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LÉON GÉROME

Je m'en souviens comme dliier.

C'élail au milieu de Tannée 18G1. La ville de Nantes que j'habitais alors avait organisé une grande exposition artistique et industrielle, et le jour des récompenses était venu. La salle regorgeait de curieux. Après le discours d'usage prononcé par le préfet de l'époque, M. Henri Chevreau, le maire de Nantes, M. Ferdinand Favre, commença, par la médaille d'honneur, la proclamation des lauréats du Salon nantais.

Ils étaient deux ex xquo pour cette haute récompense. On les vil alors ensemble gravir rapidement les degrés de l'estrade oflicielle.

L'un, d'aspect énergique, trapu, le teint cuivré, la barbe noire, l'habit à la boutonnière coupée par un mince ruban rouge, se nommait Paul Daudry. Il avait envoyé une Charlotte Corday assassinant Marat, que le musée de Nantes avait eu l'intelligence d acquérir.

L'autre, grand, mince, distingué, Tair d'un ofBcier en tenue de ville, me frappa vivement. L'œil noir et vif, le front haut et puissant, les cheveux courts et drus, le nez fin, la bouche ferme, le menton largement modelé, les traits osseux taillés à coups de sabre, tout indiquait dans cette physionomie une personnalité hautaine et une volonté puissante.

Celui-là s appelait Léon Gérôme. 11 avait exposé la Bai que du prisonnier y une scène prise sur le Nil, achetée également par la Yille.

Quel chemin parcouru depuis I

L'auteur du Combat de coqs^ qui avait été décoré en

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1855, devenait membre de l'Institut en 1805. Deux ans plus tard, il obtenait la médaille d'honneur et il était nommé officier de la liégion d'honneur. En 1874, ses confrères lui décernaient, une seconde fois, la médaille d'honneur et, en 1878, le gouvernement changeait la rosette en cravate rouge.

Né à Vesoul, en 1824, d'une famille modeste, H. Gérôme arriva à Paris aussitôt son baccalauréat passé, h l'âge de seize ans. 11 venait étudier la peinture pour laquelle il eut fort jeune des dispositions très remarquables.

li!n compagnie de Damery, Picou, Gobert, Ilamon, il resta trois ans à l'atelier deDelaroche où, il en convient lui-même, il fit d'assez médiocres éludes. A la fermeture de l'atelier, il refusa d'entrer chez Drolling, comme le voulait son premier maître. Déjà lourmenté de ce licsoin de mouvement, de ccUe soif de voir, de celle passion des voyages qui est dans son sang, il partit pour l'Italie, avec la maigre pension de 100 francs par mois que lui faisait son père.

Sa santé chancelante, son système nerveux ébranlé, se rétablirent vite sous ce beau climat. Il se mit & travailler avec unQ ardeur fébrile : architecture, paysage, figure, animaux, tout lui était bon, tout l'intéressait, tout l'empoignait, tout passait sous son crayon ou sous «es brosses.

C'est en revenant de ce voyage, resté pour le peintre Tune des plus heureuses pages de sa vie, qu'il échoua au concours du prix de llome. Il ne s'entêla pas et ne pe représenta plus. Seulement, comprenant qu'il avait encore besoin d'apprendre à dessiner et II modeler le nu, il exécuta, uniquement dans un but d'études, son premier tableau le Combat de coqs. Ce petit chefd'œuvre eut, au Salon de 18^16, un succès retentissant qui étonna son auteur.

Dans un article élogieiix, Théophile Gaulicr devina et prédit le brillonl avenir du débutant qu'il plaçait à la lôle d'un petit cénacle de raflinés, s^ingéniant en mille recherches charmantes. — Le jeune artiste était désormais lancé.

Ses nombreuses excursions en Syrie, en Valachie, en Turquie, dans la lloutc et la nassn-Kgyptc ouvrirent bientôt une nouvelle voie h sou lalent. Ce n'était ni rOricnt de Marilhat, ni celui de Fromentin qu*il peignait. Mais le public se passionna autant pour Torientalislo qu'il l'avait fait tout d'abord pour le néo-Grec, et rien n'arrêta la vogue de l'arliste.

