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A la porte du cercle artistique et littéraire stationnent d'aristocratiques voitures dont les chevaux de sang font, d'un coup de tête, sonner les étincelants harnachements. Immobiles et irréprochables sous la livrée de gala, des valets de pied jettent un coup d'œil sur les cartes présentées par les arrivants. Une foule élégante monte l'escalier de bois et s’entasse dans la salle de l'exposition où l’on commence à étouffer et où l'on ne voit vraiment bien que les toilettes des dames.
Les méchantes langues prétendent d'ailleurs qu'il n y a que cela d'intéressant dans ces exhibitions et que les naïfs seuls auraient la prétention excessive de contempler de la peinture.
A trois heures, la réception bat son plein. Les deux cents personnes, dont le vrai nom est Tout-Paris, sont à leur poste et sous les armes.
Nos adorables mondaines coquettent et caquettent avec une grâce inexprimable. En marchant sur leur sillage, on nage au septième ciel dans un océan de parfums troublants. C'est tout simplement délirant. Je ne leur reproche qu'une chose, à ces aimables visiteuses, c'est, pour flirter, de s'adosser négligemment à la cimaise et d'empêcher absolument de jeter le regard le plus furtif sur certaines toiles, qui ont alors le tort grave de ne pas posséder les dimensions du Jugement dernier de Michel-Ange.
—- Vous avez vu le Cazin? me dit un des membres de la commission en me frappant sur l'épaule.
— Pas encore, j'arrive.
— Venez et vous me direz ce que vous pensez de cette œuvre, remarquable selon moi.
Ah! quelle puissance magique possèdent donc les pinceaux de l'artiste pour transformer ainsi en poème recueilli, tendre, ému, un coin de nature banale! Une chaumière au bord de la mer, des haies vives, des
herbes folles, des arbres trapus, un bout de terrain qui dérobe « l'élernelle grondeuse » qu'on aperçoit à peine dans une échancrure de terrain, et c'est tout. Mais que d'enthousiasme ardent, que de poésie élevée dans ce rien dont le talent d'un homme sait faire une page de maitre!
Décidément, le sujet tient une bien modeste place en art. Avec son portrait de femme, si simple et si peu ambitieux dans la sévérité austère des vêtements de deuil, M. Lerolle n'obtient-il pas aussi un succès très vif et très vrai?
Que représente cette vaporeuse fantaisie de M. Besnard, inspiration délicate dont le charme étrange jette le spectateur dans Le pays du rêve? Souvenir de Hampton Court, dit le livret. Cela m'est égal. Sonate, symphonie, lied, musique, donnaient autrefois pour titres les grands musiciens à leurs compositions. — Peinture, devraient souvent inscrire les peintres dans les catalogues.
M. Pasini, avec le Canal des Saints-Apôtres, une Venise vraie; M. Montenard, avec une Zastide en Provence; M. Damoye, avec une Ætude en Normandie; M. Auguste Flameng, avec une Arche du pont de Londres ; M. Barillot, avec l’'Abreuvuir, attirent, eux aussi, l'attention des connaisseurs par leur virile personnalité et leur incontestable talent.
Est-ce par modestie que les peintres les plus en nom et les mieux cotés sont restés, cette année, dans leurs envois au-dessous de leur réputation? Je le souhaiterais, Car sans cela je ne vois pas pourquoi, aussi bien à la Crèmerie qu'aux Mirlitons, des maîtres comme MM. Carolus Duran, Bonnat, Henner, Delaunay, Gérôme, et même Meissonier, sont représentés par des œuvres qui ne les mettent pas au premier rang comme d'habitude.
Aucun règlement, je suppose, n'oblige ces artistes à exposer. Dans leur intérêt, ce serait réellement plus sage de s'abstenir. À moins, je le répète, qu'il n'y ait, là-dessous, le désir on ne peut plus délicat de ne pas écraser les jeunes. En ce cas, on n'aurait plus qu à applaudir à cette heureuse inspiration.
Avant de quitter le petit salon de la rue Volney, un compliment au portrait de M. Frantz Jourdain, par M. Henri Langlois, au Méphistophélès de M. Garnier, l'esprit fait homme, et au portrait du docteur Harzé, de M. François Schommer, compliment d'autant plus sincère et spontané pour ce dernier que certains de ses tableaux ne m'avaient jusqu'ici que médiocrement séduit.
