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tailleurs chez les propriétaires et les truqueurs de ses œuvres ?
Ces fraudes qui passionnent si vivement l'opinion publique en ce moment ont existé de tout temps, et j'ai présente à la mémoire l'étrange aventure qui arriva à un Fromentin, après une vente célèbre.
Le tableau était peint sur bois, et, selon l'usage, pour en prouver l'authenticité, au dos avaient été apposés les cachets à la cire rouge de l'amateur connu auquel il avait appartenu.
L'acquéreur fit scier en deux le panneau dans son épaisseur, et, sur la partie où se trouvaient les cachets, il fit copier le vrai Fromentin, qui devint ainsi moins authentique que le faux.
Un collectionneur à qui je racontais le fait ne voulut jamais me croire. Le pauvre homme aurait dû être payé pour accepter comme possibles les roueries les moins vraisemblables des truqueurs, car il avait été, sans le savoir, le héros comique d’une amusante histoire.
Il reçut un jour la visite d'un marchand, qui, « attiré par la réputation de sa merveilleuse galerie », lui demanda s'il n'avait pas un Diaz à figures, toiles fort rares et très recherchées, comme l'on sait.
Notre amateur possédait justement une fort belle Nymphe au bain, entourée d'amours. I montra orgueilleusement son trésor au visiteur, qui resta béant d'admiration.
— Un chef-d'œuvre! un pur chef-d'œuvre! s’écriat-il enfin lorsqu'il put reprendre l'usage de la parole, je n’en connais pas de plus beau.
Pour être collectionneur, on n'en est pas moins homme, et mon ami se sentit grandir de trois coudées.
— Vous croÿez? fit-1l avec une fausse modestie.
— Si je le crois! Mais votre Diaz vaut vingt-cinq mille francs!
— Oh! vingt-cinq mille francs!
— Certainement. Pas un sou de moins. J'en suis tellement certain que je vous l’achète à ce prix.
Vingt-cinq mille francs! Un tableau qui avait été payé cinq mille dans le bon temps. La proposition était tentante. Le propriétaire, ébranlé, demanda quarantehuit heures pour réfléchir.
Deux jours après, le marchand revenait :
— Sommes-nous d'accord ?
— Ma foi, je cède. Vingt-cinq mille francs et comptant, n'est-ce pas?
— Bien entendu. Une seule condition. Il m'est impossible d'amener chez vous mon acquéreur, parce que je le lui revends à un prix plus élevé. Naturellement, il veut voir le chef-d'œuvre. Confiez-le-moi pendant huit jours, et Je vous apporte les fonds.
La semaine n'était pas écoulée que le marchand sonnait à la porte, l'oreille basse et la mine déconfite :
— Je vous rapporte votre tableau; c'est une affaire ratée. La femme de mon client n'entend rien aux arts. Elle a trouvé la Vymphe au bain trop peu vêtue, et elle a dissuadé son mari de l'acheter. C’est à recommencer. Mais, soyez-en sûr, je trouverai avant peu un autre amateur.
Or, pendant son séjour extra muros, le Diaz avait été copié, pour le compte du marchand, par trois peintres qui, suivant leurs aptitudes, avaient attaqué l’un les figures, l’autre les draperies et le troisième le paysage.
La copie de la Nymphe au bain est maintenant à
Londres, chez un attorney général, très fier de posséder un vrai Diaz.
« Tant va la cruche à l’eau qu'à la fin elle se casse », disait Sancho Pança.
Le faux Rousseau dont on a tant parlé a été la pierre qui à brisé le vase. M. Bernheim Jeune s'est mis à la tête d'une croisade d'un nouveau genre, et ses actives démarches semblent obtenir un sérieux et excellent résultat. J'apprends en effet que M. Bardoux, rapporteur au Sénat de la loi sur la propriété artistique, va convoquer chez lui les artistes et peutêtre les marchands qui avaient l'intention de se grouper en syndicat, afin d’aviser avec eux aux moyens de réprimer énergiquement les tentatives frauduleuses dont les résultats finiraient par être désastreux pour l'art français. j
L'intervention inattendue de M. Feyen-Perrin à la vente Landau cache-t-elle quelque nouveau méfait de truquage? J'en doute. Je crois plutôt à une simple réclamation de l'artiste, qui aurait, non pas vendu, mais seulement mis en dépôt dans l'hôtel de l’ancien gérant du Cercle artistique de la Seine les toiles dont il revendique aujourd'hui la propriété.
En tout cas, cet incident a eu l'avantage de nous apprendre que la saison était commencée, et que la salle des ventes avait enfin secoué son sommeil léthargique. ,
Je vends, donc je suis.
Sur les murs de l'hôtel Drouot, aux proclamations électorales, ont succédé les affiches marchandes qui, sur tous les tons de l’arc-en-ciel, nous crient leurs réclames alléchantes :
Manaœuvre de la dernière heure.
Objets de vitrine et orfevrerie.
Votez pour.
Un amateur novice pouvant, avec ces salades d’affi-
ches, commettre de graves erreurs, l'administration enlève peu à peu, unguibus et rostro, les vestiges multicolores de la lutte homérique qui vient de finir.
Hier encore j'ai lu cependant sous l'affiche jaune des candidats conservateurs ces mots lugubres comme “un glas :
Vente après décès.
Le hasard commet parfois des plaisanteries amères.
IL est urgent d'empêcher désormais tout malentendu. |
Déjà d’ailleurs les placards des ventes hollandaises commencent à couvrir de leurs banales et peu attirantes promesses les noms des vainqueurs et des vaincus du dernier scrutin.
Ces Hollandais qui sont devenus si peu Hollandais depuis qu'ils s'approvisionnent partout, même à Paris, ont ouvert lundi le feu avec la vente Hamburger. Bientôt ce sera le tour de Sarluys, de Pollack et de Frenkel dont on annonce l’arrivée avec une remarquable tenture en velours de Gènes (1).
Mais ce n'est pas là encore la véritable ouverture de l'hôtel Drouot, la grande première, l'imposante solennité qui remuera le Tout-Paris de la curiosité.
Ah! oui, les élections ont tout retardé? — Non. — Les affaires boudent? — Non. — A qui et à quoi s'en prendre alors? À M. Grévy malade? A la Bulgarie envahie? Aux monarchistes qui s'agitent? Aux socialistes qui grondent? A l'absence de décès parmi les collectionneurs ? — Non, mille fois non. Le marasme de l'Hôtel des Ventes à une autre cause. Vous n'en direz rien au moins? C'est que M° Chevallier, le commissaire-priseur, vient de faire ses treize Jours et n'a pas eu le temps de préparer une grande vente
(1) Vendue 1,500 francs,
à sensation. Rien n'est plus vrai, je vous assure.
Allez donc nier après cela l'influence sur les événements de l'histoire de France d'un verre d’eau renversé |!
Deux ventes assez intéressantes pourtant à signaler : l’une d'autographes d'Etienne Charavay avec un manuscrit inédit de Musset, le scénario du Comte d'Essex, l'autre de la bibliothèque théâtrale et musicale de feu M. Martin, série remarquable de livres où, Je le remarque avec plaisir, notre belle École nationale est représentée comme elle le mérite.
En feuilletant le catalogue, je trouve sous le nom de Sacchini un opéra sur le Cid, représenté en 1783. Massenet n'aura donc pas été le premier compositeur qu'ait inspiré le chef-d'œuvre de Corneille.
Avant d'obtenir le livret auquel il pensait depuis longtemps, l’auteur de Marie-Madeleine fut obligé d'accepter de ce pauvre Vaucorbeil un sujet tout à fait en dehors de ses cordes. Il se mit toutefois résolument au travail; mais, au bout de quelque temps, découragé et énervé, il rapporta le malencontreux livret au directeur de l'Opéra, en lui avouant son manque d'inspiration et en priant de lui confier un autre poème.
Vaucorbeil, après s'être longtemps fait prier, céda enfin et sortit triomphalement de son tiroir l'Enlèvement des Sabines, d'après la Romantique de M. Ampère.
Tout autre musicien serait tombé dans un accès de rage folle; Massenet a, en lui, autant du rapin que du poète. Il ne broncha pas, prit le manuscrit, le feuilleta, hocha la tête et releva des notes; puis, gravement, le prit sous son bras et s'apprêta à se retirer.
— Le sujet me plait beaucoup. Il est neuf, original, très moderne et l'effet en sera colossal sur le public légèrement blasé de l'Opéra, dit-il. Je l'accepte avec enthousiasme. Sans retard, Je vais m'atteler à la beso- . gne, mais à une condition, une seule.
— Laquelle ?
— C'est que les acteurs et les actrices joueront dans les costumes du tableau de David.
el
— Si vous refusez, il n’y a rien de fait.
Huit jours plus tard Massenet écrivait les premières notes du Cid, et, à la fin du mois, l’Académie nationale de musique comptera probablement un succès de plus.
Les faux préhistoriques. — Qui a tiré sur M. de Mortillet? — Thiers scié en deux. — Un Corneille indécent. — Statuomanie. — L'apothéose de Balzac. — Surtout pas de concours ! — Les toilettes de Dica Petit. — Une scène d'Hamlet.
25 novembre.
Tous les journaux ont raconté la semaine dernière qu'un coup de feu avait été tiré sur la fenêtre de M. de Mortillet, qui, fort heureusement, ne fut pas atteint.
La justice informe.
Veut-elle me permettre de lui donner le résultat de mon enquête personnelle? Non pas que j'ambitionne la gloire très respectable des Canler, des Jacob et des Claude, mais parce que Je crois savoir quel peut être l’auteur de ce mystérieux attentat.
M. Gabriel de Mortillet est conservateur du musée de Saint-Germain. Il est maire de la ville, il est député du département, mais c'est de plus un écrivain élégant, un savant réel, un fureteur adroit, un railleur impitoyable.
Il a écrit récemment dans un journal grave, grave, grave — comme dit Coquelin cadet — et intitulé : l'Homme, une étude pleine de verve et d'humour sur la contrefaçon des objets préhistoriques.
LJ
Avec un véritable courage, 1l a démontré à ses érudits confrères en anthropologie que messieurs les faussaires travaillaient depuis longtemps comme des termites, dans cette partie aussi neuve que productive. Il a cloué au pilori tous ces truands de la curiosité qui croyaient leur sécurité absolue et qui ne lui pardonneront jamais.
Aussi, sans craindre de me tromper, j'affirme que la balle qui a failli le frapper est sortie d'un pistolet à rouet ou d'une arquebuse de la Renaissance. C'est l'acte de vendetta d'un truqueur, et je vais le prouver.
M. de Mortillet a raconté dans son article que le premier faux paléo-ethnologique fut consommé par un convict anglais rentrant dans ses foyers et décidé à vivre honnêtement en fabricant et en vendant de faux silex préhistoriques.
Ce vertueux repris de justice, dont Lisbonne, malgré son réalisme, n'aurait pas voulu pour tenir la caisse dans sa brasserie, était doublé d'un artiste de race. Au début, il imita avec une rare perfection les haches, flèches et couteaux de l'âge de pierre. Enhardi par le succès, il inventa la pointe de flèche appelée : le losange à pédoncule. Ce type rarissime fut immédiatement reproduit par tous les autres faussaires.
Notre forçat libéré créa successivement la baïonnette préhistorique en os, les haches votives de l'âge de bronze, les bâtons de commandement de l’âge de la corne et une série d'instruments de toilette avec des dents fossiles d’éléphants.
Toujours désireux de posséder tout ce que les autres n ont pas, les amateurs s'arrachèrent bientôt tous ses produits. Il inonda d'abord la Grande-Bretagne; puis, encouragé par plusieurs sociétés savantes, qui avaient reconnu des caractères sanscrits dans les hiéroglyphes
que notre mystificateur avait tracés au hasard sur certains éclats d'os, il donna de l'essor à son industrie et se lança dans l'exportation en grand.
Les révélations indiscrètes du conservateur du musée de Saint-Germain ont arrêté net ce brillant élan. Notre convict, furieux, a dû renoncer à son beau rêve de probité et de vertu.
Revenant à son premier métier, il a voulu probablement se venger de son persécuteur. C'est lui qui a fait le coup. Je n’en sais rien, mais j en suis sûr.
Cette tentative d’assassinat a détruit dans mon esprit, sur la tranquillité légendaire de Saint-Germain, les illusions qu'avaient déjà fortement ébranlées l’'essal, peu loyal, du déboulonnement à la dynamite tenté sur la statue de M. Thiers.
Je me demande si c'est pour éviter pareil accident que Marseille n'inaugure pas la statue commandée à M. Guillaume. Ou bien la ceinture ombilicale que l'on avait ajustée, un peu hâtivement, à l'effigie de l'illustre homme d'État se serait-elle détachée en route?
Lorsque M. Guillaume envoya au Salon cette statue, sous la réverbération crue de la toiture vitrée, à côté de morceaux importants qui l'écrasaient, il fut effrayé de la petitesse de son œuvre. Ne livrant rien au hasard, il avait pourtant sensiblement augmenté la taille du petit homme qui fut un grand politique. Néanmoins, l'évidence parlait. Impossible de se le dissimuler, l'aspect était mesquin. C'était M. Thiers vu par le gros bout de la lorgnette.
J'étais là. Je vois encore la déception de l'artiste regardant son œuvre. L'honorable membre de l'Institut resta quelque temps pensif, le menton dans la main, mais sôn hésitation dura peu. Il ordonna de
scier le plâtre au bas du buste, et séance tenante il fit ajouter, par un habile praticien, quelques centimètres de redingote à son moulage.
Toujours l’éternelle antithèse à la Shakespeare du rire à côté des larmes, du grotesque coudoyant le sublime !
C'était, il y a deux ans, lors de l'inauguration de la statue de Corneille à Rouen.
On s’en souvient, le grand tragique était représenté debout et ramenant d’une main un pan deson manteau.
Sous Louis XIII, les manteaux étaient longs, lourds et formaient de gros plis, aussi le drap serré par les doigts présentait une masse compacte et creusée par l'affaissement simulé de l'étoffe formant une large cuvette.
