XIV PRÉFACE
leurs robes de soie bleue et rose, jusqu'à la fia de la vente ils ne bougèrent plus, suivant désormais d'un œil sec refTondrement de leurs espoirs, Técroulement de leur fortune...
Pour en revenir à Fouvrage de M. Eudel, je ne sais pas de livre plus particulier et plus amusant. Curieuse aujourd'hui, celte histoire de l'hôtel Drouot sera précieuse pour Tavenir. La collection de dix volumes pareils à celui-ci serait, pour l'étude de nos mœurs, une mine inépuisable. L'auteur a réussi par un point spécial de la vie parisienne ce que nous avons tenté de faire pour la Vie à Paris. Et qu'il a eu raison de noter les pulsations de cette fièvre, les caprices de la mode, les engouements, les affolements des amateurs !
Le Livre-Journal du marchand - bijoutier Lazare Duvaux nous en apprend plus sur le caractère de la Dauphine, de M°»" de Pompadour, de la comtesse d'Egmont, de la cour de France de 1748 à 1758, que bien des Mémoires, mais spéciaux. C*est avec ses affiches, petites ou grandes, des catalogues de ventes, des placards faits pour vivre un jour que les Goncourt ont reconstitué l'histoire des mœurs au temps de la Révolution et du Dtrectoire. Le seul catalogue de la vente de M"« Laguerre fait revivre toute une physionomie de femme et toute une époque. Combien plus complet, plus curieux, plus sûrement noté sur le fait même est Touvrage de M. Paul Eudel. Il est amusant, imprévu, spirituel, informé et utile. Il plaira à la fois au bibliophile, au collectionneur, à Tobservateur : Nodier, du
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Sommerard et Balzac y eussent en même temps trouvé leur compte.
Quoi ! tous les trois? — Certainement.
Et cela dit, un livre est jugé.
JuLBS CLARETIE.
l«r février 1882.
Avis au Lecteur. — Les estampes du xviiio siècle de M. Michelot. — Les tableaux Nelson-Gottreau. — Édoaard Fourniep. — Un autographe de Louis-Philippe. — Les sculptures de Montai.
Paris, 49 Janvier,
Chercheur persévérant, bibliophile convaincu, amateur passionné, habitué quotidien de l'Hôtel des ventes, sans programme arrêté, je compte parler un peu de tout, et de beaucoup d'autres choses encore.
iMa lâche ne sera pas toujours facile : elle ne pourra se faire par procuration. Il faudra se défier un peu, voir par soi-même et contrôler tout avec l'expérience que j'ai pu acquérir.
Paris est une mine artistique inépuisable. À l'avance, je le sais, je n'aurai que l'embarras du choix.
Je désire cependant consacrer, surtout par ces études, le souvenir du mouvement de la curiosité pendant l'année qui se prépare. Mon livre n'a même pas d'autre but.
Sans programme, j'irai à l'aventure, faisant l'école buissonnière, où le vent de ma fantaisie me poussera.
Cette dernière est souvent une bonne conseillère. Elle provoque l'imprévu qui est toujours intéressant.
Maintenant, n'attendez pas de moi la phrase académique, le style châtié ou la période sonore; je tâcherai d'être vrai dans mes appréciations, exact dans mes renseignements, sincère dans mes critiques, de bonne foi dans mes applaudissements. Je ne ménagerai ni ma peine ni mes soins.
C'est tout ce que je puis promettre à mes lecteurs.
Cela dit et en dépit des règles de la rhétorique, j'abrège ce préambule et j'entre immédiatement en matière.
D'abord, depuis le mois de novembre, pas de grandes ventes à ï Hôtel — c'est le terme familier du public. — Le bruit court que Ton se réserve pour le mois de mars; nous aurons à cette époque les grandes surprises que tiennent en réserve MM. Pillet et Mannheim, ces deux grands chefs d'orchestre de l'enchère.
Selon mon habitude, j'ai flâné aujourd'hui pour voir à V Hôtel les expositions importantes des ventes de la semaine. Vous avouerez que c'est le meilleur refuge contre les rigueurs de la saison. — La douce température du calorifère m'a retenu aisément fort longtemps dans les salles envahies par un flot de curieux, dans l'acception la plus ordinaire du mot.
Par extraordinaire, c'était moins mauvais que de coutume.
Cependant, rien de bien changé. Plusieurs salles étaient encombrées de mobiliers sans intérêt artistique, triste retour des choses d'ici-bas : décès, faillites ou départ, — puis de ventes composées par les marchands désireux de réaliser, salles ou ne pénètrent guère les amateurs sérieux, qui jugent, d'un coup d'œil, a\ant d*eatrer, ce dont il s'agit.
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Salle n<> 4, exposition des estampes de la collection de feu M. Emile Michelot, de Bordeaux, un habile indus» triel d'un goût très éclairé, qui avait su former une splendide réunion de gravures de Freudenberg e( de Moreau, composant le monument du costume; puis toute une série de ces maîtres du xvni® siècle, comme Le Prince, Debucourt, Beaudouin, Watteau, Lawrince, Saint-Aubin ; ensuite des épreuves superbes de Fragonard, sujets toujours lestes, mais jamais pornographie gués dans Texpression aujourd'hui consacrée de ce mot, et enfin toute une série de Boucher, bien rare à rencontrer et pas facile à constituer, même avec beaucoup d'ai^ent.
Il faut bien dire que M. Michelot puisait aux meilleures sources. A chaque grande vente il donnait des ordres d'achat, choisissant sur les catalogues de Vigneres ou de Clément ce qui lui paraissait le meilleur. Il avait été Tun des acquéreurs principaux des grandes ventes de Behague, Emmanuel Martin, de La Beraudière, Calametta et MU quanti.
Dans la salle 8, M. Mannheim exposait Tameublement et les tableaux anciens de M"*® Nelson Cottreau.
Un charmant Gaspard Netscher se trouvait dans cette vente : Enfants dans un parc, — très beau tableau de la plus remarquable finesse,— comme dit l'expert Ferai dans son catalogue, — Puis un de Troy, très gracieux, représentant Elisabeth de Parme, reine d'Espagne.
Remarqué, en outre, un paysage hollandais de Paul Potter portant sa signature et la date de 1645 ; puis une réunion de pendules Louis XV en bronze et sur leur vieille dorure, par conséquent des plus authentiques (ce qui est rare aujourd'hui) ; des lustres de la même époque, de la plus remarquable ciselure, et toute une
série de délicieux petits meubles en bois de rose, tables, bureaux, chiffonniers, tous excellents de forme et en parfait état de conservation.
Depuis longtemps, je n'avais pas vu d'aussi bonnes choses à Thôtel, que les amateurs ne tarderaient pas à déserter si leurs pérégrinations quotidiennes continuaient à n*aboutir qu'à de véritables déceptions. .
Dans la semaine, on doit vendre à la salle Sylvestre la bibliothèque de M. Edouard Fournier, cet infatigable chercheur, mort récemment sur la brèche.
C'est de lui que Jules Janin a dit : « Fournier sait tout ; il ne sait que cela y mais il le sait si bien ! »
Personne mieux que lui ne connaissait en effet Thistoire de notre littérature nationale et de notre merveilleux Paris. Scrutant sans cesse, fouillant jusqu'à Tindiscrétion, avide de trouver des choses nouvelles, Fournier, comme le bibliophile Jacob, restera une physionomie des plus populaires.
