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EDOUARD DETAILLE

Les cheveux courU, le front haut, le nèz impérieux, le regard limpide et droit, la Jôvrc estompée d*une fine moustache, grand, mince, distingué, M. Edouard Détaille ressemble beaucoup à un oflicier en bourgeois. M. Gérôme et lui ont bien le type militaire. On prendrait volontiers le premier pour un colonel et le second pour un capitaine ayant fait brillamment son chemin, car, dans Tarmée, la rosette rouge n'est pas souvent portée par un homme aussi jeune.

Pour décrocher avant trente-huit ans la rarissime timbale; il faut un « sujet d*clite » et une « action d*éclat », comme on dit au ministère de la guerre. Or, en art, M. Détaille est un sujet d'élite et Ton ne compte plus ses actions d*éclat.

Si sa carrière a été une des plus brillantes et des plus rapides de l'époque, on est obligé de reconnaître que le peintre ne doit ses exceptionnels succès qu'à son mérite. La chance, cette fameuse chani-.e dont parlent tant les ratés, les envieux et les impuissants, s*est fort peu mêlée de ses affaires.

Le cliché classique prouvant que tous les artistes célèbres ont montré les plus grandes dispositions dès la plus tendre enfance, est rigoureusement vrai pour l'auteur de Salut aux blessés. Digne émule de Gustave Doré, il n'avait pas six ans que le crayon devenait partie intégrante de son être et qu'il enluminait avec ardeur les lithographies d'isabey et les fantaisies humoristiques de Grandville.

Au lycée Bonaparte, le Gondorcet d'aujourd'hui, sa passion pour le dessin empoisonna l'existence de ses

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professeurs qui ne pouvaient obtenir du potache un cahier vierge de bonshommes. L'enfant, sans travailler sérieusement, arriva à planter cr&nemcnl sur ses jambes un soldat, à enlever avec tant de verve un croquis, que son père en fut frappé. La faipille comprit que ce serait folie d'entraver une vocation aussi déterminée. On convint donc que, le baccalauréat passé, le collégien ferait ce qu*il voudrait.

Le choix ne fut pas long, comme vous le pensez bien.

Au mois d'avril 1865, le jeune Détaille était bachelier ; au mois d'octobre de la môme année, il se présentait à M. Meissonier, à qui l'avait recommandé un ami de la famille.

Par un étrange hasard qui a dû gravement influencer la carrière du peintre, l'auteur de la Hixe était à ce moment en froid avec M. Cabanel. Au lieu d'envoyer le jeune néophyte Iravailler à l'atelier do son collègue de l'inslilut, ainsi que l'arrivant s'y attendait, il le garda auprès de lui. Au milieu du monceau de croquis qu'il examina, M. Meissonier discerna une facilité prodigieuse, une exubérance amusante, un saisissant sentiment du vrai et une extraordinaire mémoire de l'œil. Cependant la tendance au chic dominait dans ces essais et menaçait d'étouOcr les plus précieuses qualités. De sérieuses études d'après nature pouvaient seules faire éviter cet écueil dangereux.

Mais l'élève profita rapidement des conseils de son illustre maître. Deux ans plus tard il envoyait au Salon l'intérieur de l'atelier de M. Meissonier ; cette toile n'était pas un chef-d'œuvre, elle renfermait néanmoins à l'état embryonnaire la sévérité et la sincérité qui sont la marque distinctive d'un talent d'où le chic est impitoyablement banni.

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Gomme certains généraux qni comptent leurs victoires par les batailles livrées, Edouard Détaille possède maintenant à son actif presque autant de triomphes que d*expositions. Depuis le Combat des gardes d'honneur jusqu'h la Bataille de Rezonville^ la belle esquisse du panorama de Vienne, tous ses envois au Salon ont porté, par la finesse de leur observation et la correction de leur dessin.

Le lugubre drame de 1870 qui a été pour la France un si dur réveil a produit dans notre peinture militaire une véritable révolution. A Tarrangcmcnt d'une guerre théâtrale et romanescpie, . telle que la voyaient les artistes d'autrefois, du fond de leurs ateliers, a succédé la reproduction exacte et vivante de la lutte moderne, telle qu'elle existe dans son horreur et sa brutalité, telle que l'ont comlemplée nos jeunes peintres dans ces jours néfastes dont tous ont conservé l'amer souvenir.

