‹ L'Hôtel Drouot [et la curiosité] en 1881 [jusqu'en 1888]Chapitre 14 sur 21 · SIXIÈME ET DERNIÈRE VACATION. — 4 JUIN · texte numérisé non relu

SIXIÈME ET DERNIÈRE VACATION. — 4 JUIN

Cest la grande journée des tapisseries ; la dernière, plus suivie encore que la première.

Chambrée des plus aristocratiques I

La salle est de très bonne heure envahie. MM. Eugène et Gustave Pereire, le comte de Rohan-Cbabot, le prince Galitzin, Champfleury, le baron Davillier, le grand amateur du xvi® siècle, le marquis de Sommery, le prince Orloff, le baron Gustave de Rothschild, se casent comme ils peuvent. Tant pis pour les retardataires !

M*^ Grandjean, bien connue par son exposition du Trocadéro et par les jolies choses qu'elle a mises au musée des arts décoratifs, M"^ Boiss, de l'île Saint- Louis, marchande aujourd'hui millionnaire, sont placées de chaque côté de M. Strauss, l'ancien chef d'orchestre, qui adore plus aujourd'hui les bibelots que les notes de musique.

De jolies demi-mondaines. M"®* Mangiu, Angelo, Marie Lannoye et Alice Regnault, l'actrice q^ui possède maintenant le plus de maisons dans Paris.

L'exactitude est la politesse des commissaires-priseurs. — Pillet est ponctuel comme un chronomètre.

Il adjuge successivement :

Un lustre de cristal de roche à seize lumières (arran- Pfement moderne), à M. Guenot, pour la somme de 55,000 francs. — Celui qu'avait la Du Barry à Versailles n'avait dans son temps coûté que 11,000 livres.

A M. J. Kann, pour 51,000 francs, les deux fontaines en plomb doré vendues par Recappé.

La console offerte en 1781 à Marie- Antoinette, achetée par une dame de la reine à la vente du mobilier de Versailles en 1793, retrouvée ensuite par le marchand Âlibert, atteint un prix fantastique, comme tout ce qui a un passé plus ou moins établi. — 24,000 francs !

Deux tapisseries de Beauvais, d'après Boucher, représentant les Saisons, 60,000 francs, à M. Henri Schneider. — Le Serment d'Annibal, à sir Richard Wallace; celle AeDon Quichotte, 10,450 francs.

Les tapisseries : le Jugement de Paris, le Festin de Cambyse, V Enfance de Jupiter, adjugées au baron Stieglitz, un Russe très riche et très collectionneur.

A M™" Boiss, pour 10,000 francs, le boudoir de la Duthé et pour le même prix le grand lustre des Amours en saxe à 28 lumières.

Les sièges, marquises, bergères, fauteuils et chaises de Beauvais du temps de Louis XVI, provenant du château de Fontainebleau, 51,S00 francs.

Le splendide meuble de salon Louis XVI, couvert de tapisseries d'après Boucher, deux grands canapés, un petit à côtés arrondis et dix beaux fauteuils, 110,000 francs au premier marchand de tapisseries de Paris, à M. Lowengard, de la rue de Buffaut.

Le meuble de la chambre de Louis XIV, dix pièces des Gobelins, au riche banquier M. de Camondo, 100,000 francs.

Ces deux adjudications provoquent encore des applaudissements répétés. — Même à la vente du château de Vaux-Praslin, il n'y avait pas mieux !

La vente est finie. Depuis celle de la comtesse de Verrue, en 1736, on n'avait jamais rien vu de semblable.

On parlera longtemps encore de cette féerie en six tableaux.

Andrietuc et Albert Wolff, — Le sculpteur Lafrance. — Un billet à ordre de Duez. — Un portrait par Drouais et deux pastels de M»« Vi^e-Lebrun. — Le beau Vaudreuil. — Aglaé de Polignao. Lady Parceval. — Les kakémonos de M. Guérineau. — Trois ventes en une seule : Hue, Herpin et Rougeron. — Galerie Christophe van Loo, de Gand. — Un Claude Lorrain payé 43,000 francs. — Fin de la liquidation Ëverard.

40 juin,

Tai depuis près d*uû mois un arriéré colossal. Tous les regards étaient tournés vers la vente Double. Je me suis dirigé de ce côté, et pendant ce temps aucune salle ne chômait à Thôtel. On liquidait au plus vite la /In, de saison. — Aujourd'hui, devant le passé accumulé, je ne sais trop comment faire pour ne rien oublier. Le chroniqueur est souvent comme le pompier qui aperçoit plusieurs incendies et ne sait auquel courir. Suivons, tant bien que mai, pour nous en tirer. Tordre chronologique des principales adjudications.

Lundi 16 mai. — La vente au profit de la famille Andrieux, organisée sous la généreuse inspiration d'Albert WollT, a parfaitement réussi.

