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La physionomie de l'Hôtel Drouot a été souvent tracée : par M. Rochefort dans ses Petits mystères de V Hôtel des Ventes; par M. Champfleury, dans son Hôtel des commissaires-briseurs; elle le sera, au jour le jour, par ce nouveau venu , M. Paul Eudel , qui se propose d'écrire, année par année, la chronique de THôtel Drouot.
Ehl c'est conter tout bonnement l'histoire même de nos mœurs, de nos engouements, de nos ingratitudes et de nos folies. Tout aboutit à l'Hôtel Drouot. C'est le grand collecteur de nos richesses et de nos ruines. Le mobilier d'acajou du petit bourgeois, le palissandre de la fille qui va en fiacFO et celui de la tapageuse qui porte sur son coupé son chiffre et ses armes parlantes — Qtmnd même /J'aime gu' on pi" dime quand faimel — Q/uid mihi? ou Quarens guem devoret; — tout^ jusqu'à la chaise de paille de la pauvre honnête femme qui marche à pied, comme disait Barrière, se trouve là, roulé comme les détritus dans un ruisseau , après l'orage.
n faut voir les regards anxieux de ceux dont on vend la défroque et les dédains ou les fièvres de ceux qui l'achètent. Lorsqu'il s'agit de la vente des pierres précieuses d'une millionnaire comme M™« Blanc , — cette souveraine de Monte-Carlo, reine et fermière cornait Marie-Antoinette , mais fermière des jeux , — le drame n'est pas fort poignant. Ce n'est qu'une question dc^ plus ou de moins , une affaire de commerce. Les enchérisseurs, leur loupe à la main, examinent le saphir, interrogent le diamant ; ils frottent sur le bijou la manche
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de leur houppelande ; ils lèchent, de la langue, le rubis ou rémeraude pour se rendre compte de sa limpidité. Puis, passant le joyau à un autre, ils font monter ou laissent tomber Tenchère. Il n'y a pas de drame. La vente, comme certaines pièces, manque d'action, pour un spectateur moraliste.
Mais lorsque c*est la fortune même d'un pauvre homme, d'une veuve, d'enfants orphelins, qui est en jeu, qui peut s'évaporer, se volatiliser là, finir en pous** sière sous le marteau du commissaire-priseur, comme on suit, sous le voile noir de la femme, sur le visage blême de Thomme ruiné, les traces de l'angoisse l Combien de fois je les ai vus, ces frémissements de lèvres^ ces larmes grosses dans les yeux rougis ! Quelles souffrances, tandis que le crieur s'époumonne a gonfler, comme un ballon qui s'obstinerait à rester à terre, celle vente qui ne grossit pasi Quelle contraction nerveuse et quel coup de lance au cœur lorsque, sur un bibelot que l'on croyait précieux, qui représentait pour le vendeur un gros morceau de pain , peut-être un coupon de rente (6 illusion!) le marteau s'abaisse avec ce bruit sec qui est comme l'écho du coup sourd de la guillotine et que retentit le mot funèbre : — Adjugé!
J'ai vu, un jour, dans une de ces salles, un spectacle en ce genre tragique. Deux Chinois, deux bons Chinois dé l'Exposition, venus à Paris avec toute une cargaison de bronzes, de faïences, d'écrans, d'étoifes, de porcelaines, bottes de laque, vendaient, talonnés par le besoin sans doute, les tas d'objets qu'ils avaient entassés d'abord dans leur bazar du Trocadéro, puis qu'ils
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avaient essayé d*écouler dans le déballage d'un magasin d'une avenue nouvelle.
Ce que cet amas d'objets disparates avait coûté, là* bas, à ces Chinois, devait être considérable, sans compter le port et les installations à Paris. Or, le jour où ils réalisaient leur fortune, rien ne se vendait. Journée nulle. Aucune enchère. « Allons, messieurs, glapissait Vallumeur. Un peu de vigueur ! Voilà des occasions superbes ! Ce n'est pas vendu ! C'est donné 1 »
Et a*était donné, en effet, donné à qui les voulait, les nécessaires d'ivoire, les potiches à fonds verts ou jaunes, les assiettes, les brûle-parfums,.les cabarets, les chimères, les dragons, les écrans, les portières de soie, donnés, livrés au hasard des enchères sans acheteurs, à des prix dérisoires qui poignardaient, sur les tabourets où ils se tenaient assis, les deux Chinois, dont les regards navrés se croisaient, au-dessus de leur défroque dispersée, comme deux étreintes au-dessus d'une tombe.
Non, je n'oublierai jamais ces regards effarés, mais résignés, et cette pâleur qu'on apercevait sous la peau cuivrée de ces deux pauvres êtres venus de là-bas ;
Du fleuve Jaune où sont les coi'morans !
Parfois, lorsqu'un objet quelconque, étalé sur la table ou présenté sur un plateau, aux acheteurs clairsemés, semblait monter tout à coup, dépasser les mornes enchères d'habitude, automatiquement, d'un même mouvement, les deux Chinois se levaient, regardaient éton-
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nés, les morceaux de porcelaine ou d'ivoire, qui paraissaient allumer les convoitises de ces Français... leurs yeux se rencontraient et semblaient dire :
— Ah 1 c'est notre fameuse théière I... deKin-te-chin, le Sèvres chinois I... ou notre statuette de Lao-tseu !
Cela ne les étonnait plus qu'on se disputât la statuette du moraliste Lao-tseu, qu'ils avaient rapportée comme une rareté de la ville où, sur le fleuve Min, est jeté le pont des Dix-Mille-Ânnées« Une merveille, cette sculpture I Et peut-être allait-on l'apprécier à sa valeur ?
Ah ! s'ils avaient eu assez d'argent pour la racheter? S'ils n'avaient pas dû leur loyer au propriétaire et peut-être leur nourriture au gargotier, comme ils eussent rapporté chez eux, dans leur pays de Chine, ces bibelots ainsi dispersés et dont ils se disaient, quand on les embarquait, là-bas :
— A Paris, ils nous vaudront une fortune l
« La vraie sagesse consiste à ne jamais rien espérer, » dit précisément un proverbe chinois.
— Adjugé! cria le commissaire-priseur.
Après la théière, laissée pour peu de chose, la statuette d'ivoire était donnée pour une misère.
Cette fois, je vis les yeux, aux conjonctives toutes rouges, des deux pauvres Chinois s'emplir de pleurs qu'ils n'essayèrent même pas d'écraser sous leurs paupières jaunes. Hais, excepté moi peut-être, nul n'aperçut ces larmes sur leurs joues de bronze. Les deux Chinois s'étaient comme écroulés, derrière le comptoir du commissaire-priseuf et, immobiles et raidis dans