Au cercle de l'Union artistique, le grand art est représenté par quelques portraits desquels,
Imitant de Conrart le silence prudent,
je préfère ne rien dire. Passons promptement.
M. Gervex est, lui, un odieux intransigeant, mais quel talent! Son £scalier de l'Opéra, une nuit de bal masqué, est peut-être la perle de l'Exposition. Dessin serré, touche légère, coloration spirituelle, composition brillante, toutesles plus rares qualités se trouvent réunies sur cette toile d’un des peintres les mieux doués de l'époque.
M. Roll, un autre champion de l'école moderne, n'est pas lui-même resté en arrière. Il expose son portrait, qui est bien remarquable avec cette exécution en pleine pâte et cette brutalité vigoureuse dont il a le secret.
M. Japy, un peintre qui voit juste, se présente avec deux frais et lumineux paysages. Je retrouve
MM. Montenard, Barillot et Flameng et je les renvoie aux éloges si mérités que j'ai eu le plaisir de leur adresser tout à l'heure. Pis repetita placent.
Je regrette cependant que tant d'artistes s’appliquent trop fréquemment à eux-mêmes la maxime du poète latin. Si ce n'était que bis, mais, hélas! c'est ir ælernum. Lorsqu'une manière est trouvée, on ne la quitte qu'avec la vie. Quand on n'arrive pas à en décrocher une, on prend celle d'un voisin arrivé, et le tour est joué.
Nous avons eu le faire de Gérôme, de Fortuny, de Regnault, de Henner, de Bastien-Lepage, de Millet. Depuis quelque temps, la formule Puvis de Chavannes est très demandée. On se l’arrache.
A côté de ces pasticheurs, quelqu'un qui cherche, c'est M. Pierre Lagarde. Je n’affirme pas que ses efforts soient toujours couronnés de succès; du moins, on ne peut méconnaitre en lui un désir tenace de faire mieux et de trouver sa voie. La Nuit d'été est loin d'être irréprochable. La tonalité générale me parait trop bleue, et néanmoins cette étude dénote une consciencieuse nature d'artiste et marque un nouveau pas dans une carrière déjà fort bien remplie.
L'exposition de M. Blanche, dont le nom, je le eonfesse, m'est totalement inconnu, a longuement attiré mon attention. Extrêmement personnelles, ces deux toiles, représentant l'une un portrait de Jeune fille, et l’autre une enfant accoudée à un balcon au milieu d'hortensias. Les amateurs de brio, les passionnés de chic ne trouveront pas là leur compte, car l’'exécution, influencée par Whistler et Sargent, est d'une naïveté extrême. Mais la jeune fille respire un modernisme exquis, et la tête de la petite fille, peinte avec une grande souplesse, dans la demi-teinte, sans ombres ni lumières violentes, sans ficelles, sans procédés
à effet, est d'une harmonie et d'une réalité charmantes.
Les peintres, ce mois-ci, vont tenir le haut du pavé. Hier l'exposition delarue Volneyetde la place Vendôme, prochainement l'exposition des pastellistes, aujourd'hui ouverture chez Georges Petit du Salon des aquarellistes.
Très intéressante, cette dernière exposition; si j'avais pu emmener avec moi mes lecteurs dans la visite hâtive que je viens de faire rue de Sèze, je suis certain qu'ils n'auraient pas regretté leur matinée.
MM. Laurens, Tissot, Morot, Delort, Worms, Harpignies, Zuber, Heïlbuth, James Tissot, Roger Jour- “ain, de Baumont et beaucoup d’autres, ont envoyé des œuvres qui présentent, sous un jour fort typique, les talents de tendances très différentes d'artistes remarquablement doués.
Heureux peintres! Il ny en a que pour eux. Et dire que je commençais cette chronique en les plaignant! Où avais-Je la tête? Mais Paris est à eux, ce sont les enfants gâtés du succès.
Le musée japonais. — Tokio à Paris. — [Une Soroban. — Le Shippo. — La tohri. — Un Djinrikiska. — Faire Hara-Kiri. — Le Samouraï. — Le Kak-dai-ko. — Les Guecha. — Les miniatures de la rue Caumartin. — Isabey et son Escalier du Louvre. — Hall. — Trop grand pour un art trop petit, — Mme Leloir. — Portrait de Guillotin. — Retour sur le passé.
10 fevrier.