Relevons quelques-uns des dons :

Un dessin à la mine de plomb de Meissonier, vendu 4,500 francs.

Une Stella de Jules Lefèvre, 1,020 francs.

L'HOTEL DROUOT EN iS8i. 849

Une esquisse de Bonnat, d'après le Silène deRibera, 300 francs.

Un dessin de Bouguereau d'une grande douceur de crayon, 700 francs.

Au foyer de la danse, par Gervex, 350 francs.

Une Baiffneuse, de Vibert, 400 francs.

Un Coup de sangle^ de Goubel, 1,020 francs.

Une nature morte dé VoUon, 370 francs.

La Cruche cassée, du spirituel Edouard de Beaumont,

Le total s'élève au chiffre respectable |de 68,000 francs I

Tu rides, ego fleo. — L'aquarelliste avait bien fait rire de son vivant avec ses pompiers et ses paysans endimanchés. — La veuve et les enfants pleuraient. Ils sont sortis d'embarras maintenant. Leur sort est désormais assuré. — Albert Wolff a fait une nouvelle bonne action.

Jeudi 19 mal C'est décidément la semaine de la bienfaisance. Les peintres ont tous un cœur d'ori Vente au profit de la famille du sculpteur Lafrance — encore un jeune, enlevé à quarante ans à la suite d'une cruelle maladie. La mort fauche bien des talents en l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-un.

Sorti d'un milieu assez humble, Jules Lafrance était arrivé par lui-même. En 1870, il avait obtenu, avec [un Samson, le grand prix de Rome et il était allé rejoindre à la villa Médicis, que dirigeait alors M. Hébert, tout ce groupe d'élèves aujourd'hui arrivés : les sculpteurs Mercié, Allard, Noël, les peintres Ferrier, Marot, Machard et Luc Olivier Merson, l'auteur de la Fuite en Egypte, qui travaillait à ce moment à son premier tableau, intitulé les Poupées, que je lui avais demandé comme souvenir de mon voyage en Italie.

Lafrance avait foit un chef-d'œuvre : la statue de Frédéric Sauvage, pour Boulogne-sup-Mer ; le buste d'Alice lody et la Justice et la Prudence, qui décorent aujourd'hui le pavillon de Flore. Ghristofle, dont il avait exécuté le buste, lui avait demandé un grand surtout et les orfèvres de la rue de la Paix, Debus et Cou- Ion, lui avaient commandé un service d'un goût ravissant et d'une conception très originale. Il avait choisi un Arabe pour la cafetière, une Chinoise pour la théière, une Bretonne pour le pot au lait, une Normande pour le beurrier, une Créole pour le sucrier.

Le brillant chroniqueur du Temps, Jules Claretie, le dépeint ainsi dans la préface du catalqgue de sa vente :

« Je le rencontrais quelquefois dans cette réunion » d'amis qui s'appelle la MacédoinCy et où Carolus Du- » ran avait un jour porté le toast obligatoire pour fêter » le ruban rouge du nouveau macédonien. Jules La- » franco, très sympathique, avec ses yeux bleus, ca- » chés parfois derrière un lorgnon blond, dont et fort, » n'était pas des plus tapageurs, mais des plus aima- » blés. Il causait agréablement, mais tout bas. Ce » robuste m'avait fait l'effet d'un timide. Je ne l'en ai- » mais que davantage. »

Vaincu par la maladie, il dut quitter son atelier de la rue d'Amsterdam pour subir dans une maison de santé la redoutable opération de la taille qui réussit très bien d'abord, mais à la suite de laquelle une fièvre purulente se déclara, comme cela arrive malheureusement trop souvent.

C'est entre les bras de son vieil ami Roger Ballu que mourut le pauvre Lafrance, laissant tous les siens dans un état fort précaire.

Les artistes savent combien ce mot est profond : « Yart vit de misère, » et ceux qui sont arrivés à

l'avenue de Villiers n'oublient jamais ceux dont le talent n'a pu dompter la misère.

Roger Ballu organisa une vente. Il s'adressa à tous, et son appel fut immédiatement entendu.

Appian envoya aussitôt deux paysages ; Af>iat^ un coin de Tatelier de Jules Lafrance ; Félix Barrias, les joujoux chinois; Butin, une marine; Maxime Lalanne un fusain. Il reçut en outre une tète d'enfant de Bouguereau, un dessin d'Ernest Hillemacher, étude pour son tableau Tarpeia, nin dessin au crayon rouge de Lenepveu, une japonaise du japoniste Regamey, un souvenir de Capri, une marchande d'oranges de Sain, une terre cuite d'Ernest Barrias.