Malheureusement il pleut à Rouen, il y pleut même beaucoup, et, le jour de l'inauguration, le ciel avait mis de la coquetterie à prouver d’une façon éclatante aux nombreux et illustres invités que la réputation marécageuse de la capitale de la Normandie était justement méritée.
Je l’en avais comblé! je l’en veux accabler.
Ce fut un déluge, sans arche ni colombe. Grâce aux cataractes célestes, le petit réservoir du manteau s’'emplit rapidement. Bientôt il se mit à laisser déborder son trop-plein, et l'aspect de la statue, changeant brutalement, devint d'un réalisme rabelaisien.
Par une déplorable fatalité, le manteau relevé, la pose de la main et ce diable de filet d'eau qui coulait implacable, tout donnait au bronze grave et solennel une similitude inattendue avec la fontaine célèbre, le Manneken-Pis de Bruxelles.
Les commissaires de la fête regardaient atterrés.
Je sais bien qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre et que les génies les plus élevés, si haut qu'ils planent, ne peuvent se soustraire aux misères humaines, mais l'idée générale du sculpteur était travestie. Elle tournait d'une manière grotesque à la facétie sculpturale.
Que faire? Fallait-1l remettre la cérémonie ou laisser le grand Corneille dans une situation équivoque ?
Cependant un des membres de la commission eut une inspiration soudaine, le « mouillez les cordes » lancé par un inconnu devant Sixte-Quint,. Il appela en toute hâte un serrurier, qui, avec son vilebrequin, perca un trou dans la draperie. L'eau s'écoula aussitôt modeste, paisible, verticale, en renonçant à ia courbe parabolique et inconvenante qu'elle traçait quelques instants auparavant.
La situation était sauvée: les dames pouvaient venir. Il était temps, car les parapluies officiels tachaient déjà l'horizon de leurs silhouettes champignonnesques.
Espérons que pareille mésaventure accentuant à l'excès la note spéciale de l'auteur des Contes drôlatiques n'arrivera pas à Balzac. Grâce à l'initiative d'Emmanuel Gonzalès et à la décision prise par la Société des gens de lettres, le profond penseur oublié aura enfin sa statue: nous n'en parlerons désormais plus au conditionnel, mais au futur.
Néanmoins je la trouve tard venue l’apothéose de ce Titan qui, avec Victor Hugo, personnifie la grandeur littéraire du xix° siècle et qui est bien le père légitime de l'école contemporaine avec les types de Mercadet, Quinola et Modeste Mignon.
Que de nullités auront été coulées en bronze avant lui! Caton disait : J'aime mieux qu'on me demande pourquoi Je n'ai pas de statue que pourquoi j'en ai.
— Aussi, je comprends presque la réserve hautaine et amère de ce délicat exquis qui se nomme Edmond » de Goncourt et dont le frère mort attend encore depuis seize ans le buste décerné à Gil Pérès et la statue ‘que Boufarick a raison d'élever au sergent Blandan. - M. Edmond de Goncourt refusa l’année dernière de “ faire partie de la commission d'étude, « parce qu'en -ce temps de statuomanie à l'aveuglette, il trouvait véritablement très distingué pour des génies comme B zac de n'avoir point de statue. »
Devant l'indifférence des Tourangeaux pour leur compatriote, la France doit à l’auteur de la Comédie humaine plus qu'une apothéose, elle lui doit une … réhabilitation. Car, il faut bien le reconnaitre, comme . à toutes les personnalités indépendantes, à tous les révolutionnaires de la pensée, à tous ceux dont le . crâne puissant à fait éclater le moule étroit des for- . mules banales, comme à Berlioz, à Millet, à Baudelaire E— tristes martyrs de l'aveuglement humain — c'est * d'abord la couronne d'épines de l'infortune que le public a décernée de son vivant à ce prodigieux lutteur dont la taille, semblable à certaines montagnes, * semble grandiràämesure quenousnous éloignons delui. æ Le cœur met. À lorsqu'on suit pas à pas la vie de 4 déceptions sntes, de misères plates, de luttes \ niaises, d'efforts stériles, de déboires amers que traina “le)] jeune romancier, ce robuste ouvrier de la pensée » /qui ne se reposa que dans la tombe.
0 Et la gloire ? La gloire ! Les deux fois qu'il se pré- . : senta à l'Académie, en pleine maturité de son talent, on lui préféra Vatout et le duc de Noaille, lui qui » … faisait l’aumône à cette gueuse fière, la langue fran- çaise, lui qui avait créé le type de Mercadet comme Voltaire celui de Pangloss, Goethe celui de Faust et ï: Richardson celui de Lovelace.
Mettons-nous à l’œuvre, hâtons-nous, tâchons de faire oublier notre étrange indifférence vis-à-vis d'une de nos plus pures gloires nationales. Élevons à cette infatigable persévérance à tout peindre, à tout voir, à tout flétrir, non pas une statue comme au premier venu, mais un monument dont la magnificence et la beauté artistique égalent le talent de celui que nous allons honorer.
Ne pourrait-on, en effet, abandonner l'éternel poseur le plus souvent très ressemblant, mais perché sur un piédestal néo-grec qui manque autant d’allure que de style? Voyez-vous le statuaire faisant Balzac tel qu'il était : gros, épais, carré par la base, ayant l'air d'avoir grossi trop vite avec son habit étriquésur un corps colossal ? Quelle ironie!
Sans reprendre les recherches décoratives du xvi® siècle, qui divinisait ses héros dans un empanachement théâtral, ne serait-il pas possible de trouver pour le littérateur qui a enfanté une école nouvelle une architecture nouvelle ?
Profitons de l’occasion pour nous débarrasser une bonne fois des formules surannées, étrangères, empiriques au dernier chef. Excellentes en Italie et sous les Césars, ou en Grèce et sous Périclès, elles n’ont plus aucune raison d'être maintenant en France à notre époque et sous notre ciel gris.
Il y aurait certainement là un curieux et intéressant programme à tracer, mais par grâce, amis Champfleury et Burty, vous qui êtes de la commission artistique, faites en sorte que, statue ou monument, on ne soumette pas la réussite d’un tel projet à l’aléa d’un concours et qu'on s'adresse à des artistes d'un talent éprouvé qui produiront sûrement une œuvre de valeur.
Les merveilles en peinture, en sculpture, en archi-
tecture qui font l'orgueil d'Athènes comme de Rome, de Florence comme de Venise, de Grenade comme de Cologne, de Chambord comme de Versailles, d’Anvers comme de Paris, de la Gaule romaine comme de la France gothique, ne sont pas sorties victorieuses d'un concours. L'étrange monument de la place de la République, flanqué de quatre mâts vénitiens qui regardent mélancoliquement les tramways en ayant l'air de regretter les gondoles de l'Adriatique, ne peut contre-balancer, je suppose, un principe soutenu par le passé artistique de l'humanité entière.
La statuomanie chronique dont nous sommes atteints arrivera-t-elle à couler seulement en un médaillon de bronze les traits de Dica Petit, l'artiste que la mort a prise subitement l'année dernière ?
J'en doute fort; car je la crois oubliée ou bien près de l'être, la pauvre comédienne qui a fait tant de conquêtes, et dont on expose la garde-robe pour la vendre en détail. On vit bien vite dans le monde des théâtres ! et l'éclat de la grande étoile du théâtre Michel a depuis longtemps disparu !
Cependant, à titre de renseignement pour mes aimables lectrices, j'ai dirigé samedi ma flânerie vers l'exposition de ces chiffons de femme qui n'ont d'autre intérêt que le souvenir qu'ils rappellent.
Rue du Faubourg-Montmartre, dans ce quartier grouillant, actif, pratique, où l'on assiste à chaque minute à la lutte âpre de la vie, je monte au premier dans une maison noire et humide dont la porte cochère est encombrée de ces panonceaux multicolores qui raccrochent le passant.
Collée à la porte une lettre d'avis lithographiée, écrite avec la sécheresse d'un faire part. À quoi bon ? J'aurais préféré sur une simple carte : Son Altesse la femme.
J'entre : de rares curieux.
Sur des porte-manteaux sont alignés, dans la raideur fantomatique du mannequin, des toilettes de ville, des robes de bal, des manteaux de cour, des manches pendantes, inertes, des décolletages coupant une toile bise ou laissant voir des clavicules en bois d'une carcasse de chêne.
Plus loin sont rangés sur une table des gants d'une pointure d'enfant, des mules coquettes, de mignonnes pantoufles, des éventails élégants.
Dans un coin, -entassés, des soies, des velours, des tulles, des torsades, des écharpes, des dentelles.
Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles, Des festons, des rubans à remplir des corbeilles, Des fleurs à payer un palais!
Et cette friperie qui fleure un subtil parfum de roses fanées parait plus morte encore que l'actrice qui sommeille là-bas, sous les herbes folles, à l'ombre des arbres du cimetière ! s
Les amis empressés d'autrefois ont disparu. Ceux qui auraient acheté jadis, par de véritables folies, Le droit d'approcher de leurs lèvres la robe de la bienaimée, laissent, indifférents, la marchande à la toilette qui est à côté de moi, plonger ses grosses mains rousgeaudes dans la soie rose des robes enveloppées d'un nuage de tulle, et palper à son aise le velours moelleux des tuniques, collant comme un gant, sous lequel a battu un cœur de jolie femme.
Le jour qui baisse continue à Jeter sur tout ce passé en cendres un voile d'indéfinissable tristesse. Le pâle soleil de novembre, mélancolique comme un sourire d'adieu, essaye un moment de faire chanter les étoffes. Il se pose indécis sur un nuage de satin qui semble revivre sous ce baiser timide. Mais le reflet
L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 4885-1886. 21 s'éteint bientôt. Plus rien. L'ombre envahit l'appar-
La toile s’est baisse sur la dernière représentation de l'enchanteresse Dica Petit!
. En sortant, j aperçois dans un boudoir un garcon 4 coiffeur entouré de perruques, des blondes, des rousses, des brunes, des cheveux de vierges, des mèches effa- . rées d'amante, les bandeaux d'Ophélie, les chignons tordus de Diane de Poitiers et les boucles de Marion k Delorme. Soigneusement il peigne une tresse ardente comme de l'or en fusion en fredonnant ; je ne sais quel refrain à la mode.
Alas! poor Yorick!
Une jambe historique. — Le calendrier des amateurs. — Tableaux offerts au Louvre et refusés. — Le musée des arts décoratifs. — Miniatures données à Cluny. — Légende des cloches de Sens. — Vente des livres de Siraudin. — Le Hutin. — Première idée du Bourreau des crânes. — Un domino à quatre. — Le Clitandre de Corneille. — Pourquoi Siraudin était fier de sa calvitie.
2 décembre.
Enfin, la jambe de M. Piot est vendue!
Ne riez pas, car c'est là un gros événement pour tous les amateurs de Paris.
L'interpellation de Clovis Hugues sur l’amnistie? Néant! — La mort du roi d'Espagne? Bagatelle! — La première du Cid? Misère ! — Mais la jambe de M. Piot ! C'est beaucoup plus grave que vous ne le pensez. Vous allez le voir.
M. Eugène Piot est le collectionneur très érudit qui a échoué lorsqu'il se présenta à l'Institut l'année dernière. Il possédait un fragment de jambe en bronze, grandeur nature, provenant d'une statue grecque de l'époque de Phidias. Pendant de longues années, les Hoffmann, les Gréau, les Feuardent ont fait le siège de cette œuvre d'art, d'ailleurs admirable comme style et comme patine. L'heureux propriétaire répondait par un prix tel qu'il faisait, à chaque tentative, reculer ces habiles stratégistes. Aussi le tibia an-
tique avait fini par être classé parmi les légendes sacrées de la curiosité.
Encore une qui s'en va! Cette fois, le marché est conclu. L'Angleterre a enlevé ce précieux morceau! On n'entendra plus parler de la jambe de M. Piot.
C'est samedi dernier, je crois, chez le baron Pichon, que le fait m'a été conté. Samedi ou lundi plutôt, à . moins que ce ne soit dimanche. Non, je m'embrouille, le dimanche est le jour de Bonaffé.
Que les lecteurs me pardonnent ces hésitations, mais la semaine des amateurs est bouleversée, et tous ressemblent en ce moment à la poule qui a perdu ses poussins. |
L'état-major du bibelot avait pris l'habitude de se réunir une fois par semaine, réciproquement, les uns chez les autres, et cela avec assiduité, car malheur aux absents! Le baron Davillier restait chez lui le lundi, ainsi que M. Basilewski; M. Spitzer, le mardi; M. Foulc, le mercredi; M. Gustave Dreyfus, le jeudi; M. Odiot, le vendredi; le baron Pichon, MM. Victor Gay et Chabrière-Arlès, le samedi; M. Edmond Bonaffé, le dimanche.
Or, M. Dawvillier est mort, M. Basilewski ne collectionne plus, M. Gay est malade et M. Chabrière-Arlès, le régent de la Banque de France, surnommé par l'aréopage l'Homme des Bois parce qu'il recherche surtout les bois anciens, quitte Paris, ainsi que M. Foulc, qui va passer l'hiver à Cannes.
De là une désorganisation générale qui change les habitudes, gâte l'existence et prend les proportions d'une véritable révolution pour les habitués de ces cénacles de la haute curiosité.
Toutefois, en se trompant de jour et en allant souvent frapper à une porte close, on a encore trouvé le moyen de se rencontrer et même de discuter, car
on est souvent d'accord que l'on ne peut s'accorder à la cour du roi Bibelot.
Ainsi le don fait au Louvre, par un comité de riches amateurs, d'experts et de commissaires-priseurs et de marchands de tableaux, de sept toiles exceptionnelles, affirment les uns, très discutables, disent les autres, a été le signal d’une véritable levée de boucliers. |
Sur ces tableaux, le conservateur du Louvre en accepte quatre : un Christ mort de Carlo G. Crivelli, deux tableaux de Fra Angelico et un Saint-Georges de Lucas Gassel et refuse les trois autres, comme indignes de notre grand musée national.
