‹ L'Hôtel Drouot [et la curiosité] en 1881 [jusqu'en 1888]Chapitre 16 sur 21 · G. COURBET · texte numérisé non relu

G. COURBET

Exhibition de quarante tableaux de son oeuvre.

Le catalogue publié pour cette première exposition particulière résume toute la doctrine, de celui qui affirmait penser plus fort que quî que ce fût :

J'ai étudié ea dehors de tout esprit de système et sans parti pris Tartdes anciens et l'art des modernes. Je n'ai pas plus voulu imiter les uns que copier les autres : ma pensée n'a pas été davantage d'arriver au but oiseux de Vart pour l'art.

NonI j'ai voulu simplement puiser^ dans l'entière connaissanee de la tradition, le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité. Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque selon mon appréciation, être non seulement un peintre, mais un homme; en un mot, faire de l'art vivant^ tel est mon but.

Cette préface était-elle de lui ?

La lutte le fortifia dans la révolte. En 1867, il renouvela cette tentative. Il appela le public à se prononcer dans une exposition qu'il fit de nouveau, au débouché du pont de TÂlma, et dont tous les critiques d'art s'occupèrent.

Nous passons rapidement sur cette époque troublée où Courbet, dévoyé dans cette funèbre mascarade du 18 mars, voulut réaliser une idée fixe : déboulonner la colonne qui avait résisté aux alliés en 1815 et faire ensuite devant ses juges une véritable conférence sur ce sujet. Nous ne rappellerons pas les persécutions

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inutiles dirigées contre lui : ce n*est pas Theure de parler de cette triste page de sa vie ; avant d'aborder l'exposition de la salle Drouot, nous voulons présenter ce paysan perverti de Rétif de La Éretonne sous un tout autre aspect.

Proudhon disait de lui : « C'est un maître sot, en même temps qu'un maître peintre ». II n'avait pas raison. On a de lui, en effet, des mots charmants ou bêtes à votre choix, — rien ne se touche souvent de si près. — ^ Nous convenons qu'il avait une foi en luimême qui allait jusqu'aux limites du grotesque; mais combien pensent ce qu'il avait le courage, lui, de dire tout haut !

Lorsque Jules Vallès écrivit dans un feuilleton qu'il était le premier peintre de son temps, Courbet s'écria : « Ce brave Vallès 1 il avait vraiment besoin de faire un bon article. Celui-ci lui fera du bien. »^

Tout Courbet est là. Il se gobait et il n'avait pas tort. Cette conQance robuste faisait sa force. Autrement, la critique l'eût désarçonné sous ses attaques réitérées.

Ceci le peint bien encore sous le même jour :

Gambetta admirait devant lui une de ses premières œuvres qu'il avait la bonne fortune de posséder.

« — C'est superbe, lui dit le président du Conseil des ministres (aujourd'hui). J'en suis toujours très enchanté.

» — Je crois bien, lui répondit Courbet, — c'est-àdire que ni Velasquez, ni Titien, ni Rembrandt, ni moi-même, — personne ne pourrait refaire cela. »

Lorsqu'il fut question de saisir ses tableaux pour payer la colonne Vendôme, il s'en allait disant partout :

« Je vendrai mes champs, je vendrai mes vignes; mais ils n'auront pas les tableaux de Gustave ! »

Quand il mourut, il devait encore deux cent et quelques mille francs.

Jules Claretie raconte dans son livre de la Vie à Pans que Khalil-Bey, ce Parisien de TOrient, avait dans sa galerie un ou deux tableaux de Courbet, asdez erotiques — et signés.

« — Pourquoi crier? disait-il : les anges sont nus. On les peint ainsi, bien qu'on ne les ait jamais vus. Le nu n*est jamais indécent.

» — Mais c'est le déshabillé qui Test, lui répondit un de ses amis. Tu as déshabillé ta peinture. »

Cette fois, Courbet avait tort.

Je tiens cette autre anecdote de Tun de mes amis, Hippolyte Dubois, le peintre, qui le voyait souvent chez Laveur, et qui l'amena passer la soirée dans une maison où la flile de la maîtresse de céans, très bonne musicienne, joua avec art, au piano, un délicieux morceau de Choppin. » — Qu'en pensez-vous? lui demanda-t-oni ^ A sa pas trompé ! » répondit pour tout compliment le maître d'Ornans avec cet accent franc-comtois, traînard et railleur, que nous connaissions tous.