Que de documents accumulés dans son petit domicile de la rue des Saints-Pères I Que de recherches! que d'études 1 C'était un livre ouvert que Fournier. Qui ne connaît le Paris démoli, y Histoire de la Butte des Moulins et surtout les trois volumes du Vieux neuf, où l'auteur démontre, preuves en mains, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. L'Académie française le trouvait sans doute trop érudit pour l'admettre dans son sein. Il eût embarrassé ses collègues par son grand savoir.
Je ne parlerai pas de ses livres, cela m'entraînerait trop loin; mais je tiens à citer quelque chose du catalogue que j'ai là sous les yeux, et je crois que je ne puis mieux faire que de prendre parmi les autographes la lettre qui vient de Louis-Philippe, lettre tout impré-
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gnée de son amour de la paix. Elle est du 2 octobre 1791 . Louis-Philippe était alors au régiment :
Le décret, dit-il, rendu sur les princes français me fait, comme vous pouvez le croire, une peine bien vive; mais je m'y soumets, avec le respect que j*aurai toute ma vie pour les lois. Je crains bien que les princes français, qui ne seront pas élevés comme nous avons eu le bonheur de l'être, ne soient presque tous portés à désirer' la guerre, qui est un si grand fléau pour la patrie et rhumanité ; car on ne leur a laissé que ce moyen de satisfaire une grande ambition. Pour moi qui, je l'espère, ne placerai jamais mon ambition que dans les choses vertueuses, j'ose croire que de tels motifs m'inspireront toigours de l'horreur et du mépris; mais ce ne sont là que des idées reçues et ces réflexions me serrent le ccBur.
On va disperser les outils de ce laborieux ouvrier, toute cette bibliothèque qui est l'histoire de sa vie. Le catalogue ne comprend pas moins de 2,780 numéros demandant 16 vacations, du lundi 17 janvier au jeudi 3 février.
Fournier avait mis quarante ans à réunir tout cela !
Un marchand de Paris, dont nous tairons le nom pour ne pas avoir Tair de faire de réclame, vient d'acheter, dans le haut Quercy, le château de Montai, édifié par Jeanne de Balzac d'Entragues, de 1484 à 1534.
A grands frais, il a détaché de ce château les principales sculptures, une cour intérieure et plusieurs grandes cheminées qu'il a fait transporter à Paris, boulevard de Clichy, 75, pour les exposer et les vendre. Ces remarquables spécimens de Tart français du xv« et du commencement du xvi^ siècle ne sont visibles que sur ifine carte personnelle.
Le premier jour, c'était une vraie première.
Tous les quinzième étaient là, c'est-à-dire la fine fleur des amateurs de Paris, s'extasiant à qui mieux mieux sur ces merveilleuses sculptures, lucarnes, por-
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tes, fenêtres, gargouilles. On admirait surtout une cheminée de la première moitié du xv® siècle, décorée de personnages grimaçants, d*un naturel et d'un naïf adorables; puis une cheminée du xvi^ siècle, remarquable par ses proportions architecturales, ses arabesques finement ciselées et ses salamandres aux- contours capricieux.
Pourvu que le Louvre retienne ces merveilles en France !
Déjà les hauts barons de la finance de rAUemagne et de TÂutriche, dont je m'abstiens de citer les noms, parce que tout le monde les connaît, paraissent songer à cet achat et sondent le terrain. Il n'est que temps si nous ne voulons pas être dépossédés de ces merveilles.
Sur ce, à huitaine.
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Flânerie à l'Hôtel. — Le nettoyage du Musée Carnavalet. —
Toujours l'Orient ! — Derniers souvenirs de Paris -Murcie.
— Une trouvaille. — La broderie d'autrefois et la dentelle aujourd'hui.
Dimanche ! La neige couvre Paris d'un linceul blanc. — Une heure! que faire? Les uns, après avoir consulté les affiches, s'en vont aux matinées des théâtres ; les autres aux Tuileries, assister aux grandes batailles de boules de neige ; ceux-ci montent en voiture pour voir, aux lacs glacés du bois de Boulogne, les gracieuses glissades des jolies patineuses ; ceux-là — et je suis du nombre — n'hésitent pas : ils prennent le chemin de la rue Rossini, poussent les deux portes qui forment tambour et gravissent, à la hâte, le grand escalier qui mène au premier étage du temple des illusions et des désillusions.
C'est que les deux Charles, MM. Pillet et Mannheim — Arcades ambo, — doivent vendre toute la semaine, à partir de lundi, en vertu d*un arrêté du préfet de la Seine, et par suite d'une délibération du conseil municipal, la plus grande partie du musée Carnavalet. De grandes affiches, de nombreux catalogues l'ont fait savoir au tout Paris de la curiosité. Personne n'a voulu manquer au rendez-vous donné.
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Une foule compacte, hétéroclite et cosmopolite, amateurs et marchands des deux sexes, et de tout âge, envahit le n<^ 1. Elle fait lentement le tour de la salle; je prends difQcilement la flle, mais quelle déception ! Les plus mauvaises productions de l'Italie et de TAllemagnel Des faïences dont ne voudrait pas un débutant; des fers ouvrés bons pour la ferraille; des bonbonnières de dernier ordre ; des sculptures contestables ; des cages vides qui s6 balancent tristement au plafond; des cuirs de Cordoue blafards; des étains douteux et des armes incomplètes. — Une véritable liquidation des déballages d'objets d'art de l'avenue de l'Opéra et de la rue Lafavette !
Il a bien fallu reconnaître qu'il était impossible de laisser tout cet amoncellement d'objets sans intérêt dans l'hôtel construit par Pierre Lescot, et que tout ce fatras ne pouvait séjourner plus longtemps dans une demeure illustrée par les architectes Du Cerceau et Mansard et par le sculpteur Jean Goujon.
« Gomme on a bien fait de vendre tout cela ! » disait-on autour de moi — quel bon nettoyage 1 Le musée va reprendre enfin sa destination primitive. Il deviendra bien réellement le musée de l'histoire de Paris. — Ge sera une perte considérable, mais nécessaire. La décision est sage — si l'on veut, dans l'ancien hôtel de M*"*» de Sévigné et de sa fille, M"»«deGrignan, qui en furent les locataires de 1677 à 1698, reconstituer réellement, par de nombreux spécimens, le mouvement politique, religieux, industriel et artistique de notre bonne cité, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Demandez peu, monsieur Mannheim, et vendez vite, monsieur Pillet ! — Qu'il ne soit plus question de cette grosse bévue et de ceux qui ont pu la commettre — sans responsabilité.
Heureusement que Cluny et le musée des Arts décoratifs ont pu, en triant, trouver avant Texposition quelques objets assez bons. — Voilà ce que m'a dit un amateur de mes amis, sous le sceau du secret, — pour me consoler un peu. Autrement, j'étais complètement navré.
Vendredi dernier, vente curieuse et suivie de produits de la Perse : — de bons cuivres gravés et repercés à jour, des bassins, des buires, des flambeaux, des coupes et des corbeilles d*une très grande délicatesse de travail. — Les Persans sont des maîtres ornemanistes. Ils marchent après les Chinois et souvent avant nous. — Puis des armes superbes en damas : kandjars et poignards, haches d'armes et fers de lances, trempés, découpés et ciselés; enfln des faïences ornées de ce charmant bleu dont les Persans ont seuls le secret, des cabinets en bois dur, des glaces en marqueterie de Bombay, des châles de Kerman et des tapis de Recht, — tout Tarsenal de TOrient si cher à Théophile Gautier.