Aussi le dilemme quise pose est celui-ci: ou les donateurs se sont trompés, ou les conservateurs se trompent; dans tous les cas, 150,000 francs ont été dépensés pour cette acquisition dans un but patriotique. Y a-t-il ou non un marché de dupe? La discorde est done au camp d'Agramant et les belligérants ont chacun leur journal attitré. La Gazette des Beaux- Arts, conduite par l'honorable M. Gonse, marche à l'assaut de la place, que défendent vaillamment l'Art et son sympathique inspirateur, M. Léon Gauchez.
Entre le doigt et l'arbre il ne faut pas mettre l’écorce, à dit prudemment Sganarelle. Nous nous contenterons de rester dans notre fauteuil d'orchestre et de marquer les coups.
Pendant que l’on aiguise les glaives, rue Favart et cité d'Antin, les Capulets et les Montaigus se réconcillent, non sur le tombeau de Juliette, mais sur les ruines de la Cour des comptes.
Dans la dernière séance du comité de l'Union centrale, M. Antonin Proust a solennellement annoncé que personnellement il abandonnaït son idée première de la cage avant l'oiseau.
vs
Maintenant, on aura le contenu avant le contenant. Les fonds de la loterie serviront à former le Musée des arts décoratifs, qui sera installé provisoirement dans un modeste local, en attendant que l’on trouve un terrain convenable.
Nous l'avons, cette fois encore, échappé belle !
Plus de dissensions intestines à l'Union centrale! Pas de restauration ruineuse de ce monument néogrec, commencé sous l'empire, achevé sous Louis- Philippe et brûlé par la Commune.
La nature qui, de sa main maternelle, sait réparer les bévues humaines, a vaillamment commencé son œuvre au quai d'Orsay. La verdure, dans une exubérance de jeunesse et de vie, pousse poétique et rieuse dans les interstices des pierres. De ses floraisons folles, elle coupe la sèche etennuyeuse ligne des entablements, elle apporte sa verve inattendue à l'ennui qui suinte de ces chapiteaux implacablement semblables, elle balafre de ses ombres capricieuses les archivoltes académiques, elle fait rire les fenêtres solennelles et grise les soubassements massifs et graves. Si une main sacrilège n'interrompt pas cette tâche auguste, bientôt elle rendra pittoresque cet amoncellement prétentieux de pierres et cachera entièrement la lourde et froide architecture toscanoionique de ce qui a été le conseil d'Etat et la Cour des comptes (1).
Une question, par exemple, sur laquelle tout le
(1) Depuis, contrairement à ces prévisions, l'assemblée générale des sociétaires de l'Union centrale, après avoir examiné, dans sa réunion du 29 avril dernier, les conditions d'installation du Musée des arts décoratifs sur différents points de Paris, a voté, à une majorité considérable, en faveur du terrain domanial de la Cour des comptes sur le quai d'Orsay.
monde semble d'accord, c'est celle qui fait l’objet du projet de loi que M. Bardoux a déposé au Sénat, relatif aux fraudes en matière de propriété artistique. La France offrirait dans ses maisons centrales une hospitalité écossaise, d'une durée de un à cinq ans, aux copistes fantaisistes qui se trompent de nom et signent Corot au lieu de Cabrion.
Bonis præsidium, frenum malis.
Voilà qui va faire réfléchir les truqueurs qui se riaient de toutes les poursuites depuis que le décret de Robespierre du 4° thermidor an II était tombé en désuétude.
A coup sûr, ce n'est pas un industriel de ce genre
qui a remis chez le concierge du musée de Cluny les miniatures du quinzième siècle dont on a tant parlé la semaine dernière.
La façon dont le dépôt a été fait par une dame voilée
Qui n’a pas dit son nom et qu’on n’a pas revue
a une saveur romanesque à la Ponson du Terrail qui ne me déplaît pas.
En tout cas, elles sont fort intéressantes, ces miniatures arrachées à de précieux manuscrits. Grâce à l'obligeance de M. Darcel, j'ai pu les examiner attentivement. Elles feront bonne figure au milieu de l'incomparable collection dont il est l'heureux et intelligent conservateur.
Il est à souhaiter que, suivant l'exemple de la généreuse inconnue du musée des Thermes, M. Spitzer, devenu le Rothschild des collectionneurs après avoir été le collectionneur des Rothschild, fasse cadeau à l'Etat du grand peigne liturgique probablement du septième siècle qu'il vient d'acquérir.
« C'est une pièce aussi rare que curieuse, et Je n'en connais qu'une qui la vaille : le peigne de saint Loup, m'écrit mon ami Edmond Bonaffé. Il est encore conservé à la cathédrale de Sens, où ce saint fut archevêque de 612 à 623. »
Ces peignes ecclésiastiques et cérémonieux, ajoute ce curieux si érudit, sont fort rares. Dans le symbolisme de l’ancienne liturgie, le prêtre montant à l'autel faisait le simulacre de se peigner, dans l'idée à la fois physique et morale de décence et de pureté. Le peigne de saint Gozlin, qu'on a vu en 1875 à l'exposition de Nancy, passait pour guérir de la teigne.
A propos de saint Loup, voulez-vous une légende? On raconte que le roi Clotaire, apprenant que les cloches de Sens avaient une merveilleuse harmonie, donna l'ordre de les apporter à Paris. Cela déplut au saint archevêque et, quand les cloches furent sorties de la ville, elles perdirent leur son. Aussi le roi les fit vite restituer à saint Loup, et lorsqu'on les rapportait à Sens, sept lieues avant d'arriver, elles avaient déjà repris leur timbre argentin.
Est-ce que Rabelais ne raconte pas l'aventure de Pantagruel, voulant accrocher au cou de sa jument la grosse cloche de Notre-Dame, au grand désespoir des Parisiens?
Du cinquième au dix-neuvième siècle, le saut est rude, mais une des premières qualités d'un chroniqueur est de posséder des jarrets d'acier. Aussije passe sans transition aux événements de l'hôtel Drouot.
Les faïences du docteur Parissot? Une déconvenue pour les amateurs. Pas un Rouen polychrome, pas un seul beau Sèvres bleu !
La vente après décès du sportsman Balensi? Un mobilier moderne et quelques bons tableaux.
Les tableaux du peintre Plassan ? Rien de très saillant, mais d'agréables toiles et quelques fraiches impressions de nature.
La vente des livres de Siraudin? Ici je m'arrête, la chose en vaut la peine.
’est M. Sapin, un libraire intelligent (il y en a), qui a dressé le catalogue de cette bibliothèque restée en dépôt chez M. Delahante pour la garantie d'un prêt de 30,000 francs. Il à passé un été entier à ce travail de bénédictin, pour lequel il a fait de nombreuses et consciencieuses recherches dans le Soleinne.
Martel racontait l'autre jour au foyer du Théâtre- Francais l'histoire de la bibliothèque dramatique de Siraudin.
Francisque jeune, le Pierrot de la Grâce de Dieu, s'était épris d’une passion folle pour les livres ayant trait au théâtre. Entre les répétitions du Courrier de Lyon et des Sept Châteaux du Diable, il courait bouquiner dans les boites des marchands. Et bien souvent il se privait du nécessaire pour grossir sa chère bibliothèque. A la fin de sa vie, pressé par la misère, au lieu de la laisser retomber sur les parapets des quais, il la vendit à la Société des auteurs dramatiques. Elle était si complète et si importante que la Société, agissant comme la grande Catherine avec Diderot, le nomma, en même temps, bibliothécaire aux modestes appointements de 1,200 francs.
À la mort de Francisque jeune, qui, entre parenthèses, s'appelait Le Hutin de son vrai nom, comme Louis X, Siraudin obtint sa succession.
C'est au contact de ces bouquins poudreux que l'auteur du Bourreau des crânes fut mordu par la passion de rechercher les ouvrages de théâtre.
Si mes souvenirs ne me trompent pas, le collection-
neur qui réunit la première bibliothèque théâtrale fut le duc de la Vallière : elle est aujourd'hui en partie à l’'Arsenal. Les grandes curieuses du xvir° siècle donnèrent aussi une grande place au théâtre dans leur bibliothèque : la comtesse de Verrue, M*° de Pompadour et surtout M®° de Montesson, dont la remarquable collection, conservée intacte par le général Valence, fut vendue en 1823. Mais M. de Soleinne doit être considéré comme le plus fort des amateurs dans ce genre. Son prodigieux catalogue, rédigé par Paul : Lacroix, est comme le code inimitable de la bibliographie théâtrale.
Actuellement, parmi les principaux collectionneurs qui se sont cantonnés dans cette spécialité, il faut citer : M. Douay, un compositeur de musique, qui a 25,000 pièces de comédie; M. Péricaud, l'acteur de l'Ambigu et l’auteur de l'amusante revue du Concert parisien, Pas de scandale, qui est propriétaire de 6,000 volumes ; M. Courtès, de l'Ambigu, qui en possède 5,000 ; un simple ouvrier de Barbedienne, M. Jaquin, dont tous les loisirs se passent à fouiller les boites des quais; enfin M. Boulenger, qui ayant entassé tous les almanachs de spectacle depuis 1751 jusqu'à nos jours, veut écrire une histoire du théâtre.
La formation d'une collection de ce genre est peu facile, car, depuis l'invention de l'imprimerie, les livres les plus rares sont les Mystères, les Moralités, les Farces, les Sotties et les Monologues, dont le premier auteur existait quelques centaines d'années avant Coquelin et Saint-Germain.
Sans s’effrayer des difficultés à vaincre, Siraudin s'était bravement attelé à la besogne. IL fut d'ailleurs aidé par son instinct de fureteur et de dénicheur de choses nouvelles.
Chose étrange, en effet, ce littérateur plein de
‘) de
verve manquait d'imagination. Il ne créait pas, il imitait, mais il savait merveilleusement profiter de ses lectures. Butinant de-ci, de-là, il faisait son miel à la façon des abeilles. es
Un jour, pendant l'une de ses flâneries quotidiennes, il feuilleta une brochure jaunie, jetée dans la boite à deux sous et intitulée : Æecette pour être insolent sans danger. L'auteur recommandait à ses lecteurs d’avoir toujours sur eux des cartes d'amis pour en donner une en cas de querelle à son adversaire.
Siraudin paya le bouquin, le fourra dans sa poche et se sauva chez lui : il avait trouvé le sujet d’une pièce.
Le lendemain, je ne dirai pas de bonne heure, car il ne se levait jamais avant midi, il se mit à l'œuvre, et quelque temps après il terminait le Bourreau des crânes, un de ses plus amusants vaudevilles et l'une des œuvres les mieux réussies parmi une production considérable dont le souvenir s'efface de plus en plus.
En effet, reprendra-t-on jamais la Société du doigt dans l’œil, la Pénélope normande, le Gendre de M. Pommier, un Bal sur la tête, les Pénates de l'oncle Giffard, tombé après une demi-représentation malgré les efforts d'Arnal, de Ravel et de Delannoy, voire même le Zricorne enchanté, tombé aussi malgré la collaboration de Théophile Gautier? C'est peu probable.
Avec le Bourreau des crânes, je ne vois guère, pour vous rappeler le nom de l'écrivain mort il y a trois ans, que le Courrier de Lyon et la Fille de M" Angot, cette opérette archi-centenaire qui n'a de rivales, en longévité, que les Cloches de Corneville et la Mascotte, dont la reprise aux Bouffes a eu lieu sur le chiffre colossal de 990 représentations ! Cependant les amis de Siraudin prétendent qu'il n'écrivit pas une ligne de cette pièce et qu'il n'apporta, comme colla-
borateur, que les deux personnages d'Ange Pitou et de M'° Lange.
A lire, rue de Choiseul, la petite affiche manuscrite collée sur la glace du salon de Siraudin :
On est prié de ne pas moisir ici.
On aurait volontiers pensé que l’auteur de la Pélénope normande était un travailleur acharné, redoutant les inutiles, les fâcheux et les importuns. On se serait trompé. Le travail n'arrivait qu'au troisième plan dans son cœur où régnaient en maitresses absolues deux passions rivales : la femme et le jeu de dominos.
Il aurait même sacrifié un rendez-vous d'amour à une de ces parties de dominos dans lesquelles il s'éternisait avec Clairville et Les deux frères Cogniard. C'était au café de la Porte-Montmartre que le quatuor opérait. Les anciens habitués se rappellent encore l'entrée solennelle des fidèles partenaires, qui traversaient la salle et gagnaient leur place habituelle en fredonnant, au grand ébahissement du public, ce couplet de vaudeville :
Le domino nous réclame,
C’est un innocent plaisir, jh Il dénote une belle ame,
Ne le laissons pas languir.
Entre une aventure galante et une partie de double-six, le vaudevilliste, le confiseur platonique de 1860, trouva pourtant le temps de former une curieuse et importante bibliothèque théâtrale.
En feuilletant le catalogue, je trouve beaucoup de volumes intéressants : Sichem ravisseur ou la Circoncision des inrirconcis (1606), tragédie de François Autunois. Le Petit razoir des ornements mondains, une tragédie nouvelle en laquelle « toutes les misères de nostre temps sont attribuées tant aux hérésies qu'aux
ornemens superflus du corps. » Le Duelliste malhrureux (1636), étrange pièce, dans laquelle l'auteur, fort indifférent à la critique, déclare naïvement que « n’estce honneur ny déshonneur de bien ou mal faire les vers. »
Dans une scène d'amour un maitre d'hôtel embrassant Glycère lui demande :
Pour deux ans de travaux une heure de plaisir.
L'ingénue, dont la mère est aux champs, se défend de son mieux et lui répond calme :
Aimons-nous sans rien faire.
y Puis, cédant enfin, elle suit son séducteur endisant :
Adieu l'honneur! je n'y peux résister.
