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BENJAMIN CONSTANT

— Non, voyez-vous, celte manière de voir m'exaspère, car ne vous y trompez pas, c'est du parti pris, pur. On n*aime aujourdliui que la décoloration, Tanémie, la maladie, la mort. Pour qu*un tableaau soit admiré, il Taut qu'il soit peint dans la pluie ou le brouillard, sous un ciel sombre, avec une atmosphère de suie. C'est de la névrose dont on a d*abord parlé par genre et dont on finit par être sérieusement atteint. Ma parole, je finirai par croire à la contagion en art aussi bien que pour la variole et le choléra. Le pessimisme, qui a peu h peu envahi notre littérature, s'est infiltré dans les tubes, faufilé dans les boites h couleurs et s'est étalé sur les palettes. Les artistes contemporains voient noir et font gris. Naturellement le public a suivi comme les moutons de Panurge. Aussi, maintenant, dès qu'un peintre a Taudace démettre unenote rouge sur sa toile, brrl... les Jérémies de Salon lèvent les bras au ciel, se signent, se couvrent la tète de cendre et crient à la fabrique pour l'exportation. La mode a décrété que le rouge n'est plus distingué. Et cependant, voyons, sans procéder à une énuméralion aussi longue que celle de Léporello, en prenant au hasard trois maîtres français dont le talent n'est ni discuté, ni discutable : Watteau dans le Départ pour Cythère, Delacroix dans Y Entrée des avisés f Millet dans Y Angélus, n'ai*je pas la preuve de ce que j'avance? Est-ce que leurs œuvres sont pâles, froides et décolorées? Est-ce de la peinture de phtisique, cela?

Appuyé sur les coussins d'un vaste divan turc, j'écoulais sans l'interrompre M. Benjamin Constant qui, sur

un mol jeté dans la conversation, était parti en guerre.

L'adisle se promenait nerveux dans son atelier, s'emballant avec sa verve méridionale sur un sujet qui lui était cher — je m*en aperçus tout de suite.

D'un coup il laissait déborder ce qu*il avait sur le cœur. J'étais ravi, je l'avoue, d'avoir déchaîné l'orage qui me permettait de connaître les théories, les tendances, les principes, les haines et les sympathies de ce vibrant qui mettait ainsi son cerveau à nu dans un beau et sincère élan d'enthousiasme, bien rare aujourd'hui I

D'ailleurs, l'auteur de Im Soif ne s'occupait plus beaucoup de moi. Tout à son sujet, il continua comme en se parlant à lui-même :

— Eh bien I il faut pousser le cri de réaction. Je lutterai contre cette invasion du lymphatisme dans la peinture. Moi, j'adore l'éclat, le soleil, la vie. Gomme mes maîtres Rubens, Yéronèse, Yélasquez, c'est du sang vermeil et non du jus de navet que je tiens k mettre sous la peau de mes personnages. Je vais peindre une Théodora, je ne prendrai certainement pas une poitrinaire pour modèle. Que veulent décidément tous ces paysagistes crépusculaires?

La nature est-elle pâle? les fleurs ont-elles la chlorose? les arbres ont-ils besoin du fer Bravais? On parle (le tons Ans, de demi-teintes sourdes, de gris harmonieux? Allons donc! les valeurs, dans les gris, ce sont des hasards de palette mal nettoyées et rien de plus. Au Louvre j'évite le salon carré, dans la crainte d'attraper un rhume. Les toiles de David maintiennent une température de dix degrés au-dessous de zéro. Même au mois d'août il faut lever le collet de sa redingote pour rester là. Devant les Noces de Cana, au contraire, on rit, on respire, on cause, on aime. H se produit comme un rayonnement de génie. Ah I Yéronèse, quel

Titan I El comme les jeunes gens qui ne peuvent aller Fadmirer à Venise ont tort de ne pas au moins Téludier h Paris et souvent et longtemps! Mais, sans parler de ritalie, en France, dans ce pays où Ton est dominé au fond par la passion de la couleur, les plus illustres de nos contemporains ne sont-ils pas des coloristes? Hibot, Ilcnncr, J^iurcns, Baudry, Vollon, possèdent une incomparable palette.

J'interrompis en souriant mon bouillant discoureur.

— Et Ingres et Puvis de Chavannes et...