Aimez-vous les chimères grimaçantes, les divinités ventrues et terribles, les dragons aux carapaces dentelées, les monstres aux mille pattes, aux gueules menaçantes, aux griffes acérées; les masques balafrés de rouge, de noir et de blanc, au rictus méchant et au regard diabolique ?
Éles-vous un amateur passionné de bronzes fauves aux yeux d'escarboucle, de netzkés délicats jaunis par les siècles, de vases épiques ciselés dans le cauchemar, de kakemonos aux paysages mystérieux, aux oiseaux hiératiques, aux épopées furieuses, aux amoureux colloques, aux envolées poétiques enfantées par l’opium ? |
Préférez-vous le rêve à la réalité?
Dans ce cas, évitez une désillusion. N’allez pas visiter le musée japonais du boulevard des Capucines. Vous y chertheriez en vain la vision de l'extrême
Orient qui flotte indécise, vaporeuse ou brillante dans votre imagination.
Brusquement vous quitteriez le pays de la fantaisie pour entrer d'un seul coup dans la vie intime et pratique de ce peuple à peine soupçonné et dont l'influence se fait si victorieusement sentir parmi nous depuis quelques années seulement.
Et cependant comme il est attachant, ce spectacle inattendu ! Avec quelle curiosité on surprend, en plein boulevard, les mœurs, les habitudes, les usages, Les goûts des habitants de Tokio, dont le musée montre un quartier tout entier, car chaque maison possède un caractère spécial et renferme des hôtes différents.
A peine entré, je me heurte contre une équipe de charpentiers japonais en train de lever les chevrons d'une toiture. Attiré immédiatement par un riche étalage d'étoffes, je m approche afin de faire une acquisition dans une élégante boutique dont la façade est en bambous. Mais le marchand, absorbé par les grains de sa Soroban ou table des quatre règles et par les notes qu'il trace de son pinceau sur un gros livre, ne répond à aucune de mes offres. Froissé de cette attitude indifférente qui se rapproche si peu des habitudes engageantes de nos commerçants parisiens, Je me rabats sur le voisin.
Lui ne vend rien, il fabrique seulement, mais avec quelle perfection ! des cloisonnés de toutes formes et de toutes nuances. Les ouvriers se divisent le travail du shippo. L'un trace le dessin sur une plaque de cuivre ; un autre incruste sur un plat des filigranes arachnéens ; un troisième remplit de couleurs brillantes les légères cloisons; un quatrième, plié en deux, passe à la ponce les pièces terminées.
Non loin de là, près de la porte sacramentelle ({okri), un mendiant me tend la main en silence. Allons ! ce
n'est pas seulement en France que les affaires sont dans le marasme. Serait-ce une victime du krach réfugiée au Japon? Sous ses guenilles blanches, son teint hàlé, sa face caractéristique, il me semble reconnaitre un boursier célèbre, ruiné par des spéculations véreuses.
— Tenez, mon brave homme, et ne jouez plus!
Méfiez-vous du premier mouvement, a dit Théophile Gautier, c'est le bon. Ma générosité a failli me porter malheur. En cherchant mon porte-monnaie, ahuri par l'aspect nouveau de cette rue exotique, je n'ai pas pris garde à une voiture, qui a bien manqué de me renverser. Je me range à la hâte, et je regrette presque l'accident auquel je viens d'échapper. Peutêtre aurait-il attiré sur moi l'attention de deux élégantes placées dans un dyinrikiska, et qui, l'éventail à la main, trainées à bras par un kouli, passent dédaigneusement sans me faire l'aumône d'un regard.
Ah! cet équipage, il aurait un succès fou au Bois, et je le recommande, pour faire le tour du lac, aux femmes sur le déclin qui redouteraient prochainement une faillite galante. Pour elles quelle réclame!
La réclame, on ne doit pas en avoir besoin au Japon, car on y vit en plein air. Portes ct fenêtres sont ouvertes. Cela nous change de nos verrous, de nos serrures Fichet et de nos devantures métalliques. Heureuse ville de Tokio, qui ne craint ni les brigands ni les attaques.
