, Bonvin, Gustave Doré, Corot, Isabey, Jules Dupré, Detaille, Harpignies, de Neuville, Jacquet, Alfred Stevens, Lambert, Clairin, Diaz, Jules Lefebvre, Duez, Vollon, Madeleine Lemaire, Dupray, Bonnat, Ricard, Gerome, Chaplin, Jongkind, de Penne, et d'autres encore ont accroché au mur leurs cartes de visite dont la signature est souvent plus lisible que si elle était gravée sur un morceau de vélin.
On pourrait faire un cours d'esthétique devant cette collection typique que M. Beugniet doit léguer à l'État.
Nos diverses écoles modernes sont représentées là, avec leurs tendances nettement accusées, leurs programmes, leurs manifestes, leurs moindres nuances.
Dans cette brillante réunion, je regrette l'absence d'Ingres et de Manet, nous aurions éu ainsi l'histoire complète de la peinture contemporaine présentée sous un aspect spécial. Les comparaisons n'auraient pas manqué d'être piquantes.
Et M. Degas dont jai remarqué dans l'autre salon, entre un Corot et un Delacroix, une danseuse éclatante de couleur, pourquoi, suivant son ancienne et mauvaise habitude, s'est-il tenu à l'écart? Elle eût élé bien intéressante à étudier, la palette de cet artiste convaincu el consciencieux. il a souffert de l'indifférence, de l'hostilité même du public et il fuit les expositions, le bruit, la foule, se renfermant dans un silence amer et digne, un peu rogue; aussi ceux qui apprécient son véritable talent ne se consolent pas. M. Degas a tort. L'heure de la justice a sonné depuis longtemps pour lui. L'accueil qui l'attend serait tout autre que celui qu'il craint, car le goût du publie s'est sensiblement modifié depuis quinze ou dix ans.
Être incompris, n'est-ce pas là, d'ailleurs, la douloureuse, mais nécessaire estampille dont sont frappés les novateurs? La vie des inventeurs n'est-elle pas un long calvaire? Il a eu de longues années de lutte à soutenir, ce Delacroix dont j'aperçois la palette si extraordinairement propre et soignée, car il la netloyait tous les jours. Voilà certes un soin méticuleux que je n'aurais pas soupçonné chez le fougueux romantique. Alignés suivant une gamme chromatique, lumineuse, raisonnée, les tons sont tous composés et dégradés avec des finesses presque imperceptibles. Pas une seule couleur mère ou simple !
Que de déboires il eut à subir! Lorsque ses tableaux n'étaient pas refusés au Salon avec un débordement d'injures, les journaux criaient qu'ils étaient peints avec un balai en délire. Thiers, le premier, osa défendre notre incomparable coloriste. Cette intuition du vrai et cette audace honnête du critique d'art se mêleront peut-être un jour aux yeux de la postérité aux gloires politiques de l'illustre homme d'État. |
L'accalmie fut lente à venir. En 1855, Ingres, quiavait refusé la main tendue par Delacroix, lors de son entrée à l'Institut, fit très sérieusement ouvrir les fenétres pour renouveler l'air quand il apprit que l'auteur du Massacre de Chio était venu en cachette visiter son exposition avant l'ouverture officielle.
Et Corot! mort cependant en pleine apothéose après les longs et cruels débats que l’on sait, il n'a jamais obtenu du jury la grande médaille d'honneur, mais ce succès lui importait peu. Il était à la fin de sa vie, accablé de commandes qui faisaient compensation avec le temps où il disait, railleur et convaincu :
— J'ai enfin vendu un tableau et je le regrette, car sans cela j'avais la collection complète.
La palette de ce poète exquis est carrée comme celles d’ailleurs de la plupart des paysagistes. Ils choisissent cette forme parce qu'elle s'adapte le mieux à la boîte à couleurs et laissent les silhouettes contournées aux peintres de genre ou d'histoire qui, travaillant à l'atelier, n'ont pas besoin de courir la campagne le sac au dos.
L'aspect des tons fraternisant entre eux dans une promiseuité incohérente rappelle, d'une facon frappante, les couleurs un peu grises, brouillasseuses, humides, harmonieuses qui sont l'essence même de la facture de Corot. Aucuns rouges, très peu
de verts, du chrome et surtout du blanc d'argent.
Bien différente la palette d'Isabey, qui a été la première de la collection et autour de laquelle sont venues se grouper les autres sur le panneau où elles sont toutes arrangées en panoplie. Les rouges et les bleus dominent. C’est un désordre curieux, des couleurs raclées au couteau s’amoncellent en colline près du pouce. Fébrilement, la brosse a été chercher les moindres places nettes pour essayer les tons, à droite et à gauche, en bas et en haut, partout ; on dirait une plaque de marbre aux veines longuement accentuées. Au centre l'artiste a bouché une place vide avec une pochade nerveuse représentant une dame de la cour de Henri I.