L'élite des amateurs était là. ParmJ eux, Henri Rochefort, Fauteur des Petits mystères de Vhôtel des ventes^ suivait toutes les péripéties des enchères en véritable connaisseur. Je n'ai fait que passer. Je ne puis dire s'il lui a été distribué beaucoup de bulletins et si le bordereau de Pillet a été pour lui très élevé.
Quelques adjudications de cette semaine :
A la vente Nelson-Cottreau, dont j'ai parlé récemment, le Gaspard Netscher a été payé 5,300 francs; le portrait de Philippe V, par de Troy, et celui d'Elisabeth de Parme, peintures sur cuivre, 805 francs. — Puis, quatre bras Louis XVI, 5,100 francs ; une jolie pendule Louis XV supportée par -un lion, 3,850 francs; un régu-
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lateur de la même époque avec cage en bois de rose, 1,600 francs.
Autre vente, faite par M® Berlhelin :
Trois tapisseries dessinées par Coypel, bordures de Berain et signées G. Verniers représentant : le Triomphe' d'Amphitrite, Bacchus et Ariane, Minerve remettant à Achille des armes pour être trempées dans le Styx, ont fait — c*est le terme — 16,500 francs.
Enfin samedi dernier, M« Escribe adjugeait à M. Petit, expert, pour la somme de 12,300 francs, \à Livre d'Or, de la tombola de Paris-Murcie, au grand désespoir de M. Lebey, directeur de l'agence Havas, qui Tavait poussé jusque-là.
Inutile de dire que ce merveilleux album n*était pas encore arrivé à un prix assez élevé, puisqu'il s'agissait des pauvres de France et d'Espagne, et de dessins signés par Détaille, de Neuville, Madrazzo, J.-P. Laurens et M^^^ Abbema.
Il n'est bruit parmi les amateurs que d'un ravissant petit bureau de dame Louis XVI, en bois de rose, à forme dite dos d'âne, enlevé du mobilier d'un château près de Paris, pour la modeste somme de 48,000 francs, par une marchande qu'a rendue célèbre la location d'un hôtel dans l'île Saint-Louis, afin de pouvoir en détacher et en revendre les splendides boiseries.
Quel sera le riche amateur qui pourra s'oiTrir un semblable cadeau? Il faudra tout le reste à l'avenant : buvard, encrier — et style ; mais ce dernier ne s'achète pas.
Que de gens qui payeraient plus cher que ce meuble la plume de George Sand, si elle pouvait se vendre avec son talent épistolaire 1
Que nous sommes loin de l'époque où Colbert, afin de
naturaliser Tiadustrie dentellière, créait, pour Topposer aux points de Venise et de Flandre, le Point de France, en fondant des manufactures à Bayeux, à Âlençon et à Paris! — Et cependant, à cette époque, avoir d'autres dentelles que du point de Bruxelles eût déshonoré un homme du bel airi La mode dominait alors le patriotisme, chez les gens de qualité.
Voilà que maintenant la dentelle va devenir cosmopolite. — Après avoir mis Paris en action, on s'adresse à la dentelle. — Où s'arrêtera- t-on ? Trop de progrès 1
Les connaisseurs en points d'Àlençon, de Matines et d'Angleterre, de dentelles noires de Chantilly et de vieilles guipures de Venise auront, avant peu, a y regarder de bien près, car la contrefaçon va se glisser de tous côtés, si j'en crois les nombreux prospectus de la nouvelle société, qui prétend remplacer, à s'y méprendre, le travail à la main par le travail mécanique.
Nous n'avons qu'à bien nous tenir, nous, les amateurs des broderies du temps passé. — Heureusement que depuis longtemps nous sommes déjà sur nos gardes pour les faïences, les bronzes, les émaux et l'argenterie.
La Dentellière réussira-t-^Ue dans son innovation ? Je vous assure que cela me laisse indifférent. Abstraction faite du bon marché, est-ce qu'au point de vue de l'art la chromolithographie a remplacé la peinture, — la galvanoplastie, les bronzes ciselés, la lithographie, la gravure, — le piano mécanique, le Pleyel, — les Poncifs les admirables décors de Sèvres ?
Non, n'esWîepas?
Les doigts et la pensée qui les dirigent seront toujours, pour les créations artistiques, supérieurs à la machine la mieux organisée.
Les catalo^es de LAbitte. — Beaumarchais, armateur. — Gâtalogrue Quentin Bauchart. — Une dédicace de Voltaire. — Eaux-fortes de Meryoo. — 25,000 francs un Bu8By-Ral)utin.— Tapisseries de Duchatne.
Paris^ /•' février.
Tout le clan des bibliophiles est en émoi. Chacun fouille Brunet, compte ses ressources et pointe les catalogues des ventes qui se préparent; car février va être fécond en adjudications célèbres de livres, et je ne puis me dispenser de leur consacrer presque toute ma chronique : c*est le grand événement du mois.
J*ai là sous les yeux tout le précieux paquet des catalogues rédigés par Adolphe Labitte, dont on parle tant. Je vais les passer en revue rapidement.
Procédons par ordre.
D'abord sera dispersée, à partir du 9 février, la bibliothèque savante de feu iM. Jules Labarthe, Tauteur des Arts industriels au moyen âge et à V époque de la Renaissance, Cela- demandera quatre vacations à la salle Sylvestre de la rue des Bons-Enfants.
Il y a là une bonne série d'ouvrages, anciens ou modernes, sur les beaux-arts, les belles-lettres et Thistoire, une très belle réunion des publications faites depuis quarante ans par les grands chercheurs : Ph. Burty, le critique d'art du journal la République française ; Alfred Darcel, directeur, aujourd'hui, des Gobelins ; le
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bibliophile Jacob (Paul Lacroix), depuis plus d'un demisiècle sur la brèche; Claudius Popelin; BenjamiaFillouv ce Vendéen si érudit, l'auteur de VÂrt de terre chez les Poitevins ; BdLvbet de Jouy; du Sommerard deCluny; Riocreux, l'ancien directeur du musée de Sèvres; Albert Jacquemart, le frère de Taqua-fortiste; Auguste Demmin, célèbre pour avoir pris le Pirée pour un nom d'homme en attribuant à un potier le nom de la Chartreuse de Bordeaux (Cartus Bursigalensis),
Les 17, 18 et 19 février, vente des plus curieuses, principalement composée de livres sur le théâtre, les acteurs, les décorations et les costumes.
Citons d'après le catalogue : une série presque complète de VAlmanach des spectacles de Paris de 1751 à 1815, par de la Porte (un abbél); de curieuses brochures sur Molière et sur Beaumarchais, un Compte rendu de la comédie des Précieuses ridicules, par un courriériste du temps, prédécesseur des Messieurs de l'orchestre.
Venons tout de suite au gros morceau, qui se compose de onze cartons in-folio, renfermant les papiers de Caron de Beaumarchais. C'est une réunion bien étonnante de tous les documents commerciaux de ses opérations avec la Société typographique : copies de lettres, mémoires de fournisseurs, livres de caisse, affaires judiciaires, inventaires, achats de caractères d'impression pour la publication du VoUaireAe Kehl.