Toujours spirituel , Diaz adressa un ion pour un portrait qui s'est vendu 1 ,200 francs ; je suis convaincu que l'acquéreur a fait là une bonne affaire. Le peintre s'exécutera largement. — M. Jules Chaplain, usant du même procédé, avait signé un bon pour un médaillon.

Les sculpteurs n'avaient pas oublié leur ancieç^ confrère. — Parmi les envois que nous ne pouvons tous relever, il y avait : une cire de Franceschi, la Mignon, d'Hippolyte Moreau, l'esquisse de la statue de Berryer, épreuve unique de Chapu.

Comment voulez-vous qu'une vente composée ainsi ne réussisse pas?

Cela ne pouvait manquer.

L'addition des bordereaux s'est élevée à 26,000 francs.

Le 20 luiN. Trois choses hors ligne dans cette vente deV.

Un très beau portrait du comte de Vaudreuil, par Drouais, et deux très jolis pastels par M"»« Vigée-Lebrun ; l'un de ces pastels représentait la duchesse de Guiche, et l'autre, lady Parceval.

Le comte de Vaudreuil, surnommé le Beau Vau^

S5S L'HOTEL DROUOT EN i88i.

dreuil, était grand fauconnier dé France — une charge bien inutile à cette époque I En 1819, il mourut gouverneur du Louvre. Protecteur éclairé des arts, il- contribua à la réputation de M"*» Vigée-Lebrun, de Ménageot et de plusieurs célébrités artistiques de son temps.

Il avait dix-huit ans quand Drouais fit son portrait. Vêtu d'un habit à la française en velours bleu^ culotte courte, manchettes. et jabot en dentelles, il montre du doigt, sur une carte, Tile de Saint-Domingue dont son père était alors le gouverneur.

Ce magnifique portrait, daté de 1758, exposé au Salon de 1759 sous le n« 84 du livret, a été vendu 42,000 francs.

Le premier pastel était celui d'Aglaé de Polignac, duchesse de Guiche et de Grammont, née en .1708, morte en 1803.

]y|me Yigée dit dans ses mémoires, en parlant d'elle, page 318:

« Avant la Révolulion, la duchesse de Polignac vint chez moi et j*ai fait plusieurs fois son portrait, de même que celui delà duchesse de Guiche. La plupart de ces portraits, notamment celui que j'ai fait au pastel, de la duchesse de Guiche, et qui est chez M"*^ la comtesse de Vaudreuil, aurait servi parfaitement de modèle pour représenter une des Grâces. »

Plus loin, elle raconte qu'étant entrée un matin sans être attendue dans Tappartement de la duchesse de Guiche, celle-ci, qui finissait de s'habiller, fit un mouvement si gracieux en croisant les bras sur ses seins, qu'elle la supplia de rester ainsi et de lui permettre de faire son portrait. C'est alors qu'elle fit ce pastel signé : Lebrun^ 1784, où elle est représentée portant un coquet costume de paysanne à corsage rouge, décolleté, laissant les bras nus. Les mains croisées sur la poitrine retiennent un fichu de gaze qu'elle a négligemment

posé sur les épaules. Les cheveux blonds et bouclés de la duchesse de Guiche sont en partie cachés par un bonnet en dentelle serré sur la tête par un ruban bleu.

Ce pastel délicieux, d'une fraîcheur veloutée de colo-^ ris, d'un ragoût extraordinaire, a été adjugé par M^ Pillet à un amateur de haut goût, pour la somme de

L*autre pastel était le portrait de lady Perceval, Irlandaise, amie intime des émigrés de Tépoque. Le pastel, daté de 1804, a été fait pendant son séjour à Londres par M"« Vigée-Lebrun, qui nous montre la belle lady en buste, les cheveux blonds retenus par un ru>ban de velours noir bordé de perles, et vêtue d'une robe noire légèrement ouverte et garnie d'une collerette de dentelles.

Lundi 23 mai. Vente des kakémonos ou stores peint» sur soie, de M. Abel Guérineau, un architecte attaché à la mission militaire du Japon et qu'il a rapportés du Japon. — Inutile de dire qu'il s'agissait d'une collection choisie, que la situation de M. Guérineau lui permettait de faire mieux que personne. — C'étaient des objets d'étude dont il se séparait, après en avoir tiré des documents précieux pour l'histoire de l'art décoratif dans l'extrême Orient.

Les artistes sont infatigables dans leur dévouement. Leur charité fraternelle ne se lasse jamais, disionsnous tout à l'heure, et il faut encore le répéter à leur louange; car M. Boussaton, cet infatigable délégué de l'Association des peintres, a encore présidé, comme il le fait depuis trente ans, la vente installée par le comité au profit des familles des peintres Hue, Herpin et Rougeron.