Edouard Detaille a donné à M. Beugmiet l'idée de faire illustrer les palettes qu'il voulait collectionner. Aussi, comme [sabey, ila peint sur la sienne un cuirassier enlevé de quelques coups de pinceau. C'est l'unique point de comparaison, par exemple. La modeste planchette qui a servi à l'exécution de tant d'œuvres remarquables est nette, propre, polie, astiquée comme un garde municipal en faction. Les couleurs posées méthodiquement par petites touches ressemblent à des pains à cacheter. En commençant par la gauche, je note : le bitume, la terre de Sienne brûlée, la terre de Sienne naturelle, l'ocre jaune, la laque jaune, le vert anglais. Au centre le bleu. Çà et là quelques essais délicats, pondérés, posés proprement.
Moins accentuée chez de Neuville, cette correcte tenue du ménage, mais préoccupation analogue pour le placement naturel des couleurs, qui sont alignées comme un peloton de fantassins à la manœuvre.
Pressées d'une main nerveuse, les couleurs se sont empâtées en forme de chenille sur la palette d'Har-
pignies. Un coin de paysage brossé, au milieu, est entouré de brun, de bleu, de vert, de blanc, de jaune, de rouge et de bistre. Tout cela crâne, vigoureux et franc, comme le talent du propriétaire, le premier peut-être des paysagistes vivants et qui, lui aussi, attend encore la médaille d'honneur.
Il est inutile de demander si cette salade de couleurs jetées pêle-mêle et sans ordre appartient à un coloriste. Cet amoncellement de pâte multicolore, rugueuse et solide comme le tronc d'un vieux chêne, produit l'illusion d'une toile de Théodore Rousseau. La gradation des tons, d'abord sombre, s'éclaire et s'ensoleille arrivant au pouce; bitume, vert, émeraude, chrome, laque jaune, terres de Sienne, vermillon. On n'aperçoit pas le bois, tout disparait sous ce puissant pinceau.
Eugène Lambert couvre sa palette de larges essais au milieu desquels saute un chat au minois éveillé, et Bonvin n'utilise que les bords de sa planchette, ce qui lui a permis de peindre sur le reste une carmélite assise un chapelet entre les doigts.
Sur la palette de Fichel; les couleurs affectent la forme des vagues. C'est d'elles qu'émerge un petit marquis du bel air, en habit blanc, un tricorne dans les mains croisées derrière le dos.
Berne-Bellecour doit tenir sa palette perpendiculaire, car ses essais, semblables à des larmes, ont coulé verticalement. Un ton vert bleuâtre domine. Le peintre militaire a posé au centré un petit chasseur à pied, dont il a le secret, crâne, résolu, le genou en terre et le fusil à l'épaule. Pour Protais, beaucoup de vert, de gris et de grandes balafres comme essais. Quant à Vibert, il rompt avec la règle académique, qui veut que l'on dispose les couleurs en gamme chromatique allant du blanc au noir. Lui ne tient au-
cun compte des gradations d'usage et met le blanc au centre, du vert émeraude à l’une des extrémités et à l’autre de la terre de Sienne brûlée.
Alfred Stevens aime aussi la cacophonie. Il place le blanc au centre, le reste au hasard, dans un véritable désordre. Iei de la terre de Sienne, là du jaune de Naples, plus loin du vert émeraude et du bleu de Prusse. Brissot de Warville, l'animalier, rival de Jacque pour les moutons, fait un assemblage de couleurs vives, des rouges, des verts et des Jaunes qui donnent de loin Étron tee d'un bouquet de fleurs des champs.
Voici la palette de Jacquet, un brouillard polychrome d'où se détache une mignarde figure de femme au xvin° siècle; celle de Jules Dupré, un véritable plan en relief de la Suisse avec un vide — le lac de Genève — à la place du pouce, complétant l'illusion; celle de Willems, crème et fraise écrasée, avec les couleurs mères au centre; celle de Diaz, avec des oppositions violentes et de massifs empâtements, semblables aux tableaux du maitre ; celle de Gérôme, un peu blafarde, composée suivant les procédés ordinaires; celle de Daumier, fraiche et gaie au contraire, comme un parterre épanoui; celle de Louis Leloir, très éclatante avec ses tons jetés au hasard et son odalisque qui rêve, couchée sur des coussins, dans l'ennui hypnotisant du harem.
La nuit j'aime être assise, Être assise en songeant, L'œil sur la mer profonde, Tandis que, pale et blonde, La lune ouvre dans l'onde Son éventail d'argent.
Gustave Doré a signé d'un souvenir et d’un regret à la patrie exilée son immense palette : une cigogne
au long cou, perchée sur une cheminée d'Alsace. A côté, la toute petite palette de Ricard, à peine recouverte de couleurs, forme un frappant et curieux contraste. Il existe autant de différence entre elle et celle de Bonnat, qu'entre les portraits exécutés par les deux peintres. L'auteur du Christ en croix fait de larges essais, frottant ses brosses, on le sait, avec une fièvre rageuse. Un peu partout, à la diable, de vigoureux tons de chair, d'épaisses léchades de bleu laqueux : tout vous aide à retrouver les procédés, l'aspect, le faire des œuvres de Bonnat.