— Ohl Puvis de Chavannes est à coup sûr un maître. C*csl un artiste doublé d'un grand poète qui sent d'une manière élevée. Personne ne dessine le paysage comme lui. Nous ne sommes pas dans la même voie, néanmoins j'éprouve une grande joie devant les œuvres sincères, même lorsqu'elles sont le plus opposées k mon tempérament. Puvis a fait en peinture décorative d'étonnantes colorations grises, mais c'est surtout et avant tout, uniquement même, un décorateur. Aux cadavres de Dellum-Concordia opposez ceux de Rapliacl et vous me direz le résultat de la comparaison. Les cadavres du maître italien sonè, eux aussi, décolorés, d'accord. Mais quel admirable dessin I D'ailleurs Raphaël savait se transformer. Quand il quittait la fresque pour se mettre à un portrait, il laissait de côté ses teintes plates, sa décoloration voulue, il redevenait peintre avec un coloris puissant et vrai.

— Cependant le voisinage de la pierre exige un art conventionnel et une facture spéciale.

— Je n'en disconviens pas. Mais mon rêve, à moi, serait de tenter une décoration dans des voussures dorées. Souvenez-vous de V Apollon du Louvre, le chefd'œuvre de Delacroix peut-être, et en tout cas un des plus merveilleux morceaux de peinture qui soit. Rappelez-vous comme cette page sublime se tient et irradie

au milieu de réblouissemenl et de la violence des ors de la galerie d'Apollon. Tenez, j'ai une commande importante à la Sorbonne. Je ne couvrirai pas la muraille de teintes grises, je le jure. Je chercherai à faire blond el lumineux comme Yéronèse, on ne trouvera probablement cela ni « plein d'émotions, ni troublant, ni subjectif ». Que m'importe? Si l'on envoyait les gens qui se servent de cette blagueologie vide, cuire comme moi au Maroc, à Tunis ou au Caire et faire un torse de forban en plein air par cinquante degrés de chaleur, ils oublieraient cet ergotage sans foi et ces stériles discussions. Ils admireraient promptement ce qui est vraiment beau. Oh I oui, quand j'en serai là...

D'un geste large, l'artiste prenait possession de ces pierres sur lesquelles il promenait son magistral et vigoureux pinceau. L'œil brillant sous son pince-nez, la flgurc inspirée, il semblait vivre en plein rêve.

Gomme le milieu dans lequel je me trouvais concordait bien avec les théories de cet amour de la lumière! (Juelle homogénéité parfaite entre l'orientaliste et son intérieur! Un ruissellement de couleurs, une débauche de soleil que l'atelier de Timpasse Hélène, planté dans un coin retiré des Batignollcs, dans cette villa des Arts, qui eut son heure de célébrité et de gloire. C'est là que furent donnés, dans l'atelier de Bonnat ces bals légendaires 011, dans une nuit, on dépensait tant de verve, tant d'esprit, tant de gaieté. Mais il y a quatre ou cinq ans de cela. Cinq ans!... Un siècle pour l'oublieux Paris.

M. Benjamin Constant est un descendant de l'auteur d*Adolphe, l'ami de Madame de Staël.

Quoique né à Paris, qu'il quitta à quatre ans, il est en somme originaire de Toulouse, dont il a conservi

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un ]<5gcr accent chantant qui ne manque ni de charme ni de caractère.

Aussitôt après son baccalauréat, il entra à TÉcolo des beaux-arls de Toulouse d'où sont déjà sortis : Falguières, Got, Laurens et Mercié. Mais Paris attirait l'étudiant; il l'appelait, et sans tarder il alla à lui.

Dès son arrivée, il entra chez M. Gabancl. Il Ot le concours de Home et monta en loge en même temps que Blanchard, qui remporta le grand prix.

Des logis tes de cette année-là, des dix peintres remplis d'illusions, d'espérances, de talent et de jeunesse qui luttaient ensemble, trois sont morts : Blanchard, il y a six ans, en plein sucdès ; Médart, il y a deux ans, dans une maison de fous ; Gaston Jourdain, artiste de haute valeur, tombé en route, il y a un mois, inconnu et méconnu :

Hélas I U mort va vitel

M. Gonstant n'essaya pas un second concours. De son petit atelier de la rue Bonaparte, il envoya au Salon un tableau plein de sentiment et d'une jolie coloration : 7rop tard! représentant la Gloire et la Fortune entrant chez un artiste au moment où il vient de rendre le dernier soupir.