Courbet est mort à la Tour de Peiz, sur les bords du lac de Genève, le 28 décembre 1877. Il y menait une vie très simple, sans domestique, travaillant peu. Sa dernière œuvre a été , non un tableau , mais une sculpture, un médaillon, la Dams du Lac :• une femme rêveuse, sur le front de laquelle une mouette se penche , les ailes déployées ; — c'était là un symbole de Texii : l'oiseau voyageur venait lui parler de la patrie absente.

Un jour arrivera sans doute où les restes du malheureux artiste seront transportés là où il désirait être enterré, àOrnans, auprès du moulin paternel.

L'hôtel Drouotestun salon perpétuel, sans jury d'examen. Il n'y a pas de refusés, chacun pour soi et le

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marteau pour tous. Cette fois, nous en sommes oonvaincu, le public de rtiAtel s'incliaera devant le peintre. Trente-trois tableaux qui résument la vie si discutée de Courbet, cela ne se voit pas tous les jours. Ce sera certainement l'un des événements principiaux de la saison.

On n'entre qu'avec une carte dans les salles réunies 8 et 9, où se presse un public d^élite. Je vois tous les peintres connus et inconnus de l'époque, tous les critiques célèbres et ignorés, tous les amateurs riches ou seulement passionnés, tous les marchaads — timides qui caressent le succès du jour, ou audacieux qui veulent deviner les préférences de l'avenir. Je fais le tour de la salle avec mon ami, Robert Kemp, qui veut bien m'accompagner, pour me communiquer ses impressions. Il voit juste, — c'est un critique de première force, en même temps qu'un habile dessinateur. — Pour une t&cbe aussi lourde; on n'est pas, du reste, trop de deux.

Champfleury passe à côté de nous. Un de nos amis l'arrête et lui demande s'il sait quels sont les tableaux que désire le gouvernement. — « Rien ne devrait sortir de France, dit l'auteur de V Hôtel des commissairespriseurs. Le conseil municipal a voté "30,000 francs pour faire des acquisitions. Depuis un mois j'insistais auprès de M. Turqueti; il me répondait sans cesse qu'il n'y avait plus de fonds disponibles. M. Antonin Proust, son successeur, en trouvera peut*être demain. Je l'espère et je le désire. Il y a deux tableaux dont la place est indiquée au Louvre. »

M. Burty, dans la préface qu'il a écrite sur cette vente a parlé dans le même sens. Il faut attendre, plein de confiance, les dispositions du nouveau ministère des arts. Le musée de Nantes a les Cribleuses^ celui de Lille, VAprès-Dînée à Ornans; à Montpeliier, les

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souvenirs de Courbet sont nombreux. On compte parmi les belles toiles du musée : la Pileuse, *les Baigneuses y \ Homme à la pipe, un portrait de M. Alfred Bruyas, donateur de cette précieuse collection, un Mécène que les arts ne sauraient oublier. Le Luxembourg a la Vdgue, Ce n'est pas assez. —Cette lacune sera comblée, nous en sommes certain.

Voyons maintenant, en parcourant les salles d'exposition, Courbet sous ses divers aspects :

Le Cornifat de cerfs fut Tun des succès du Salon de 1861. La scène se passe au milieu d*une futaie d*une grande poésie — un mot qui aurait fait bondir Courbet! — La guerre est allumée. — Un cerf blessé s'éloigne en boitant et en bramant de douleur pour rafraîchir ses blessures dans un ruisseau. Les deux autres sont aux prises. La bataille est ardente, mais elle va finir, car Tun des combattants enfonce sa ramure dans le cou de son ennemi, dont Toeil et la langue pendante indiquent déjà les affres de la mort. C'est d'une vérité saisissante, d'un tragique homérique. Il y a dans ce combat le faire puissant d'un animalier qui n'a rien à envier à Snyders. On y trouve la pâte et la patte du maître, pour reprendre le jeu de mots de Proudhon. On pourrait rester des heures devant ce tableau sans se lasser, et y revenir avec un nouveau plaisir. La couleur est grave et ne recherche pas l'éclat; elle est juste et profonde.

Le Désespéré est une œuvre de jeunesse, signée et datée de 1841. Quelle affreuse nouvelle a donc reçue ce jeune homme qui s'arrache les cheveux et parait plongé dans un si terrible effarement : — l'abandon de sa maîtresse, la mort de sa mère ou la perte de sa for^ tune? L'expression, d'une vérité saisissante, étreint le spectateur. Est-ce fait 1 Et cependant c'est le premier acte de Courbet devant ses juges, que juge à son tour

aujourd'hui Topinion publique. L*eQvie se tait, l'admiration parle seule maintenant. Le mot de réaliste ne fait plus bondir personne aujourd'hui.