Sur sa gigantesque palette terne d'aspect où les couleurs s'empâtent en véritable macaron et pivotent autour du bitume et du vert émeraude, Villemot a mis un petit amour frais et rose envoyant des baisers. Au milieu des laques foncées, s'étale plus loin une belle Andalouse jouant de la prunelle et de l'éventail et signée Clairin.
Le croira-t-on, Vollon, le grand coloriste, cesse de l'être sur sa palette, où il manque du bleu, du vert et du vermillon? L'aspect est triste : du blanc, du jaune de Naples, du jaune d'or, de la terre de Sienne naturelle et surtout brûlée, de la laque ordinaire, du bitume et du noir.
Jongkind est gris, bleu et blanc. IT proscrit le rouge et ne pose guère que des essais. Édouard Frère peintun petit ramoneur dans la neige. Il emploie beaucoup de jaune. Veyrassat met des chevaux de labour sur une palette grise d'aspect. Caraud sur un fond éclatant de laques roses pose une agacante camérisle en blanc ; de Penne, sur une surface où domine le rouge et le jaune, détache un chien braque; Plassan, sur un ensemble sombre, enlève une femme en déshabillé galant.
Luminais à brossé un Gaulois hurlant, et c'est le trou du pouce qui forme la bouche grande ouverte.
L'effet de trompe-l’œil est fort amusant. L'artiste ne nettoie Jamais ses grattures. Entassées les unes sur les autres, pressées par le couteau, elles finissent par lutter d'altitude avec Montmartre. C'est sur ces proéminences escarpées, crevassées et sèches que le peintre essaye ses couleurs.
De Beaumont, au contraire, un raffiné et un élégant malgré un certain désordre dans l’arrangement des couleurs, soigne la mise en scène : son instrument de travail est en citronnier, et le fond dore et corse les teintes d'une jolie note chaude.
Le sexe aimable n'est représenté que par M”"° Madeleine Lemaire. Il est vrai qu'elle tient très coquettement l'étendard du charme et de la grâce. Une avalanche de roses odorantes et fraiches, qui semblent comme posées par une main habile, sur une coiffure de bal, cache en partie les fibres du bois. Les couleurs sont arrangées avec tant de soin et tant de goût que l'on croirait volontiers contempler un écran de porcelaine préparé pour la circonstance. Il est imnossible qu'il sente l'essence, il doit fleurer la verveine ou le véliver.
Je ne sais si la mignonne palette ovale de Chaplin laisse échapper des effluves parfumés et voluptueux, J'affirme, en tous cas, qu'il n'y à qu'un peintre à Paris capable de la tenir et que ce peintre est celui du Sommeil. Ecrire un nom au-dessous de ces roses pâles, de ces gris fins, de ces blancs argentés, de ces bleus veloutés, serait commettre une superfétation bien inutile.
C'est une intéressante personnalité que celle de ce décorateur de haute valeur. Je le crois en somme mal ou du moins faussement jugé, par la raison fort simple que son talent est analysé sous un point de vue inexact el que son raractère est peu connu. Tout
en empruntant à Boucher et à Van Loo d'exceptionnelles qualités d'éclat, de fraicheur, de souplesse, d'arrangement et de composition, il a conservé une originalité beaucoup plus accentuée qu'on ne le suppose généralement. Entre les tableaux de Chaplin et ceux des maîtres du xvur® siècle, il n'y a pour ainsi dire qu'une ressemblance de souvenir. Qu'on place à côté d'un Boucher la toile du Luxembourg et l'on sentira de suite combien l'exécution des deux peintres diffère.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'auteur de ces nombreux tableaux dont les principales qualités, en dehors de mérites décoratifs très remarquables, sont une mièvrerie et une grâce un peu tarabiscotée, est un esprit très mâle, très indépendant, très ouvert aux manifestations d'un art même opposé au sien. Le cas est assez rare pour qu'on le signale.
Avant d'aller travailler chez Carolus Duran et chez Henner, M'° Abbéma entra à l'atelier Chaplin. Sa façon naïve, sincère, vivante de peindre, révolutionna littéralement ses jeunes camarades.
— Le patron va joliment vous attraper, lui dit l'une d'elles, jamais vous ne pourrez rester ici, vous aurez la vie trop dure, Allez ailleurs demander des conseils à un maître qui ait vos tendances et soit dans vos eaux.
On attendit le premier choc avec anxiété.
À sa première visite, lorsque le professeur eut corrigé les autres élèves, il s'approcha de M'ie Abbéma, qui, en sa qualité de nouvelle, était la dernière; il regarda longtemps son étude sans ouvrir la bouche.