Plus de deux cents lettres, parmi lesquelles : Une curieuse épitre adressée à messieurs de la Chambre de commerce en 1782, et signée Caron de Beaumarchais, armateur.
Une autre qui révèle un fait peu connu. Il dit qu'il est retenu prisonnier à Londres pour une dette de 10,000 livres sterling. Enfln, pleine de détails particu-
lierssurlavie privée de V auteur dn Maria ffe de Fi ffaro, une correspondance considérable, rédigée, de 1786 à 1809, par sa femme Marie -Thérèse- Emilie Willermawlar.
Quelques autographes seront adjugés" à la fin de cette vente par les soins de Charavay. Parmi eux :
Une quittance d'Elisabeth Béjàrt, donnée comme veuve de Jean-Baptiste Poquelin, sieur de Molière ! vivant vallet de chambre et tappissier du roy. Il paraît que dans ce temps-là c'était bien peu de chose d'avoir écrit le Tartufe ou le Misanthrope. Ce litre n'était rien, l'autre était tout.
Une chanson inédite de Désaugiers, l'un de nos plus gais chansonniers, avec ce titre assez bizarre : Le menuisier Sim^n ou la rage de sortir le dimanche. A mettre dans X Assommoir, où M. Zola a su, du reste, très habilement, intercaler bien d'autres choses.
Voici maintenant le catalogue sur papier satine d'une petite collection de livres précieux appartenant à M. E. Q. B. — Pourquoi ces initiales? S'agit-il de dissimuler une mauvaise action lorsqu'on vend ses richesses artistiques? — Quelle raison pour rester ainsi demimasqué? Pour ma part, je ne m'explique pas cette timidité, ou cette réserve vis-à-vis du public auquel vous faites appel, pionsieur Quentin Bauchart.
Cette bibliothèque ne comporte que des volumes réservés aux délicats et surtout de riches reliures en mosaïques, exécutées par Trautz, ce grand artiste, digne émule des Derome et des Pasdeloup, mort l'année dernière.
C'est le 14 février que doivent être présentés aux enchères les joyaux de cet écrin. Quelques trésors inap^
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ppéciables se détachant sur cette collection de belles choses :
Un exemplaire hors ligne des Amours pastorales de Daphnis et CMoé, relié par Nicolas Pasdeloup, aux armes du Régent. — Raraavis! comme dit Horace. — Cela se vendra au poids des billets de banque de cent francs.
Les œuvres dQ François Villon, reliées par Trautz Bauzonnet, en maroquin citron, compartiments à ta Grolier, avec intérieur doublé en maroquin bleu et orné de guirlandes de fleurs dorées à petits fers.
C'est la troisième reliure du maître sur les vingtdeux composant son œuvre qui passe sur la table de Fhôtel Drouot.
La première a été payée 10,000 francs.
La seconde 16,000 francs.
Quel prix atteindra celle-ci?
Autre vente qui aura lieu le 4 et le 5 février, toujours sous la direction du libraire de la Bibliothèque nationale, le savant Labitte. Je me borne à détacher du catalogue les morceaux suivants :
N^ 171. Le Devin du village, intermède représenté à Fontainebleau les 18 çt 24 octobre 1752, par J.-J. Rousseau, paroles et musique. In-fol. mar. r. fil. tr. dor. [Ane, rel.
Exemplaire de la partition offert à Madame de Pom^ padour, avec renvoi autographe signé que voici :
« A Madame la marquise de Pompadoui* de la part de son très- « humble serviteur.
« J.-J, Rousseau. »
N<^ 260. La Henrude (par Voltaire). Londres^ 1741. In-4'*, fig. mar. r. fil. tr. dor. [Aux Armes de Russie),
Exemplaire en grand papier offert par VoLTAmE a
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L*IHPÉRATRIGE ELISABETH PÉTROWNA, FILLE DE PlERRE LE GrAND.
On lit sur une des gardes du volume des vers de la main de Voltaire.
A Sa Majesté Impériale
Sémiramis du Nord, auguste impératrice
Et digne fille de Ninus, Le ciel me destinait à peindre tes vertus, E}t je dois rendre grâce à sa bonté propice; Il permet que je vive en ces temps glorieux Qui t'ont vu commencer ta carrière immortelle. Au trône de Russie il plaça mon modèle ;
C'est là que j'élève mes yeux.
Voltaire, 10 juin 1745.
En 1772, Catherine II, ne sachant comment rétribuer Tun de ses fidèles, lui envoya en présent ce livre précieux.
N® 323. Le Fouet des Paillards, ou Juste punition des voluptueux et charnels, conforme aux arrests divins et humains, par M. L. P., curé du Mesnil-Jourdain. Rowbh^ Estienne Veruel^ 1628. In-12, mar. cilr. fil. dos orué, tr. dor. (ReL anc).
Le 12 février, vente de M. d'Est..., amateur bien connu (c'est le catalogue qui le dit). Peut-on être si connu et si parfaitement inconnu i la fois 1 II s'agit surtout de spécimens superbes des reliures du xvm^ siècle. Quelques beaux livres dans ce petit musée bibliographique formé depuis longtemps :
Un Arioste relié par Derome, les Métamorphoses d'Ovide en papier de Hollande, les Baisers et les Fables de Dorât richement recouverts par Trautz, les Contes de La Fontaine illustrés par Fragonard, les Fables du même avec les figures de Simon et Coiny, imitées des sujets que le peintre Oudry avait dessinés pour la grande édition de 1755-17S9.
Après les livres, qui sont la meilleure nourriture de l'esprit, comme dit Montaigne, les gravures, qui sont le charme des yeux. Un mot seulement sur ce sujet.
Le 2 février, venle par Clément, des portraits anciens, estampes et plans de Paris et de France provenant du cabinet de MM. Viollet-le-Duc. Trente-sept eaux-fortes de Ch. Meryon, en divers états. Ce graveur patient a su nous conserver pour l'avenir bien des coins, ignorés ou disparus, de notre vieux Paris : le Pont au Change, la Morgue, la rue de l'Horloge, le Pont-Neuf, la rvs des Mauvais-Garçons. On a raison de se disputer ses œuvres.
Achevons notre chronique des livres par un gros achat qui concerne un amateur très connu : un Bv^sy Rabutin provenant de la vente Didot, payé par le baron Jérôme Pichon, président de la Société des bibliophiles français, 2S,000 francs. Rien que cela! Les mânes de Cigongue, Lavallière, Brunet et Gabriel Peignot doivent en tressaillir dans leur tombe !
M. Bloche vient de vendre une magnifique tenture, composé^ de trois tapisseries des Gobelins, représentant des scènes de la comédie italienne, signées Duchaîne. Il est certain que Ton retrouverait dans les œuvres de Claude Gillot, cet admirable dessinateur, tous ces sujets : — le Festin de Colombine, la Bonne aventure, la Demande en nmriage.
D'une couleur charmante, d'un ragoût extraordinaire, ces compositions étaient exposées, vendredi, au milieu d'un mobilier somptueux, dans la grande salle n<^ 8 de l'hôtel Drouot.