J*aime moins le Hamac^ de 1844. Une jeune femme, qui n*e8t pas Sarah la Baigneuse, couchée au milieu d'un bois dans un hamac, la robe a demi entar'ouverte. C'est une production de la jeunesse du mdtre, comme les Anumts dmis la campagm^ perpétuellement refusée par tous les jurys de 1844 à 1847. Ils sont jeunes, elle est tendre, il l'embrasse, et sous ce baiser elle renverse la tête en arrière, l'œil à demi noyé dans une douce ivresse. —Courbet s'est peint dans cette toile, à laquelle il donnait comme sous-titre : JSeiUiments du jeum âffe, lorsqu'il exposa, chez lui, en 1867, cette exilée du Salon.

. Dans le tableau de Joà, que Bonnat a compris également de cette manière grasse et onctueuse, les qualités du maître s'affirment déjà d'une façon magistrale. Un vieillard, à longue barbe grise, drape sa nudité dans une couverture de laine.

L'Homme à la ceinture decuir, peint dans la manière de Vélasquez, est un prétexte pour Courbet de refaire son portrait : debout, rêveur, le visage en pleine lumière, encadré de longs cheveux, il rêve, le coude appuyé sur un carton à dessin. La taille est serrée par une large ceinture de cuir jaune dans laquelle passe le pouce de sa main gauche. Dans la pénombre, une statuette d'écorché. La touche est large, le dessin correct, la facture soignée. Qui donc fait des portraits comme celui-là dans notre école contemporaine ?

C'est un morceau de premier ordre que VSamme blessé. Si la tradition ne l'affirmait pas, nous ne pourrions jamais croire à la jalousie de ceux qui n'ont pas voulu que cette œuvre écrasât leurs pâles productions aux Salons de 1844, 1845, 1846 et 1847; car il eut

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rhoDDeur, ce tableau; d'être refusé à quatre reprises différentes, par ceux qui passaient alors pour la gloire de l'art français. La tête est merveilleuse de sentiment ! Le duel est depuis longtemps terminé: le blessé, un manteau jeté sur les genoux, la chemise entr'ouverte, s'éveille d'un long évanouissement; le cœur se remet à battre, le sang commence à colorer la peau. Il porte la main sur sa blessure. Peinture énergique et pleine de noblesse, qui rappelle Murillo dans sa finesse.

Quand parut Y Enterrement à Ornans, on appela cet admirable bas-relief une provocation brutale à l'adresse des preneurs d'idéal. C'était, en effet, très osé, en 1851, de faire ainsi du moderne, dépeindre le vrai en répudiant la convention. Cette œuvre de vingt pieds de longueur, la plus intéressante du maître, autant par ses dimensions que par son succès, valut des haines mortelles à son auteur, qui avait poussé à bout, dans ce tableau, ses défauts et ses qualités. C'est une symphonie triste : Dans une longue prairie défile le funèbre cortège. La bière, enveloppée de son suaire, s'avance lourdement, portée sur deux draps par des gens du pays. On est déjà groupé autour de la tombe béante qui attend sa proie. Le fossoyeur, habitué à cette besogne, a la face muette comme la mort. Le prêtre, avec indifférence, s'apprête à dire son Bequiescat in pace. Le garde champêtre va prononcer l'éloge du défunt en quelques paroles bien senties. D'un côté, les chantres, qui ont dû dépenser bien de l'argent pour se rougir |iinsi le nez ; de l'autre, un groupe de femmes en deuil pleurent, étouffant leurs sanglots dans leur mouchoir, tandis que le sacristain tient élevée en l'air une croix avec un crucifix d'argent qui domine la ligne du paysage à peine rompue par des assises de rochers herbeux. Tout cela est simple, chaud, d'un effet saisissant et peu déclamatoire. C'est huai.

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main. — Le Louvre devrait acheter ce tableau. Il aurait Tapprobation générale.