— Ah! s'écria-t-il enfin en levant les bras en l'air, en voilà done une qui-n’essaye pas des Chaplinades! A la bonne heure, mademoiselle, faites ce que vous
voulez, l'art est là tout entier. Savez-vous ce que je retrouve dans votre figure ? l'influence peut-être inconsciente, mais réelle de Manet. Je vous en félicite et très sérieusement; car, aJouta-t-il en souriant malicieusement et en s'apercevant de la stupéfaction de ses élèves, car Manet est un artiste qui sait fort bien peindre.
Mais il est temps d'en finir. Quand j'aurai dit que Mazerolles est fort décoratif, Worms très brillant et John Lewis Brown tout à fait confus, que Jules Lefebvre adore le blanc et le clair, que Duez se distingue au contraire par des assemblages violents, que Firmin Girard reste aussi terne qu'il est: brillant dans ses tableaux, j'aurai passé en revue d'une facon à peu près complète la collection formée avec tant de persévérance par M. Beugniet, dans l'antichambre de son hospitalière et artistique demeure.
L'une des premières palettes possédées par cet aimable marchand de tableaux date déjà de vingt ans. Et la dernière? direz-vous, il n’y en a pas, car il en arrive toutes les semaines rue Laffite, chacun des artistes connus aimant beaucoup M. Beugmiet et voulant figurer dans ce petit musée, qui doit aller d’abord au Luxembourg, et plus tard au Louvre.
Une dernière réflexion pour finir :
Je ne voudrais pas gâter le bonheur de son propriélaire. Ilest déjà assez malheureux de ne rien avoir de Decamp, mais je lui garantis qu'il existe cependant de par le monde une palette qui manquera toujours à sa série — cest celle de Rubens, que la Belgique montre avec orgueil.
NII
L'asphalte du boulevard. — Un bénédictin civil. — Encore l'Art
ornemental. — Comment on fait un dictionnaire. — La fourchette de Théodora. — La première chemise. — La parure avant le vêtement. — Le mauvais chuchoteur. — A chaque chose son caractère. — Feu Charles Clément. — Jules Bouillon. — La Voie Appienne de l'estampe. — Les grandes ventes de gravures de jadis. — Heureuses trouvailles de Clément. —
Lucien et Auguste Magne. — La théorie et son application.
27 janvier.
Ce boulevard, quelle chaudière éternellement en ébullition ! Comme dans la marmite des sorcières de Macbeth, on y trouve un peu de tout : des flàäneurs et des affairés, des millionnaires et des ramasseurs de bouts de cigare, des altesses royales et des anarchistes, des hommes de génie et des ratés, les ministres dégommés d'hier et les triomphateurs de demain, des escrocs battant neuf et des prix Montyon ràpés.
Et tous vont, viennent, marchent, courent, s'arrêtent, causent, se bousculent dans la plus démocratique des promiscuités, mêlés et perdus dans la banalité et l'indifférence du remous parisien.
Quel que soit Le temps, qu'il neige comme en Sibérie ou que le soleil brûle comme au Sénégal, certaines gens font de l’asphalte qui va de la Chaussée-d'Antin
au faubourg Montmartre leur fumoir, leur salon de réception ou leur cabinet de travail.
C'est là que se débite l'histoire vraie de notre temps, et l'on pourrait composer des volumes en ramassant ce quise gaspille d'esprit, de talent et d'érudition dans ces quelques centaines de mètres où lon sent battre le cœur de Paris.
En sortant du Temps, avant-hier, je me suis heurté contre un passant très pressé qui n'était autre que Paul Rouaix, l'un des collaborateurs de la Gazétte des Beaux-Arts.
J'avais bien raison de dire que sur le boulevard on trouvait l'imprévu. Rouaix n'est cependant pas un habitué du lieu. Bénédictin civil, moine en redingote, on ne le voit nulle part, même pas chez lui, car il ferme impitoyablement sa porte dans la crainte des fâcheux qui l'empêcheraient de travailler.
— Tiens, c'est vous, me dit-il, en me tendant la main, je ne vous aurais pas reconnu.
— Vous marchez si vite!
— J'allais reporter des épreuves.
— Comment, tant que cela? — fis-je, désignant du doigt le volumineux paquet que l’érudit portait sous le bras, — On dirait un dictionnaire ?
— Sans vous en douter, vous tombez juste,
— Vraiment, un dictionnaire! Défiez-vous, vous savez qu'on a défini le dictionnaire un livre assez gros pour s'asseoir dessus.
— Que voulez-vous? en ma qualité de collectionneur... d'idées, je me suis mis en tête de grouper des notes éparses. Depuis longtemps ce projet me talonnait. Mais, je le sais, on ne s'attelle à cette besogne qu'au moment où l'on va redescendre de l'autre côté de la colline. C’est le sentiment du moribond ramenant le drap de sa main crispée.
— Elle n'est pas gaie, votre image!
— Rassurez-vous, mon ouvrage n'est pas aussi triste ni aussi philosophique. Je veux dictionnariser les termes de l'Art décoratif. J'espère que cela intéressera non seulement les artistes et les amateurs, mais aussi et surtout le public ordinaire pris dans le sens le plus large du mot.