Citons encore :
L'Antimoine purifié sur la sellette (1668), comédie chimique et médicale. Les programmes des pièces jouées par les écoliers de Louis-le-Grand, de 1718 à 1728. 320 pièces sur le théâtre révolutionnaire. Le programme d'Adallas, tragi-comédie, que joua, à Brusselles, en 1747, M*t Favart, sous le nom de M: de Chantilly. Le Cocu imaginaire de me à Doneau. Paris, Rebou, 1662 (Sganarelle avait paru en 1660).
À citer encore :
Un recueil factice de sept pièces sur M"° Angot : M®° Angot au sérail de Constantinople, an VIIL; H®° Angot ou la poissarde parvenue, an VI; le Mariage de Nanon ou la suite de M®% Angot, an VIT; le Hepentir de M°° Angot, an IX; Me Angot au Malabar, 1803 ; Jo seph ou fin tragique de M*° Angot, s. d.; la Critique de Me Angot, 1817 et naturellement la Æille de M#° Angot, de Clairville, Siraudin et Koning, qui fut suivie en 1874 de la Muit de noces de la Fille de M%® Angot.
Enfin, Clitandre et la Veuve ou Le Traistre trahi, de Corneille, éditions originales qui seraient sans prix si l'exemplaire, aux armes du duc d'Aumont, n'était un peu trop court de marges (1).
La réunion de ces brochures, aussi nombreuses que les feuilles où la sibylle inscrivait ses oracles, a dû exiger beaucoup de soin, de travail et de peine. Estce à ces patientes recherches qu'il faut attribuer la calvitie légendaire de Siraudin ? Sa tête ressemblait à un œuf d'autruche. On m'a affirmé qu'on l'avait tou- Jours connu chauve.
Un jour, un poète bien connu, dont l'abondante chevelure aurait fait mourir Absalon de Jalousie, plaisantait l'auteur de la Veuve aux Camélias et lui demandait en riant pourquoi son front se continuait jusque dans le dos.
— Ma calvitie? Mais j'en suis fier, s’écria Siraudin.
— C'est-à-dire que vous acceptez, en homme d’esprit, ce que vous ne pouvez empêcher.
— Pas du tout. Je m'en enorgueillis, car elle est une preuve de courage.
— Ah! bah!
— Parfaitement, et la preuve c'est qu'en parlant d'un homme énergique, d'un brave, d'un héros, on dit : « c'est un crâne. »
(1) Cependant peu de prix importants à signaler dans la vente qui a eu lieu le 7 décembre. A citer seulement : Ballets, opéras
et autres ouvrages lyriques par le duc de la Vallière, maroquin :
rouge, aux armes de Choiseul, 99 francs. La comédie des comé. diens, par de Scudéri, 60 francs. Le Théâtre de Jean Rotrou, 129 francs. Clitandre, par Corneille, 80 francs.
Un conte de fées. — Autour du berceau du baron Alph. de Rothschild. — Concordia, industria, integritas. — La finance à l'Institut. — Le pseudo-Raphaël de l'amateur Cinello. — Dans l'atelier de Marquet de Vasselot. — Son Lamartine. — Le poète posant devant Couture. — Un coiffeur enthousiaste. — Ce que font nos sculpteurs. — Fin tragique de Schænewerk.
9 décembre.
Est-ce que l'élection de M. Alphonse de Rothschild ne vous rappelle pas le commencement des contes de Perrault ?
Il est à présumer que le jour de sa naissance les fées du monde entier sont venues lui offrir leurs présents. |
Je vois la scène d'ici. Voulez-vous me laisser vous en faire le récit ? |
Après les premières félicitations, chacune des fées présenta les cadeaux qu'elle avait apportés. La plus jeune, un chèque de beaucoup de millions; la seconde, une couronne de baron authentique; la troisième, les titres de propriété du château de Ferrières; celle d'après, une merveilleuse collection d'objets d'art; une autre, les fonctions de régent de la Banque de France; une autre enfin, l'administration des chemins de fer du Nord.
Bref, le défilé dura fort longtemps. Tous les biens que la Providence donne ou promet, tous les rêves de l'humanité, se trouvèrent peu à peu réalisés sur la tête du nouveau-né, au-dessus duquel flottait la devise de la famille : Concordia, Industria, Integrilas.
On allait se retirer, lorsque la porte s'ouvrit. On vit entrer une petite vieille, ridée, ratatinée, portant perruque, s'appuyant sur une canne, avec un abatjour sur les yeux. Elle s’avança, branlant de la tête, et déposa doucement sur le berceau une épée à poignée de nacre, un chapeau à deux cornes et un habit à la française de coupe démodée et bordé de palmes en soie verte.
— Tu seras membre de l'Institut, dit la vieille.
Au milieu de toutes ces splendeurs, personne ne fit attention à ces insignes ; on oublia même de remercier la fée.
Et cependant la prédiction s'est accomplie. Après des songes agréables, comme ceux de la Belle au bois dormant, le riche banquier s’est réveillé dimanche dernier avec le droit d'occuper le fauteuil de M. Perrin, vacant au palais Mazarin.
Il ne me déplaîit pas que M. Meissonier ait été à la fin battu dans cette campagne. Il faut très librement se réjouir de voir le roi de l'argent appelé au milieu des princes des arts et de la science. Après tout,
Si l'or est une chimère, C'est pour ceux qui n’en ont pas.
dit avec raison la chanson, et l'infâme capital a du bon, quoi qu'en dise Maxime Lisbonne, puisqu'il lui a permis, il y a deux Jours, dans sa taverne du Bagne, de donner à manger à tous les prolétaires qui passaient.
Sans exiger que le nouvel académicien tienne rue
Saint-Florentin table ouverte au profit de tous les artistes faméliques, 1l est certain que sa présence parmi les immortels ne lui permettra pas de rester indifférent devant certaines difficultés budgétaires. Plus que jamais, nous l'espérons, il deviendra un bienveillant et ardent protecteur de toutes les intelligences d'élite. Son immense richesse est une force. Nouveau Cosme de Médicis, il peut la faire tourner à l'avantage des études nationales, patronner des missions scientifiques à l'étranger, subventionner d'utiles publications, aider à l'achat d'œuvres d'art pour nos musées et secourir les infortunes de ceux qui se livrent aux rudes labeurs de la pensée.
Pour nous, c'est une grosse somme qui tombe dans le budget des beaux-arts. Du moins nous nous flattons qu'il en sera ainsi. Autrement le baron Alphonse de Rothschild démentirait cruellement son élection. Ce qui n’arrivera pas, ce qui ne peut arriver.
Par exemple, je ne lui conseille pas d'acheter, pour orner sa somptueuse demeure de la rue Saint-Florentin, ou son royal château de Ferrières, le Raphaël de l'amateur Cinello — pas même de lire, comme moi, la brochure que depuis huit jours il a répandue à profusion dans Paris pour attirer l'attention de la presse sur le tableau inconnu dont il est le très glorieux propriétaire.
Un Raphaël ! rien que cela ! Voilà qui ne se voil pas tous les jours. Vous souriez, amis lecteurs. Je le regrette. Pourquoi, en effet, M. Cinello ne posséderait-il pas un Sanzio ?
Je sais bien qu'on a ia biographie exacte de toutes les œuvres du maitre, qu'on sait même où elles se trouvent toutes, excepté une disparue pendant la première campagne d'Italie. Mais, si l’on a suivi pas
LA rs
à pas les fils légitimes, peut-être ignore-t-on les faits et gestes des enfants naturels.
Allons, un bon mouvement :
— Cocher, rue du Four, hôtel Duras. |
Je n'ai pas eu le plaisir de rencontrer M. Cinello. Seulenfent, j'ai contemplé la Vierge au doigt — c'est une compensation.
D'après la brochure signalée plus haut, ce tableau est excessivement symbolique.
Ainsi le saint Jean qui montre l'Enfant Jésus explique le mystère de la Trinité par la pose de sa main — trois doigts réunis à côté de l'index unique... Suivezmoi bien : la robe verte de la Vierge indique l'espérance de l'humanité en Jésus-Christ. Les yeux baissés de la mère sur son enfant rappellent à s'y méprendre l'Incarnation. Et ainsi de suite. Je vous fais grâce du reste.
Jusqu'ici, je ne connaissais pas le peintre d'Urbin sous cet aspect mystique; Je l'avoue à ma honte, je suis peut-être vieux jeu, j admire encore plus l'artiste que le théologien.
Du reste, à parler franchement, je n'ai gardé le souvenir, dans cette visite, que d'une lumière implacable posée d'une touche lourde sur le nez de la Vierge.
Décidément, tous mes doutes sur l'authenticité de l'œuvre me reprennent. O Muntz, à Gruyer, à Feral, de gràce, aidez-moi de vos lumières, inspirez-moi:
To be or not to be.
Est-ce ou n'est-ce pas un Raphaël inconnu qui est devant moi ?
Plus je regarde attentivement, plus une fâcheuse indécision s'infiltre peu à peu dans mon âme. Il y a
bien la signature pompeusement annoncée dans la gamelle de saint Jean; or, c'est en vain que je forme un cornet de ma main droite :
…. Je vois bien quelque chose, Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très bien.
Le brouillard de la rue, évidemment.
Allons ! bon, tout d'un coup, en me reculant, il me semble déchiffrer un symbole dans l'arbre de droite et un autre dans le rocher de gauche.
Malgré l'absence de l'amateur Cinello, je crains d'être hypnotisé par lui et je me sauve.
— Cocher, rue de Talma, chez Marquet de Vasselot.
La voiture file. Cependant en route un horrible doute m'envahit de nouveau. Si, comme feu du Sommerard pour la coupe du baron Pichon, j'étais passé devant un véritable Raphaël sans l'avoir reconnu ! Je ne m'en consolerais de ma vie.
Heureusement, Je trouve un sculpteur bon enfant, très en dehors et beaucoup moins symbolique que le divin Sanzio.
La statue de Lamartine, à laquelle Vasselot met la dernière main, ne renferme aucune intention subite et mystérieuse. Sous la glaise, il y a une armature en fer et pas autre chose.
Pris à cinquante ans, le poète est représenté en redingote boutonnée, avec une haute cravate et un col rabattu. Assis dans un fauteuil sous lequel est couché le lévrier légendaire, il tient un manuscrit à la main.
Le tableau de Gérard, le buste de David d'Angers et celui du comte d'Orsay ont été les principaux documents dont s'est servi l'artiste.
C'est un Lamartine intime, homme d’État, d'une
bonne impression, très vivant dans cette simplicité voulue. L'auteur le dit hautement du reste : il est naturaliste.
Il n'y a pas que les littérateurs qui aient à s'armer de patience. Théodore de Banville a dû attendre treize ans à la porte de la Comédie-Française avant d'entendre applaudir le Socrate et sa femme, un bijou admirablement ciselé. Vasselot aura battu huit ans la semelle devant sa maquette, avant d'assister à l'inauguration de la statue qui sera posée sur son piédestal au mois d'avril prochain.
MM. Gibiat, Jenty et de Girardin avaient, en 1869, formé un comité pour élever un monument à l'auteur des Æarmonies portiques et religieuses, à ce merveilleux artiste dont Gautier disait, quil modelait le vers comme une lame d'or sur une enclume d'acier.
On réunit assez difficilement, il faut savoir en convenir, trente mille francs, dont sept mille sont restés accrochés dans la liquidation fort embrouillée de la
succession Girardin.
. A la suite de démêlés inexplicables avec ce premier comité dont Emile Ollivier avait accepté la présidence en sa qualité de successeur de Lamartine à l'Académie, Vasselot put mener à bonne fin l'œuvre qui lui avait été confiée.
L'esquisse fut adoptée à l'unanimité par les membres d'un second comité : mais, pour toucher les vingt-trois mille francs laissés à la Caisse des dépôts et consignations, on fut obligé d'introduire un référé et de faire nommer un séquestre judiciaire, des réclamations, aussi étranges qu'inattendues, s'étant élevées au sujet de ce dépôt.
En tout cas, Vasselot a été plus heureux que Couture, lequel ne put jamais, je crois, terminer le portrait de Lamartine.
Le poète qui, sur la fin de sa vie, changea sa lyre en tire-lire, comme l’a dit un écrivain mordant, avait, on le sait, de hautes visées à l'aristocratie. Il était très fier de la petitesse de son pied, qu'il considérait comme un signe de race. C'était là une prétention un peu chinoise, mais, que voulez-vous, les grands hommes ont parfois d'incroyables faiblesses.
Le portraitiste avait été prévenu par Arsène Houssaye de cette innocente manie ; seulement, d'un naturel assez bizarre, il n'en avait tenu aucun compte.
La toile était en partie couverte lorsque Lamartine dit un jour à son peintre :
— Monsieur Couture, je vous prie de regarder attentivement mes pieds.
— Je fais ce que je vois, répartit brusquement l'arliste.
Un froncement de sourceil du Jupiter olympien fut sa seule réponse.
La séance terminée, il prit son chapeau et ne remit plus à l'atelier les pieds qu'on avait si mal compris.
Autre anecdote glanée dans l'atelier de Vasselot. Un admirateur pratique eut l’idée de s'entendre avec le coiffeur de l’auteur du Zac pour mettre de côté les cheveux que les ciseaux coupaient sur cette tête auguste. Aussitôt qu'on connut la mort du poète, notre homme, accompagné de deux témoins, se précipita chez un notaire et le requit de constater, par un acte en bonne et due forme, l'authenticité des cheveux pieusement recueillis dans une boîte de satin. Il fit ensuite confectionner des médaillons où il plaça d'un côté la photographie coloriée de Lamartine et de l'autre, avec une légende, quelques-unes des mèches quil avait collectionnées.
Le tout se vendait cinquante francs au profit de la souscription du monument.
J'ignore si l'opération a été fructueuse.
On aurait bien dû en tenter une semblable pour Alfred de Musset. Le prix de la vente aurait pu apporter un appoint sérieux à ce même comité de Lamartine, qui a l'intention d'élever aussi une statue au chantre des Vuits et dont les efforts méritent certes d'être encouragés.