« Hors de l'Église pas de snlut, » s'écrièrent les catholiques convaincus. L'art est aussi une religion. Il a ses dogmes, ses: fidèles, ses scctoires, ses fanatiques. Dans le sens sacerdotal du mot, M. Gérôme est trop artiste pour confondre dans la même et banale bienveillance tnulos les mnnircslations artistiques, de quelque côté qu'elles viennent. Les sympathies, disons les croyances du chef d'école, sont connues. Je crois inutile de les rappeler ici. Avec une franchise un peu rude, mais très honorable, et fort rare h l'époque de compromissions louches où nous vivons, le peintre a nettement proclamé ses idées dans une lettre restée célèbre et que les journaux reproduisirent lors de l'Exposition des œuvres de Manet aux Beaux-Arts.

Et pourtant on se tromperait étrangement si on voyait dans l'ardent membre de l'Institut un farouche intransigeant de droite. Jamais, comme M. Ingres qui ouvrait son parapluie dans la grande galerie du Louvre pour ne pas voir les ilubens qui Thorripilaient, jamais il n'a détourné la vue, de parti pris, devant une eeuvre d'art quelconque. En causant intimement avec lui on s'aperçoit qu'il est en somme plus éclectique qu'il ne veut le dire et qu'il ne le croit lui-même.

Selon M. Gérôme, toutes les tendances ont leur bon cùlé, pourvu qu'elles soient sincères. Il n'est nullement opposé h rimportante évolution artistique à laquelle nous assistons. Millet, qui a su trouver de la grandeur dans le paysan, Bastien Lepage, qui a interprété la nature avec une réelle puissance, trouvent en lui un admirateur convaincu. Bien plus, aans comparer toutefois Manet à Vélasquez ni à Goya, comme ses fanatiques, il tient volontiers l'auteur de VEnfant à tépée pour un coloriste au pinceau vigoureux.

Ce qu'il reproche aux impressionistes « c'est de ne o pas unir leurs tableaux, par l'excellente raison que a leurs études insuffisantes les forcent & s'arrêter en « route, au point où la difficulté commence. Or ne « pouvoir pousser un morceau, dit-il, c'est être infé- « rieur èi ceux qui en sont capables. »

Son second grief contre l'école nouvelle, c'est la monotonie des expressions, la pauvreté et le manque d'intérêt des sujets choisis, une tropgrande recherche de l'originalité, l'indifTérence pour la conception et la construction d'un tableau.

Beaucoup plus que le faire du peintre, cette dernière remarque dévoile l'élève resté très attaché à son maître Paul Delaroche. Aussi se plaint-il bien souvent, avec amertume, de la réaction brutale qui s'est opérée contre l'homme acclamé par la foule il y a trente ans.

M. Gérôme donne, en effet, une place importante, presque prépondérante au %ujei qu'avec son imagination créatrice il a personnellement traité en peintre instruit et en littérateur exquis. Amis et ennemis, admirateurs et adversaires sont unanimes & reconnaître que personne mieux que lui ne sait arranger une scène et la rendre aussi complètement que possible. Telles de ses compositions sont aussi instructives qu'une leçon au Collège de France. Qu'il s'agisse de ressusciter

Thistoire, de la mettre en action, comme dans Zoms^/F déjeunant avec Molière, t Exécution du maréchal Ney, Phryné devant T Aréopage, \e&Gladiateurs saluant César ^ le plus beau camée de son écrin antique; qii'il reproduise des types ou des scènes de la vie orientale, tels que le Prisonnier du Nil, le Hache-paille, la Danse du ventre ou la Porte du harem; qu'il ait h créer une fantaisie appelée les Augures, Molière chez Racine, Rex Tib cen ou le Duel après le bal, partout et toujours, on retrouvera Tarchéologue impeccable, le metteur en scène habile, le décorateur érudit, Tobservateur délicat, le conteur attachant, le styliste charmant etplein de goût.