Diable! j'ai parlé trop vite. Là-bas, à ce carrefour désert, un homme du peuple, terrassé, semble passer un mauvais quart d'heure, en tête à tête avec un gaillard qui, le sabre au poing, est en train de le dévaliser. Dans de pareils cas, Européens et Asiatiquessont frères. Je m'élance sur le làche agresseur, la canne
levée, mais on m'arrête en m'affirmant que l'incident n'a pas d'importance. Au Japon, parait-il, l'emploi de voleur est ordinairement tenu par des officiers en dispombilité qui appartiennent aux classes privilégiées de la société.
Décidément les Japonais ont des idées très particulières sur l'honneur, comme le prouve l'horrible et étrange duel auquel j'ai fortuitement assisté.
On sait que là-bas l'homme qui en a insulté un autre doit se tuer et qu'il est obligé, sous peine de forfaiture, de s ouvrir le ventre avec un sabre court.
Voiei la scène qu ilm'a été donné de contempler avec un véritable frisson :
Le patient en train de faire /ara-Kiri se tient accroupi sur ses talons. La lame entière du Kosun-Gobu disparait dans le ventre dont la plaie est encore agrandie par la main restée libre. Un des assistants, ployé sur les genoux, le corps en avant, regarde, en dessous, la figure contractée du Samourai, afin de constater son énergie et son courage. Deux autres témoins contemplent, impassibles, cette boucherie intime, tandis qu'un bourreau guette, le sabre levé, prêt à faire voler d'un seul coup la tête de la victime au moindre signal de faiblesse qu'elle laisserait échapper.
En France, ce genre d'escrime rendrait, j'en suis persuadé, les querelles, les insultes, les attaques violentes beaucoup moins fréquentes. La perspective de faire Hara-Kiri calmerait bien des colères et réconcilierait promptement les adversaires les plus féroces.
Le fer Joue toujours le rôle prépondérant dans les morts tragiques japonaises.
Le mikado ne pratiquant pas toujours le droit de gràce, Jai pu assister à une exécution capitale dans la cour d'une prison. Cette opération suprême va se
faire à l’aide d'un sabre. Délicatement, d'ailleurs, le bourreau a trempé son arme dans l’eau pour que la décollation s'opère sans hésitation. Vraiment, il est impossible d'employer en pareille occurrence des procédés plus délicats.
Une musique bizarre change heureusement le cours des idées noires où m'ont jeté ces sanglants spectacles. Coiffés de bonnets rappelant le casque national et revêtus de somptueux vêtements, des prêtres jouent de la flûte traversière, de la conque marine, des timbales et du £ak-dai-ko, dans un temple resplendissant de lumière, où brille, sur l'autel, au milieu d'un rayonnement sourd, la statue de Bouddha en or massif.
Ce concert original attire moins de monde que ceux de la Patti, et les pauvres bonzes que l'aumône fait vivre m'ont l'air de jeter vainement leurs notes aux échos d'alentour.
La chapelle sacrée de Kioto a, il est vrai, un redoutable voisinage. N'est-ce pas une Maison de Thé qui est devant moi? Par les fenêtres entr'ouvertes, se voit une pièce meublée avec une élégance raffinée, imprégnée de molles senteurs et dans laquelle une société épicurienne festoie gaiement, groupée autour d'un plateau chargé de riz, de poissons frits, de soya et de saki. Les mets dégustés à l’aide de baguettes me paraissent exquis et savoureux. Les belles de nuit, les quecha, ainsi qu'on les appelle dans le pays, me semblent extrêmement affriolantes sous leurs robes soyeuses aux broderies merveilleuses. Leur visage est bien d'un luisant de stéarine, mais ce maquillage ne leur messied pas. N'ayant pas comme les femmes mariées à donner des gages de fidélité à leurs époux, leurs sourcils ne sont pas arrachés, leurs dents ne sont pas noircies. Ce sont des perles qui brillent'entre leurs lèvres de corail.
Certainement, si je n'étais obligé d'aller voir l'exposition des miniaturistes de la rue Caumartin, je solliciterais sans hésiter une tasse de thé de cette mignonne guecha, demi-mondaine japonaise, aux longs yeux de gazelle, au teint d'ambre clair, à la taille de lotus, aux mains d'enfant, qui marivaude si gracieusement avec son heureux voisin. Uniquement par amour de la couleur locale, bien entendu. Mais
Il faut marcher, sans balancer,
car l'inflexible devoir m'appelle ailleurs.