Avons-nous été assez ingrats envers l'adorable ami de notre jeunesse, le premier confident de nos tendresses, le consolateur des chagrins si doux de la vingtième année! Comme nous l'avons négligé, le charmant poète, si français, si passionné, si vibrant, si humain! n'est-il pas temps de prouver que nous l'aimons toujours et qu'aucun autre n'a pu jusqu'ici prendre sa place?
L'inconnue qui, tous les ans, vient déposer un bouquet sur la tombe où il repose là-bas, sous un saule vert, pourra assister bientôt à l’apothéose de celui qu'elle, au moins, n'a pas oublié.
La statue de Musset va probablement être confiée à Vasselot, et fera pendant à celle de Lamartine dans le square qui entoure le puits artésien de Passy.
Dans quelques mois, l'effigie en marbre de Victor Hugo s'élèvera au rond-point de la place d'Eylau. Cet heureux quartier possédera donc le souvenir pour ainsi dire vivant des trois grands poètes dont les accents ont si vivement impressionné le dix-neuvième siècle. |
Et ce n’est pas tout encore. On attend un avis du sculpteur pour arrêter la date de l'inauguration, au Ranelagh, du monument de La Fontaine, de Dumilâtre, dont le plâtre et l'architecture de Frantz Jour-
dain ont été très remarqués au Salon de 1884.
Le sol du seizième arrondissement n'est pas d'ailleurs le seul qui soit propice à l'éclosion du marbre et du bronze : Lenoir termine pour le square Vintimille une fort belle statue de Berlioz. Après avoir achevé les bustes de Vacquerie et du conseiller Hattat, Dalou s'est remis à piocher avec son énergie habituelle. Il s'est attelé au monument que ie conseil municipal, enthousiasmé par l'originalité et la puissance de création de la composition, lui a commandé pour la place des Nations, après son échec au concours de la statue de la République. Entre temps, M. Honoré Gonon se prépare à fondre à la cire perdue l'admirable bas-relief de Mirabeau destiné au Corps législatif. C'est là une grosse et délicate entreprise qu'il mènera à bonne fin, comme son père lorsqu'il entreprit de reproduire le Lion de Barye, qui orne aux Tuileries la terrasse du bord de l'eau.
De son côté, M. Aubé pousse activement le monument de Gambetta au Carrousel. Son collaborateur, M. Boileau, architecte, a presque achevé le gros-æuvre et l'on pense attaquer le ravalement au printemps. Ce monument se composera d'une stèle ayant à son sommet la démocratie représentée par une femme assise sur un lion ailé. A la base, sur le piédestal, Gambetta, défenseur de la patrie, ayant un peu l'attitude donnée par Rude dans son Chant du départ.
Vous le voyez, on travaille ferme dans la ruche artistique. M. Rodin s'occupe des sept bourgeois de Calais qui empêchèrent Edouard II de passer les habitants au fil de l'épée, et il espère terminer pour le Salon prochain sa porte de l'£nfer du Dante, œuvre hors ligne, qui causera une impression inattendue lorsqu'elle sera exposée au musée des Arts décoratifs.
Faut-il annoncer encore que la statue équestre du
prévôt des marchands, Étienne Marcel, commencée par le sculpteur Idrac, modifiée et achevée, après sa mort, par son ami Marqueste, doit être examinée cette semaine par le jury du concours ?
Et, pour conclure, est-il nécessaire de rappeler que le monument d'Eugène Delacroix sera décidément élevé, suivant le vœu du comité, dans l'allée de platanes qui va du Luxembourg au nouveau musée de l'Orangerie? J'aurai passé ainsi en revue les œuvres capitales destinées à orner ce vieil enfant gâté, mauvaise tête, mais bon cœur, qu'on appelle Paris.
Parmi les travaux réservés à la province, je ne vois que le monument de MM. Falguière et Mercié qui puisse retenir notre attention.
Les deux statuaires, anciens prix de Rome, chargés d'immortaliser l'amiral Courbet, ont sensiblement modifié leur première maquette.
Le vainqueur de Son-Tay était représenté debout sur l'avant d'un navire de guerre battu par les vagues, tandis que la Gloire, enveloppée dans un drapeau, semblait lui montrer la route à suivre.
L'idée élevée et peu banale a paru malheureusement d'une exécution impossible. La lourde masse du vaisseau écrasait la figure principale, et il a fallu remplacer la pièce par un haut piédestal sur lequel se grouperont l'amiral et la Gloire.
Paul Dubois devait collaborer au monument de Courbet, mais au dernier moment il s'est retiré. — Pourquoi? Peut-être a-t-il tenu à se consacrer en- tièrement à la statue équestre du connétable Anne de Montmorency, qu'il prépare depuis sept ans.
L'intelligent architecte de Chantilly, M. Daumet, dont les élèves fêtent jeudi, dans le banquet traditionnel, la récente nomination à l'Institut, presse
beaucoup l'artiste, sur les instances du duc d’Aumale, qui attend avec une légitime impatience l'effigie du Fabius français pour compléter son installation à Chantilly.
Dans cette brillante nomenclature de nos statuaires français, un nom manque, c’est celui de Schœnewerk, qui rappelait si bien, par sa grâce charmante, toute l'élégance du dix-huitième siècle.
On s’occupera de lui lorsque ses dernières œuvres passeront, dans quelques semaines, sous le marteau du commissaire-priseur, à la Salle des Ventes, puis le silence se fera et éternel cette fois. Encore un disparu ! un homme à la mer ! Et l’eau reprendra son accalmie somnolente et monotone.
Quelle étrange et lugubre histoire que celle de ce sculpteur mort en plein succès! On croirait lire un conte d'Edgar Poë, tant une sorte de fatalité fantastique l’a poursuivi toute sa vie! Mais cet effroyable drame est plus terrible encore dans sa réalité vécue que le plus sombre des romans.
Pendant de longues années, le pauvre artiste qui avait tout pour être heureux, santé, talent et succès, fut persécuté par la folie. Elle entra dans sa maison à plusieurs reprises pour lui prendre ses plus chères affections. Devant une aussi cruelle épreuve, sa raison chancela. Il devint sombre, malade, poursuivi par des humeurs noires. Le peu de succès de sa Salomé, à l'un de nos derniers Salons, fut le coup de grâce. Pris d'un accès de fièvre chaude, le malheureux se jeta par la fenêtre et alla se briser le crâne sur le pavé de la cour.
Vente du sculpteur Schœænewerck. — M. Eude. — L'expert Vannes. — Importations nouvelles des Hollandais. — Vente Brillouin. — Van der Bilt. — Un Crésus américain. — Sa galerie à New-York. — Simplicité vankee. — Dexair revenant de chez les Prussiens. — Le roi de l'argent et le roi des arts. — Les tableaux de M. Lutz. — Un artiste derrière un tanneur. — Remboursez-moi mes timbres-poste.
16 décembre.
Boileau eut un soir une grave discussion religieuse avec Racine.
Les adversaires se serraient de près. A bout d'arguments, l'auteur d'Afhalie, se sentant battu, eut une inspiration décisive. Il se mit à étayer ses raisonnements par des citations bibliques eréées pour les besoins de la cause. Devant cette avalanche de preuves, Boileau, vaincu, rendit les armes, et reconnut que son interlocuteur avait raison.
— Jamais, disait-il plus tard, Je n'aurais supposé à Racine un savoir aussi profond. Il possède dans sa mémoire tous les livres saints, et 1l cite des textes que tout le monde ignore.
Ai-je donc, aussi, comme notre grand tragique, sciemment inventé des faits, pour prouver l'influence de la fatalité dans la lugubre histoire de Schænewerck qui terminait ma dernière chronique ?
La recherche des effets dramatiques ne m'entraine pas heureusement aussi loin. Et, mieux renseigné aujourd'hui, je tiens à réduire à ses réelles proportions la légende colportée dans la presse. -
Schænewerck avait épousé, en 1868, la veuve du graveur Riffaut, mort à Charenton.
Il y a dix ans, atteinte du mal affreux qui avait emporté son premier mari, la pauvre femme dut être enfermée dans une maison de santé.
L'année dernière, assombri par une séparation à laquelle il n'avait jamais pu s'habituer, le malheureux statuaire fut, à son tour, subitement frappé d'aliénation mentale et se jeta par la fenêtre, sur le pavé de la rue Vavin.
Voilà la vérité, et cette fois j'affirme la rigoureuse exactitude de ces renseignements, déjà assez tristes pour n'avoir pas besoin d'être encore accentués.
C'est de cet atelier de la rue de Fleurus où eurent lieu les fêtes musicales et littéraires dont Lalo, Got, Armengaud, Jacquard, Picou, Gérôme, Lambert, le peintre des chats, qui faisait alors les Pupazzi que plus tard devaientillustrer Lemercier de Neuville, Boulenger et tant d’autres, ont certainement gardé le souvenir, cest de cette maison, autrefois si rieuse et si gaie, que la Salomé, la Vendange, la Moisson, la Jeune fileuse de Schæneverck vont partir pour aller à l'hôtel Drouot.
Les dernières œuvres, dont une mort imprévue a interrompu l'exécution, ont été achevées par M. Eude, un homme de cœur, un ami dévoué et un statuaire de talent. Si la vente obtient le suceès que je lui souhaite sincèrement (1), il faudra donc en savoir un peu gré à
(1) Cette vente a été un désastre. La fatalité s'était acharnée après Schænewerck pendant sa vie, elle l'a poursuivi après sa mort
ce compagnon des mauvais Jours et aussi, dans une certaine mesure, à l'expert, M. Vannes, qui est un organisateur intelligent et de goût.
Une curieuse physionomie parisienne que ce Vannes!
D'abord ouvrier tapissier, il devint chanteur grâce aux lecons de Roger et de Giraudet. Il s'occupa ensuite de la vente des objets d'art de la Chine et du Japon; puis, le cercle de ses connaissances s'étendant, il observa, travailla, compara, devina, et le voilà aujourd'hui expert à la Salle des Ventes.
Cet hôtel des commissaires-priseurs a été bien peu animé la semaine dernière, si ce n'est par une vente d'armes anciennes où rien n'aurait pu tenter Édouard de Beaumont, qui possède les plus belles fleurs d'épée. Il s'y trouvait cependant un beau couteau de chasse du dix-huitième siècle, à poignée ciselée, plaquée
dans ses œuvres. La Salomé, qui, mal exposée au dernier Salon, avait désespéré le malheureux artiste, n'a pas trouvé grace devant le public. Malgré les efforts du commissaire-priseur, M. de Cagny, sur une demande de 5,000 francs, cette statue de deux mètres n'a pu être adjugée qu'à 300 francs à Mme Fould.
Tout le reste a été vendu à l'avenant. La Vendange, groupe de 40 centimètres, 110 francs. — La Moisson, haut. 50 cent., 60 fr. — Le gué, haut. 50 cent., 61 fr. — La Jeune fileuse, haut. 60 cent., 51 fr. — Les premiers jeux, groupe, haut. 60 cent., 50 fr. — La tragédie el la comédie, haut. 80 cent., ensemble 86 fr. — Une Jeune négresse, haut, 35 cent.,45 fr. — Psyché el Pandore, deux basreliefs, haut. 1m,40, larg. 80 cent., ensemble 100 fr. — Le massacre des Innocents, groupe, haut. 50 cent., 100 fr. — L'Offrande à l'amour, haut. 32 cent., 37 francs.
Ces treize numéros étaient vendus avec abandon, par les héritiers, de tous droits de reproduction en grandeur nature et en réduction. A citer encore : Au malin, haut. 1 mètre, 350 fr., et la Jeune fille à la fontaine, haut. 1,42, 505 fr. La maison Chineau, du boulevard Poissonnitre, a acheté les deux réductions de 82 cent., de l’Hésitation et de la Jeune fille à la fontaine, avec le droit de reproduction en terre cuite, marbre et bronze.
d'or et ornée de figures allégoriques, que M° Chevallier a adjugé 1,400 francs, et une élégante épée de cour à double coquille, avec des scènes pastorales et galantes se détachant en relief sur amati doré, que M. Riggs aurait pu mettre dans son admirable collection,
A l'heure où paraissent ces lignes, la vente du Hollandais Sarluis bat son plein. L'exposition m'a paru plus intéressante que celle de ses prédécesseurs Hamburger et Franckel. Sarluis nous a enfin débarrassé des lourdes armoires flamandes taillées en bossage et des meubles sans goût, couverts de marqueterie ‘à fleurs ressemblant de loin à des tranches de pâté d'Italie. Il a eu le bon goût d'apporter quelques panneaux des Primitifs, des Delft polychromes et dorés, des guipures de Venise, des verres à ailerons de Murano, un vase en porcelaine de La Haye, en pâte tendre avec décor de paysage sur fond bleu, qui a le mérite d’une grande rareté et une quantité prodigieuse de ces amusants objets de vitrine, boîtes, tabatières, miniatures, et portraits en cire qui font la Joie de certains amateurs.
Mais je préfère encore la vente Brillouin, achevée hier par M. Chaine, le sympathique expert de la rue de la Paix.
M. Brillouin est depuis fort longtemps sur la brèche. Ce n'est évidemment ni un maître ni un chef d'école, mais c'est un consciencieux artiste de second plan, un conteur aimable dont la sècheresse d'exécution se trouve le plus souvent corrigée par une agréable souplesse de composition. -
Le peintre de genre est fort connu, mais il est doublé d'un paysagiste que le public connaît moins. Ses vues de la Saintonge, son pays natal, possèdent pourtant de réelles qualités qui ont été appréciées lundi;
aussi la vente s’est-elle faite sur des prix très honorables (1).
Avant de quitter l'Hôtel, je tiens à rassurer les marchands de tableaux, dont les transactions sont en ce moment passablement anémiques : la galerie Vanderbilt ne sera pas vendue, j'en ai la certitude absolue. Elle n'ira pas non plus au musée métropolitain, cette collection reste à sa veuve en usufruit Jusqu'à sa mort. Elle passera ensuite entre les mains de son plus jeune fils Georges W. Vanderbilt.