Que Tancien élève de Paul Delaroche excuse ma franchise, mais il me parait bien supérieur à son maître, qui confondait fréquemment le gros mélodrame avec le drame vécu, et qui n'était pas toujours dominé par la volonté de rendre aux milieux qu*il peignait la vérité et la rigoureuse exactitude historique. Un voyage h. Blois, un simple croquis de deux heures lauraient, par exemple, empêché de faire mourir le duc de Guise dans la plus fantaisiste des salles du plus imaginaire des ch&teaux.

M. Gérôme a plus de scrupule et respecte davantage Tarchéologie. J*en trouve la preuve dans Thôtel même où je me trouve, dans cet hôtel du boulevard de Clichy où, rêvant au passé, je passe h la loupe les conviclionà de Tacadémicien, en .attendant le maître de la maison qui, je crois, a modèle.

Quel charmant intérieur I quel harmonieux ensemble I quelle merveille de goûtl C'est le même soin dans les détails, la même recherche dans la perfection que dans ses tableaux. Pour arranger et décorer de la sorte une maison, il ne sufQt pas d'être un peintre d'érudition, il faut être encore le plus habile et le plus rafûné des amateurs.

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On est très conHani dans celle demeure hospilaliôre. J*ai sonné. Le concierge m'a ouvert, et, sansm'accom- |)agner pour m*annonccr, il m'a dit de monlcr, « que M. Gérôme était occupé et qu*il ne larderait pas h me rejoindre au salon ».

Là-dessus, iDurnant le bouton de la porte et recommandant à mes yeux de bien se souvenir, j*ai conçu le mauvais dessein d'abuser do la conliancc de ce brave homme et de me promener, en altendant, dans la maison qui m'était si rranchemcut ouverte.

Dans le vestibule, un lit chinoisd'un beau travail, un rcmaniuable cofTre japonais laqué noir. Par un escalier stuqué, dont la rampe en bois, d'un dessin exotique plein de saveur, allire mon attention, j'arrive à une enGlade de salons bondés de jolis meubles et capitonnés de splcndidcs et chatoyanlcs étofTes. On est musicien dans la maison, car deux pianos h queue tiennent la place d'honneur. Accrochés aux murs, un portrait de jeune homme par Yan Dyck, et une belle élude inachevée de Fortuny, des taches multicolores représentant un massacre dans un des patios de l'Alhambra.

Par une porte entrebâillée, j'aperçois la plus originale des salles à manger qu'on puisse rêver pour une illustration des Mille et une I\uils : une vraie salle de palais mauresque, avec une coupole elliptique d'une grande hardiesse se terminant par un dôme d'où pendent, comme les gâteaux d'une ruche, des stalactites polychromes. Partout des enlacements d'arabesques, des colonneltes légères, des guipures de stuc d'une délicatesse exquise. Les murs disparaissent sous d'incomparables tapis d'Orient à fond blanc, et autour de la pièce, formant frise, court une collection de masques japonais des plus curieuses. D'un rapide regard circulaire, je note encore une pagode ruisselante d'or, un vitrail très pittoresque, une porte arabe dont les mor-

ccaux ajuslcs en zig-zag, de bois de cèdre, forment une mosaïque d'une variélc iniinic de dessin. — Il me semble que je suis transporté loin de Paris par le coup de baguette d'un enchanteur, et que je vais voir entrer une sultane du Bosphore ou des aimées du Caire.

Mais l'heure s'avance et j'attends toujours. Puisque j'ai été indiscret, eh! bien, tant pis, je le serai jusqu'au bout. Je monte jusqu'à l'atelier.

Je frappe, M. Oérôme vient m'ouvrir lui-même.

