‹ L'Hôtel Drouot enChapitre 136 sur 141 · CAMILLE BERNIER · texte numérisé non relu

CAMILLE BERNIER

Un froid soleil d*hiyer frappe d'aplomb sur le quai d'Orsay. Sous le ciel d*un bleu pâle, la Seine s'irise cl les bateaux mouches qui fuient avec Tair àiïairé de gens en retard, crèvent do remous mousseux la surface tranquille du fleuve.

A droite, le panorama de Paris étale, sous une buée légère, l'orgueil de ses monuments^ depuis le palais de l'Industrie, dont les vitres pétillent, jusqu'au profll perdu des Tuileries et du Louvre.

A gauche, le Trocadéro découpe sa silhouette blanche sous l'entassement des maisons qui montent les unes sur les autres pour regarder la grande ville superbe dans son rayonnement de reine.

Tout au fond, à l'horizon, des coteaux toufl*u8 dont les masses sombres sont coupées par le viaduc d'Auteuil qui rappelle un tableau mécanique avec son chemin de fer passant tout petit et très vite dans un envolement fantomatique.

La tète baissée contre le vent qui les cingle, quelques rares passants allongent le pas. Une escouade de soldats en corvée défile silencieuse. Le long du quai d'Orsay, d'immenses bâtisses insignifiantes et ennuyeuses, des pierres sur des pierres, des magasins de l'État, des écuries ofllcielles,la manufacture des tabacs.

On entend Rixr la berge le crépitement des sabots des chevaux, les jurons et les claquements de fouet des charretiers qu'on ne voit pas. La corne lointaine d'un tramway sonne la vie dans ce quartier presque désert. La houle du tourbillon parisien semble se briser contre les parapets.

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C'est là, au débouché de la rue Jean-Nicot, que se trouve l'hôtel de M. Camille Dernier.

Nous sommes un vendredi. Il est onze heures et demie et nous serons les premiers arrivés. Ce jour-là» le paysagisie reçoit ses amis h déjeuner. Vient qui veut, sans invitation, sans façon. Le couvert est tou* jours mis pour tous ceux qui se présentent. La cuisinière, qui doit être un cordon bleu de génie, suit aussi bien servir un repas pour dix que pour trente cou* verts. Grâce h elle, comme dans les féeries, les vietuaittes semblent sortir de terre. Du reste, lorsque le timbre de la porte résonne sans relâche, quand la salle èi manger, très originale avec ses vaisselliers bondés de vieux Chine, devient trop petite, on ouvre une porte h. deux ballants et la table se prolonge dans une vaste salle rcsorvéo pour les grandes réunions.

m quelles réunions I MM. Ilenncr, Donnât, Yvon, André Theurict, Jules Lefebvre, Grandsire, Vidal, Duez, Guillaumet, Roger Jourdain, Louis Enault, Ilermann-Léon, Gustave Nadaud, Aublet, Emile Bfichel, Zuber, Courtry le graveur cl Emile Vernier le lithographe peintre. — Qui peut donc ainsi compter à sa table et parmi ses intimes plus de talents réunis I

Celle semaine, l'approche do Tenvoi au Salon a éclairci les rangs des vendredhlez. L'heure fatale va sonner et les pauvres peintres, je le crois, n'ont même plus le temps de déjeuner du tout, ni au quai d'Orsay ni môme ailleurs.

Velu d'un gilet breton avec broderies naïvement éclatantes, d'un veston de drap sombre, d'un large pantalon, M. Dernier préside, avec la meilleure grâce du monde et la bongarçonntrie qui fait le fond de son caractère. On cherche un amphitryon, on ne trouve qu'un camarade.

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Ah! Il ne pontifie pas j celui-là! Petit, robuste, l'œil Un» Tair ouvert et cependant (rès gentleman, Tauleur de ces toiles pittoresques qui nous charment ne parle jamais ni de lui ni de ses œuvres.

Cependant, tout en déjeunant, je m'adresse à mes voisins de table pour obtenir ces détails inconnus <|ui font la joie des curieux. Malheureusement, pas plus à droite qu'à gauche, on ne peut me donner de grands détails sur la biographie du maitre de la maison.

Gomme les peuples heureux, M. Dernier n'a pas d'histoire. Né à Colmar, il est resté Alsacien de cœur. Fils d*un receveur général, riche, mondain, il eut, dès le début, la vie heureuse et facile. Quoique remar- (|uablement doué et très passionné pour la peinture, il ne passait jamais de bien longues heures à son chevalet. Le plaisir prenait presque tout son temps.

