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PHILIPPE ROUSSEAU

Certains quartiers de Paris ont, comme les hommes, une jeunesse, un Age mûr, une vieillesse. Comme eux ils connaissent de bons et de mauvais jours. Ils possèdent une existence propre, très distincte, très personnelle. Ils se tiennent pour ainsi dire àTécart de la grande ville dont ils ne suivent ni les modes, ni les caprices, ni les manies. Ils regardent passer le tourbillon sans s*y mêler, impassibles, indidérents encore plus qu*élonnés.

L* avenue Frocliot est un des rares coins de Paris qui ail conservé son apecl primitif. Klle rappelle un passé bien près et cependant bien loin de nous.

On est presque étonné en franchissant la grille de ne pas rencontrer un rapin chevelu 2i pantalon à carreaux et à gilet ccarlate et do ne pas se heurter contre un élégant dandy à la haute cravate de salin, à la redingote pincée, au manteau négligemment jeté sur Tépaule — Cabrion allant chez Chasseriau ou Brummel sortant de chez Alfred de Dreux.

Les petites maisons, moins hôtels que cottages, les grands arbres, la verdure touffue, Tarchitecture spéciale, Tallée avec son allure de parc, tout contribue h rappeler aux passants une horloge arrêtée dont on croit entendre encore le tic-tac.

Barbey d'Aurevilly devrait habiter là.

Pendant qu*un vent de révolution, soufflant sur les rues Bréda, Saint-Georges et de Laval, en chassait la courtisane fastueuse, le bohème de génie et Tartiste arrivé ; pendant que les entresols galants situés dans cette région étaient loués par des familles bourgeoises; que Dinochau, le restaurateur des lettres, fermait boutique

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rue Navarin et que les peintres achetaient des terrains pour construire des liôtels dans les nouveaux quartiers, l'avenue Frocliot» elle, gardait ses lialûtudos o( laissait rouler vers le boulevard Maleslieriies et Tavonue de Villiers les voitures de déménagement dont elle n'écoutait même pas le bruit lointain des roues sur le pavé.

G*est dans cet oasis parisien (|u'habite Philippe lionsseau, au milieu de cette colonie qui fleure Tart à pleines narines, à côté de MM. Slevens, Merwart, Vidal et Ilor^ mann-Léon,è deux pas de l'ancienne demeure d'Isaljey, qu'habite Luminais, presque en face de l'hôtel où Hoger donna des fêtes légendaires.

Je frappe.

— Entrez.

Et l'artiste vient au-devant de moi, avec cette cordialité aimable, cette bonhomie sincère qui brisent dans' une seule poignée de main la glace do la première entrevue.

Goifl*é d'un feutre râpé, vêtu d'un veston de drap lâché de couleurs, en pantoufles, Philippe Rousseau est la simplicité même. Type sympathique d'une génération de peintre» qui s'en va.

Son atelier n'est ni un boudoir, ni un salon, ni un musée de curiosités. Il est fait pour le travail et rien de plus. Il ne ment pas d'ailleui^s à cette promesse, car le vieil animalier est fort et robuste, malgré l'état momentanément maladif dont il se plaint. C'est un bêcheur infatigable. Tous les jours régulièrement, avec la fougue et la passion d'un jeune homme, il vient de la place Bréda où il habite, s'enfermer, avenue Frochol, avec ses brosses et sa palette.

Tout en causant avec moi et en fumant sa pipe, l'artiste se remet h son tableau : Symphonie des ftH>mages, vigoureuse toile, peinte en pleine pÀte, avec cette so*

lidilé et celle vigueur de Ions qui sont les grandes qualités du maître. Côte k côte, dans une promiscuité de hasard, sont rangés le Cantal à la structure populaire, le Brie velouté, le mondain Camembert, le Chesicr à la raideur anglaise, le (îruyèrc avec ses yeux qui pleurent, le Hollande h réclatantc carapace, le Roquefort aux verdissants méplats, les Boudons

... vaiUrés comme des hommes ftaonls, Coulant sur leurs clayons de paille.

Il faudrait avoir la plume audacieuse et puissante de Vautour du Ventre de Paris pour rendre Tattitude grave ou abaîidonncc de ces modèles qui posent ainsi dans un recueillement plein de résignation. Quelques-uns pourtant ont protesté à leur manière contre le rôle nouveau pour eux qu'on leur imposait. Plusieurs fois le Brie s'est laissé aller au découragement, et le Hollande furieux de voir sa rubiconde jeunesse se faner loin d'un milieu gaf?tronomîque digne de lui, a verdi de rage. Il a fallu remplacer ces deux premiers sujets.