C'est toujours le même homme, correct, distingué, vif, intelligent, TofOcier en bourgeois que je vis pour la première fois au théAtre de Nantes. Le temps a neigé sur la moustache en brosse et sur les cheveux en coup de vent, mais les yeux profonds ont autant d'éclat, l'allure est aussi jeune, les traits sont aussi fermes qu'en

— Je vous adresse mes excuses pour vous avoir fait attendre, me dit l'artiste, en me serrant cordialement la main et en ôtant de sa bouche la petite pipe en bois qu'il fumait. J'avais modèle. IDntrez quand même, nous causerons.

Et il m'entraîne presque de force dans un atelier fort simple, un véritable atelier de travail.

Au plafond, d*où descend un lustre hollandais, à boules de cuivre, des poutrelles brunes, rehaussées de lisérés rouges. Sous la large baie qui donne sur le boulevard, le divan classique, celui que possèdent tous les peintres, qu'on retrouve h contre-jour dans tous les ateliers. I^ teinte lie de vin des murs est coupée par une panoplie circassienné, par des cascfues japonais à ailerons, par une grande pendule Louis XIV très décorative et par de superbes et rares tapis d*Orient, cousins germains de ceux que j'admirais dans la salle h, manger. Près de la porle un beau bahut, bonne copie de la Renaissance empruntée & Cluny. Dans un coin et en face

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de la fenêtre, deux mignons modèles du temps de Jean Bart, des frégates à la proue et à la poupe étincelantes de dorures. Placés sur des consoles, des casques et des pièces d'armures romaines moulés sur des bas-reliefs de la colonne Trajane. Dans une pièce voisine dont la porte est ouverte, j'entends un frou-frou d'étoffes. C'est le modèle que mon entrée a ofTarouché et qui se couvre pudiquement et tant bien que mal d'une robe japonaise tissée d'or.

— Vous allez vous asseoir, continue mon hôte, et me raconter le but de votre visite.

— Jamais. Je ne veux pas interrompre une séance.

— Ehl bien, revenez alors... pas cette après-midi, je monte à cheval, mais demain matin.

— Inutile. Je voulais vous prier de vous placer devant l'objectif, vous et votre intérieur. Or le cliché est fait. Il ne me reste qu'à tirer l'épreuve.

— Mais c'est de la photographie instantanée.

— Justement. A présent, remettez-vous vite à votre chevalet. Je sais que vous êtes l'homme le plus travailleur de France. On prétend même que vous ne déjeunez jamais. En outre, je n'ignore pas que vous n'aimez ni les indiscrets, ni les fl&ncurs, ni surtout... les critiques d'art.

— Ah I permettez.

— De sorte que je ne veux pas que vous m'ayez en exécration.

Et je me sauvai en échangeant une poignée de main avec la sympathie faite homme.

WILLIAM BOUGUEUEAU

Avant la Révolution, la rue Notre-Dame-des-Champs était un chemin peuplé de monastères. G*est là, dans un couvent de Carmélites que La Yaliière vint se réfugier pour s*appeler sœur Louise et demander à la miséricorde divine le pardon des égarements de son cœur.

Aujourd'hui les prieurés ont en partie disparu, mais c*est toujours un Paris spécial, presque campagnard, plongé dans le calme et dans le recueillement. Seulement, au milieu des murailles blafardes des cloîtres, de hautes et tristes maisons bordent la rue de chaque côté. Des ateliers, comme des rideaux de théâtre, se découpent dans chaque façade. Derrière ces larges vitrages, des artistes cherchent sans cesse un chefd'œuvre, la palette ou Tébauchoir à la main. Notre cher Baudry est mort au n® 70 et Rosa Bonheur, le grand animalier, occupait le n® 61 avant de se retirer, en pleine nature, prés de Fontainebleau. Cette rue, si on la baptise un jour, devrait à juste titre s'appeler la voie Appienne de la peinture.