En appelant « allégorie réelle t son atelier, Courbet a voulu, en 1855, railler les classiques et leurs conventions surannées. Il a largement réussi, car il a fait un chef-d'œuvre qu'il ne montra qu'une seule fois, dont 11 ne voulut jamais se défaire et qu'il conserva roiilédans son atelier. Il y a du Goya dans cette toile. Courbet est au centre, assis ; il peint un paysage et il se rejette en arrière pour voir l'effet de la dernière touche. Derrière lui, un modèle, celui qui lui a servi ponv sa Baiçnetcse^ se tient debout, et, tout en le regardant travailler, serre pudiquement un voile sur la poitrine. Splendide étude de nu. Ces chairs féminines ont un éclat'extraordinaire. Tout près de l'artiste, un gamin, qui est une heureuse trouvaille, paraît tout ébaubl de ce qui se passe. Dn chat blanc, comme jamais Rousseau n'en a peint, se roule aux pieds du maitre. Puis, dans l'atelier, ses amis : — Champfleury, le réaliste, assis sur une chài^ ; debout, Bruyas, un riche et fervent amateur de Montpellier, qui acheta plusieurs de ses tableaux ; dans un coin, absorbé par la lecture des Fleurs du mal sans doute, Charles Beaudelaire, un émule de l'école nouvelle.

Au premier plan, une fort jolie bourgeoise, qui subit l'admiration générale pour le maitre, porte un chàle à ramage du temps qui est tout un poème. A gauche, a l'allégorie réelle » , c'est-à-dire tous les types variés que le maitre comptait faire défiler dans son œuvre, toutes les misères de la vie sociale, toutes les plaies de notre triste humanité : une femme en haillons, qui représente le vice; un croque-mort, qui nous rappelle l'impitoyable réalité ; un ouvrier, symbole du travail ; un juif de Francfort, à la longue casquette, personnifiant rusure ; des brocanteurs et des mcir^lian4s a li|

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toilotte, qui sont les exploiteurs de la débaucbe. — Çà et là des études,|des moulages, un mannequin préparé dans la pose du San Sebastiano, de Murillo ; une tête de mort posée sur le Journal des Débats; allégorie très transparente celle-là : le Talent terrassant la Critique. — Courbet a mis tout son idéal dans ce tableau. Si l'étranger nous enlève cette œuvre bien française, ce sera un irréparable malheur.

La Darne espagnole figurait à l'Exposition universelle de 1855. Elle s'enlève en robe bleu clair sur un fond noir. — C'est tout bonnement splendide : l'Andalouse aux yeux brillants, au teint bruni, a peut-être les traits maigres, les attaches sans finesse et les sourcils épais ; mais, en revanche, sa pose est d'un naturel charmant, ses cheveux dénoués flottent avec grâce sur le coussin où elle appuie son coude. Cela nous console un peu des mièvreries des portraitistes de notre dernier Salon.

Elle rappelle la célèbre maîtresse du Titien, la Belle Hollandaise aux yeux bleus, mise au monde par Courbet en l'année 1866,. avec son opulente chevelure d'un roux doré qui ruisselle en cascade autour d'elle sur ses épaules, tandis que la belle admire leur beauté luxuriante qui se reflète dans une petite glace à main. — Quel éclat dans le modelé, — quelle distinction ! — Comme c'est étudié 1

Les amateurs avaient bien de la peine à se détacher de ce tableau. — J'en sais plus d'un qui le poussera à la vente pour l'avoir dans sa galerie.

L'étude de la femme de sang wallon, intitulée la Dame au chapeau noir, ne m'a pas retenu aussi longtemps que la Flamande^ et je préfère à ces deux toiles la tête de la Somnambule^ qui ressemble à un Ferdinand Bol, et se détache en pleine lumière.

\s portrc^it de M. M^rlet, mal placé, m'a passé ina-

perçu. Peut-être le voyait-on mieux, cet été, à TexpositioQ du foyer du théâtre, de la Gaité. Pour ma part, je ne puis parler que d'un bonnet noir très réussi. J'en dirai autant de la Brune endormie sur le dos ; cette étude m*a peu séduit, bien que très bien modelée. L'homme soulevant les voiles de la belle qui dort me parait trop peu dessiné. Passons à la Jeune Fille enr dormie dans un lit Louis XIII aux draperies vertes, qui est un vrai chef-d'œuvre. Un linge blanc recouvre pudiquement les jambes de TiDgénue, mais trop imparfaitement pour ne pas laisser voir des chairs bleutées et nacrées. Jamais le nu n'a été aussi amoureusement interprété. C'est d'une poésie charmante.