— Excellente, votre idée, et vous êtes un véritable opportuniste. Depuis dix ans, la réaction s'accentue contre ce beau dédain professé naguère pour l'art ornemental. Il est temps qu'il reprenne avec éclat sa place d'autrefois.
— Si je puis, même shine coopérer à son triomphe, je serai largement payé de mes peines.
— Que vous n'avez pas dû ménager, n'est-ce pas?
— Je vous en réponds. Pour toute autre matière, en effet, il existe des ouvrages antérieurs qui servent de plans et de guides. Rien de pareil en art décoratif, à l'exception de la grammaire de Charles Blanc. Il a donc fallu me nourrir de ma propre substance.
— Piètre régal! car un dictionnaire sans citations est un véritable squelette.
— Justement. Pour donner de la netteté aux explications, j'ai été obligé de trouver des citations et des exemples. Or, certains articles de dix lignes m'ont forcé à feuilleter des bibliothèques entières.
— Des bibliothèques ?
— Eh! oui. « Si quelque société de gens de lettres veut entreprendrele dictionnaire des contradictions, je m inscris pour vingt volumes, disait Voltaire. » Lorsque l'on tient à trouver la vérité et la lumière au milieu d'assertions les plus opposées, le fil d'Ariane ne suffit pas, car il se briserait, il faudrait un fil d'archal très solidement trempé.
— Diable! mais s'il en est ainsi, si vous savez
sûrement discerner le vrai du faux, vous auriez pu trancher la grave question de la fourchette de 7 héodora, de cette fourchette illustre qui a révolutionné les archéologues l’année dernière et qui a servi de thème à de brillantes et savantes joutes épistolaires.
— Oh! les preuves sont évidentes. M. Dareel avait raison et M. Sardou se trompait. Parmi ces trois inséparables : couteau, cuiller, fourchette, c'est la fourchette quiest née la dernière. On a fort tard mangé avec les doigts. Chez les grands seigneurs, les valets passaient simplement, après chaque plat, des bassins d'argent et versaient, à l'aide d'une aiguière, de l'eau parfumée sur les mains des convives. Lorsqu'en 1589 Henri II inaugura l'usage de la fourchette, ce fut une explosion d'indignation. Une satire imprimée en 1605, l’/le des Hermaphrodites, raille cette nouvelle habitude et la traite de « malpropre et de malséante ».
— La chemise de grosse toile que pour la première fois revêtit François 1 ne fut-elle pas considérée comme un objet de raffinement? Tout change.
— Non, pas tout. Ainsi, constamment, on s'est servi de clef. Homère en parle très souvent. Je cite ses vers.
— (juel chercheur!
— Tenez, pour la canne, on ne trouve aucun interrègne avec cette antique royauté dont l'origine doit remonter à Adam. Le caducée de Mercure n'était, après tout, qu une canne ornementée. Les jeunes bécarres égyptiens avaient un stick spécial, et, chose assez curieuse, la canne à épée était connue des Grecs, qui l'appelaient Dolon.
— Continuez. Vous m'intéressez vivement.
— Je croyais le bougeoïir assez récent, Or, dans un inventaire du quatorzième siècle, on le définit ainsi : « une palette d'ivoire dont le clou à mettre la chandelle est d'argent. »
— Qu'avez-vous encore rencontré sur votre route?
— Une réflexion de Spencer qui démontre l'antiquité de l'art décoratif : « La parure précède le vêtement chez les peuples primitifs. »
— Et la mode est l'éternel recommencement du passé.
— Même en littérature. J'ai constaté avec étonnement comme certains mots, certaines expressions, certaines phrases ont passé de plume en plume et de dialecte en dialecte, strictement stéréotypés. Et la transmission s’est opérée pendant des années et des siècles, à travers des révolutions, des cataclysmes, des ruines, des effondrements.
— (jue de critiques imposants habillent leurs enfants à cette Belle Jardinière des Lettres!
— J'ai trouvé là le côté comique de ma tâche. Les erreurs des confrères ont aussi parfois agréablement chatouillé la méchanceté inconsciente qui sommeille en nous, « le mauvais chuchoteur », comme l'appelle Rollinat. Ainsi, tel auteur que je ne veux pas vous nommer a pris le Pirée pour un homme en transformant Zuluoaga, le damasquineur célèbre, en une ville d'Espagne, « centre de travaux remarquables de ferronnerie ».
— Des erreurs semblables sont amusantes pour nous, mais, en somme, ne portent pas à conséquence, car elles sont vite corrigées. L'important serait de déraciner dans le public des idées fausses toujours fortement arrêtées, et de modifier son goût lorsqu'il est dans une mauvaise voie.
.. — Ce serait terriblement difficile. Il est presque im-
possible de faire, par exemple, comprendre à un profane qu'il adresse innocemment à une tapisserie et à une mosaïque le plus perfide compliment lorsqu'il dit d'elles qu'on les prendrait pour des tableaux. Chaque
chose a son caractère propre et fréquemment les qualités de l'une deviendraient les défauts de l'autre. Sous ce rapport, le public a réellement son éducation à faire. L'étude même superficielle des arts décoratifs simpose absolument aujourd'hui.