Une foule empressée d'amateurs et de marchands admirait ces trois morceaux princiers, d'un agencement des plus gracieux, avec leurs bordures en tor-
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sades, leurs élégantes arcades, leurs cariatides, leurs lambrequins enguirlandés, leurs grands vases chargés de fleurs, leurs arceaux fantastiques et leurs médaillons allégoriques.
On m*a dit que le marteau de M. Escribe était tombé sur le prix de 45,000 francs. — Quel était le dernier enchérisseur? Je IMgnore.
Et, maintenant, je vais à Thôtel Drouot, où les expositions annoncées pour les ventes de la semaine doivent être des plus intéressantes. J'y trouverai des impressions de visu, car je n'écris jamais que d'après nature, comme les peintres épris de leur art, qui, à juste raison, n'aiment pas le chic.
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Mort de M. Léopold Double. —Vendra-t-on? — Van Schendel. La Danaé de de Troy. — Le legr» de M. Thiers.
Paris, 8 février.
L'amoureux de iMarie-Antoinette est mort cette semaine.
Vendredi des amis fidèles ont conduit à sa dernière demeure M. Léopold Double, l'un des doyens de la curiosité. Pendant plus d'un demi-siècle, il n'avait cessé de collectionner, sauvant, à ses débuts, de la destruction, bien des chefs-d'œuvre incompris à cette époque. C'était surtout un admirable metteur en scène! Il savait merveilleusement faire ressortir ce qu'il avait trouvé en chefs-d'œuvre artistiques des xvu® et xvin® siècles. Son hôtel de la rue Louis-Ie-Grand contenait autant de merveilles que le grand Trianon à l'époque de sa splendeur. On aurait dit qu'il l'avait dévalisé à son profit.
Tous les amateurs ont visité ce musée toujours ouvert à tous, sans distinction. — Mais qui l'a mieux dépeint que son ami dévoué, le bibliophile Jacob, dans une brochure parue il y a vingt ans I
« Vendra-t-on ses collections? » demandait-on à son enterrement.
<i Quelles dispositions a-t-il prises dans son testament? »
ÎO L'HOTEL DROUOT EN i88i.
Impossible de répondre jusqu^ei à cette question qui a tout de suite préoccupé le groupe des amateurs du mobilier du siècle passé.
Personne ne peut dire encore si on fera sa vente.
C*est qu'il y aurait bien des acheteurs pour la pendule avec les trois Grâces de Falconnet ; — le vase splendide en vieux vihcennes, pâle tendre, décoré de fleurs en relief ; — les candélabres en argent ciselé aux armes de Bouillon; — Fécuelle Louis XVI en vermeil ; — la charmante petite table en bois de rose, avec des bronzes de Gouttières ; — le pupitre en bois sculpté et doré formé par une lyre encadrée de festons et d'arabesques, — les fauteuils de Beauvais avec les Fables de La Fontaine ; — les tapisseries tissées d'après les cartons de Boucher et représentant des bergerades; — le service de Buffon et les assiettes avec les chiffres J.-D. entrelacés, provenant du service que M"»® Dubarry avait fait exécuter à Sèvres.
. Toute la semaine TOrient a encore défilé dans les salles d'Occident : tapis, faïences, coussins brodés, soieries fanées, velours de Scutari ; trop d'Orient, décidément.
Que le Besestein de Constantinople garde dans son bazar toutes ses vieilleries, usées, ternies et rafistolées dont nous sommes las. Inutile d'échanger notre argent contre ces défroques des harems abandonnées ou des palais déserts de la Corne-d'Or.
Exposition dimanche des œuvres, tableaux, études et esquisses du peintre Van Schendel. Très curieuse, cette exhibition. Van Schendel était un amoureux des étoiles. Il a dessiné la Ballade à la lune, de Musset.
Il ne peignait qu'à la lumière. Dans ses compositions pleines de clairs-obscurs, tout se passe la nuit : mar-
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chés, scènes bibliques, toilette de gitana, natures mortes, ombres chinoises, résurrection du Christ et fêtes publiques. Rien que di> noir et un point lumineux; toujours un pétard dans tous ses tableaux. Du reste, tout y passe : torche, bougie, lampe, chandelle, flambeaux, falot, incendie/ cratère incandescen<, lumière divine, feux de Bengale rouges et verts.
Feu Van Schendel (prononcez Feu de la Chandelle) avait dû subir la tyrannie de son nom. Il avait renoncé à peindre autrement qu'à l'heure où les étoiles s'allument au firmament, comme dit le poète.
Eh bien, le croiriez-vous? il y a des amateurs qui aiment passionnément cette note-là. Le tout s'est vendu — cinquante tableaux environ — 10,800 francs!...
Mardi, à la salle numéro 3, dans une vente faite par W Henri Lechat,^ il y avait deux jolis Vernet bien connus et bien authentiques, malheureusement un peu poussés au noir: les Cascades de Tivoli et la Tempête; puis un charmant de Troy, malheureusement bien usé: DaTiaé. — Je me serais prononcé pour un Boucher, si Ferai n'avait pas inscrit de Troy au livret. La déesse, étendue sur un lit de repos, reçoit une pluie d'or tombant en partie dans le tablier d'une vieille confidente qui se tient à ses côtés; sur le devant, deux amours causant en tenant un masque.
Deux belles petites, qui regardaient ce tableau devant moi, ont haussé les épaules. L'une d'elle dit à l'autre : a De Tor. C'était bon pour les temps mythologiques. Aiyourd'hui, ce sont des billets de banque ! i>
Vu à la salle n® 8 pour être vendu lundi 7 février : Un Chaplin, d'un ton crème, relevé de bleu pâle et de rose pâle d'un sentiment exquis: cela s'intitule la
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Partie de loto : trois fillettes jouent à ce jeu peu romanesque. — Comme c'est bien peint !
Un grand Roybet, crâne et terme, toujours noir par exemple, c*est la marque de fabrique de Tartîste. Ce tableau représente un gentilhomme de la cour de Louis XIII, tenant un lévrier en laisse.
Puis une jolie figure de jeune fllte avant le bain, par diÉpinay,
On a enfin terminé cette semaine la liquidation du magasin Carnavalet. Tout s*est heureusement, dans l'intérêt général, vendu très cher. La vente a produit 108,211 francs. J'ai vainement cherché un objet ayant atteint mille francs. Je n'en ai pas trouvé!...
Combien avait-on dépensé? Quelle est la perte? Le conseil municipal a le droit et le devoir de s'en enquérir.
Grandes ventes à l'horizon :
On a murmuré, chez les augures, le projet de vente d'un amateur qui a formé un musée sans pareil, en objets du xii« au xvi® siècle, et qui en a fait l'objet d'une publication célèbre ; mais rien n'est encore absolument décidé. Ce serait le grand événement delà saison, pouvant rivaliser avec la vente DemidofT, à San- Donato, l'année dernière. — Impossible d'en dire plus.
En avril, vente de M. Morderet, un vieil amateur d'Angers, qui avait des émaux très dignes d'intérêt; des meubles en bois sculpté parfaitement authentiques; des ivoires, des tableaux gothiques, des fers ouvrés, des faïences, à ressusciter Sauvageot.