C'est une bonne idée d'avoir groupé ainsi, en une

seule, les trois ventes projetées. Au lieu de trois ta* bleaux^ les peintres n'en ont envoyé qu'un — trois fois plus grande voilà tout, et le public en a profité. • Désormais, du reste, le comité de TÂssociation fondée par le baron Taylor, et aujourd'hui présidé par M., du Sommerard, a décidé que des ventes régulières auraient lieu chaque année au profit des artistes décédés sans fortune, — mais qu'il ne serait plus alloué que des rentes aux héritiers. De cette façon, le capital social grossira sans cesse, au fur et à mesure que s'éteindront les pensions. C'est une heureuse innovation qui va beaucoup fortifier la réserve de la caisse artistique.

Pour cette vente, les envois ont été très nombreux. Ils étaient connus, du reste, déjà par leur exposition aux Mirlitons et au cercle de la rue de Volney.

Nous serons très bref.

Bastim Lepage s'était fait représenter par l'esquisse de son tableau du Salon de 1880.

Baudry, par une tête d'Alcide pour le plafond de la Cour de cassation et la figure de la Jurisprudence du tableau qui lui a valu cette année la grande médaille d'honneur.

Bonnat^ par un dessin : le portrait de Victor Hugo,

Élie DelauTtayy par une esquisse du tableau de Diane de Poitiers présentant a Henri II les trois grands architectes de la Renaissance : J. Cousin, Jean Goujon et Philibert Delorme.

Félix Régamey^ par un fusain rehaussé de pastel, une serre japonaise, — parbleu î

Harpignies, par un Torrent au Saut-du-Loup (Allier), cet Allier qui lui vaut ses plus beaux succès.

Antony Serres, par l'Année 1871 ou le Triomphei de M. Thiers et de la République, — Salon de 188i3.

Et, pour clore cette rapide nomenclature :

Le ministère des beaux-arts par trois statuettes en

L'HOTEL DROUOT EN i88U 255

biscuit de Sèvres, dans le style du xvin® siècle : une Baigneuse, la Belle Provençale et la figure du surtout de Bacchus.

Mercredi 25 mai. Décidément, 1881 est Tannée des tableaux anciens. Jamais les ventes n*ont été aussi suivies el aussi importantes. La mort impitoyable est venue surprendre beaucoup de collectionneurs au milieu de leur tâche.

La galerie de M. Christophe Van Loo, de Gand, a passé sous le marteau, — quarante tableaux, tous morceaux de choix des maîtres flamands sortant des collections célèbres. — Th. Patureau, eomte de Morny, Surmondt, Van Saceghem de Gand, Pierard de Valenciennes, et beaucoup d'autres.

De charmantes œuvres :

Adrien Van Ostade. Le Trio flamand, qui provenait de la collection Kalbrenner. Un concert rustique improvisé par un chanteur, un violoniste et un joueur de flûte. Acheté 17,100 francs par l'expert Victor Leroi pour le musée de Bruxelles, dont il est le pourvoyeur attitré. — Bien érudit cet expert, que nous avons vu à Tœuvre, à la vente Demidoff, à Florence 1

Adrien Van de Vélde. La Sortie de la bergerie, datée de 1662, payée 10,000 francs, mais aussi on pouvait suivre ce tableau depuis un siècle. En 1761, il était chez le comte de Selle, en 1779 chez M. Verhulst, en 1782 chez M. Le Bœuf, en 1791 chez M. Castlemore, puis dans le cabinet du comte Hane de Steenhuyse.

Willem Van de Velde, son frère. Due marine signée et datée de 1672, chef-d'œuvre de transparence et de limpidité. Venait du comte de Morny; vendue 22,500 francs.

Philippe Wouwerm^ns, Halte de chasseurs décrite dans le catalogue raisonné de Smith, ouvrage qui a

aujourd'hui la plus grande autorité, 10,000 francs. Total : 216,616 francs. Allons, la caisse des amateurs n'est pas encore vidée. Le Pactole roule toujours des flots d*or.

Pour l'histoire de la curiosité en 1881, relevons, quelques chiffres du grand livre de l'hôtel Drouot.

Les tableaux delà galerie de Ganay, dont j'ai précédemment parlé, ont été presque tous achetés par M. Rutter : le paysage de Claude Lorrain, 43,000 francs ; la Décollation de saint Jean Baptiste, d'Albert Durer, 6,500 fr. ; la Sainte famille^ de Jean de Mabure, 5,500 francs. — En tout 60,625 francs les sept tableaux.

L'évangéliaire de Charlemagne, petit in-folio que j'ai décrit, a valu presque rien, 30,100 francs seulement.

La deuxième vente des tableaux modernes de M. Everard, quia eu lieu le 20 mai, a produit 146,790 francs; la troisième, qui s'est faite le 28, avec M. J. Hollander, de Bruxelles, comme expert, et qui ne comprenait que des toiles anciennes, a réalisé aussi un assez joli chiffre. — Nous considérons cette liquidation comme finie. — Autrement, ce serait un peu trop longtemps occuper le public de son inventaire.