Mais Je bavarde et le prote, comme sœur Anne, regarde s'il ne voit rien venir. Ah! ce boulevard, quel mangeur d'hommes et de temps ! Heureusement que Je n'y viens jamais.
— Courage, mon cher ami, J espère que vous vous en tirerez, de votre dictionnaire. Vous nécrirez pas comme Boisrobert du dictionnaire de l'Académie :
Depuis dix ans dessus l’'F on travaille Et le destin m'aurait fort obligé S'il m'avait dit : Tu verras jusqu’à G.
— Toujours railleur. Adieu, je cours à l'imprimerie. — Et moi je vais chez feu Clément, le marchand d'estampes.
Rien de changé dans la boutique de la rue. des Saints-Pères depuis la mort récente de l'expert, émule et rival de Vignières. On lit toujours sur la devanture noire, en lettres blanches :
Charles Clément, marchand d'estampes de la Biblio- (hèque nationale.
Les gravures accrochées au mur, serrées dans des boites ou rangées dans de nombreux portefeuilles, attendent les amateurs sous l'œil vigilant de M. Jules, l'ancien commis, qui va reprendre le fonds. Entré
dans la maison en 1861, à l'âge de seize ans, M. Jules
Bouillon, l'aller ego de Clément, ne l'a jamais quitté. Comme M. Achille, de la Librairie Nouvelle, ce serviteur dévoué, très estimé, très aimé par les collectionneurs, à pu ainsi acquérir autant de connais-
pe:
sances pratiques de ce métier délicat que son ancien patron.
Fils d'un marchand de gravures du quai Voltaire, qui forme avec le quai Malaquais la voie Appienne de l'estampe, Clément, nourri dans le sérail, en connut presque enfant les détours. Une fois marié, il changea d'officine et s'installa tout près de Porquet le libraire, au n° 3 de ce même quai Voltaire, dans la maison voisine de celle de son père.
Voulant probablement imiter l'exemple de Mahomet et aller à la montagne qui ne venait pas assez souvent à lui, il quitta un beau Jour le quartier de l'Institut et des Beaux-Arts. Hardiment il émigra au boulevard des Italiens.
En s'établissant ainsi à la porte même de ses clients les plus assidus et les plus riches, les Thiers, les Rothschild, les Galichon et les Dreux, il espérait quintupler les tentations et apporter plus d'extension à son commerce. Il se trompa. Il reconnut qu'on lutte inutilement contre l'habitude et plia promptement bagage. L'enfant prodigue retourna au bercail et planta sa tente rue des Saints-Pères, dans cette même boutique qu'il n'a pas quittée pendant vingt-cinq ans.
Clément s'occupa d'abord des gravures d'édition, des estampes modernes, des burins du commencement du siècle, très recherchés alors, surtout lorsqu'ils étaient signés par Raphaël Morghen, dont l'unique préoccupation était de plaire à l'aide de mensonges aimables, par Desnoyer, qui eut ses beaux Jours sous l'Empire et qui essaya de faire de chic, avant son arrivée à Paris, le portrait de Marie-Louise, et par Giuseppe Longhi, l'artiste italien dont les œuvres, par leur fini, leur moelleux et leur transparence, enthousiasmaient les connaisseurs de l'époque.
Puis ses relations devenant nombreuses, sa clien-
tèle mieux choisie, ses études personnelles plus approfondies, le goût du public plus éclairé, sous l'influence du romantisme, Clément s'occupa d'estampes anciennes et fut choisi comme expert habituel par M. Delbergue Cormont, le Charles Pillet du temps.
En 1861, il débuta à l'hôtel Drouot par la vente Arosarena. Ce fut un véritable événement. Quelques estampes de Rembrandt s'élevèrent à des prix inconnus jusque-là : les 7rois croix furent achetées 1,860 francs par M. Firmin Didot (qui les revendit plus tard 11,000 francs à M. Edmond de Rothschild) et une superbe épreuve de la Pièce aux cent florins atteignit 3,120 francs, somme bien dépassée six ans après à la vente Harrach, de Vienne, où Théodore Rousseau n'hésita pas à aller jusqu'à 8,000 francs pour le premier état de cette gravure décrit par Bartsch.
L'année suivante, la vente Archinto, de Milan, confiée aux soins de Clément, obtint le même succès. On y vit figurer : la Femme adullère, de Gérard Audran, emportée de haute lutte à 1,820 francs; la Madeleine dans le désert, d'après le Corrège, par Longhi, à 1,010 francs, et Les Disciples d'Emmaüs, d'après Le Titien, épreuve avant la lettre, par Masson, à 1,890 francs. Le splendide portrait de Bossuet, par Drevet, épreuve au fauteuil blanc, rarissime état, sur le titre duquel figurent les fautes fameuses de Zrecences au lieu de Trescencis et Constorianus à la place de Consistorianus, fut payé 920 francs. Une merveilleuse gravure de la Cène de Léonard de Vinci, le chef-d'œuvre que Raphaël Morghen mit six ans à reconstituer et à graver de son burin tranquille et doux, se rencontrait aussi dans le même catalogue en une épreuve dite au plat blanc, avant le monogramme de l'artiste et les ombres. Elle monta jusqu à 8,400 francs. L'acquéreur faillit se faire interdire par sa famille.