Que vont devenir les collections de M. Thiers? M. Charles Blanc est chargé d'en faire le catalogue. On dit tout bas quç le Louvre est très embarrassé de
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celte donatioQ el qu'il ne sait comment faire pour contourner la difficulté. Il y a trop de copies dans cette collection, qui devrait rester place Saint-Georges. Nous aimerions , moins et mieux. Un vrai Rembrandt, un Véronèse, un Murillo, un buste de Caffleri, une statue de Jean Goigon, un groupe de Houdon, légués par M. Thiers, auraient bien mieux fait notre affaire que ces nombreuses Reproductions, en bronze ou sur toile, des chefs-d'œuvre de Tart ancien.
C'est une question à étudier; n'acceptons pas trop vite.
Pour terminer, ne passez pas sans voir, comme dit le célèbre barnum du Nouveau Journal, dans les salons des Aquarellistes français, rue LafQtte, l'exposition des œuvres de Jules Jacquemart : des dessins à ia plume plus beaux que la gravure, des aquarelles plus éblouissantes qu'un arc-en-ciel. Vous i)e regretterez pas les instants charmants que vous aurez mis à regarder les productions de ce véritable artiste, enlevé si prématurément par un mal qui ne pardonne pas.
La dynastie des Gharavay. — Les ventes d'autographes; — Une préface de Tbéodore de Banville. -- La hausse des tapisseries.
Paris, 45 février.
Après les livres, les autographes. La petite salle mal éclairée de laruedesBons-Enfauts, où Ton se réunissait jadis, ne sulRt plus aux amateurs. C^est maintenant un théâtre trop restreint. Désormais, les papiers précieux seront livrés aux enchères du grand jour dans une des salles de Thôtel des commissaires-priseurs, avec les livres , les tableaux et les curiosités.
« Donnez-moi deux lignes de récriture d'un homme « célèbre et je me charge de le faire pendre, » a-t-on dit autrefois.
Les mœurs se sont sensiblement adoucies. On se borne à tirer profit des autographes. Que les écrivains d'aujourd'hui se rassurent et continuent à griffonner en paix. — Ils ne peuvent plus être pendus.
Le goût des autographes s'est beaucoup développé sous l'impulsion intelligente et sa vante des descendants des deux frères Chavaray. L'un, Etienne, fils de Jacques, est un écrivain distingué. L'autre, son cousin, Eugène, fils de Gabriel, mort il y a quelques années seulement, est un remarquable archiviste paléographe. — Tous deux font autorité dans la matière.
Le commerce des autographes n'est pas sorti des mains de ces deux experts qui ont suivi les traditions de loyauté de leurs devanciers et qui sont toigours prêts à accepter la responsabilité de leurs actes.
Allez les consulter, quai du Louvre ou rue de Seine, sur n'importe quel feuillet noirci par la plume illustre d'un contemporain ou sur le grimoire jauni des parchemins du siècle passé, et vous reviendrez bien surpris de la précision de leur érudition.
Que n'ave&-vous fait ainsi, ô monsieur Chasles, vous qui, plein de confiance dans un faussaire, n'avez pas hésité à payer au poids de l'or des lettres d'Héloïse à Abélard ou des épitres de Harie-Magdeleine à Jésus- Christ 1
Voilà plus d'un demi-siècle que nous avons des ventes d'autographes et qu'il se fait et défait des collections importantes parmi lesquelles il faut citer celles de M. de Lajariette, de Nantes, et de M. Benjamin Fillon, de Fontenay-le-Comte.
On ne détruit plus, comme jadis, des lettres intéressantes — scripta manent, — Les minutes de notaires ne sont plus vendues au papier sans subir un triage rigoureux: — Des publications savantes avec notes et commentaires tiennent les amateurs au courant des trouvailles récentes; des pièces curieuses et inédites sont reproduites en fac-similé dans les Isographies. — Je ne citerai dans cet ordre d'idées que la Revue des documents historiques qui poursuit acluellement le cours de sa huitième année, et V Intermédiaire des eurieuxy un questionnaire avec réponses, qui va bientôt toucher à sa majorité.
Maintenant, ce préambule achevé^ butinons un peu dans les derniers catalogues d'autographes. Voyons^ en
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les parcourant rapidement, ce qu'ils peuvent renfermer de plus intéressant. — Procédons par ordre.
Le 5 février a eu lieu une vente dans laquelle on trouvait :
La Chevalière d'Éan (Charles-Geneviève-Auguste- André-Timothée d*Éon de Beaumont).
II est aujourd'hui prouvé que Tancien capitaine de driagons ne se rapprochait du sexe enchanteur que par le doux prénom de Geneviève, qui lui avait été donné. — Ses habits féminins renfermaient un fils d'Adam, parfaitement constitué. — Les deux lettres qu'il écrit au libraire d'Amsterdam, Marc-Michel Rey, au sujet de son ouvrage les Loisirs, sont des plus curieuses.
En disgrâce à Londres, il ne peut rentrer en France qu'avec des habits de femme.
Madame de Qerdis. — Elle écrit à Briffant, son jeune et aimable ami :
Qu'elle demeure dans la rue jadis appelée Sainte- Anne et que les fiacres, par une moitié d'habitude, appellent aigourd'hui Saint- Helvétius.
Jules Janin. — Il s'adresse à Théodore Burette pour se plaindre des stupides compliments que ses amis n*ont cessé de prodiguer pendant trois heures à sa jeune femme. On lui a dit que ces propos avaient été très loin. Puis il igoute :
J'étais malbeureasement absent pour mon petit métier.
Le prince de Metternich, — Tout un dossier de vingtdeux lettres du diplomate autrichien adressées au comte Stackelberg, ambassadeur de Russie en Autriche. -- Acheté 5,000 francs parla légation des Pays-Bas.
Le comte de Nesselrode. — Quinze lettres sur les relations de la Russie avec l'Autriche adressées au même* *- Payé par la Légation des Pays-Bas 8,500 francs.
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Charles Nodier. — Cet écrivain si original adresse de Besançon, le 3 germinal an XI, a i*âg6 de vingt ans, au libraire Maradan, une curieuse lettre relative a l'un de ses ouvrages, où il a épanché toute son âme et qu'il laisse pour peu de chose.
Mon livre, dit-il, qui n'en sera pas moins un mauvais livre, réussira, cai* il est extraordinaire, et c'est après l'extraordinaire que l'on court. Je suis jeune, mais vieilli par les chagrins, appauvri par la prodigalité et, en outre, presque moribond.
Voilà, convenons-en, un moribond qui a eu une bien douce et bien longue agonie.
RacheL — Deux lettres d'amour à M. Arthur Bertrand. — Chut! Ne citons rien ici. — Puis une charmante épître à une actrice dans laquelle elle lui confie :
Qu'elle a passé une nuit blanche après la représentation de Bajazet; tout ce rôle de Roxane m'agite et me fatigue moralement.
Voltaire, — Une lettre à M. Bagieux, chirurgien du roi, datée de Potsdam, 1°' avril 1752, dans laquelle il lui mande :
Qu'il a été favorisé par le sort qui lui a permis d'alteindrc l'âge de cinquante-huit ans, avec le corps le plus faible ; tandis qu'autour de lui il a vu mourir les hommes les plus robustes, à la fleur de l'âge.
Voilà encore un malade [AdA^^lOi Seconde jeunesse^ Aq Fiourens), qui a pu tranquillement atteindre jusqu'aux extrêmes limites de la vie.
Nouvelle vente d'autographes le 19 février, à la salle numéro 3 de Thôtel des commissaires-priseurs , par M« Maurice Delestre , assisté d'Etienne Charavay. — Feuilletons rapidement le catalogue.