Heureusement ce premier succès ne devait pas être pour l'auteur une lugubre prophétie personnelle. La Fortune et la Gloire sont venues, mais lorsque les deux déesses ont frappé à la porte, c'est le peintre lui-même, jeune et bien portant, qui a été leur ouvrir. En 1875, M. Constant obtenait une troisième médaille ; en 1876, son Mahomet II le mit hors concours ; en 1878 il était décoré; en 1884 il était nommé ofHcier de la Légion d'honneur, enûn en 1880, il envoyait au salon le Juslinien et son conseil^ dans une superbe symphonie co-

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lorée qui serait orchestrée par Berlioz. Sur un fond entièrement blanCi Tempereur, entouré de ses conseil* 1ers, se détache en violet sombre.

Je me hkle de le dire» ces rapides succès, le jeune maître les doit uniquement à son énergiCi à son intelligence, à son tempérament exceptionnel, à son incontestable et beau talent.

C'est en 1872 qu'il a trouvé sa véritable voie, lorsqu'après avoir voyagé en Espagne » pour se dégeler de l'école des Beaux-Arts », il alla k Tanger, sur le conseil de Portuny qu'il avait rencontré & Grenade.

Émerveillé par les splendeurs de l'Alhambra, il voulut étudier de prés les descendants de ceux qui Thabilent. Il resta, deux ans au Maroc, épris follement du soleil, travaillant sans relâche, bravant la chaleur, la soif, la flèvre, les dangers de toutes sortes pour s'imprégner du sentiment des hommes et des choses dans ces sables perdus de l'Afrique du Nord.

M. Tissot, notre ancien ambassadeur {i Londres et longtemps représentant de la France à Tanger, a dit de lui : « Nul n'a rendu ce pays avec plus de ûdélité et « de bonheur. Sôus ce rapport, les œuvres de Benjamin « Constant laissent loin derrière elles celles de Delacroix « et de Hegnault lui-même. »

Ah I l'Orient, c'est la passion toujours vivace, toujours Qdèle, toujours ardente du peintre. Aussi a-t-il voulu arracher un lambeau du pays tant aimé, pour le transporter chez lui, en garder comme Tessence et le parfum. L'atelier de l'impasse Hélène ce n'est plus Paris, c'est l'Orient avec son art rafilné et somptueux, son exubérance, son intensité, son éclat, ses ors, son faste, sa splendeur, sa magnificence.

Les murs disparaissent sous les tapis, les soies, les velours, les broderies, les tentures précieuses. Ici une dalmatique byzantine, des brocarts couverts d'orfrois

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ûblouissanls et des tapis de prières, qui onl fait depuis îles siècles le voyage de la Mecque. Là, des vestes rouges passcmentées d'or, des feudjés p/\les comme des bluels ol des écharpes rayées comme des ailes de libellules, (les élolTcs, elles sont partout jetées sur les divems, drapées sur Jes chevalets, abandonnées sur les fauteuils, tombant dns portes, couvrant le sol, pendant sur la balustrade de la petite galerie qui court à droite et à î^auche de la vaste pièce et sous laquelle se cache un adorable moucharabieh.

Des armures mauresques datant de Boabdil, des poignards aux fourreaux d'argent, des fusils arabes, aux longs canons et aux fines incrustations, des yatagans historiés de caractères arabes, dos kandjars aux gaines de velours constellées de grenats, do turquoises et de norail, des cloches de narghiieh en acier richement damasquiné, dos meubles en ébène, des petites (ables parquctccR comme des damiers, des miroirs persans encadrés de peintures curieuses et naïves, des brftle- |)arfums pei*sans en cuivre ouvragés d*un travail arabe, (les selles et des housses marocaines qui semblent brodées avec du soleil pour les coursiers du désert, des drapeaux multicolores surmontés d'un croissant sentant encore la poudre des guerres saintes, tout l'Orient, vivant et superbe dans une radieuse apothéose, semble avoir déposé iti une partie de ses richesses.

Kt ces merveilles qui éblouissent les yeux, miroitent, chantent, pétillent, éclatent, scintillent, rayonnent, flamboient, se heurtent, s'unissent et finissent par se fondre, sous la lumière venant d'une large baie, dans une harmonieuse et fulgurante incandescence d'incendie, comme la pluie d'étoiles d'un feu d'artifice 'olossal et grandiose.

Seul dans son atelier, hypnotisé par la vision qui le liante, l'artiste peut se croire transporté loin de la ville

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qu*babille la Belle Jardiaière, dans ce Maroc au ciel implacable, au sol brûlé, au soleil de feu qui lui a dévoilé ses secrets et dont, nouveau Prométbée. il a su ravir la flamme pour eu animer et incendier ses toiles.

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