En 1875, la vente Galichon, faite par Clément, dépassa 500,000 francs, avec 678 numéros seulement. Elle comprenait surtout des dessins et des estampes des écoles italienne et allemande. Un portrait de Philippe le Bon, par Van Eyck, fit 6,000 francs, et un autre de Ansloo, par Rembrandt, 7,300 francs. Un dessin de Raphaël, la fuite de Loth, fut adjugé 10,000 francs. Des dessins de Léonard de Vinci ne furent pas moins disputés : la première pensée de l'Adoration des Mages, de Florence, jusqu'à 12,900 francs, et quelques études du tableau de la Sainte Anne, qui est au Louvre, jusqu'à 13,000 francs. Les cinquante cartes d'un jeu de tarot, épreuves originales et exceptionnelles, renfermées dans une reliure ancienne, eurent les honneurs de la vacation. M. Malcolm emporta, pour 17,000 francs, ce trésor à Londres.
En 188), Clément fit encore trois ventes importantes, celles de M. Maherault, de M. Sieurin, qui pos-
sédait des trésors en vignettes et en dessins d'illustration et de M. Wasset, ancien sous-chef de bureau du ministère de la guerre. Ce digne émule de Sauvageot avait réuni, à force d'économie, pour 10 à 12,000 francs une remarquable collection qui produisit plus de 100,000 francs ; c'est là que l'on vit les estampes du xvue siècle arriver à leur apogée comme prix ; car l'eau-forte du Concert de Saint-Aubin fut adjugée
3,000 francs à M. Mulbacher.
Enfin, M. Clément fit les ventes de la Béraudière échelonnées pendant plusieurs années et continuées en 1883 par la dispersion des dessins merveilleux qu'avait réunis ce célèbre collectionneur.
L'enthousiasme pour les œuvres de maitres ne s'est d'ailleurs pas refroidi. Les transactions se ressentent actuellement fort peu du calme plat dont souffrent à Paris la peinture et la curiosité. La province et l'é-
de
tranger n'ont pas besoin de voir une estampe comme un tableau où un bibelot. Ils peuvent continuer à donner leurs ordres d'achat sur une simple description, et soutiennent les prix par us acquisitions incessantes. L
Dans son consciencieux manuel sur lb gravures du xviu siècle, Gustave Bourcard, un érudit doublé d'un artiste, donne des prix qui étonneraient bien des gens, jen suis persuadé. En exceptant les véritables amateurs, dont le nombre est très restreint, la valeur des estampes est d'ailleurs fort peu connue. Le fait suivant vous le prouvera.
Il y a douze ans, Fontaine, le libraire du passage des Panoramas, fut appelé par un groupe d'héritiers pour jauger un tas énorme d'estampes laissé par un amateur et dont on avait hâte de se débarrasser.
Pris au dépourvu, pressé de questions, le libraire jette presque au hasard un prix — 30,000 francs — qui fut accepté sans discussion et comme une bonne fortune.
Fontaine alla trouver Clément et le pria de s'occuper de la vente de cette importante collection.
Rien que les almanachs-calendriers furent accaparés moyennant 30,000 francs et allèrent chez M. Edmond de Rothschild. Une malle littéralement bondée de vignettes, et dans laquelle se trouvaient, entre autres, le Monument du costume, de Moreau, exemplaire de souscription, et le Molière, de Bret, avant la lettre, fut enlevée en quelques jours par les chients de la maison, qui se la disputèrent à coups de billets de banque.
Quant au solde, il passa en vente publique et produisit 400,000 francs. Ce chiffre aurait certainement doublé si la vente avait eu lieu ay moment de la belle fureur, qui ne battit son plein que trois ans plus tard.
Les héritiers ne se sont jamais consolés, dit-on, de leur empressement à réaliser.
Puisse cette histoire profiter à ceux qui considèrent les collectionneurs comme de simples gâteux allant recueillir les bouquins dans les passages ou ramasser des images sur les quais ! Il y a mauvaise gràce à juger ainsi les amateurs. Ces curieux-là, Messieurs les railleurs, ont été presque toujours l'avantgarde de tous vos musées.
En quittant la petite boutique de la rue des Saints- Pères, je me suis arrêté à l'Ecole des beaux-arts, où sont actuellement exposées les œuvres d'Auguste Magne, l'architecte de la ville de Paris, mort l'année dernière.