On part. — Un amateur d'Instruments de musique. -> L'École de Crémone : Antoine Stradivarius et Guamerio del Gesu. — Les luthiers de Brescia. — Victor Papeleu. — Le Polichinelle de Vollon. — Bibliothèque Didot. — Statues du château (fe Ménars : Adam Talné, Vinache, J.-B. Pigalle, Verbeck, Jacques Bousseau, Jean-Baptiste Lemoyne. — Un Lenain volé et rendu.

!iM juin.

L'hôtel Drouot devient désert. Ses portes ne sont plus qu'entre-bâillées. Le grand prix de Paris est la date ofQcielle de la clôture dans son calendrier. Nous sommes à la dernière semaine des ventes. La pluie de catalogues a cessé. On songe déjà à la retraite à la campagne, ou au départ pour les eaux. Les bibelots n'ont plus qu'un intérêt médiocre. Ils s'effacent devant Tristan, Scobell et FoxalL Le collectionneur se prépare à partir en villégiature ; les tableaux de l'hôtel des ventes pâlissent devant ceux de la nature. Le chroniqueur réunit ses notes pour envoyer du bord de la mer ses articles sur la philosophie des beaux-arts. Paris ne sera bientôt plus à Paris. Il sera à Trouville, à Dieppe, à Vichy ou à Luchon. Les marchands, à qui leur commerce ne crée pas de doux loisirs, suivront la piste des amateurs.

Voici cependant, dans la salle n^ 4, une animation extraordinaire. — On y vend la collection d*un grand

ami du violoniste Alard, H. d'Émoaville d'Âbbeville, qui était un amateur passionné des instruments des grands maîtres italiens, ces admirables luthiers de Crémone et de Brescia. Le petit-fils de Nicolas Lupot, le Stradivarius moderne, M. Gand, et son associé, M. Bernardel, deux facteurs célèbres de la rue Croixdes^Petits-Champs, ont été chargés de présenter cette collection aux enchères et d'en dresser le catalogue, sous la responsabilité de leur autorité incontestable en pareille matière.

La foule est nombreuse et empressée. Le petit Sivori, qui est un grand maître, coudoie le marquis d'Orla qui est un collectionneur célèbre. Le prince de Chimay et le comte de Berthier se penchent sur les vitrines pour mieux voir Ismaël Diepdal, le professeur, cause avec Harsiek.M. Chouquet,le conservateur du musée du Conservatoire, donne son avis au comte de Janzé. Pingrié, un amateur de première force, Tun de mes plus vieux amis, que nous avions surnommé Pitchpin dans notre jeunesse, discute avec MM. Chardon et Sylvestre. Il y a le groupe des artistes : Alard, Trombetta et Loys : celui des amateurs Galley, Vidal, Leneveu et Dusseuil, et dans la pénombre le chœur des luthiers : Germain, Mirmont et Voisin.

La première pièce mise sur table est un violon d'Antoine Stradivarius, portant collée au fond la vraie légende : Antonius Stradivaritts Cremonensis /aciebat anno 4715, avec le signe ordinaire (A*S).

C'est un violon dont la perfection de forme ne laisse rien à désirer. Le dernier élève des Amati en a étudié les épaisseurs et déterminé les voûtes avec cette science qui n'a jamais été égalée. Les ouïes ont été habilement coupées, la volute sculptée hardiment; le fond, la table sont dans un rapport parfait d'harmonie. Tout est admirablement équilibrée Les contours se dessinent avec

L'HOTEL DROUOT EN 1881. -t»

une 4)uret6 qui Q*a pas été dépassée depuis plus d*uQ siècle. Les tasseaux et les éclisses sont taillés dans du bois de saule. Le violon de Vieuxtemps n'était pas mieux fait et celui de Sivori ne vaut pas mieux.

C'est un modèle — de Tavis de tous ! Cela se vendait quatre louis d'or à Crémone, en l'an de grâce mil sept cent treize! et l'on disait alors riche, non comme Crésus, mais comme Stradivarius. — En 1881, cela vaut çucUre mille six cent cinquante francs ^ prix auquel le marteau de M^ Charles Pillet s'est arrêté pour frapper ce petit coup sec que vous connaissez.

Vient ensuite un autre Stradivarius de 1714; encore une bonne époque, car la décadence du maître, quivécut jusqu'à quatre-vingt-douze ans, n'drriva qu'en 1730. — Adjugé, celui-là, 4,600 francs.