Depuis longtemps M. Wiliam Bouguereau habite au 75. Son atelier, suivant Tusage, est dans les combles, <( à Tentresol des pierrots » comme disent les rapins. Montons^ sur un tapis de sparterie, l'escalier magniûque qui conduit à la haute et vaste salle où se trouvent ses chevalets.

Le maître n'est pas là. Il vient de se rendre au nou« veau musée de l'Orangerie, que le président de la République va inaugurer. Tout l'Institut tient à recevoir M. Grévy. M. Bouguereau a dû rejoindre ses collègues au Luxembourg.

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Alors flânons et attendons son retour. De cette façon notre temps ne sera pas perdu pour nos lecteurs. M. Bougucreau a Tcsprit trop bienveillant pour ne pas nous pardonner d'entrebâiller la porte de son atelier, «n son absence, & quelques visiteurs qui ne lui ont pas été régulièrement présentés.

Tout d'abord, une véritable déception. Aucun bibelot, aucune prétention à Télégance. Pas d'armures ni de meubles gotbiques. Ce n'est nullement un magasin de bric-à-brac comme dans certains ateliers somptueux où l'on peut faire tout, excepté de la peinture. Ici, au contraire, on doit bûcher ferme. Les yeux n'ont rien pour les distraire. Sans s'égarer ils peuvent rester fixés $ur le modèle ou sur la toile.

Assis dans nn coin, un élève de TAgc de Chérubin tient un carton posé sur les genoux et cherche, d'une main encore mal assurée, à reproduire les contours académiques de la tôte penchée de Niobé , dont le masque en plâtre a été accroché devant lui. Je ne sais si le maître arrivera à faire naître le génie dans l'àme de ce jeune homme ; mais son fusain me parait rendre difficilement la douleur muette de la fille de Tantale. Enûn, les carrières ont. souvent beaucoup d'imprévu. Oui sait? ce débutant sera peut-être prix de Romeavant jcinq ans. Souhailons-le pour lui, et continuons à regarder autour de nous.

Une cloison de deux mètres de haut environ, recouverte de vieilles tapisseries assez médiocres, coupe l'atelier dans toute sa longueur. Contre cette séparation est adossé un beau régulateur en ébène, de l'époque de Louis XIV, aux cuivres finement ciselés, aux hanches arrondies dans une courbe simple et gracieuse. . Comme ce régulateur, avec ses profils élégants et décoratifs, écrase lamentablement cette psyché bou^

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gcoise, sa voisine, encadrée de chônc teinté par quelque ébéniste ignorant cl sans goût du faubourg Saint- Antoine I Perchés sur la corniche de la glace, des oiseaux empaillés regardent mélancoliquement le Chactas de Duret, en plâtre, recouvert, en guise de patine, d'une teinte chocolat qui, de très loin, pourrait rappeler le bronze florentin.

Toujours le long de cette cloison pendent une nature morte de Tépoque de Fyl, tm vrai Flamand de la grande école, et dans des encadrements fort simples des pholograpiïies de la Parque du Parlhcnon, de la Sybille de Delphes, de la Sainte Famille de Michel-Ange, et de la Vision dEzécIml de Raphaël, en épreuves un peu jaunies par le temps.

Mettons un peu d'ordre dans notre description, bien que la tAchc ne soit pas facile, car la pièce elle-même, avec son laisscr-allcr curieux ne porte pas au rangement ni ti lu minutie.

Du plafond recouvert de papier gris descendent des cordes destinées à maintenir les immenses feuilles de papier bleuté sur lesquelles Vartiste arrête ses compositions avant d'attaquer la toile.

Au bas des murs peints en terre cuite s'accotent des cartons bondés de dessins et de croquis. Par terre, sur des planches ou suspendus h des clous, des moulages grecs et romains. Les manifestations de la statuaire romaine, gothique, de la Renaissance ou du xvui* siècle me paraissent briller par leur absence. VA cependant j'aperçois un vrai Chardin, mais pas une toile, un Chardin naturel : sur une caisse escabeau, se prélassent trois petites pipes, une règle, un mètre et un échantillon de vernis « garanti sans résine » dont la bouteille est posée sur le pn>?spectus. C'est un coin d'intimité, sans prétention et fort typique.