C'est M. Lucien Magne, un artiste de haute valeur, qui à restauré l'église de Montmorency, organisé la salle des verreries au musée des arts décoratifs et publié un savant ouvrage sur les anciens verriers français, un architecte et un écrivain de savoir dont le talent et les tendances m'inspireñt la plus vive sympathie, qui a pris l'initiative de réunir les principaux projets et quelques aquarelles de son père.
L'intention est trop respectable pour être absolument blämée, mais en principe je regrette personnellement cesexhibitions d'un intérêt restreint auxquelles l'apostille officielle de l'École des beaux-arts apporte une importance qu'elles ne méritent pas et qu'elles ue peuvent avoir.
Auguste Magne était un architecte habile et consciencieux, mais pas autre chose. On chercherait inutilement en lui une individualité caractérisée. Sans théories arrêtées, sans personnalité tranchée, sans passions et sans haines, sachant manier avec facilité uncrayon sceptique, il s’est tourné tantôt vers le clas-
sique, tantôt vers la Renaissance, tantôt vers le gothique, tantôt même vers le moderne, mais jamais il ne grava sur la pierre la signature indélébile d'un maitre. Rien de choquant dans ses œuvres, mais rien d'empoignant. En passant devant ces rendus dessinés avec soin, lavés avec goût, honnêtes et corrects, on salue sans s'arrêter.
L'église de Saint-Bernard, représentée par treize études, me paraît ce que l'artiste à fait de mieux. Le monument, élégant et d'une jolie silhouette, reproduit avec une remarquable fidélité le style fleuri du xv° siècle, Le porche, bien étudié, semble une heureuse réminisceuce de Saint-Maclou de Rouen. Avec la Trinité, Saint-Pierre de Montrouge, Notre-Dame-dela-Croix, c'est, je crois, une des plus intéressantes églises du Paris moderne.
Une réserve encore avant de finir.
Dans la notice qui précède le catalogue, on cite quelques phrases d'Auguste Magne publiées dans la Bevue d'architecture. Leur lecture m'a beaucoup surpris. L'auteur nie qu'il soit besoin, « pour bâtir des églises, d'aller s'inspirer sous les voûtes du moyen âge ou sur les débris de l'Acropole ». — C'est affirmer que l'on doit se débarrasser des influences passées, c'est se montrer audacieux, indépendant et révolutionnaire. Or, rien, absolument rien, ne laisse soupconner de semblables idées dans ces œuvres tranquilles, disciplinées, et conservatrices au dernier chef.
Quelle étrange et bizarre anomalie ! Mais, entre nous, comme elle est bien humaine !.….
TT = 7 à
Réveil de l'hôtel Drouot. — Quelques autographes. — Musset et la critique. — Traités de Frédérick Lemaître avec ses directeurs. — Les deux Lippmann.— Prix des meubles de ces ébénistes. — Vente des tambourins du Tambourin. — Faïences de la vallée du Pré-d'Auge. — Collection E. Ridel. — Collectionneur, diplomate et gymnaste! — Revenons aux vieux épis de failage.
30 Janvier.
L'hôtel Drouot sommeillait comme la Belle au bois dormant. Depuis huit jours il se réveille. Les ventes reprennent, la foule envahit de nouveau les salles et les couloirs. Aujourd'hui on a vendu les tableaux de Karl Bodmer ; vendredi l'expert Charavay fera une intéressante vacation avec des autographes d'Alfred de Musset et de Frédérick Lemaitre.
Du Musset et du Frédérick Lemaitre, cela ne se vend pas tous les jours à l'hôtel Drouot! La vente aura lieu le vendredi 29 janvier, par le ministère de M° Maurice Delestre. -
Musset avait le eroc dur pour les journalistes de son temps. 11 répond assez vertement à propos d'une attaque sur Rachel (4).
(1) Cette lettre à été vendue 205 francs.
LA
« Monsieur,
« Je vous ai cherché hier soir au Théâtre-Français, espérant vous y rencontrer au foyer, afin de vous dire en public ce que je pense de votre article de lundi dernier. Ne vous ayant pas trouvé, Je suis obligé de vous écrire. Il est recu, je le sais, que du moment qu'on écrit, on appartient à la eritique. Je n'ignore pas non plus le ridicule qui s'attache à la vanité blessée. Mais si vous avez, comme journaliste, le droit de m'injurier, J'ai celui de vous dire, de vous à moi, ma facon de penser. J'avais émis dans la Revue des deux mondes, poliment et sincèrement, mon opinion sur Mie Rachel. Vous m'avez fait une réponse qui n’a ni mesure ni convenance.
« Votre article est grossier. Littérairement, vous êtes un enfant à qui il faudrait mettre un bourrelet, et personnellement vous êtes un drôle à qui on devrait interdire l'entrée du Théâtre-Français.
« Voilà, Monsieur, ce que je vous aurais dit hier si je vous avais réncontré, et ce que je vous répéterai la première fois que je vous verrai. Vengez-vous si vous voulez par quelques nouvelles injures, je m'y attends et ne m'en soucie pas le moins du monde.