M. Détaille est de ceux-là. Il a fait la campagne de l'Allemagne, non le crayon et le pinceau à la main, mais le chassepot au poing. A Champigny il risqua sa vie et faillit être enlevé dans une grand'garde par une palrouille prusisenne. Aussi a-t-il vivement senti ce qu'il a vu et son œil de patriote et d'observateur a gardé intacte la vision des scènes terribles auxquelles il a assiste. Ces drames, du reste, ne s'inventent pas. Il faut avoir parcouru un champ de bataille pour comprendre rintcnsité d'impression et la rigoureuse exactitude des œuvres de l'artiste. Dans ses troupiers boueux, le mouchoir de couleurs sur les oreilles, le képi écrasé, couchés dans les sillons, épaulant en rampant pour défendre leur vie, mais mourant en braves, que nous sommes loin des toiles militaires d'avant 1870, où les personnages astiqués, battant neuf

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et semblables À des Qguranls du GhAtelcl, était représentés dans des altitudes mélodramatiques 1

G*est cet amour de la vérité, ce respect de la nature qui attirèrent l'attention du grand-duc de Russie pendant l'un de ses séjours à Paris. Devenu Gzar, il invita, en 1884, le jeune maître français à assister aux manœuvres annuelles de Krasnoé-Sélo, le camp de GhAlons de Tempire russe, la plus grande solennité du pays.

Fêté, choyé, gâté à cette cour, dont Tétiquette a peu varié dépuis la grande Gatherine, Edouard Détaille était logé dans le chalet du prince de Troubetzkoï, le grand maréchal du palais. L'état-major le tenait pour un ami de longue date; quant à l'empereur, il le traitait en intime, s'intéressait vivement h ses études et assistait très souvent aux séances.

Gomme de son excursion en Angleterre, comme de l'expédition de Tunisie qu'il suivit, vêtu de la tunique d'ofûcier de réserve, il rapporta de son voyage en Russie de nombreux documents qui lui ont permis de publier un magniflque album sur ce camp à l'aspect pittoresque. Il faut l'entendre raconter les revues qui se passent à l'improvisle par un signal d'alarme, décrire les dcQlés superbes aux premiers rayons du soleil levant, et parler de ces cosaques au costume naâonal et do ces fiers soldats de la garde dont on a dit : <' Ge n'est pas le tout de les tuer, il faut les faire tomber. »

Actuellement, lartiste se repose — à sa façon — en travaillant dans son atelier à V Armée Française, le remarquable ouvrage dont M. Jules Richard écrit le texte et qui est en cours de publication chez MM. Boussod et Valadon. G'est sa passion, sa vie, son idée fixe. Aussi l'hôtel du boulevard Malesherbes ressemble bien

plus à tin musée d artillerie, à un dép6t d^équipement, h un arsenal cosmopolile» à une succursale de TÉcole militaire, qu*À Vinlérieur d*un artiste h la mode ou à celui d\in homme de goôt.

M. Détaille dessine au rez-dc-chaussce, dans une pièce arrangée ad hoc qui communique par une large haie avec une sorte de hangar vitre où pose le modèle. Il obtient de la sorte du recul et Tillusion du plein air. Un cheval empaillé dont les narines ouvertes semblent renifler Vodcur de la poudre, attend, bridé et harnaché, son cavalier, un hussard rouge qui s'apprête à sauter en selle, au moment de mon arrivée.

Partout où mon regard se porte, il rencontre des uniformes, des bonnets de police, des havrcsacs, des guêtres montantes, des sabretaches, des hausse-cols, des gibernes noires, des habits à revers, des tuniques plissées et des capotes gris fer — qui attendent le modèle et le cra.yon du jeune maître.

Des photographies qui reproduisent tout ToBuvre du jeune maître tapissent les murs : la Halle des Iqm^ bourSf le moulin du Champ de cerises, et la halte de V Infanterie, le premier tableau qui attira l'attention sur Détaille. Puis la photographie de VAlerle dont l'original est la propriété de M. de la Panousc, Jflzerle à Tamiral Biol, Ibl Halle de la colonne Vincendon h M"«de la Digne, les Vainqueurs k M. Gustave Delahante, YEscalier de l'Opéra au Luxembourg, le Salut aux blessés au baron de Gargan, son Ancien régiment & Albert Wolff.

Une galerie basse règne autour de l'atelier. Dans des armoires vitrées sont alignés des cartouchières, des épaulettes, des burileteries, des casques* à pointes, des casquettes russes, des cuirasses polies. Plus loin un râtelier supporte des fusils de toutes les époques à silex, à piston, à aiguille, à tabatière,

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faisanl loucher du doigl les progrès oblenus peu à peu, par Thumanilé bienfaisante, pour supprimer son semblable.

Mais sur le fond bien rouge du mur se détache un morceau de peinture. Les yeux fatigués par les éclats de Tacier et du cuivre, je m'approche et je reconnais avec étonncment, un fragment de la grande toile représentant la Distribution des drapeaux à Longchamps, et qui rendait si bien le coup de soleil de la revue des trois présidents.

Allons, il n'y a plus à en douter, malgré les instances de ses amis, le peintre a mis à exécution le projet dont il avait parlé et qu'on ne considérait que comme une boutade d'enfant gâté. Il a coupé celte immense toile qu'il avait lùi-méme condamnée, et il n'en a conservé que deux ou trois fragments contenant des portraits de généraux. Voilà, certes, une exécution peu banale et qui dénote autant d'énergie que de modestie et d'amour sincère pour l'art.