Curieuse déclaration d'amour de Baculard. C'était
en 1746 (souvenez-vous-en), à M"« Denis, la nièce de Voltaire. Auteur dramatique aussi médiocre que fécond, il écrit en mauvais style :
Revenéadonc me rendre la vie que vous m^avés emportée, je ne suis plus qu*un automate qui vivra, je ne dis pas quand U plaira à Dieu, muis quand il vous plaira.
A cela M™« Denis répond :
Je vous aime de tout mon cœur^ mais je ne veux pas avoir d'amant.
Dne lettre, datée du 26 avril 1^730, de nos « désagréables déserts de Fontainebleau » et signée : la Comtesse « Pimpèche », qui n'est autre que Jeanne-Françoise Quinault, la charmante soubrette de la Comédie-Française. Elle s'adresse à Piron et lui raconte une mésaventure qui vient de lui arriver. On lui a retenu ses bardes, à la suite d'une mauvaise chicane d'aubergiste, et elle a dû paraître à la cour en linge sale et en bonnet de nuit.
— Bonjour, dit-elle, en terminant, j'ai une joye bien grande à vous écrire et plus encore à mettre une chemise blanche.
Dne très curieuse épître de Voltaire au cygne de Padoue, Ferney, 1761 :
Nous prétendons qu'on ne doit point refuser la sépulture à des citoien» qui sont aux gages du Hoy. Il est plaisant qu'on enterre le bourreau avec cérémonie et qu'oo ait jette îi la voirie M"« Le Couvreur. Je fais ce que je peux pour rendre les jésuites et les jansénistes ridicules. Dieu bénit quelquefois mes petits soins.
En 1881, les temps sont bien changés I Les grandes artistes épousent les fils des plus gros banquiers.
A l'heure où paraîtront ces lignes, la vente de la succession Victor Borie, l'économiste, aura commencé. État-major complet : MM. GuérouU, commissaire-
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prîseur ; Haro, peintre expert, George, pour les objets d*art, Sausset, pour les livres.
^Théodore de Banville a écrit la préface du catalogue : ce n'est pas ce qu'il renferme de moins intéressant, sans cependant trop dédaigner les deux grands Lucas Cranach, la petite lête de vieillard de Rembrandt, d'une incroyable finesse, et le projet de tableau intitulé : Le Siècle d'Auguste, une des rares esquisses conservées de Gérome.
Le vieil art japonais est en outre largement repré- * sente par une collection recueillie par M. Madier de Montjau, le frère du député, dans un voyage au pays de la fantaisie, de la couleur et des chimères.
N'oublions pas enfin un charmant éventail représentant V Escarpolette, gracieusement exécutée en 1865 par ce peintre pompéien du plus gracieux talent qui s'appelait Hamon.
Que dirai-je pour finir?
Une vente faite cette semaine par Pillet a produit 156,000 francs. On s'est disputé les tapisseries à coups de billets de banque. C'est une hausse toujours croissante, — où s'arrêtera-t-elle?
Trois panneaux de Bruxelles, sujets mythologiques, ont été adjugés 15,000 francs.
Six tapisseries du temps de Louis XIII, petits personnages encadrés de guirlandes de fleurs — 24,500 francs.
Un meuble de salon, huit fauteuils et un canapé couverts en beauvais à sujets champêtres comme dessus, et fables de La Fontaine pour siège, — 9,000 francs.
C'est inouï, n'est-ce pas?
Tant mieux I la France n'est pas encore ruinée, malgré ses cinq milliards d'indemnité exigés par la Prusse.
Feu Léon Herpin. — Les fusains de Karl Robert. — Les natures mortes de Philippe Rousseau. — Le Dapbnis du Régent. — Un manuscrit de Walter Scott.
Paris, S^ février.
Les huit jours qui viennent de s^écpuler peuvent être appelés la semaine des peintres. Ce sont eux qui ont eu les honneurs des salles de THÔtel, transformées en Salon permanent, en annexe des Mirlitons, en succursale du Cercle de la rue Volney,
Jeudi 17. — Exposition à la célèbre salle 8 des tableaux, études et esquisses de Léon Herpin — un jeune peintre qui avait bien débuté — médaille de 3® classe en 1875, avec ses deux toiles : La Butte des Moulineaux et La Marne à Chennevrières — médaille de 2° classe en 1876, pour sa vue du Pont de Sèvres, un ravissant paysage.
Encore .un bel avenir prématurément brisé à trenteneuf ans!
Yport, Dieppe, Jersey, Cherbourg, Granville et Fontainebleau, voila Titinéralre de ses œuvres. A chaque station, Herpin avait pris quelque chose, — ici des dunes, des fermes, des parcs, des falaises, — là des plages ensoleillées, des rochers pittoresques, des chemins couverts et des forêts touffues. Beaucoup de charme et
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de fraîcheur dans ses œuvres, toujours d'une perspective savante, bien naturelle, du reste, chez un géomètre.
Au centre de la salle d'exposition, j'ai remarqué cinq bonnes études pour la décoration de la mairie du dixneuvième arrondissement, représentant les buttes Chaumont en 1880 et en 1814, puis une sortie pendant le siège. — Ont-elles jamais été exécutées ? je l'ignore.
Vendrfdi 18. — Exposition des études et fusains de Karl Robert, un émule d'Allongé. — On ne se doute pas des miracles que peuvent opérer le fusain et le crayon noir sur du papier blanc. — Charmante réunion : des paysages pittoresqiies avec de jolis effets de lumière et d'ombre, des chênes à l'épais feuillage qui frissonne sous la brise, des peupliers élancés qui se reflètent dans l'eau comme dans un miroir. Tout cela fait avec rien... que du talent.
Samedi 19. — Pour les invités par cartes spéciales, exposition particulière à la salle 8, — la célèbre salle 8, — de quelques œuvres de Philippe Rousseau, l'élève de Gros, — un incontestable talent qui fut contesté. Le petit catalogue ne contient que trente numéros. C'est peu, mais c'est beaucoup. Depuis longtemps les amateurs ne se sont pas trouvés à pareille fête. Lundi il y aura foule devant M® Pillet et Georges Petit. Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr. ,
Examinons attentivement quelques-unes des œuvres du maître qui, depuis cinquante ans, nous étonne pour la vérité de sa couleur.
La Basse-cour (n** 5). — Des canards qui cachent leur bec sous leurs ailes, des poulets qui picorent, un coq qui se dresse sur ses ergots, hérisse sa crête et menace
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un gros chat qui le regarde avec mélancolie. — Quelle finesse de ton ! Est-ce étonnamment brossé !
Les Huîtres (n<» 16). — Une nature morte d'une tonalité puissante — sur un banc de pierre, dans le coin d'une cuisine, un grand plat d'huîtres ouvertes. — Tout est prêt, le citron à côté du couteau de Técaillère. — Plus loin, un chaudron dont Tintérieur reluit en pleine lumière comme sur un dressoir holbandais, puis un grès de Flandres d'où sort un bouquet de dahlias violets, fraîchement cueilli ; enfin une bourriche qui porte comme étiquette d'envoi : A M. Ph. Rousseau, 26, rue de Laval, avenus Frochot.