Après, un violon de Joseph Chiamerius, surnommé Gfuamerius del Qesu, élève et continuateur de son maître Stradivarius, dont il n'est jamais arrivé à trouver la sonorité extraordinaire. Il faut dire aussi que, d'après

la légende, il fit en prison quelques misérables produits avec des bois défectueux que lui fournissait la fille du

geôlier dont il était amoureux. Cependant Paganini, qui possédait un Guarnerius, avait su obtenir de son instrument des effets merveilleux dans les concerts où la salle croulait sous l'enthousiasme du public. — Adjugé, 2,020 francs.

Un violon de Carlo Bergonzi (qui longtemps avait passé pour un Stradivarius dont il portait l'étiquette), très beau, mais réparé habilement dans le dos, n'obtient que 3,030 francs.

Arrive ensuite l'école des luthiers de Brescia, avec deux violons de Grio-Paolo Maggini^ dont l'un, ayant appartenu à Pixis, se vend 805 francs, et l'autre 1,210 francs. Un Jean-Baptiste Rugger, très soigné de facture, trouve acheteur à 1,150 francs.

On s'arrache les archets de Tourte à 300 francs, puis on passe aux imitations de J.-B. Vulllaume, de Paris, aux altos de François Lejeune, aux violons de Médard, de Fent et de Breton.

Et la vente s'achève ainsi.

Un travailleur robuste, courbé sous le poids des années, le peintre Victor de Papeleu, est mort récemment à Gand. C'était un artiste fécond et délicat, doué dé grandes qualités, négligeant la convention et trouvant Teffet juste.

MM. Léon Tuai, comme commissaire-priseur, et M. G. Meuhier, comme expert, ont été chargés par sa famille de vendre les œuvres qu'il avait laissées.

Ce fut un grand voyageur. Il avait fait plus de chemin que le Juif errant de la légende.

Il avait remonté le Nil jusqu'à Assouan ; il avait parcouru la Syrie ; il avait gravi le mont Sinaï ; il était allé à Athènes et à Constantinople; il avait parcouru la Belgique, peignant ses splendides pâturages; il avait vu et étudié les fermes de la Hollande et les types primitifs de Douarnenez, d'Audierne et de Pont-Croix.

Il était aussi le peintre de Paris, de ses promenades, de ses boulevards et de ses quais. Billancourt, les Champs-Elysées, le jardin des Tuileries, la place de la Concorde, le Pont-Neuf, la Madeleine, étaient représentés dans cette vente par des études excellentes et fines de ton.

L'idée et la chose exprimée, toujours en harmonie, ne se regardent pas avec étonnement dans les tableaux de Papeleu, comme dans la peinture de certains artistes que je ne citerai pas.

Saint-Raphaël a été pour lui une source inépuisable d'enthousiasme et d'émotions dont les tableaux de cette

venle nous livrent le secret. Il avait saisi Saint-Raphaël sous tous ses aspects : le port et les barques, la ville et la vieille batterie, les pêcheurs et les rochers, le bord de la mer, le golfe, l'église et le manoir du chanoine. C'était Tbistorien du petit pays d'Alphonse Karr.

Dans la vente de M. Lepel Cointet, un ancien agent de change, qui a eu lieu vendredi 10 juin, j'ai vu reparaître l'un des succès du Salon de 1873, le Polichinelle, de VoUon. Vous en souvenez-vous? Au milieu d'un entassement d'oranges, de boites de dragées, git un beau polichinelle, à la trogne rouge, qui roule à terre sans prendre garde qu'il va salir son beau costume de soie bleue. Ce tableau a un miroitement qui étonne et qui séduit. Il se détache d'un fond de cuir qui est une trouvaille.

Je ne sais quel est l'amateur bien avisé qui aura cueilli cette perle, mais, sans le connaître, je lui fais à l'avance mon sincère compliment.

Tous les ans, la saison se ferme sur une vente des livres de feu Ambroise Firmin-Didot. Quand il n'y en a plus, il y en a encore ! — Précieux manuscrits du quatorzième siècle, avec miniatures admirables de Jean Cousin, incunables, impressions des Aide, des Estienne, des Geoffroy Tory, des Etienne Dolet, éditions originales de Corneille, ballets composés par Molière, pourquoi ne restez-vous pas comme de pieuses reliques de famille, entourées d'estime et de vénération chez les descendants enrichis du bibliophile Didot? Ils ont cependant vendu dernièrement plusieurs millions Y Almanach Bottin et se préparent à vendre la Mode iU lustrée, — N'est-ce pas assez? — Non! On annonce, pour le printemps 1882, la quatrième partie de la bi-

bliothèque, les manuscrits relatifs à la théologie et à la jurisprudence, ainsi que la série des livres avec figures sur bois. Auri sacra famés/

10 JUIN. Tous les amis des arts se souviennent certainement du bruit qui s'est fait au sujet des revendications par rÉtat des marbres du parc du château de Ménars, près de Blois.