Montons maintenant au premier étage.

La longue et haute galerie que l'on traverse est saisissante. On s'y trouve dans un milieu grave et mâle qui donne malgré soi aux battements du cœur un mouvement plus rapide parce qu'il évoque subitement la ûére épopée de notre glorieux passé.

Vis à vis du mur où sont pendues d'intéressantes tapisseries de la Renaissance, sous un vitrage dont les stores à l'italienne tamisent l'éclat, sont rangées des vitrines remplies de colll'ures militaires qui alternent avec des râteliers surchargés de lattes, d'épées, de sabres ébréchés et de briquets raccommodés, vieux débris ramassés sans doute sur maints champs de bataille.

L'histoire des guerres, depuis plus de cent ans, est écrite là tout entière. Vainqueurs et vaincus récon-

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t'iliés dans la morl, oublieux des haines passées, seml>lent avoir tenu îi e/Taccr le souvenir des engorgements «l autrefois en mêlant leurs armes dans une fraternelle promiscuité. La mitre prusiennc à la plaque de cuivre, •»ii brillent les deux lettres F. II. du grand Frédéric, icpose à côte du tricorne de feutre des gardcs-fran- '•aises de Louis XV; le chapeau h, deux cornes du volontaire de Valmy frôle le casque surmonte de Taigle à deux têtes des chevaliers gardes ; le claque du mi- ^^liipnmn s'appuie sur le bonnet h poil des vieux groi^nards de Gharlet, le haut shako en feutre rouge du hussard de la mort couvre de son ombre le schapska du lancier de Tempirc; le bonnet garni de fourrures des Scott's guards fraternise dans un mol abandon avec le cône tronqué de Tartilleur d'Icna.

Orgueilleux plumets, fourragères dorées, fières aigrettes, panaches épiques, coqs gaulois, oigles impériales, cocardes blanches, plaques aux Hères devises, lances où flotte la flamme tricolore, tout se mêle et s'enchevêtre si bien que, dans la revue d'honneur dont parle le poète, lorsque le tambour macabre fait sortir de la tombe les héros tombés dans les plaines d'Austerlitz, de Friedland, de Wagram, ces ombres augustes doivent se tromper ou rester indécises pour retrouver leur équipement dans ce vestiaire improvisé.

En entrant dans le hall, le décor change. Le vélum aux rayures blanches et brunes, qui couvre la pièce et coupe la lumière crue du jour, donne à Timmense pièce, si fantaisiste avec sa galerie de bois couverte d'étoffes chatoyantes, une douce impression d'ensoleillement et de gaieté.

Ici l'art pur reprend ses droits. Des portières de peluche, des fauteuils Renaissance et Louis XIII aux velours richement ciselés, des tapis de prière, un billard couvert d'une large broderie, des bahuts en

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chêne, des crédences finemeni sculpiées, une énorme cheminée en briques rouges rehaussées de faïences rieuses, une originale bibliolhéque chinoise pleine de livres illustrés, de flgurines de saxe, de verres de Venise, de grés pansus, de bibelots de toutes sortes, une superbe tapisserie flamande du xvi* siècle, d'amusantes gravures du temps de l'Empire et de la Reslauration, un Kspagnol grattant de la guitare, par Jules Worms ; une lumineuse toile de Duez, des chimères japonaises au rictus grimaçant; des bronzes chinois couverts d'animaux Tanlastiques, des bacchantes de Glodion, que sais-jc? En résumé, une symphonie chatoyante et vibrante qui se fond dans le plus adorable des méii-mélos, et à qui l'inattendu et l'incohérence apportent un charme exquis — tel est, à grands traits, le hall de l'hôtel Malesherbes.

Là nous ne sommes plus chez le peintre militaire, mais chez le fantaisiste, le délicat, le rafAné, le collectionneur, le Mais, avant de me retirer, qu'est-ce

que j'aperçois dans ce coin? Voyons. La photographie d'un éventail par le maître de la maison : la Course aux pendules. Une nuée de Prussiens pillards, fumant do longues pipes de porcelaine chargent, dans les postures les plus comiques, un bataillon de pendules burlesques fuyant à tire d'ailes.

Heureux artiste, rien ne lui manque 1 Lorsqu'il veut s'amuser, il dispose de l'esprit de Juvénal et du crayon de Gavarnil Celte composition boufl*onne n'a eu, paralt-il, qu'un très petit tirage. Savez vous où se trouve l'une des rarissismcs épreuves? A Berlin. M. Detaille m'a raconté que l'Empereur d'Allemagne lui avait fait demandcr'un exemplaire de cette plaisanterie anodine et qu*il en avait ri plus que personne. Décidément la caricature est si bonne flile qu'on no peut se fAcher contre elle.

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