Sans prétention 1 voilà d'ailleurs la note dominante

de Talelier où tout est lAché dans une débandade incroyable et semble témoigner d'une préoccupation constante de négliger toules les manifestations extérieures pour produire beaucoup et vite.

Non loin de la porte d'entrée, une table supporte un entassement de bouteilles de vernis vides et pleines dont le contenu poisseux a coulé sur un éboulemenl de tubes de couleurs jetés péle-méle à côté d'un Almanach Botlin, d'un feutre renfoncé, d'une lampe à l'esprit-de-vin, d'un rouet avec son fuseau garni do filasse, de petits mannequins articulés en bois, de boUes remplies de coquillages exotiques et d'un hibou empaillé qui vous regarde d'un air béte. Sous des catacombes de journaux disparaissent des livres aux couvertures passées et salies par le temps. Inventorions au hasard : Nos peintres dessinés par eux-mêmes de Belina; le Dietionnaire des Antiquités romaines de Ilich; les Harmonies du soir de Rambosson, en téte-à-téte avec les Archives historiques de la Saintonge et de CAunis, les œuvres de BuITon coudoyant les Cabales de la politique de Hazaroz, le catalogue de la vente Yan der Bilt de New-York.

Un vase de grés, à la panse grise et bleue, dans lequel se tient, drue et serrée, une forêt de brosses, domine et préside ce pittoresque désordre.

Au milieu de la pièce se dresse l'autel : une grande échelle roulante. Pressé sans doute de sortir, le peintre a laissé sur les marches un pot à tabac, des allumettes, un porte-crayon et des enveloppes de lettres couvertes de coups de crayon.

M. Bouguereau est en train d'exécuter pour l'église de Saint-Yincent-de-Paul le Christ portant sa croix et Y Apothéose de la Vierge. Au pied de l'escabeau sont placées des esquisses peintes, le premier jet des com-

positions. Sur de grands chevalets, en face, se distinguent les figures principales des deux tableaux, Qgures massées au fusain sur de gigantesques feuilles de papier bleu.

Dans Tombre portée par ces cartons se dissimulent un vieux poêle en fonte, des cadres vides de toutes les époques et une caisse d'emballage sur laquelle des journaux, des brochures, des livres aux couvertures passées et salies par le temps. Inventorions do nouveau celte bibliothèque factice : des mémoires de TAcadéinie coudoient des numéros du Papillon, le journal défunt de M"** Olympe Audouard, une notice sur les tapisseries des Gobelins se trouve en téte-àtêtc avec les Cabales de la politique une brochure de Mazaroz. Le reste disparaît sous la poussière.

En face de ce coin abandonné, dans la pénombre, se voit une véranda, qui éclaire largement la pièce et qui doit servir d atelier de photographie. La lumière, que laisse librement passer la couverture en verre strié, tombe d*aplomb sur un poêle rouillé, un crachoir, un paravent en lambeaux,- des esquisses oubliées et. un chevalet veuf de peinture.

Il ne nous reste plus à fouiller que la section de l'atelier dissimulée par la cloison dont nous avons parlé plus haut.

Dans ce buen retiro la vie semble moins dispersée, éparpillée. Çà et Ih des chaises modernes, une armoire normande, un divan vert foncé et un fauteuil en soie blanche brochée de rouge, poussé près d*une table couverte de papiers, d'enveloppes, de carnets et de cartes de visite.

Au mur, une collection de papillons enfermés sous verre dans un cadre d'acajou, touche deux tableaux de Desgoiïes et fait vis-à-vis à des moulages en plâtre du

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Danseurnapoliluin de Rude el du Laurent de Médicis de Michel-Ange, à une cire rouge rcpréscntanl l'allégorie de la Haleimilé el au Caïn tuant Abei^ le premier tableau que le membre acluel de l'InsUlut envoya au Salon et qui donna lieu à une amusanle méprise.

