PRÉFACE. XII
Je commencais à placer des réserves dans mes compliments; ma plume crachait parfois en plein enthousiasme. J'en vins un jour, je ne sais comment, à écrire que personne encore parmi les camarades vivants ne me semblait avoir dégoté Rubens et fait oublier Raphaël !... Ce fut un haro dans les ateliers. Il était temps de me retirer. Je réintégrat la littéralure.
Ainsi donc, mon cher confrère, mon nom va jurer sur la liste de vos critiques présentateurs, et votre sixième volume doit se défendre lu-même, car je n'ose plus dire tout le bien que j'en pense dans votre intérêt. Je l'ai lu en placards, d’un bout à l'autre, sans en sauter une ligne ; c’est un recueil charmant, plein de faits précieux, de jugements sains, d'anecdotes instructives et de jolies pages. Comme je ne veux pas le déparer tout à fait, voici une petite hustoire « drouotique » qui mérite d'y prendre place et que je vous demande la permission d'ajouter à toutes celles que vous contez si bien.
Elle a pour héros le même Francis Petit à qui mon pays doit d'avoir un mauvais peintre de moins. Ce mauvais peintre eut une fois la bonne fortune de réunir à sa table des sommités littéraires de grande marque. C’est ainsi, je crois, qu'on écrit aujourd'hui. Flaubert, Tourqueneff, Goncourt et Daudet devaient venir se régaler chez lui de certaine bourllabaisse de bon renom que préparait une cuisinière moricaude et dont elle qardait le secret. Le mauvais peintre, très fier de recevoir pareille compagnie dans sa modeste maisonnette, se trouvait cependant un peu honteux de la pénurie décorative
XIV PRÉFACE. Pn, |
de ses murs, et sa critique d'art enrougissait. Qu'allaient dire dei lui ces ilhies confrères et quelle opinion auratent-ils d'un critique qui faisait la pluie et le beau temps à l'hôtel Drouot et n'avait pas seulement un Meissonier chez lui! Le malheureux amphitryon songeait déjà à imiter le truc employé par Balzac dans une circonstance analoque et à tracer au charbon sur ses panneaux vides : Ici est la place de mon Terburg, qu'on rentoile. Là est le Greuze que j'ai prété aux Beaux-Arts, — lorsqu'une tapissière S'arréta à sa porte.
Dans cette tapissière il y avait une douzaine de cadres, qu'un homme silencieux et évidemment stylé prit un à un, et se mit à suspendre aux murs de la maisonnette. Stupéfait de cette apparthon, le préfacier des cataloques voyait un Draz superbe succéder à un Théodore Rousseau délicieux ; puis un Jules Dupré surgissait à côté d'un Marilhat, un Stevens auprès d'un Vollon. Lorsque les douze furent accrochés, l’émissaire mystérieux lu remit un pli cacheté dans lequel ces mots étaient écrits :
« Mon cher ami, il ne faut pas que mon critique ordinaire fasse piètre fiqure devant ses hôtes illustres de ce soir. Permettez-mot de vous tapisser. Seulement ne mettez pas le feu chez vous, méme avec du punch; vous en avez pour une cinquantaine de mille francs, sans les bordures. Mes bonnes amitiés. Francis Petit. »
Émze BERGERAT.
FT lee « D A mA K Sn Cap + “
nt 4
Salut aux lecteurs. — Mon nouveau domicile. — Les pastels de Mile Abbéma. — Chez Georges Petit. — Encore du truquage. — Un Fromentin dédoublé. — Comment on fait les faux Diaz. — Retour des Hollandais à l'Hôtel Drouot. — Les treize jours de M° Chevallier. — Pourquoi Massenet écrivit le Cid.
19 novembre 1885.
Jusqu'à présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page.
Cette année je te raconterai en quels termes j'ai fait mon entrée, boulevard des Italiens, au journal le Temps dont mon ami Adrien Hébrard m'a ouvert les colonnes.
Un début! Que de choses cache ce mot sous son allure débonnaire! Que de craintes, que d’espoirs, que d'illusions, que de désespérances il a fait naître! Ces cinq lettres remuent autant que le Mané, Thécel, Pharès et laissent une impression qui reste longtemps gravée dans les souvenirs.
Le petit fauteuil que vous avez abandonné la pre-
+ ï So *
2 L'HOTEL DROUOT ET LA Écnostte EN 188-1886.
mière fois pour tenter une pointe hardie vers les bras tendus de votre mère, souriante et effrayée, bébé, ne vous en souvenez-Vous pas ?
Sous le cadre grillagé, accroché dans la cour de la Sorbonne, la feuille blanche où votre nom était écrit en belle ronde parmi les candidats au baccalauréat, collégien, ne vous en souvenez-vous pas?
La lettre parfumée de verveine et couverte de pattes de mouche que vous avez embrassée longuement avant de l'ouvrir, pendant que votre cœur sonnait à toutes volées dans vos oreilles, jeune homme, ne vous en souvenez-vous pas?
La lueur du premier coup de feu, le sifflement plaintif de la balle, le vent de mort passant à fleur de peau, soldat, ne vous en souvenez-vous pas?
La première copie envoyée à l'imprimerie, Chronique ou Nouvelle, pensée dans la fièvre, écrite dans l'enivrement, relue la sueur au front, corrigée avec un affreux doute, confrère, ne vous en souvenez-vous pas ?
C'est toujours le même frisson qui nous suit à chaque étape dans la vie. Il suffit de porter sous un autre toit sa plume et son encrier pour que le tremblement de la main, le tic-tac de la poitrine, vous reprennent de plus belle et vous fassent revivre les sensations si dures et si douces d'autrefois.