C'est là une nouvelle importante, car les deux cent huit toiles que possédait à New-York le riche Américain sont presques toutes de premier ordre. Rejetées sur le marché, elles auraient fait une redoutable concurrence aux ventes projetées.
En feuilletant le catalogue de cette galerie, qui tous les hivers s'ouvrait le jeudi à un public muni de cartes qu'il était, d’ailleurs, assez facile d'obtenir, je rencontre la plupart des maîtres contemporains.
Voici Millet avec des œuvres importantes: Au puits,
(1) Voici quelques-unes des adjudications de Me Henri Lechat a la vente G. Brillouin.
Tableaux de genre : Son Allesse la tranchée : la tranchée fut ouverte au son des violons ; haut. 0m,58, larg. 0m,92, 400 fr. — L'Antichambre, haut. 0®,80, larg. 0m,60, 560 fr. — Jeunes pâtres de la campagne romaine, haut. 0®,61, larg. 0®,79, 410 fr. — L'Ave Maria, haut. 0®,82, larg. 1®,18, 550 fr. — Le coup décisif, haut. Om,37, larg. 0m,45, 480 fr. — Chez le fripier, 0m,34, larg. 0m,95, 550 fr. — Un ami à éviter, haut. 0®,26, larg. 0m,20, 520 fr. — A l'aventure, haut. 0®,21, larg. 0,26, 475 fr. — Le portrait, haut. 0m,16, larg. Om,71, 450 fr.
Paysages : Attelage de labour, environs de Niort, 340 fr. — L'Orage ‘dans les marais, Saintonge, haut. 0,98, larg. 0m,30, 290 fr. — Une plaine en Saintonge, 285 fr. — Bords de la Dordogne, haut. Om,23, larg. 0m,34, 145 fr. — Matinée d'octobre, environs de Malte, haut. Om,23, larg. 0m,41, 150 fr.
la Leçon de tricot, le Semeur, une page de la Mare au Diable de Georges Sand, a dit Sensier; — Meissonier, représenté par le Général Desaix questionnant un prisonnier et la célèbre Charge de cuirassièrs; Detaille, par l’Arrrestation d’une ambulance ; Stevens, par la Visite matinale; Gérôme, par Louis XIV et le Grand Condé ; Jules Dupré, par la Méridienne ; Delacroix, par la réduction du Sullan Muley-Ab 1-er-lihaman ; de Neuville, par le Bourget; Madrazzo, par une Féte au carnaval; Pettenkoffen, le Meissonier de l'Autriche, par les Volontaires hongrois; Fortuny, par le Fou du roi; John Millais, le peintre anglais, par la l'iancée de ÉtrLabs moor ; Leys, par l'£'ducation de Charles V; Leloir, par le Por FER Rousseau et Daubigny, par des paysäges hors ligne.
Mais Je m'arrête, pris de vertige devant les richesses artistiques qu'énumère le catalogue, petit livre habillé sans prétention d'un cartonnage mordoré, bien typique dans sa simplicité bon enfant
Sans en avoir l'air, il en dit bien long, ce modeste livret qui ne vaut pas un schelling, et qui renferme la nomenclature de tableaux dont quatre millions ne payeraient pas la moitié.
C'est un document plein de saveur, car il souligne d'un trait léger, mais sûr, le curieux earactère de l'homme qui vient de mourir, à soixante-trois ans, en pleine possession de la plus colossale fortune du monde.
Il n'existait pas l'ombre de pose ni d'ostentation chez ce milliardaire qui déjeunait de deux œufs et d'une côtelette dans la salle commune de l'hôtel lorsquil prenait les eaux à Saratoga.
Pendant un de ses voyages à Paris, un de ses amis le rencontre avenue de l'Opéra, un paquet sous le bras :
ET LA CURIGSITÉ EN 1957-1986 351 20 s matinal! Ah! je vos, lui dit 1 en le paquet, vous venez de dénicher emcure merveille, une trouvaille, quelque œuvre d'art? s foi non, répondit Vanderbiült J'ai acheté hier L qui me font mal ei je les reporte an cocr pour qu'il les mette en forme.
e« as bien des gens qui n ont pas à dépenser e an-— les M0 000 francs dont Vanderbalt avait la sance — par jour — ei qui = crurzeni dechopré s d'être rencontrés avec des bottines à la main. Par exemple ectiz rondeur américame etait vom e d'une exsctitude de chronometre comme le hiléas Fos du Tour ds Monte . En 1884, il n'avait pas voulu, on ke sait, envorer Fexpesition de k rue de Size les sx toiles de Mer er que renfermailt sa galerie. Les dangers dun long voyase qu il redoutait pour ses tableaux &vers. Les affronta personnellement sans besiier. a£2 d'airer à son aise là réumon des œuvres de sn cher
La veille de son départ de New-York. il telegraphia Leorze Petri - — Serai chez vous le 3 mai, à six heures Preve- — : du cabinet du marchand de tableaux s M achevait à peine de soaner le sixème coup.
n domestique annonçait M. Vamderbili.
Après l'échange des premiers compliment. k vovau ‘chercha des yeux Meisouier. qui n était pes en- < ” = I est en retard. I est vrai. aputzt-]l ee we quil habite un peu loin. De l'avenue de Villers À 1 7 a an moine viat-ioy minute ur de La Aire arriva à six heures un quart.
: et confus d'avoir eté devanes.
L'exactitude est décidément la politesse des rois, même des rois de l'argent.
Il faut dire qu'elles étaient comptées, les minutes du Yankee, car la durée de son voyage à Paris ne dépassa pas dgux jours. Quarante-huit heures après son arrivée en France, il remontait sur un yacht, qui l’attendait au Havre, et reprenait la mer immédiatement.
Un jour cependant Vanderbilt dérogea à ses habitudes de ponctualité ordinaire ; voici dans quelle circonstance.
Le tableau de Desair, que j'ai cité plus haut, ait été vendu, longtemps avant la guerre, 45,000 francs à M. Mayer, de Dresde.
Meissonier est un brave et ardent patriote. Pendant le siège, il visitait les tranchées, en plein bombardement. le képi galonné de l'officier d'état-major crânement posé sur l'oreille, le sabre battant la cuisse et les bottes ornées de superbes éperons Louis XIII en argent ciselé.
Les désastres de la patrie lui portèrent un coup terrible. Il ne pouvait se consoler de savoir l’une de ses œuvres pour ainsi dire prisonnière chez nos ennemis. Cette idée l’exaspérait. |
Lorsque le richissime Américain vint exprès à Paris pour poser devant l'artiste, celui-ci, tout à son chagrin, laissa déborder ses regrets, devant son modèle :
— Un tableau à moi et Desaix, l’une de nos plus pures gloires militaires, chez les Prussiens! répétaitil sans cesse avec amertume. Je ne m'en consolerai Jamais.
Vanderbilt sonna un matin boulevard Malesherbes plus tôt que de coutume.
Etant donnée sa régularité habituelle, le domesti- :
que fut fort étonné de le voir devancer ainsi l'heure de la séance. Il balbutia comme excuse que:
— Monsieur n'était pas encore rentré de sa promenade à cheval.
— Cela ne fait rien, j'attendrai dans l'atelier.
À peine seul, notre Yankee ôta soigneusement la toile enveloppant un paquet qu'il portait dans ses bras. Cette fois ce n'était pas une paire de bottines, c'était un tableau. Il le posa sur un chevalet, le mit en pleine lumière, bien en face de la porte, et se plongea dans la lecture de son journal.
Lorsque le maitre de la maison rentra, son premier regard tomba sur la toile:
— Mon Desaix ! s'écria-t-il.
Et comme un fou, sans même saluer son visiteur, il se précipita hors de son atelier en appelant sa femme et sa fille pour leur apprendre la bonne nouvelle, à laquelle il ne comprenait rien, mais qu'au milieu de son émotion il ne cherchait même pas à s'expliquer.
Ce moment d'indicible joie avait coûté 250,000 francs à Vanderbilt.
Il fut moins heureux dans ses négociations, lorsqu il voulut acheter le 7 8 14. Le propriétaire, M. Delahante, résista aux offres les plus brillantes. Ne voulant pas que ce tableau quittât la France, il refusa net les 400,000 francs qu'on lui proposait.
On le voit, l'amateur avait un véritable culte pour Meissonier. Je n'ose écrire le chiffre dont il paya son portrait. Discrètement, il en remit au maître le montant, sous un pli. Après son départ, ce dernier décacheta l'enveloppe et s’apercut que le contenant dépassait de beaucoup le prix convenu. L'artiste crut à un malentendu. En toute hâte, il courut après le Mécène et le rattrapa au moment où il fermait la porte de son coupé.
— Mais vous avez fait erreur, cria-t-il en agitant le chèque.
— Non, non, je ne me suis pas trompé. J'ai fait une bonne affaire de plus. Au revoir.
Et sur un ordre rapide de Vanderbilt la voiture disparut dans la direction du pare Monceau.
Il est, en effet, très remarquable, le portrait qui a mérité ce don gracieux. J'ai eu la bonne fortune d'en voir la photographie dans les cartons de Georges Petit.
Fort, haut en couleur, l'œil intelligent, la bouche fine et sensuelle, la figure encadrée par des favoris touffus, William H. Vanderbilt est représenté en redingote, assis sans prétention dans un large fauteuil et tenant sa chaîne de montre de la main droite dont le pouce est passé dans la poche de son gilet.
Beaucoup de vie, d'expression, de personnalité. En examinant ce portrait, on devine immédiatement une individualité et un tempérament. Évidemment ce n'est pas tout le monde.
On n'arrive pas d'ailleurs à une situation aussi considérable sans être quelqu'un; le hasard, la chance, si l'on veut, n'aime pas les sots et leur tend rarement la main. |
Je demandais ces Jjours-ci à un ami de la famille, M. Lucas, un galant homme et un collectionneur de goût qui aime passionnément les bronzes de Barye, à quel chiffre il estimait la fortune du Crésus moderne.
— On ne peut connaitre la longueur d'un serpent avant de l'avoir tué, me répondit-il. Mon ami a commencé la vie sérieuse avec les deux cents millions laissés par son père le Commodore, comme on l'avait surnommé à cause de sa flotte de steamers. William
Vanderbilt n'était pas un spéculateur. C'était le génie de la prudence, c'était un administrateur intelligent, s'étudiant plutôt à ne pas perdre qu'à gagner de l'argent. Comme on l'a écrit avec raison, il savait que les millions sont des animaux essentiellement reproducteurs et il se contentait de les protéger contre les accidents capables de les gêner dans l'exercice naturel de leurs fonctions. Suivant mes calculs, il devait avoir 60 millions de rente en fonds d'État et possédait un milliard et demi, partie dans les télégraphes, partie dans les chemins de fer dont il avait su couvrir un territoire considérable. Il aurait pu, tout en gardant de quoi vivre, se payer la fantaisie de payer pour une année entière les dépenses du gouvernement des États-Unis.
Voilà peut-être qui va réconcilier ces deux races ennemies : les ingénieurs et les artistes. Car enfin, sans la houille, sans l'électricité, les peintres français pour lesquels Vanderbilt avait une prédilection marquée n'auraient pas ressenti les effets d'une munificence dont l'éclat est à jamais éteint.
La collection de M. Lutz n'est évidemment comparable, ni comme importance, ni comme valeur intrinsèque, à la galerie renfermée dans le somptueux palais néo-romain de la cinquième avenue de New- York.
Elle n'est pas moins fort intéressante au point de vue du goût et de la tendance artistique; elke a été formée par un fabricant d'outils pour les tanneurs qui a discrètement transformé les bénéfices de son industrie en œuvres d'art dans son modeste appartement au-dessus de sa boutique de la rue de l'Entrepôt. Peu de personnes soupçonnaient l'existence de cette collection de maitres français, aussi j'ai tenu à lui dire
un dernier adieu avant la fermeture de l'exposition de la rue de Sèze.
Une réunion peut-être unique de Jongkindt; des Courbet de premier ordre; un éventail de Gavarni, absolument exquis ; la Ville morte, de Cazin, qui à elle seule mérite le voyage: la Forge, de Bastien Lepage; Son Ancien régiment de Detaille ; d'admirables Corot; d'excellents Rousseau; des Millet superbes ; un Ribot de la bonne facture, un peu moins noir que d'habitude ; un éclatant Delacroix ; de curieux tableaux de Servin; quelques fins Boilly de cette époque de la Restauration dont il a su si bien rendre les costumes et les intérieurs : n'est-ce pas là une compagnie de choix et n’est-on pas heureux de passer une heure ou deux à causer avec de tels amis?
Et le tableau de Français que j'oubliais! J'avais tort, car cette étude de C'ombs-la- Ville, brossée avec sincérité, est peut-être l’une des meilleures toiles de ce peintre.
M. Lutz l'avait achetée directement avant la fermeture du Salon, où elle était exposée.
Le marché à peine conclu verbalement, plusieurs demandes d'achat arrivèrent par la poste à l'artiste. Celui-ci, en homme bien élevé, s’excusa par lettres auprès de ses trop tardifs admirateurs. On lui offrit un chiffre supérieur à celui arrêté avec M. Lutz : Français resta inébranlable ; mais, toujours courtois, écrivit la raison de son refus à ses correspondants.
Lorsque son acquéreur vint le payer, le peintre compta longuement les billets de banque allignés sur la table.
— Nous ne sommes pas d'accord, mon cher monsieur, vous me devez plus que cela.