Bien éclairées par le vaste cliÀssis de Tatelier, j'admire h mon aise deux toiles de mon hôte, toiles dont Tune est la Sortie du chenil et Tautre, une nature morte, a figuré h Tun des derniers salons : c'est une grosse brioche, un rafralchissoir bleu et une bouteille de Champagne...

Le rafraîchissoir en vernis Martin, qui a servi de modèle au tableau, se trouve en compagnie de deux autres plus petits, posé sur un beau bahut hollandais en chêne qui a appartenu h Diaz, et que vous pourrez voir au fond un dessin de mon ami Edmond Yon publié par le journal Vlllmtration.

(jti et Ifi, des pots de grès, des Chine de la famille verte, des faïences de Nevcrs, des vieux Rouen. Un fusil de chasse du xvui" siècle aux fines incrustations

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d*acier et d'argent. Une esquisse de Marchai. Une mâle nature morte de Chardin, non loin d*une gravure de Vernneulen d'après Van Dyck. Une collection d'oiseaux empaillés qui font penser à l'atelier de Giacomelli. Sous un miroir Louis XVI, en bois doré, et près d'une assez l>eUe verdure, un piano.

— Vous êtes musicien, monsieur Rousseau?

— Non, mais j'adore la musique. Hermann-Léon et Taskin me font quelquefois la surprise de venir en faire chez moi, et je leur dois ainsi des heures exquises. J'étais prédestiné à être atteint de cette passion-là, d'ailleurs, c'était inévitable, car je suis le fils d'un ténor célèbre de rOpéra-Ck)mique, de Pliilippc, qui créa Richard Cœur-^e-Lion.

— Et vous n'avez pas eu l'idée d'apprendre un instrument ou l'iiarmonie ? Vous n'avez jamais été talonné par le désir d'entrer au Conservatoire?

— La peinture a toujours été mon idée fixe. A quatorze ans, ma mère me mit chez Garncray, le peintre de marine, qui fut prisonnier des Anglais et écrivit d'intéressants mémoires sur les Pontons. Mais de Cti* chy, où nous demeurions, à la rue Hauleville, la route était longue et hérissée de tentantes distractions pour un gamin de mon Âge. Je flÀnais pas mal et j'arrivais souvent en relard chez le patron, qui s'empressait d'ailleurs de m'envoyer à l'imprimerie porter IKs lourdes planches de cuivre qu'il avait gravées.

— Ce métier de commissionnaire ne devait pas beaucoup aider à vos progrés.

— Au bout de deux ans, j'avais si peu dessiné, que ma mère me retira de chez Garneray et me confia à Victor Bertin, un brave homme s'il en fut. mais qui avait d'étranges idées en art et qui résista longtemps à mon désir de peindre. Cliez lui, je me mis en tout cas sérieusement au travail.

Ma prcmiôre loile — la copie d*une étude représentant le château de la reine Blanche — marqua dans ma vie. Je reçus & ce sujet de mon maître ce conseil, que j*ai appliqué constamment et dont je me suis toujours bien trouvé : Dans le bleu du ciel, il faut mettre de la laque le malin, du brun rouge à midi, et du vermillon le soir.

— Êles-vous resté longtemps avant de vous attaquer directement à la nalure?

— Dame, vous savez, à cette époque, la nature effrayait un peu. On l'arrangeait, on l'ennoblissait et l'atelier était plus propice à celte cuisine-là que le plein air.

— On appelait cela faire du style.

— Subissant, toutefois, l'inQuence de Vattelet, qu'on traitait alors de révolutionnaire avec ses moulins et ses feuilles mortes tombant dans une chute d'eau, je quittai Berlin et j'cnlrai chez Léopold Leprince.

— Le frùre de l'auteur du Marché d'Honfleur ?

— Juslement. Mon nouveau patron se montra très désireux de me faire faire assez de progrès pour me mettre à même de gagner quclqu'argent. Je ne lui avais pas dissimulé la situation précaire de ma mère et il avait compris, avec beaucoup de délicatesse, qu'il était pour moi indispensable de vivre avec mes pinceaux. Au bout de quelques mois, je pris une résolution énergique. AOn de ne pas perdre de temps en allées et venues toujours longues et souvent coûteuses, je quittai Clichy, une vraie province, malgré la résistance de ma mère, et je vins habiter Paris, avec l'intention bien arrêtée de subvenir seul à mon existence.

— Un vérilable coup de tète qui a dû vous appren^ dre à manger la vache enragée I

— Oh I nous ne ressemblions pas à la jeunesse ac«

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luelle. Nous n'avions pas lu Shopenhauer. Mes vingt ans chantaient dans le cœur le rcrrain joyeux des illusions roses et je vous assure que nous acceptions gaiement les jours les plus somliros.