La fortune est une redoutable rivale pour l'art. Plus cjuc la misère elle a tué bien des artistes. Oh comprend la terreur qu'elle inspira à M. Paillcron. Pour la fuir, le jeune littérateur, oubliant ses rentes, avait loué une mansarde dans lar|uelle il s'enfermait toute la journée. Il travaillait ainsi dans le silence et le recueillement avec l'illusion de la pauvreté et du besoin. H y a là un curieux phénomène psychologique, qu'expliqueront parfaitement ceux qui sont dévores vivants par les exigences implacables de ce qu'on est convenu d'appeler l'existence d'un homme du monde.

Doue heureusement d'une nature énergique et fortement trempée, sous des dehors doux et aiïables, M. Dernier parvint à sortir sain et sauf des jardins d'Armide.

Après avoir dessiné en amateur dans l'atelier de Léon Fleury, atelier de gentlemen, où le sport était

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plus souvent sur le tapis que les empâtements et les glacis, où Ton parlait plus des danseuses de l'Opéra que du Poussin et dllobbéma, il comprit un beau jour qu'il fallait travailler et piocher ferme, si l'on voulait arriver* Rompant alors avec ses habitudes' de plaisir, il partit en Bretagne et, six ans, seul avec la nature, étudia sans relâche.

Le succès couronna ses efforts, comme on dit dans les discours des comices. Son premier envoi au Salon remonte à i855. En iRG7, il obtient une récompense, en 1868 une médaille et en 1869 il était hors concours. Trois ans plus tard, le gouvernement attachait le ruban rouge h. sa boutonnière et dans quelques années, pas trop longues, je l'espère, le liséré écarlate se changera en rosette.

Le café pris, on remonte dans l'atelier par le vaste escalier de l'hôtel, aménagé avec autant de goût que de confortable.

Un véritable musée que celte vaste pièce aux poutrelles renaissance, aux enirevous bleus, au lustre flamand, aux murs lie de vin recouverts dans le bas par une haute boiserie de chêne.

A droite, en entrant, une cheminée monumentale en bois sculpté sur laquelle se dresse une pendule en marbre noir flanquée de deux figures de bronie, l'Asie et l'Afrique, d'après Bartholdi.

Dans un coin le piano, qui sert à M. Gide, le frère du peintre, excellent musicien, à accompagner Gustave Nadaud lorsque le spirituel chansonnier n'a pas égrené son répertoire au dessert, dans la salle à manger, ce qui lui arrive fréquemment.

Devant la vaste baie ouverte sur le quai d'Orsay, un divan bas près duquel se trouve une petite table recouverte d'un tapis d'Orient. Sur ce meuble un

bronze japonais à patine noire fraternisant avec le Tigre et te Lion de Darye au milieu d*un écroulement de livres.

Des livres I une indication que la préfecture de police a bien tort de ne pas écrire dans ses signalements : « Dis-moi qui tu lis et je te dirai qui tu es, » a dû écrire quelque part un philosophe inconnu. Je Tcuillette au hasard : les œuvres de Driscux, la Itevue des Deux- Mondes, les poésies d*André Theurict avec celte dédicace : Au mailre paysagiste, souvenir affectueux; le nouvel ouvrage d*Émile Michel, les Mus es cT Allemagne, rÉtain de Germain Bapst et le catalogue de la vente récente d*Aimé Perret.

Allons, sans être magicien, je vois que notre hôte aime la littérature, la poésie et la curiosité. Je m*en doutais bien un peu après sa conversation émaillée de citations et d'aperçus ingénieux sur les sujets les plus variés.

Et maintenant, je reprends mon inspection, j'allais dire mon invcntoiro. Décidément la fréquentation des commissaircs-priseurs me fait souvent parler le langage de leurs clercs.

Au-dessus d'une armoire normande trop richement sculptée pour être ancienne, une panoplie exotique : des flèches au dard acéré, des massues terribles, des sagaies primitives, des lances emplumées, des poignards barbares, des sabres sauvages qui rayonnent autour d'un immense chapeau de paille marocain. Gr&ce à ce belliqueux entourage, ce paisible couvrechef prend des allures provocantes. Il me produit reiïet du panama de M. Prudhomme dominant un faisceau de sabres d'abordage, de revolvers et de fusils Gras.

En face de la large ouverture qui fait entrer la lumière à flots dans Tatelier, trois bonnes tapisseries

Louis XVI bien conservées et recouvrant en partie le panneau — des bergerades trouvées dans le bon temps où les artistes seuls appréciaient Tart décoratif des verdures.