Le ministre des beaux-arts prétendait que ces groupes, vases et statues, exécutés de 1760 à 1764, sur Tordre de Louis XV, pour la marquise de Pompadour, alors en pleine faveur, afin d'embellir sa résidence royale, avaient été, sans aucun droit, distraits du domaine public par son frère le marquis de Marigny, ordonnateur des bâtiments du Roy et propriétaire du château de 1761 à 1781.

11 en exigeait la restitution immédiate.

Le tribunal de Blois d'abord, le 18 août 1880, et la cour d'appel d'Orléans, ensuite, le 23 décembre de la même année, déclarèrent que le domaine était un lieu * privé et que tout ce qui avait été fait pour sa décoration ne pouvait en être détaché.

Le propriétaire nouveau, M. Watel, le riche conseiller municipal, pour éviter le retour de ces ennuis, résolut alors, d'accord avec son vendeur, le prince de Beauffremont, de livrer aux enchères publiques ces œuvres remarquables et bien connues de la statuaire française du milieu du xvni® siècle, si rares à trouver, en dehors de nos musées et de nos monuments publics.

Voilà pourquoi tous les amateurs et tous les marchands célèbres s'étaient donné rendez-vous, le 10 juin, sous les verdoyants ombrages de ce i)arc séculaire pour assister, sur place, à cette vente unique en son genre, présidée par M* Dubourg et M. Charles Georges,

expert, qui a fait illustrer le catalogue de fort belles photographies.

Déjà, du reste, eu 1785, il avait été question de vendre les marbres des très célèbres maîtres. Basan en fit, à cette époque, sans succès, un catalogue accompagné de gravures au trait, devenu aujourd'hui une rareté bibliographique possédée seulement par quelques privilégiés.

La lutte a été chaude et vive.

VÂiondance^ sous les traits de M"»® de Pompadour, a ouvert le feu. Charmante et gracieuse, d'une grande souplesse de modelé, d'un mouvement élégant et léger, cette statue, sculptée par Adam l'aîné, élu professeur de l'Académie en 1744, qui en exposa le plâtre au Salon de 1753 sous la désignation : M Abondance versant ses dons sur la terre ne fut achevée que cinq ans plus tard, en 1758.

A peine recouverte d'une draperie flottante qui la laisse à demi-nue et permet d'admirer toute l'élégance de ses formes si royalement appréciées, la divinité court, légère et souriante, en semant sur son passage des fleurs, des bijoux, des pièces d'or sortant d'une corne inépuisable — celle de Louis XV sans doute.

Bien qu'ayant souffert des intempéries des saisons^ et malgré de petites taches sur la figure, cette statue, certainement très bien conservée, nous a paru Tune des manifestations les plus heureuses de l'art décoratif des jardins que nous ayons pu voir depuis longtemps.

Commandée par Louis XV pour le château de Choisy, résidence de M"*® de Pompadour, elle fut alors payée le prix excessif, pour le temps, de 10,000 livres. Elle a été adjugée 76,000 francs à M. Rutter, un riche marchand anglais, à peu près retiré des affaires aujour*

d'hui et qui a opéré, dit-on, pour le compte de M. Alphonse de Rothschild.

Elle ne sortira donc pas de France et devra probablement orner, avec les autres acquisitions qui vont suivre, les avenues du château de Ferrières,

luAurore^ de Jean-Joseph Vinache, est également personnifiée par la belle marquise, qui, gracieusement posée sur une nuée, ne cherche pas plus que Vénus à dissimuler ses attraits enchanteurs. — Sa main gauche tient une torche où s* allument les premiers feux du jour, la droite laisse tomber des fleurs sur la terre — image de la rosée bienfaisante du matin.

Voilà une œuvre qui, représentant le Matin, pourrait inspirer un pendant au charmant madrigal de Sainte-Âulaire, qu'on aurait pu graver au bas d'une statue du Soir.

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret^ Si j'étais Apollon, ne serait pas ma muse; Elle serait Thétis — et le jour finirait!

La terre cuite du Matin a été exposée au Salon de 1746. M. Henri Stettiner, le grand marchand de la rue de la Chaussée-d'Antin, est désormais le propriétaire de cette belle statue qu^il a su , avec beaucoup d'intelligence, acquérir pour la somme de 61 ,050 francs.

Deux vases Médicis d'une grande élégance de gajbe, Tun de Jean-Baptiste Pigalle et l'autre de Verbeck, de la hauteur de cinq pieds six pouces, comme disait Basan, ont été ensuite mis en vente. 11 y avait bien des amateurs pour ces deux pièces, pouvant rivaliser avec les plus beaux modèles de Versailles et des Tui-

L'HOTEL DROUOT EN 188i. 26K

leries. OrnemeQtation, du reste, d'un goût parfait; euroulement de guirlandes de pampres , mascarons et satyres, et les anses formées de têtes de boucs et de béliers.