Elle n’est ni de premier ordre ni extrêmement intéressante, cette exhibition organisée au profit de l'Orphelinat des arts. Comme disait Saint-Germain dans le monologue du Wonsieur en habit noir, c'est une toute petite exposition. Seulement, elle a le mérite d'être la première de son espèce et d'attirer l'attention sur un art qui, malheureusement, tend à disparaitre.
La miniature doit son nom au minium, Ses premiers essais, alors qu'elle se nommait l'enluminure, furent faits avec cette couleur qui rappelait à Berlioz la fanfare éclatante des trompettes.
C'est, en effet, dans les missels et les manuscrits du moyen âge qu il faut aller chercher son berceau. Plus tard, la découverte de l'imprimerie porta un coup fatal à l'art des Jean Poyet, des André Beauneveu et Jean Fouquet. Nouveau phénix, elle renaquit pourtant de ses cendres sous sa nouvelle appellation de miniature et son éclat augmenta de jour en jour jusqu'au xvin° siècle, époque de son apogée et de sa véritable grandeur. La Révolution donna le signal d'une décadence que la photographie, avec ses procédés perfectionnés, a depuis accentuée d'une façon navrante.
Pendant près de cinq siècles, les miniatures fu-
rent exécutées sur vélin avec des couleurs opaques. |
Sous la Régence, les artistes commencèrent à employer l'ivoire, non pas pour l'utiliser par transparence, comme on le fit depuis, mais uniquement parce que la matière était plus précieuse. Ce n'est guère qu'un quart de siècle plus tard que les miniaturistes, s'apercevant enfin du parti à tirer de cette délicate substance, réservèrent la gouache pour les fonds, les draperies, et se contentèrent de laver d'une teinte légère les chairs et les étoffes qui dès lors perdirent l'aspect lourd et blafard dont ne pouvait les délivrer le talent le plus exercé.
Isabey attacha son nom à la troisième et dernière évolution de la miniature, en substituant le papier à l'ivoire. Le succès colossal remporté par l'Æscalier du Louvre au Salon de 1817 fit d'emblée adopter le nouveau procédé auquel restèrent toutefois réfractaires Augustin, Aubry, Guérin et Saint.
Il faut d'ailleurs le reconnaitre, la vogue obtenue par le nouveau système eut pour cause réelle sa facilité et sa rapidité d'exécution. L'emploi de l'ivoire exige des précautions infinies. On ne peut s imaginer ce qu'il faut d'expérience et de légèreté de main pour reprendre un endroit sans enlever les dessous. Avec le papier ces difficultés disparaissent, car les retouches n'offrent aucun danger et mettent, au contraire, à la disposition de l'artiste des ressources nouvelles et des effets certains.
C'est en partie le xvin° siècle qui vous recoit à la rue Caumartin. Il est regrettable cependant de n'y pas retrouver les meilleurs spécimens de certains collectionneurs dont le nom est au bout de ma plume et de n'y point voir quelques-unes des œuvres émanant des
artistes qui comptent parmi les plus forts miniaturistes de l’école moderne.
Tirés de la collection du baron Pichon, une ravissante miniature signée Marolles représentant Louis XV, puis Me d'Orléans, femme de Philippe-Égalité, attribuée à Soiron, et un curieux éventail de Coypel.
M. Panhard n'a pas sorti les perles de son écrin. À noter toutefois une bien jolie miniature de femme qui doit être de M''e Capet et surtout un émail de Hall, pièce d'autant plus rare et précieuse qu'il est extrémement difficile aujourd'hui d'en trouver une d'une authenticité incontestable.
De l'avis de tous les amateurs compétents, Hall fut le maitre de la miniature. Né en 1736, en Suède, où il fit ses études de médecine, l'artiste, attiré par l'éclat de la cour de Versailles, vint en France et s'y fixa en 1760 pour s'adonner entièrement à la peinture. Son talent, sa touche ferme et large, la grâce de ses arrangements, la facon étonnante dont il attrapait la ressemblance de ses modèles lui attirèrent une popularité inouïe. Toutes les grandes dames s'inscrivaient à l'avance chez lui. Le miniaturiste exécutait un portrait par semaine et gagnait 25,000 livres par an, somme énorme pour l'époque, étant donnée surtout son existence fastueuse et mondaine, constamment occupée par les parties de chasse, les voyages, les fêtes et les invitations de toutes sortes. C'est au moment de sa plus grande vogue, en 1781, que parurent sur lui les vers suivants :
Monsieur Hall est trop grand pour un art trop petit, En raccourci chez lui Van Dyck revit.