Et puis des fleurs devant et derrière soi, sur les meubles, dans les coins, partout, presque autant de fleurs que de toiles et de dessins accrochés au mur. Et cependant I... Voici un Effet de neige sur le pontée VAlma^ par Van Marck; une Vue au bord de la tner près d* Alger y par Ouillaumet; un Coin du boulevard, par Vollon; un Abordage en mer^ par fsabcy ; un Panier de raisins et de pêches^ par Bergeret; le Désert, par N. Derchére; une Étude du Crotoy, par Vernier; des Moutons, par Troyon ; un Huisseau, par Harpignies ; une Vue de Montmartre^ par Yvon; une Grève, p&r Daubigny ; un Cavalier persan, par Pasini; un superbe fusain de Théodore llousseaû. J*en passe et de superbes ou de charmants signés par Vidal, liansyer, Philippe RousFeau, Lescnéchal, M"*' Muraton, Belly, Zuber, M"' Lavillelle, Hector Leroux, Ulysse Butin. Impossible de ne pas m*arréter devant un paysage de Corot au ciel lumineux, acheté 100 francs vers 1850 dans son atelier.

— Je salue, me dit en souriant M. Bernier, avec la considération la plus distinguée et avec un profond respect les œuvres des paysagistes anciens et particulièrement Claude Lorrain, mais je réserve toute ma sympathie, toute mon admiration pour les trois grands hommes qui, do longtemps, no pourront être remplacés : Corot; Daubigny et Rousseau. Us sont h la base les trois côtés de la pyramide sur laquelle s'entassent depuis cinquante ans tous les paysagistes bons ou. mauvais.

Après avoir longuement regardé le Vallon, —

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tableau du maître de la maison deeliné au Salon, — des vaches allant à l'abreuvoir conduites par un gars breton qui aiïïHe un morceau de bois — excellente peinture claire et d*une belle et sincère impression de nature, je cherche vainement quelque autre toile de M. Dernier.

Je recommence plus en détail Texamen de Tatelier; J*ai môme l'indiscrétion de fureter dans la bibliothèque. lUen.

. Yvon, qui m'observe, prend enfin pitié de ma perplexité, et me conseille de cesser mes recherches. L*au-^ leur du Chemin de Bimnalec n'expose chez lui aucune de ses œuvres. Il enfouit ses éludes dans une petite pièce qu'il appelle son capharnainn, et il est fort rare qu'il consenle, à l'imitation de Barbe-Bleue, h donner la clef de « ce réduit redoutable ».

Voilîi, certes, une modestie d'autant plus réelle qu'elle est peu IhéAtrale, mais personnellement je la déplore. Il m'est revenu, en elVct, que M. Bernier rapporte do superbes études de celle Bretagne qu'il aime, de ce Bannalec oCi il s'installe régulièrement tous les étés depuis vingt ans et qui est pour lui un atelier de deux kilomètres de long. Les habitants l'adorent et le considèrent encore plus en parent qu'en ami. Les enfants savent aussi qu'il les aime et près de lui, pendant qu'il travaille, viennent jouer comme les moineaux autour d'un charmeur.

Cette affection, que l'artiste rend d'ailleurs de tout cœur à ses chers Bretons, aurait-elle en partie pour cause l'acte de dévouement que l'on raconte dans le pays?

M. Bernier un jour fut assailli par un orage épouvantable pendant qu'il peignait en pleine campagne. Il ne s'interrompit pas poui- si peu et continua bravement à travailler, se contentant de s'abriter sous un

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large parapluie. Tout à coup des cris déchirants parient non loin de lui. Cette fois le peintre jette ses pinceaux, accourt et aperçoit une vieille femme épileptique qui se débattait contre la mort dans un étang où elle avait glissé. Se précipiter à l'eau, rattraper la pauvre vieille et la ramener sur le bord saine et sauve fut, pour le paysagiste, TafTaire d'un instant.

Lorsqu'il revint, grelottant et trempé comme un barbet, quelle ne fut pas sa stupéfaction en s'apercevant que son chevalet avait été bousculé par la foudre 1 Pendant sa courte absence elle élait tombée juste à sa place I

Et il y a des gens qui trouvent, comme Théophile Gautier, qu'il faut toujours se méfier du premier mouvement» parce que c'est le bon 1 Ce jour-là, au contraire. M. Dernier a dû penser qu'il disait vrai, le vieux, dicton populaire : Un bienrait n'est jamais perdu.

Diable 1 un artiste aimable, simple, modeste, distingué, aimant la littérature et la musique, sachant ris- (|uer sa vie pour les autres et possédant par-dessus le marché un véritable talent — mais c'est là, avouons-le, du cumul au dernier chef.

Est-ce qu'il n'existe pas une loi contre les accapareurs de ce genre? On en fait tant que je n'en sais rien.

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