J'ai doncle droit d’être très ému au moment d aborder cette tâche très lourde de relever la plume légère que mon maitre, Jules Claretie — l'académicien de demain — a déposée, après l'avoir tenue cinq années, à cette place, avec tant de verve, d'esprit et de talent.
Puisque les journaux n'ont pas de régisseur, même pas de « récitant », comme dans les Mystères, il faut bien, avant d'entrer dans la carrière, que J'adresse à
tn L'HOTEL DROUOT ET LA CURIOSITÉ EN 1885-1886. 3
mes lecteurs un salut à droite — mesdames! — à gauche — messieurs! — et que je réclame pour le nouveau chroniqueur, suivant la formule consacrée, toute l'indulgence du public, afin de ne pas rencontrer peut-être toute son indifférence.
Ce n’est pas, en effet, œuvre facile que de se tenir au courant des nouveautés parisiennes ; fureter partout, oser toutes les indiscrétions, forcer les serrures, trouer le mur de la vie privée, courir les théâtres, les expositions, les salles de vente, les boutiques de libraires, les magasins de curiosités, les greniers et les caves des antiquaires, les salons à la mode, les ateliers en vogue et les cabinets de travail; deviner les énigmes, indiquer l'autre moitié des demi-mots; apprendre la veille la nouvelle du lendemain ; saisir enfin ce courant éphémère et indéfinissable qu'on appelle l'actualité et qui meurt quelquefois en voyant le Jour.
Malgré toute ma bonne volonté, je ne promets pas de réussir, mais je m'engage, par exemple, à apporter dans cette tâche ardue et délicate une indépendance absolue et une entière sincérité.
En demandant « l'indulgence générale », je n'ai pas voulu placer une banale figure de rhétorique. Ne suis-je pas obligé de l’implorer dès le début pour pouvoir dire quelques mots tardifs sur l'exposition de M'e Abbéma, dont les portes viennent de se fermer ?
Le moment où je parle est déjà loin de moi.
Les tapissiers de M. Lutz sont à la porte de la rue de Sèze pour installer la belle galerie de tableaux et mettre en place les Corot, les Meissonier, les Delacroix, les Dupré qui vont être exposés au profit des pauvres du dixième arrondissement. Si je ne veux pas avaler trop de poussière et contempler autre chose que la
ge
majesté antique de murs dénudés, Je n'ai quà me hâter.
Je m'en doutais. On n'entre plus. Heureusement que l'hôte des pastels de M!° Abbéma est trop aimable pour me crier : On ferme! comme le premier gardien venu.
On n'entre plus par cé porte officielle, mais on me laisse pénétrer par les appartements Darticatiées de Georges Petit. ,
Je ne regrette nullement d'être arrivé en retard et jai envie de prier le duc de Morny de mettre les « dernières » à la mode. Cela nous changera des « premières » dont on a tant abusé, et d’où les amis du chef de claque, les couturières des artistes, les cocottes et les petits crevés ont chassé peu à peu le vrai pare intelligent et lettré. \
En attendant, J'ai, comme compensation, la bonne fortune de visiter un charmant hôtel arrangé avec un goût exquis, meublé avec une réelle érudition et encombré d'objets d'art triés sur le volet.
Bien joli, le salon louis-quatorze avec l'escalier en bois sculpté formant toile de fond! Très imposante, la haute salle à manger renaissance avec ses balcons intérieurs à la Véronèse! Adorable, le petit boudoir louis-seize avec sa tenture feuille morte!
Dans l'intervalle des expositions qu'il prépare, entre l'exhibition des peintures de Tassaert, de œuvres nouvelles des aquarellistes et des pages les s plus pré-
cieuses des maitres pastellistes du dix- hui me siècle, Georges Pelit, parait-il, a l'intention pre plusieurs fêtes de charité dans la grande s le de la rue
de Sèze, d'y faire entendre les instruments du temps passé et danser le menuet au son d’un merveilleux clavecin de Ruckers.
Bravo! L'idée est originale et réussira. Ce sera curieux et nouveau. Je m'inscris d'office parmi les heureux invités.
Ces jours-là — ces nuits-là plutôt — les pastels de M'°e Abbéma n'y seront plus et ce sera dommage. A part une étude de femme nue, un peu sèche et raide, il y a bien du talent dans ces portraits, ces bouts de paysages, ces pochades, ces impressions de nature qui font penser à de Nittis, tout en conservant une individualité fort nette et très caractérisée.
À chaque pas, ces études rappellent les qualités de vie, de sincérité, de franchise d'exécution qui font de l’auteur un moderniste très heureusement doué.
Pourquoi donc Ml° Abbéma n’a-t-elle pas encore obtenu au Salon annuel les récompenses dont sont gratifiés par le jury les jeunes gens qui ont séjourné quatre ans en Italie aux frais de l'État ?
Pourquoi? Si cette étrange fille qui s'habille en femme par pure originalité, ainsi que l’a dit un de mes confrères de la Vie moderne, consentait à troquer la Jupe de cachemire ou de soie pour un pantalon haute fantaisie, l’année prochaine l'exposante serait certainement médaillée.
Après tout, {roquage n’est pas fruquage, el cependant ces deux mots sont devenus presque synonymes en peinture.
L'affaire Trouillebert est à peine classée, elle vient “HU 4 reléguée au musée des scandales parisiens, voilà l'incident Théodore Rousseau qui accapare déjà la cimaise, l'incident Vollon qui prend place, dans un pan coupé, puis l'incident de Neuville qui réclame bruyamment une entrée au vernissage.
Les sujets guerriers, choisis jadis par le pauvre mort, auraient-ils donc fait germer des microbes ba-