Brillant, léger, facile et rempli de finesse,
Je le trouve admirable Il me charme sans cesse.
La chute de la royauté mit brusquement fin à cette vie de grand seigneur. Obligé de s’exiler comme sus-
pect, Hall mourut subitement à Liège, presque pauvre, loin de sa femme et de ses filles qu'il adorait.
Il disparut dans la tempête sans qu'on fit même attention à sa mort. | NC:
Parmi les œuvres des artistes vivants qui ont exposé rue Caumartin, je crois qu'il faut surtout signaler : le Jeune René, de M. Charles Caminot; un portrait de jeune homme, par M"° Leloir, la mère de Louis et Maurice Leloir, et la tante d'Édouard et Gustave Toudouze, une belle famille d'artistes, comme vous voyez; les miniatures de M'° Camille Isbert; et par M'e Odérieu, deux fraiches copies de tableaux de Chaplin, l'une sur émail et l’autre sur porcelaine, qui sont, avec leurs roses et leurs bleus, comme un reflet de l'éternelle jeunesse du maître. — Et puis c'est tout. Rien de M"*° de Villeneuve, de MM. Defeuille, Cournerie el Coblentz.
J'ai bien été arrêté au passage par des lavis de Baudoin et de Gillot, par des dessins de l'école de Clouet, par de délicieux portraits de Guillotin et de sa femme, au crayon noir rehaussé d'aquarelle, mais ce ne sont plus des miniatures, et je tiens aujourd'hui à laisser à l’art d'Augustin de Siccardi et de M®° de Mirbel une place d'honneur à laquelle il n'est pas habitué depuis longtemps.
C'est cependant avec un sentiment de mélancolie qu'on dit adieu à ces adorables portraits un peu maniérés, un peu prétentieux, mais pleins de distinction, d'élégance, de grâce, d'amabilité, d'esprit, types brillants d'une société à son déclin, dont les vertus actives étaient si étroitement mêlées aux vices aïimables que de loin on finit par confondre les uns avec les autres.
Ils ne tiennent pas rancune, du reste, aux rares visi-
teurs qui les examinent, ces petits morceaux d'ivoire, du dédain dont ils sont victimes. Au contraire, ils semblent vous sourire dans leur cadre d'or émaillé et narguer les grands portraits solennels faits sur le mannequin dans une pose théâtrale. Les veux de ces belles romanesques restent doux, tendres et vifs. Malgré leur âge, les petits maitres paraissent toujours désireux de placer une saillie spirituelle ou une déclaration brülante. En regardant de très près, on voit battre le cœur des uns et des autres sous le velours embrumé de poudre à la Maréchale et sous le satin fleurant la verveine.
Voir un cœur qui bat ! Cela, certes, n'est pas commun en l'an de grâce 1886, où tant de sceptiques ont pris le parti de le supprimer! Pauvres modèles des miniatures d'autrefois, ils s’en servaient si bien! Ils le mettaient partout! Quels innocents!
Quelques feuilles de mon carnet. — Chez Munkacsy. — La pein-
ture en musique. — Mémoires des Goncourt. — Cagliostro. —
Lavater. — Desbarolles. — Exposition des femmes peintres. — L'album du Chat-Noir. — Barye défini par Ed. de Goncourt. — Paris vendu en détail à l'Hôtel. — Venise, par Amédée Rosier. — Projet Chassin pour le centenaire de 89. — Envois de la villa Médicis. — Classiques avant, intransigeants après.
17 février.
Simples notes écrites au jour le jour, heure par heure, en style télégraphique sur mon carnet, afin de
garder précis le souvenir des événements de la semaine
et de pouvoir leur donner plus tard les PHARES ments qu'ils comportent.
Lundi 8. — Ne pas oublier de parler du tableau du peintre hongrois, M. de Munkacsv, les Derniers moments de Mozart. Il parait que c'est un pur chefd'œuvre.
A l'hôtel Drouot, vente Alex. Marcel: de beaux dessins de Ingres. Parmi eux, les portraits de M. et de M®%° Benard, depuis baronne de Papenheim. Exécution naïve et puissante. Authenticité indiscutable. On imite un ton. Impossible de copier le caractère d'un coup de crayon. M. Benard : houppelande à brandebourgs, debout, de face, appuyé sur une canne.