M. Watel,le nouvel acquéreur du château deMénars, n*a pas voulu s'en séparer. Il a soutenu toutes les enchères jusqu'à 95,000 francs.

Les deux vases Médicis resteront au château.

Un groupe de .trois figures : Flore, Zéphire et VAmouTy commencé par René Fremin et achevé par Jacques Bousscau, élève (Je Nicolas Coustou.

La déesse du Printemps est assise. Elle se tourne, gracieuse et souriante, vers Zéphire — un beau jeune homme presque nu — qui arrive; gai et léger, les cheveux agités par la brise, et des roses dans les mains. Il s'arrête un instant dans sa course rapide. L'Amour est à leurs pieds, tenant une poignée de fleurs.

Adjugé à M. Rutter, 92,000 francs.

La Crainte des traits M VAniour, par Jean-Baptiste Lemoyne»

Elle est bien gracieuse^ cette jeune fille aux prises avec l'Amour. Le petit dieu malin, une flèche à la main, désigne du doigt l'endroit où il va frapper. L'innocente, la gorge et les épaules nues, protège son cœur et cherche à parer de la main le trait qu'il va diriger contre la pauvrette I

Sous le titre de la Crainte, le modèle de cette statue en terre cuite fut, sous le n*> 229, exposé au Salon de

Adyugé à M. Rutter, déjà nommé (comme on dit dans les palmarès des distributions de prix), pour la somme de 64,000 francs.

Enfin, la reproduction de la Vémi^s de Médicis, in-

L'HOTEL DROUÔT EN 18S1.

terprétée par J.-C. Clérioa, a été reprise à 1405 francs par M. Watel; un fragment du buste de Turenne, à 1,160 francs, à M. Guénot, et le buste de Condé, très dégradé, la moitié de la figure enlevée, 5,2S0 franps au même.

Les copies d'antique n*ont eu aucun succès : la sta* tue d'Auguste et les quatre bustes d'empereurs romains n'ont provoqué aucune enchère élevée.

En tout, 401,760 francs.

Et le Louvre n'a rien aebeté. L'État boudait sans doute ; c'est fâcheux. Le gouvernement est un être impersonnel, il ne doit pas avoir de rancune.

Un tableau volél au musée du Louvre. Il ne s'agit certainement pas du Radeau de la Médme^ puisque le voleur, couvrant sans doute son larcin d'un grand manteau espagnol, a dû l'emporter sous son bras. — mais d'une toute petite toile de vingt centimètres, placée dans la salle de l'école française où se trouvent les Léopold Robert : les Joueurs de cartes^ de Lenain ! — Une perle très appréciée par les amateurs, d'un ton fm et d'une composition très spirituelle.

tes gardiens, ce jour-là, étaient à leur poste moins nombreux que de. coutume. Beaucoup d'entre eux avaient dû quitter leur service pour suivre le convoi de Mme Turquet.

Grand émoi au Louvre ! Lettres, avis, dépêches, sont expédiés immédiatement aux brocanteurs et aux marchands. Mais comment le signaler, ce petit tableau? II n'a jamais été gravé, il n'a pas été reproduit par le diagraphe, c'est-à-dire par le calque.

On fait cependant comme on peut, tant bien que mal, une description rapide, et l'enquête commence.

Lundi, un commissionnaire discret apportait à M. de Tauzia, l'un des conservateurs, un paquet soigneuse-

ment ficelé et emballé avec la menlion : envoi persan-nel; puis il se retira rapidement.

H. de Tauzia eut une folle joie en l'ouvrant! Il faillit tomber à la renverse.

C'était le Lenain qui, comme l'enfant prodigue, rentrait au logis!

Le voleur — un homme du monde — avait eu un remords.

Le docteur Golson de Noyon. — Un peu d'algèbre et de numiamatique. — La république romaine. — Le Haui et le Bas-EImpire. — Monnaies royales et buroniales. — Autographes. — Devise de Sarah Bernhardt. — Opinion de Mirabeau sur les financiers. — Le baron Muffllng. ^ Lyrisme du peintre David. — La passion des orchidées.

/•r juillet.

Connaissez-vou8 l'algèbre?

— Non ! ma foi, non 1 Je n'ai jamais pu, comme un polytechnicien, mordre à cette science ingrate.

Alors, n'achetez par de médailles, car MxM. Rollin et Feuardent, les experts attitrés des antiques, Tout appliquée désormais à la numismatique.

Ils ont invente, en effet, une classification spéciale, à eux, où reviennent sans cesse de véritables formules de trigonométrie.

t)ans le catalogue des Antiquités du docteur Colson, de Noyon, le degré de rareté ou de conservation des médailles est partout indiqué de la sorte :

Page 1