Je m'installai rue de Valois, au sixiôme élage, dans une petite chambre meublée. Klle me coi^lait quinze francs par mois. Inutile de dire que j*y étais gelé l'Iiivcr et grillé rétc. J-cxécutais des copies au Louvre que je vendais avec beaucoup de peine sur le quai Malaquais, pour dix francs et plus souvent encore pour trois francs. Vav des connaissances et des amis» jv. trouvais aussi quelquefois de vieux portraits de famille à revernir ou h retoucher. Plus tard, la maison Sallendrouze me commanda des paysages d'après Coignet pour des dessus de table en toile cirée. Elle mêles payait trois francs cinquante et j'en abattais deux par jour.

— Vous ne deviez plus trouver le temps de travailler pour vous.

— Mais si, je n'abandonnais pas pour cela le paysage en chambre, car en 18:U je peignis, de souvenir, un Marais en Normandie que j'envoyai au Salon et qui fut reçu. C'est \h mon premier succès. Comme vous voyez, il m'a causé une vive impression puisqu'il cinquantedeux ans de distance, je me rappelle encore cette dale mémorable.

-^ Les premiers lauriers ont un parfum capiteux qu'on n'oublie guère.

— Après un voyage que j'entrepris, sac au dos, en Normandie et en Bretagne avec mon ami Chandelier et Leconte de Lisie, l'académicien d'hier, dont je Os, par le plus curieux des hasards, connaissance à Dinan, j'entrai au panorama de Langlois èi raison de six francs par jour.

— Deux francs de moins que le salaire actuel d'un maçon.

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— Une invilalion que je reçus du marquis de Boisgnilbrrl arrêta le cours de ces lucralifs travaux. Je repartis en Normandie, et je peignis entre autres choses, cliC7. mon aimable hôte, une poule noire pendue par la patte. Je l'envoyai au Salon où elle fut acceptée. A partir de ce moment, je ne fis plus que des animaux vivants et des natures mortes.

— Et maintenant, voici vos chôncs, vos hêtres, vos frênes, vos noyers, vos haies, vos prairies, ajoulai-jc en désignant une admirable collection de mignons modèles d'animaux sculptés par Frcmiet, Gain et Mène, et alignes sur une étagère algérienne.

— Pas tout h fait, répondit l'artiste en souriant, car je ne risriuc plus le paysage en chambre et ce petit monde en pldtre ne me sunil pas plus que ce singe empaille qui se carre dans un fauteuil. Non, je ne puis me passer de la nature et, sans elle, je me sens impuissant à rendre quoi que ce soit.

— Vous professez, je le vois, les mêmes théories que Chardin, dont j'aperçois l^i-bas le portrait du Louvre, une bonne copie, ma foi.

— Ah ! Chardin, le grand peintre, le merveilleux artiste, le roi des réalistes !

Le jour baissait. Par la large baie, la lumière grise de la rue combattait difficilement l'ombre qui envahissait déjà les coins de l'atelier et qui éteignait les couleurs crues du tapis de Smyrne. Je m'étais levé et, en jetant un dernier coup d'œil à la vitrine où m'avait attiré une ravissante musette Louis XV, je remarquai, sous un cadre, une lettre de Decamp renfermant d'intéressants conseils techniques sur un tableau que M. Philippe Rousseau avait montré au célèbre orientaliste.

— Je sais que vous possédez une autre lettre de Decamp, fis-je au peintre. Dans celte lettre, il vous re-

mercie des soins que vous avez donnés à sa vente el des quelques relouches que vous avez même faites à celte occasion h certains de ses tableaux. Me permettez -vous de la copier ?

— A quoi bon? Ne me mettez pas trop en avant. Si vous désirez m'étre agréable, parlez de Chardin dont vous avez cité le nom tout à Theure. C'est mon vrai maître, celui-là, et l'on ne prononcera jamais d'éloges assez enthousiastes sur ce dédaigné qu'on connaît et qu'on admire sincèrement depuis si peu de temps. Et cependant Chardin est une des plus pures gloires non seulement de la France, mais de TArt entier.

Les toiles si sincères et si vivantes de M. Philippe Rousseau valent mieux que ma plume pour faire corn* prendre l'élévation d'un genre et d*un talent que personne ne cherche à discuter ni à contester.

J'espère que mon trop modeste interlocuteur de l'autre jour me pardonnera, présenté de la sorte, le témoignage que je rends k sa haute valeur.

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