— N'est-ce pas la somme dont nous sommes convenus ?
one lan er 57 fan asmmdes
ee ___, va :
u tout et Français se mit à rire ana À
Les concours de coiffures. — L'art est partout. — Aspect de la . salle Molière. — Coiffures sur Se — Le professeur Périn. — Négligez les atours, mais parez la figure. — Le précurseur Legros. — Au Tivoli Vauxhall. — Vagues, relevés, aigrettes et cérès d'épis. — Concours des fantaisies. — Les transformations. — L'Étoile polaire, de Dondel, ét la Ville de Paris, de Ribérat. — Les créations de Léonard. — Coiffure à la girafe et au Pouf sentimental. — Défense aux barbiers perruquiers d'ajuster les dames. — Projet d'exposition pour 1889. — Les Trois grâces, de Raphaël. — Plus d'influence italienne! — Bourgault Ducoudray. — À mon unique compatriote.
323 décembre.
Salut à Sa Majesté la femme!
Nos idées et nos mœurs ont beau se doter il y a une aristocratie que nous respecterons tou- Jours, celle de la gràce, du charme et de la beauté.
De près ou de loin, tout ce qui touche à ce sphinx, moitié ange et moitié démon, intéresse, émeut et passionne, même quand il s'agit des vulgarités réelles de la vie. En voulez-vous une preuve entre mille ?
Je suis de ceux qui croient que l’art est dans tout et partout. La ciselure d'un bijou, le dessin d'une dentelle, la composition d'une affiche coloriée, la naïveté d'un refrain populaire, la mise en scène d'un étalage élégant, me procurent bien souvent de véritables jouissances. J'y trouve même quelquefois un
sentiment plus délicat que dans certaines manifestations artistiques, bruvantes et prétentieuses.
Malgré toute ma bonne volonté cependant, j'avoue n'avoir Jamais découvert la moindre note d'art dans l’officine d'un coiffeur. Le bruit des lavabos, le cricri des ciseaux coupant les cheveux, la vue des figures ouatées de savon, le garçon habile faisant tourner une simple mèche autqur de la tête du rameneur, ne sont point pour moi des régals de délicat. Je préfèré parcourir un journal, en attendant mon tour, chez le figaro qui me rase.
Mais modifiez le tableau, au lieu de barbes incultes, de crânes ravagés par l'impitoyable calvitie, supposez de jolis visages à la peau fine, des chevelures abondantes tombant, dans un aimable désordre, en cascades brunes, blondes ou fauves, sur des épaules dont le peignoir dissimule mal les contours arrondis, mettez la femme dans cette boutique de tout à l'heure si maussade et si réaliste, et, j'en suis sûr, ce ne sera plus votre journal que vous regarderez.
C’est l'impression que j'ai ressentie en assistant aux concours de coiffure qui viennent d'avoir lieu à la salle Molière et au Tivoli Vauxhall, où je vous demande la permission de vous transporter un instant.
Comme au Conservatoire, pour les pianistes qui sont astreints à déchiffrer une page inédite et à exécuter ensuite un morceau, les élèves coiffeurs ont à subir deux concours: d'abord la copie exacte d'un modèle que donne un membre du jury désigné par la voie du sort, puis la composition instantanée qui rend à l'imagination son libre essor.
Bien curieux ce soir-là l'aspect de la salle Molière, avec son plafond trop bas, ses colonnes trapues re-
couvertes de papier rouge, ses deux étages de petites loges surchargées de public et son modeste orchestre de cinq musiciens qui jouent le Lever de l'aurore, de Léon Gautier, avec plus de bonnes intentions que de mesure |
Au milieu, à la place du parterre, autour d’une grande table recouverte d'un linge blanc, sont assis les sujets à la mine éveillée. Peut-être pas toutes mascottes les prêteuses de tête, mais en général très johes filles.
Devant chacune d'elles, une pysché; à côté, des peignes, des fers à friser, des épingles, des postiches, des plumes, des fleurs, des rubans et de la gaze ; en un mot, tout ce qu'il faut pour coiffer. Derrière sont rangés les artistes, qui se reculent de temps à autre pour juger leur œuvre. L'heure est solennelle, la lutte est grave. Les concurrents n'ont que trois quarts d'heure pour parfaire leur ouvrage. Aussi sont-ils silencieux, émus comme il convient à des hommes qui vont chercher à prendre au passage la fortune par les cheveux.
A l’une des extrémités de la table, droit et fier sous son peignoir blanc, se tient le modèle à copier; c'est M. Périn qui, dans une improvisation rapide, a su
Bâtir de ses cheveux le galant édifice.
Si, en littérature, nous avons les naturalistes et les idéalistes, en art capillaire nous trouvons aussi des classifications et des tendances différentes. Ainsi M. Périn appartient à l'école nouvelle.
Est-ce la meilleure ? Je ne suis ni Champagne ni Duplain, ces illustres maîtres des temps passés, et je n'ose me prononcer ; en tout cas, le modèle qu'ont à reproduire les concurrents est vraiment charmant avec ses vagues et ses relevés Louis XV.
C'est plus qu'un talent, c'est un art, d'embellir ainsi la femme. Jean-Jacques disait avec raison qu'il y a des figures qui ont besoin de la parure, et il affirmait avec raison qu'il n'y en à point qui exigent de riches atours. J'ajouterai que, si la chevelure de Bérénice a été mise au rang des astres par les anciens, c'est qu'elle avait probablement un très habile accommodateur.
On le voit, nous sommes loin de l'époque où Legros eut, en 1768, l'idée de créer des concours pour exciter l'émulation des adeptes de l’art capillaire.
Ce Legros, type amusant de prétention et de boursouflure, mais, en somme, précurseur incontestable de Charles Blanc, avait composé un ouvrage sur l'Art de la coiffure ds danies françaises, dans lequel il affirmait quil était « le seul ayant poussé la coiffure des dames à son dernier degré. » Il fit savoir qu'il donnerait trois jetons aux élèves de son Académie qui coifferaient, en copiant exactement les estampes de son livre.
Le premier jeton, sur lequel se trouvaient gravés les croissants entrelacés de Diane de Poitiers, revenait à celui qui reproduisait onze de ces gravures. Le second, sur lequel brillait une étoile, était accordé au concurrent qui arrivait à imiter scrupuleusement vingt-huit coiffures ; et enfin, le troisième, le jetonsoleil, était obtenu par l'habile homme qui parvenait à reconstituer in anima vil les trente-huit planches de son recueil.
Ce ne sont plus des jetons, mais bien des médailles qui sont maintenant distribuées aux successeurs de l'innovateur Legros. Au concours de Tivoli-Vauxhall, elle était même en or, comme celle du Salon annuel, la médaille qu'a remportée M. Lahorgue, élève du
professeur Poulet, l'un de nos meilleurs praticiens qui ne compte plus les succès de son atelier. Cette coiffure du lauréat m'a paru fort réussie; elle se composait de vagues derrière la tête ‘et d'un mœud en cheveux formant aigrette sur le sommet de ce savant échafaudage, qu'agrémentait une Cérès d'épis.
La partie la plus attrayante du programme est le concours des fantaisies, faites plutôt de contraste que de symétrie, où, sous des doigts douillets, la chevelure s'arrange, se compose, se modèle comme la terre glaise sous l'ébauchoir.
C'est plaisir de voir ces superbes toisons, toutes ruisselantes des reflets soyeux, frissonner, se tordre, sonduler, se natter avec docilité, prendre des proportions, se découper en silhouettes et former un ensemble qui s’harmonise avec le visage auquel il ajoute de la grâce ou du piquant, du charme ou de la majesté, transformant une brune piquante en blonde vaporeuse, une ingénue en Du Barry, un minois chiffonné en marquise, une soubrette du quartier en ravissante Marie-Antoinette.
Sous le peigne l'individualité se fait jour tout aussi bien que sous la plume, le pinceau et le crayon. On devine des classiques, des romantiques, des impressionnistes, des luministes, des intransigeants, des indépendants, des timides, des audacieux et des archéologues.
Ils sont même très forts, ces derniers; j'ai vu composer, séance tenante, des coiffures louis-quatorze, louis-quinze, louis-seize, qui exigeaient des auteurs une véritable érudition. Tres sérieusement, je ne serais pas étonné que ces artistes aient étudié à la Bibliothèque nationale la précieuse collection du cabine! des Estampes et les curieuses pages que les frères de Goncourt ont consacrées à la coiffure féminine dans
leurs remarquables études sur le dix-huitième siècle.
Quant aux professeurs qui se plaisent, pendant la séance, à donner la note de leur savoir, on ne peut croire jusqu'où va leur imagination. Elle se maintient toutefois dans les limites de ce goût spirituel, verveux, primesautier et élégant dont la France a depuis longtemps le monopole.
Voici les clous de la soirée : la fameuse £'{oile polaire, de M. Dondel, le président de l'École française ; le Petit Chaperon rouge, qui nous fait penser au minois espiègle et parisien de Marguerite Ugalde ; lA/suce, aux couleurs nationales, de M. Picart; la Colombine, de M. Gourdeau, d'un effet délicieux pour un bal masqué, avec ses longues boucles et son chapeau bleu pàle tout pailleté d'argent; une Lergère Watteau, de M. Dupuy, avec le chapeau crâänement posé sur une ravissante poudre; une Marie-Antoinette, ornée d'un diadème de plumes, par M. Savary ; la Princesse Orlafaki, de M. Ferrero, dont le caractère russe est encore accentué par la carnation éclatante et la beauté typique du modèle ; la Musique, de M. Lachia, avec une couronne de lauriers et sur le front deux branches de bruyère formant une lyre ; l'£cossaise, de M. Ville, président, à Londres, de la Société du Progrès de la Coiffure, complétée par la toque nationale et la plume d'aigle ; enfin, la Ville de Paris, de M. Ribérat, avec frisures sur le front ; en arrière, ondulations relevées sur un gros crêpé; le bateau à trois voiles, posé sur du tulle vert d'eau dominant l'ensemble; des flots de frisures mélangées à des rubans tricolores terminant la coiffure que complètent la couronne murale placée près du vaisseau et les fleurs de lis sur le côté.
La mode de demain, bravement arborée hier soir chez Georges Petit et à la première de Sapho par quel-
ques mondaines de la dernière élégance, sera la coiffure basse avec les anglaises et le catogan derrière la tête.
C'est dommage, car ce sera rompre la ligne du cou, cette ligne si pure partant de la racine des cheveux et s'arrêtant à l’attache des épaules que les femmes grecques, comme on peut le voir dans les statues antiques, ont constamment respectée, en relevant la coiffure à la nuque, ainsi que font encore d'ailleurs les Japonaises.
Quelle affreuse despote que cette mode ! A peine détruite, elle est abolie par une nouvelle, renversée à son tour par celle qui la suivra. J'ai toujours admiré avec quelle résignation les femmes supportaient, sans murmurer, les maux qu'elle leur faisait très fréquemment souffrir.
Sous Louis XVI, à l’époque où le goût trop inventif de Léonard obligeait les femmes à se coiffer au Quesaco, à la régate, à la Girafe, au Pouf sentimental, à la Veuve de Malabar, au Globe de Paphos, à la Montgolfière, les élégantes étaient forcées de se mettre à genoux, cassées en deux, dans leurs carrosses, quelquefois même de se tenir la tête à la portière en allant à ia cour, au bal, à l'Opéra. Les voitures n'étaient pas assez hautes pour contenir ces géniales mais encombrantes créations.
Tot premit ordinibus, tot adhuc compagibus orbis Ædificat caput,
a dit Juvénal.
Qu'aurait donc dit Saint-Simon qui, au moment où la coiffure à la « Fontange » faisait fureur, prétendait que cet amoncellement de fils d’archal, de rubans, de cheveux, de toutes sortes d’affiquets mettaient le visage des femmes au milieu du corps?
Le martyre des coquettes ne s'arrétait pas encore là au siècle dernier.
Organisés en corporation, comme tous les métiers d'ailleurs, les coiffeurs avaient gagné, sous Louis XIV, le procès plaidé par Bigot de la Boissière contre les barbiers-perruquiers. Un arrêt sévère avait interdit à ces derniers « d’accommoder » les dames. Étant donnés le nombre restreint des coiffures et le temps énorme exigé par l'édification des imposants monuments de la mode, les femmes étaient fréquemment obligées de se faire « ajuster » la veille et de passer la nuit dans un fauteuil, immobiles et la tête solidement échafaudée.
Il y aurait, en 1889, une intéressante exposition à faire des coiffures féminines en France, depuis les longues nattes tombant sur la poitrine, du temps de Clovis, jusqu'aux vagues et aux frisures contemporaines, en passant par les coques et les tresses du moyen àge, la chevelure relevée dela Renaissance, les boucles Louis XIII, la coupe romaine à la Titus et à la Caracalla de la Révolution, les bandeaux serrés et aplatis sur les tempes de la Restauration, les nœuds et les torsades en forme de tour de Louis-Philippe, et les bandelettes grecques ou les chignons postiches enfermés dans un filet de soie du second empire.
Peut-être la vue des ridicules passés guérirait-elle des ridicules du jour et nous préserverait-elle de ceux du lendemain. A moins toutefois, comme le dit La Bruyère, qu'elle n'en fasse naître d'autres, ce qui serait fort possible.
Sed paulo majora canamus.
Et, sans chercher une transition qui paraîtrait tirée par les cheveux, je dirai quelques mots du petit tableau de Raphaël : les Trois Grâces, que le duc d'Aumale vient de payer vingt-cinq mille livres sterling.
On connait mieux que pour le Raphaël de l'amateur Cinello l'origine de cette toile. Elle vient de la galerie de lord Dudley et fut longtemps à sir Thomas Lawrence. Ce petit tableau, fait vers 1506, est presque une miniature, car il ne mesure que dix-huit centimètres. Il est de cette époque où Raphaël sentit la nécessité de modifier son style et de copier l'antique. Il s'inspira du groupe mutilé de Sienne, en remplaçant par trois Italiennes du seizième siècle les trois déesses antiques. Mais préoccupé surtout de cette reconstitution, le maitre a négligé le fond du tableau. La scène se passe dans un paysage à peine indiqué. Quant aux Gràces, elles sont si belles, si pudiques dans leur nudité, qu'il se dégage de cette étude un charme vraiment exquis,
M. Eugène Müntz, dans le remarquable livre sur Raphaël, dont il a fait paraitre tout récemment une nouvelle édition, décrit ce chef-d'œuvre avec son exactitude et sa compétence habituelles. Je renvoie mes lecteurs à ce beau livre, bien digne du critique éclairé qui l'a signé.