Quelle délicatesse de palette dans le tableau de la Branche de cerisier anglais^ l'un des enfants gâtés du maître 1 Quel joli effet de coucher de soleil dans la Bergère assise dan^ la campagne l

Les animaux de Barye et de Delacroix ne sont certainement pas plus beaux que ceux qui s'$ndorment dans la prairie, à l'ombre des grands arbres, dans le paysage intitulé : Za Sieste pendant la saison des foins. Il est midi. Le soleil darde ses plus chauds rayons. Bètes et gens, tout est engourdi par la grande chaleur du jour ; c'est une page magnifique ; on dirait d'un Paul Potier. Quant au procédé, il est curieux à étudier. Courbet a fait pour ce tableau un grand usage du couteau à palette en creusant ensuite avec son pinceau de petits sillons où la lumière vient s'éteindre.

L Hallali du cerf^^X un épisode de chasse à courre sur un terrain de neige. Les chiens arrivent haletants, la langue pendante. Ils hésitent. Ils entourent, en aboyant, le cerf en détresse. Blessé d'un coup d'andouiller^ le plus brave de la meute gît décousu, sur la neige, mort au champ d'honneur. Un autre, poiur ven-

g^ son compagnon, se rue à la gorge du malheureux, traqué et poursuivi. Déjà il coiffe l'habitant des forêts qui s'affaisse en criant, tandis qu'un chasseur, d'un geste énergique, lève son fouet pour cingler d'importance le chien qui commence à dévorer la bête. Il y a dans ce tableau un mouvement, une fougue impétueuse. Le chasseur, sur un cheval qui se cabre, rappelle le Hussard de Géricault. — Par une opposition savante et bien calculée, la scène est enveloppée dans un paysage d'un calme absolu. Le ciel est bleu. Les arbres ont des stalactites de neige cristallisée. Cette peinture de l'hiver est si vraie qu'on éprouve en la regardant, dans son éblouissante blancheur, une véritable sensation de froid.

L'Invalide d'Omaïas me parait un vieil habitué de la dive bouteille, je ne t sais s'il est ressemblant, mais son menton en galoche me semble une gibbosité de fantaisie un peu trop accentuée. On peut être laid, ce privilège est réservé à quelques-uns, mais cet ivrogne édenté en abuse.

Le Retour de la conférence frise le grotesque. C'est du Rabelais, moins son esprit gaulois :

Après diner, tous allèrent pelle melle à La Saulsaîe ; là sur l'herbe drue dancèrent au son du joyeux flageollet et doulces cornemuses, tant baudement que c'estoit passé temps oelestc les voir ainsi soy rigouUer.

(Liyre I*, chapitre IV, de la Vie horri figue du grand Gargantua^ père de Pantagruel.)

Or donc, on a bien diné à la cure voisine, trop copieusement peut-être. On a décoiffé quelques vieux flacons, tenus en réserve, derrière les fagots. Le vin du cru commence à faire son effet. Curés et vicaires perdent leur gravité et leur centre de gravité. Ils vont dansant et titubant comme des ribauds. Ils ne chantent

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pas à coup sûr les vêpres, fliais la gaudriole. L'un d*eux, gras et luisant, est huche comme Silène sur un pauvre boarriquet quMI écrase de son poids. Toute la paroisse est là scandalisée qui regarde ce défilé de la gaieté. Un paysan inspiré de Teniers le Vieux rit à se tenir le ventre, à se tordre les côtes. — Tout cela est trop chargé, mal dessiné ; les personnages ont la tète, sans cou, enfoncée dans les épaules et je préfère, à tous les détails de cette scène, Tadmirable paysage qui l'entoure.

Courbet a. essayé tous les genres ; mais il affirme surtout dans le paysage ses qualités exceptionnelles : le Château de ChUlan, de la dernière manière du maître, nous montre un ciel éblouissant sur lequel s'enlèvent en blanc les glaciers de. la Dent du Midi. Le Soir à Bougival prouve la puissance du èoloriste. Â cette heure mélancolique, le ciel, d'un ton orange, est d*une intensité extraordinaire. Le Lac Léman avec ses bandes de nuages gris et blancs produit un effet violent. Une Clairière et des Châtaigniers ne sont que des contrastes de lumière, sans passion du détail, sans recherche du stylé, des études sincères de la nature où Tair circule au milieu des empâtements. C'est la réunion des convictions profondes de Rousseau, Troyon, Daubignyet Jules Dupré. La Loue^ le Puits noir et le Cheval sont de cette exposition les dernières études faites avec ce sentiment du vrai qui faisait dire à Corot : a Avant tout, soyez consciencieux. »

Jeudi, 8 décembre.

A la dernière heure, on vient de poser un grand écriteau au bas de Y Enterrement à Omans :

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