Le jour de Touverlure, car le vernissage n'exislail pas encore k celle époque, le débutant, (fui n*avait reçu aucun avis du jury, arrive tout ému ii l'l*^xpositiûn. Il achète le livret, court au B, feuillette, cherche avec anxiété son nom. llicn, absolument rien. Évidemment il avait été rcrusé.

L*œU morne maintenint ot la t6to baissée,

le pauvre garçon ne veut mémo pas parcourir les salles el se dispose h rentrer chez lui, lorsqu'il rencontre un ami qui Tarréte et le félicite chaudement de son envoi.

— Mais je n'ai pas été reçu, soupira piteusement le jeune homme.

— Allons donc, farceur, tu es admirablement placé sur la cimaise, au beau milieu d'un panneau.

L'artiste rentre en courant au Salon et il aperçoit son œuvre à une place d'honneur.

L'erreur ne fut pas longue à tirer au clair. La notice ayant été mal lue, le nom avait été catalogué Botiguereau.

Sous ce tableau, le premier coup de feu du soldat qui partait au combat avec le b&ton de maréchal dans sa giberne, traîne négligemment jeté sur un tabouret un veston de velours brun dont la boutonnière est ornée de la rosette rouge.

Ahl ce veston si modeste, si rÀpé même, a-t-ildî^ en voir de ces toiles blanches ou grises que l'habile pinceau de son propriétaire convertissait promptement en beaux billets de la Banque de France !

Grand prix de Ilomc en 1850, de rAcadémîc de peinture en 1870, président du jury de peinture chaque onnc?e, M. Bouguercau a eu jusqu'ici la vie heureuse. 11 est aujourd'hui un des artistes contemporains qui gagnent le plus d'argent et qui travaillent avec le plus d'assiduité, de zèle et d'énergie. C'est un idéaliste qui voit la nature en beau. Dans ses idylles il sait faire le nu avec pudeur et poindre l'amour autrement que par des traits lascifs. Aussi, que de succès 1 Une page entière ne suffirait pas h dresser le catalogue des œuvres produites par ce prodigieux et infatigable travailleur. Il a été et il est resté l'enfant gAlé du public, de sorte que presque tous ses tableaux, depuis V Amour paternel^ de 1855, jusqu'à la Jeunesse de Bacchus, de 1884, sont devenus populaires par la gravure. Je crois donc inutile de les rappeler ici.

Des pas, un craquement du panpict me tirent de la rêverie où m'avait jeté le veston de velours sombre tache de peinture. Je me retournai vivement. J'étais en présence du maître de la maison.

Petit, gros, un peu voûté, les épaules larges, les cheveux presqtie blancs, le teint coloré, M. Bouguereau n a pas Textérieur de certaines personnalités qui attirent instinctivement et qui font retourner la tête dans la rue. Toutefois, dans la conversation la physionomie s'anime, les traits s'éclairent, la bouche devient railleuse et Ton est frappé par Textrôme finesse du regard.

Il est, du reste, de ces êtres privilégiés qui arrivent Il tout parce qu'ils ont au service de leur ambition une volonté opiniâtre, de l'entêtement plutôt que de l'enthousiasme, \\\\ travail persévérant plutôt que la fièvre de l'inspiration. Croyez-moi, c'est un homme fori, faisant son œuvre en conscience, allant droit devant lui, ne sollicitant rien des autres et ne s'abaissant

jamais devant la critique. Ah I la critique, elle peut impunément l'attaquer sans l'émouvoir. On aura beau LlAmer ses compositions théâtrales, dire de lui, comme Charles Blanc, que ses chairs sont blondes et molles; comme Edmond About, qu'il met le joli à la place du large; comme Jules Claretie, que son œil voit lisse, lacté et satiné; comme Henri Pouquier, qu*il manque ce style ; comme Pourcaud, qu'il veut sans cesse rectifier la nature ; il n'en restera pas moins persuadé qu'il a raison et que les autres ont tort. Ses camarades, a raconté Charles Garnier, l'appelaient Sisyphe à la villa Médicis. Travailleur prodigieux et infatigable, il lais« sait dire, remplissant ses cartons d'éludés et de croquis. Aujourd'hui, il est au sommet de la montagne et, tranquillement assis sur son rocher, car le temps lui a donné la médaille d'honneur, l'Institut et la présidence du jury du Salon.