Où je ne les renvoie pas, par exemple, c'est à la contemplation des petits maitres italiens modernes dont la vente a eu lieu la semaine dernière à l'hôtel Drouot. |
La facon glaciale dont ces soi-disant œuvres d'art ont été accueillies me permet d'espérer que nous sommes débarrassés de ces invasions jusqu ici périodiques que nous ramènent les fondants du premier de l'an.
J'entends encore les cris d'admiration soulevés à l'Exposition de 1878 dans la section de la sculpture italienne. Quoique le silence se soit fait depuis longtemps autour de ces œuvres destinées à l'exportation,
j'ai gardé rancune, je le confesse, à ces étrangers sans talent. Je n'ai pas non plus pardonné au publie son inexplicable engouement. Il fallait le voir se bousculant, se battant pour admirer, entre autres, deux enfants mal modelés et pas d'ensemble qui se couvraient d'un immense parapluie. Et l'on se pàmait devant ce groupe appelé Paul et Virginie par l'auteur, tandis qu'on circulait à son aise &ans les salles de notre incomparable statuaire française.
Les maitres italiens de second ordre, avec leur exagération et leur fausse sentimentalité, ont, depuis 1830, fait un mal sérieux à notre art national si vrai, sisincère, si vivant! !
En musique, leur influence n’est heureusement plus à craindre. La dernière tentative de résurrection du théâtre italien a prouvé que le goût de cette musique ne comptait plus assez d'adeptes. C'est un cadavre que rien ne pourra désormais galvaniser.
Si nos scènes lyriques n'avaient pas été beaucoup trop accaparées depuis quarante ans par les compositeurs d'au delà les Alpes, il est probable que nous connaitrions quelques-unes des œuvres de nos musiciens français, tels que Bourgault-Ducoudray, le professeur de l'histoire de la musique au Conservatoire, pauvre artiste qui attend encore, comme bien d'autres, pour se mettre à l'œuvre, un accès plus facile des portes de notre Académie nationale.
En attendant, il a dû occuper son talent à d'autres travaux. Il fait des recherches sur la musique archaïque, il publie des documents précieux sur la Grèce, et J'ai sous les yeux les Mélodies de basse Bretagne, dont les paroles sont de François Coppée, et qui ont été chantées, le mois dernier, chez M®° Adam. Il est plein de couleur, ce recueil, et je lui souhaite le succès qu'il mérite.
Depuis son prix de Rome, Bourgault n’a, du reste, jamais été gàté par la chance et par les succès.
Nul n'est prophète en son pays, or, il publia autrefois un opéra-comique, l'Atelier de Prague, dont un seul exemplaire fut vendu, à Nantes, dans sa ville natale.
Cet acheteur unique l'intrigua. Sur sa demande, son éditeur tenta des démarches pour le connaître; il en fit lui-même, mais inutilement. Il fut impossible de retrouver le nom du passant.
Nous nous étions connus jadis sur les bancs du collège. Après nous être assez longtemps perdus de vue, les hasards de la vie nous rapprochèrent un jour. En causant du passé, Je lui appris que Je possédais une œuvre de sa jeunesse, une partition où J'avais trouvé d'adorables choses et que je conservais précieusement dans ma bibliothèque.
Bourgault me regarda fixement, interdit, stupéfait, et partit ensuite d’un grand éclat de rire :
— Comment! c'est vous mon acheteur inconnu!
Voilà vingt ans que je vous cherche ! Donnez-moi vite l'Atelier de Prague. Je veux y mettre une dédicace.
Et, de son écriture nerveuse, il mit sur la première page :
A mon unique compatriole.
Demandez La question du Louvre! — Le jugement de Salomon. — La chute des feuilles de vigne. — Un corset, S. V. P., à la Vénus de Milo? — Laissons les pampres aux Anglais. — Musée Victor Hugo. — Guerre au fétichisme. — Barbus-graves, Busesgraves et Hures-graves. — Salut à l’art gothique. — La ciselure
se meurt. — Soyons de notre temps. — Pas de copistes, des créateurs! — La Tapisserie, par Guiffey. — Place aux arts décoratifs.
30 décembre.
Je ne serais pas étonné d'entendre, un de ces jours, crier sur les boulevards :
— Demandez la Question du Louvre, dix centimes, deux sous!
Si un camelot de génie trouvait le moyen de la résoudre, cette palpitante question, il pourrait se vanter de rendre un vrai service au gouvernement, aux artistes, au public et surtout aux donateurs.
Aux donateurs ? Le sont-ils encore aujourd'hui? Ils ne le savent même plus eux-mêmes. La situation n’est pas tenable. Influencée sans doute par la contemplation permanente du Poussin, la commission a tenté d'imiter ce jugement où Salomon fit éclater sa sagesse. Elle a coupé le présent presque en deux : quatre tableaux refusés, trois acceptés.
Cette solution partage en deux camps les meilleurs
esprits dans le monde artiste. Elle ne saurait bien certainement contenter les généreux donateurs. Où vont-ils porter le débat en appel? Dissimulant leur mauvaise humeur, ils reprendront le Boticelli, le Van der Goes et l'Albert Durer, ils laisseront peut-être au Louvre les trois toiles reçues, mais à la condition que le Crivelli ne soit pas, comme bien d'autres, remisé au grenier pour le plus grand plaisir des rats qui le peuplent,
Ingres et Delacroix, deux puissants maitres, sont bien relégués dans un coin perdu du musée. Mais ce ne sont que des peintres français, et encore des modernes. Crivelli sera certainement mieux traité.
Quoi qu'il advienne, la question des sept tableaux a eu son bon côté. Une fois par hasard, on a parlé d'art à la Chambre. Dans le cours de la discussion, et en réponse à une fougueuse interpellation de M. Clovis Hugues, M. Turquet a solennellement promis l'extermination des dernières feuilles de vigne qui émaillent nos statues.
Occasion unique pour Armand Silvestre de recommencer, dans un autre genre, la Chute des feuilles de Millevoye !
Cette fois, je l'espère, nous sommes définitivement débarrassés du parti pris de décorer nos marbres de ces emblèmes. Sans paradoxe, elle est simplement obscène, cette manie pudibonde. Jamais elle n'aurait pu germer dans la cervelle d'un artiste.
Rien de plus élevé, de plus pur, de plus suave que le nu, le vrai nu, le nu sans artifices, sans fausses draperies savamment arrangées pour ne rien masquer du tout. Si l'on met une feuille de vigne à l’Achille et à l'Apollon du Belvédere, pourquoi ne pas ajouter un caleçon au Gladiateur, un corset et un jupon à la
Vénus de Médicis ? Il faudrait cependant être atteint de nymphomanie pour ressentir le moindre désir égrillard devant la majesté froide de la Vénus de Milo ou l'innocente candeur de la Source.
Par de pareils objets les âmes sont blessées Et cela fait venir de coupables pensées...
à Tartufe seulement.
Avec son maillot de soie rose et sa jupe si courte quil ne reste presque plus rien pour le corsage, une danseuse de l'Eden, cherchant dans des poses lascives à faire valoir tous ses avantages plastiques aux lorgnettes qui la dévorent, est cent fois plus provocante
que le modèle de femme posant entièrement nue, ennuyée et somnolente, devant un artiste absorbé par l'unique préoccupation de rendre fidèlement la nature.
Bien peu françaises ces subtilités! Dans la patrie de Rabelais, de Molière, de Voltaire, la feuille de vigne
doit rester au cep. Elle y fait si bien d’ailleurs, avec sa silhouette contournée, lorsque, exubérante de sève, elle tache de pourpre et d'or les grappes noires ou blanches qui rient et se tordent sous les derniers baisers du soleil d'automne. Laissons ces pampres décoratifs aux Anglais, qui possèdent, parait-il, un fonctionnaire officiel — un père la Pudeur, comme à Trouville — spécialement chargé de vêtir les statues. Et cependant pas si vertueux que cela, nos voisins, s il faut en croire les révélations du Pall Mall Gazette.
Que ne leur retournons-nous, du même coup, leur goût du fétichisme pour les hommes célèbres ! Sous ce rapport, le peuple le plus spirituel de la terre a son éducation à refaire.
Imiterons-nous nos amis d’outre-Manche qui jadis, à l'aide de leurs petits marteaux de voyage, enlevè-
72 L’HOTEL | age ET LA CURIOSITÉ EN 1885-1886.
rent tellement de morceaux au tombeaü de Napoléon à Sainte-Hélène qu'il fallut en remplacer le granit? Je souhaite que non. J'ai pourtant été désagréablement impressionné en visitant, au théâtre des Nations, le musée Victor Hugo installé dans le foyer, par les soins de M. Ballande. Il y a là, soigneusement
cataloguée, exposée bien en vue, une mauvaise lanterne en fer-blanc conservant la bougie avec laquelle le poète s'est éclairé à Jersey, et dans un cadre la plume avec laquelle il a cherché à éclairer les autres.
Est-elle bien intéressante, cette exhibition ? Sans discuter le sentiment très respectable qui peut s’attacher à ces souvenirs personnels pour leur propriétaire, n'est-ce pas rapetisser l'homme de génie qui a été la gloire du siècle, que de proposer ainsi à l’adoration générale tous les objets qu'il a touchés ? Gardons notre admiration raisonnée, respectueuse et enthousiaste pour les conceptions grandioses sorties du cerveau puissant du profond penseur.
Ce musée improvisé renferme heureusement beaucoup d'autres objets attachants et réellement curieux. Un très grand nombre de portraits de Victor Hugo, photographies, gravures, lithographies, dessins, fusains, peintures, sculptures représentent l'auteur de Marion Delorme à tous les âges, depuis le commencement de sa vie jusqu'à ses dernières années. Dans une ancienne caricature du Charivari, il ressemble à Louis Blanc avec son menton rasé qu'il garda ainsi jusqu'à soixante-cinq ans. Dans un buste de Jehan du Seigneur, exécuté en 1851, on serait tenté de faire un rapprochement avec la coiffure de Rochefort. Plus lard les joues se remplissent : on trouve alors, et le fait est bizarre, une vague ressemblance avec Charles Monselet.
A noter aussi la note gaie: un portrait figuré en
lignes d'imprimerie, les parodies des Burgraves, les Barbus gruves, par Paul Zéro ; les Puses-Graves, par Tortu-Goth, et les Æures-Graves, un « trifouillis en vers » de Siraudin et Clairville. Dans la note artistique, un bon portrait de Félix Regamey, avec un encadrement, dessiné par le maitre; un fusain de Bœtzel et un remarquable dessin aux deux crayons de Nadar, grandeur nature, rappelant un peu, comme pose, la célèbre toile de Bonnat.
Sous les vitrines, beaucoup de lettres, de nombreuses dédicaces ; celle de la petite Daubray :
A ma charmante Cosette, qui est petite et qui deviendra grande.
Un croquis mélancolique, au bas duquel se trouve cette pensée philosophique :
De verre pour gémir, d’airain pour résister.
Mais ce sont les dessins faits par Victor Hugo qui contiennent le véritable attrait de l'exposition. Sous une exécution rudimentaire, on sent bouillonner une prodigieuse imagination. Avec ses rêves, ses audaces, ses emportements, ses conceptions surhumaines, le romantisme signe là un véritable manifeste artistique. Malgré ses naïvetés et ses faiblesses, le procédé possède une saveur toute spéciale et très caractéristique. Dans ces dessins exécutés par masse, l'effet arrive à une intensité d'impression extrême par l'opposition violente du noir et du blanc. Sous ce rapport, Hugo a été le précurseur de Gustave Doré, de Daniel Vierge, de Jeanniot et de la pléiade des illustrateurs modernes qui procèdent par grands plans, par taches, modelant avec des valeurs et nou plus avec des lignes.
Ces lavis, sortes d'aquarelles à l'encre ordinaire, laissent clairement paraitre la fougueuse passion de l’auteur de Votre-Dame de Paris pour le gothique, dont
vs
il a été le défenseur et l'ardent restaurateur ; les chàteaux crénelés, les rampes feuillagées, les fenêtres en fer de lance, les portes flamboyantes, la ligne verticale montant vers le ciel comme une prière indiquent sans cesse la tendance d'esprit du grand déiste.
Pour se rendre compte de l'immense service rendu par le poète à l'architecture, à l'histoire, à l’art, il est indispensable de se reporter à l’époque où Victor Hugo commença la croisade sainte, seul ou presque seul, contre une société entière inféodée aux formules classiques.
On venait alors d'achever là Bourse et l’on proposait la démolition de la tour Saint-Jacques, on élevait l'église de Notre-Dame-de-Lorette et l'on jetait au tombereau les autels de la basilique de Saïnt-Denis. Percier et Fontaine commençaient la partie des Tuileries bordant la rue de Rivoli. Le château de Blois, transformé en caserne, était livré aux dégradations inconscientes des soldats. On traitait de barbares les timides admirateurs des cathédrales de Paris, de Bourges, de Reims, de Chartres, de Rouen, d'Amiens et de Strasbourg. Personne ne comprenait les admirables détails de la Sainte-Chapelle, du Châtelet, de Saint-Maclou, du château de Pierrefonds, de l'hôtel de ville de Compiègne et de tant de poèmes immortels taillés dans la pierre, dont la nomenclature pour la France seule exigerait un chapitre.
Toutes ces merveilles sorties des entrailles mêmes de notre sol, si logiquement construites, si clairement conçues, si légèrement exécutées, si rationnellement en rapport avec nos matériaux, notre climat, notre tempérament, nos mœurs, nos institutions, notre religion, tous ces chefs-d'œuvre qui, se découpent fièsement sur notre ciel brumeux, étaient l'objet du plus grand dédain ou de la plus complète indifférence!