C'est, du reste, du palais des Champs-Elysées et non du Luxembourg, où il n'était resté que juste le temps de saluer le président, que M. Bouguereau rentrait; cor sous aucun prétexte il ne manque une séance du Palais de l'Industrie lors du classement des tableaux du Salon. Ses succès constants lors des élections faites par ses confrères le récompensent d'une assiduité qui est, en réalité, des plus méritoires. Notez en outre que son im* partialité bien connue ne se discute jamais parmi les peintres.

Après les compliments d'usage, l'auteur de BibHi, encore sous l'impression de l'examen qu'il vient de faire, me raconta en quelques mots comment il procédait pour le jugement des œuvres envoyées.

Les grandes toiles sont alignées contre la cimaise, et les petites rangées sur des chevalets. Lui, leur tourne le dos et regarde les jurés. Lorsqu'un tableau est disputé dans un sens ou dans l'autre, il obtient le silence

et demande le vote. Dans le cas, au contraire, où tout le inonde marche d*accord, on procède par acclamalion, en levant le bras, la canne ou le parapluie.

Par ce moyen, on peut examiner huit cents toiles par jour, depuis les purs chefs-d'œuvre jusqu'aux plats d'épinards les plus grotesques.

En courant, M. Bouguereau m'a franchement exposé ses admirations et ses inimitiés artistiques. Je m'en doutais un peu : ce n'est ni un centre gauche, ni même un centre droit que le peintre de la Jeunesse de Bacchus. Du classique il est tombé à l'académique. Aujourd'hui avec les tendances nouvelles, disons-le franchement, c'est un véritable Blanc d'Espagne.

— Les artistes que je place avant tous les autres sur le pavois, me dit-il, sont d'abord Michel-Ange, Raphaël et Léonard de Vinci, ces robustes cariatides qui ont porté sur leurs épaules de géants le poids de toute la science de leur époque. Puis Titien, Véronèse, le Corrège, Rembrandt, Rubens, Yelasquei^, Terburg, Métzu, liais et Ribera. Dans l'école française, en première ligne Lesueur et le Poussin. Je n'aime pas les petits maîtres du xvin« siècle, mais & notre époque je trouve Géricault un vaillant, j'admire David quand il peint le Manage de Napoléon, Gérard dans son portrait d'Isabey. Delacroix me parait un rêveur sublime. Ingres, qui a su donner de l'individualité h son dessin, est & mon sens le premier des naturalistes. Mais avant eux tous, je salue l'unique et admirable statuaire qui a exécuté les sculptures du Parthénon.

Dans celte nomenclature, certains noms m'avaient singulièrement étonné, Géricault surtout. Je ne pouvais trouver de corrélation bien nette entre quelques talents admis et admirés par mon interlocuteur, et les manières de voir si autoritaires qu'il professait.

390 L4I0TEL DROUOT ET LA CURlOSlTfi EN 1886-1887.

Cherchant à préciser, je pris le laurcau par les cornes el je mis la conversation sur l'école moderne et sur les {

peintres contemporains, amoureux du plein nir. i

Ce iiit alors une clirouique parlée, élincohuitc d'esprit et de saillie, que me ût l'auteur du Vœu à sainte Anne. Mais c'est trop difficile et trop délicat à rapporter. Les questions personnelles sont brûlantes, et pour cette Tois, permettez-moi, amis lecteurs, de faire de la discrétion.

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