Le Bocal de comicAons (n<»2), flanqué à gauche d'un flacon de piments rouges, à droite d*un gros concombre. Peinture d'une vérité, d'une sobriété et d'une exactitude!... Mettez étonnante après chacun de ces mots et ce ne sera pas encore assez. Impossible de mieux rendre la transparence du verre et le vert des cornichons. Les piments sont un prodige de couleur. Quand le temps aura passé par là-dessus, voilà un tableau que l'on pourra placer à côté des plus beaux Chardin.
La terrasse d'un Palais à Venise (n<> 25). Quelle belle étude cela ferait pour un carton destiné aux Gobelins! Dans le fond, la mer bleue comme le ciel; au premier plan, un larbin sort d'un coffre des étoffes précieuses, des vases d'or et. d'argent, un turban avec aigrette qui rappelle qu'il s'agit de l'époque d'Othello ; — dans un coin, un singe peint avec esprit, comme sait les peindre l'auteur du Sinçe pAotoffrapke. Il cherche à serrer contre lui des oranges qui lui échappent.
Tout cela est chatoyant, clair, doré. C'est absolument charmant de couleur et de composition.
Les Asperges (n<> 40). Voilà pour moi le morceau le plus succulent de la vente. Sur un fond noir se détache
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une botte d'asperges qui paraissent d'une fraîcheur exquise, les meilleures — des asperges d'Argenteuil, pour sûr 1 Dans cette saison, c'est rare. Aussi Teau en vient à la bouche ; on se sent envié d'allonger le bras et de saisir ces asperges, tant il y a de justesse, de vérité dans le ton, ce qui est bien quelque chose ; c'est une perle, ce petit tableau fait avec rien et d'un pinceau aussi ferme ; voilà qui est brossé en pleine pâte avec une hardiesse de coloris extraordinaire ! Si Vollon fait admirablement les poissons, avec la couleur de la chair morte, qui donc peint mieux que Rousseau un légume ou un fruit avec toute la fraîcheur de son velouté ?
Fromages et melons (n° 36). Pastel aussi vigoureusement coloré qu'un tableau. La glace qui miroite vous prévient; sans cela on dirait, non du crayon, mais de la peinture à l'huile. Ce cantaloup est prodigieux, juteux, appétissant, parfaitement à point. On en mangerait !
En préparation, une vente considérable au profit des trois familles Herpin, Hue et Rougeron, organisée par l'Association des artistes, fondée par le baron • Taylor. L'appel du nouveau président, M. du Sommerard, a été entendu. Des adhésions sont arrivés de touscôtés. — La générosité des artistes est inépuisable I Bravo I On peut toujours compter sur eux.
Nous aurons donc, au printemps, une vente très importante. On y verra le peintre des Parisiennes : J. Beraud,le paysagiste d'élite Français, l'historien J.-P. Laurens , le sentimentaliste Bouguereau ; Dlmann, l'auteur des Sonneurs de clocJie; Veyrassat, le peintre des Chevaux de trait; Ziem, l'énamouré de Venise ensoleillée; Vuillefroy, le photographe de X Automne; Firmin Girard, le charmant auteur du Marché atix
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fleurs; Duez, le reporter sur toile de l'esprit français ; et eafin Bonnat, le portraitiste des célébrités contemporaines, à moins que le portrait de Gambetta, qu'il s'est engagé à faire dans un récent déjeuner au Palais-Bourbon, ^ne lui laisse plus une minute de loisir.
Splendide, la vente Quentin Bauchart. Tous les bibliophiles étaient là ! — les Français et les Minorés^
— je ne citerai pas , il faudrait les citer tous. — Mais qui donc a acheté? Je n'ai vu adjuger qu'aux libraires Morgan, Fontaine, Labitte, Rouquette et Lemieul.
Dans une vacation de deux heures, le total a monté rapidement à la faible et modeste somme de 10S,310 fr.
— Le libraire Labitte, qui faisait la vente, a racheté, dit-on, pour le compte du propriétaire :
A 7,500 francs, les Œuvrer de François Villon, édition fort rare, mentionnée pour la première lois dans la dernière édition du manuel de Brunet, et revêtue d'une de ces reliures de Trautz Bauzonnet, à compartiments de couleurs variées, à la fois sobres et élégantes, qui ont mis le sceau à la réputation du grand relieur. .
Puis, à 17,S00 francs, le petit in-8s les Amours pastorales de Daphnis et de Chloé, 1718, avec les figures du Régent, gravées par Audran, et relié en maroquin rouge, doublé de tabis, avec incrustation de maroquin bleu et citron, tranches dorées ; très riches compartiments et armoiries splendides.
Il a son histoire, ce petit livre. Trouvé en Italie pour 500 francs, cédé pour 2,.W0 francs à MM. Morgand et Fatou, revendu par eux 13,000 francs, il continue sa route; on devrait faire graver sur ses plats : Q,uo non ascendaml
Cela se voit rarement. Un manuscrit de Walter Scott : Ghiy Mannermff.que possédait M. de Glare, de Londres, a passé récemment aux enchères. C'est l'Amérique qui a pris ce précieux souvenir du grand romancier pour la somme de 390 livres sterling, soit 9,750 francs' environ.
Vente E. — Les convulsionnaires de Delacroix. — Deux tableaux de Millet et trois de Théodore Rousseau.
PariSy ^6 février,
La salle Drouot était en fête, hier! — il s'agissait d'uQe de ces grandes ventes, — trop rares depuis longtemps, — et qui passionnent assez les connaisseurs, pour que, bien avant Theure, on s'étouffe dans les salles où elles doivent avoir lieu.
Hier, et en prévision de Taffluence des enchérisseurs, on avait enlevé les cloisons des salles 8 et 9, où le marteau de W Pillet allait adjuger, au plus offrant, la superbe galerie de tableaux de M. £..., un gourmet, dont la collection avait été, pendant de longues années, patiemment triée sur le volet.
Le catalogue annonçait quelques-unes de ces belles œuvres que le xix® siècle aura la gloire de léguer à l'histoire de Tart français. — Des Eugène Delacroix, des Th. Rousseau, des Jules Dupré, des Decamps, des Paul Delaroche, des Bonnington, des Corot, des Millet, — et des meilleurs, faisaient partie de cette vente! C'est dire avec quel acharnement les enchères se sont succédé, poussant, dans leur enthousiasme, toutes les autres toiles qui entouraient celles de ces maîtres et parmi lesquelles il se trouvait : des Bonvin, des Collard, un Hanet,
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un Courbet, des Jongkiad, des Feyen Perrin, des Michel, etc.
Le total de la vacation a atteint 800,000 francs environ.
Voici les prix demandés par le commissaire-priseur, ainsi que ceux auxquels chaque toile a été adjugée.
BoNNiNGTON. ETitrée de Village, sur mise à prix 3,000 francs, adjugé à 2,000 francs;— un Paysage ma-rine, mise à prix 4,000 francs, adjugé 3,800 francs.
BoNviN. L'Ave Maria^ intérieur du couvent d' Aramont, mise à prix 12,000 francs, adjugé a 10,105 francs (Salon de 1870).
Marie Collard. Le Verger, mise à prix 4,000 francs, adjugé à 2,700 francs. — L'Automne, mise à prix 1,500 francs, adjugé 1,300 francs. — L'Hiver, mise à prix 1,500 francs, adjugé 1,200 francs.
Corot. JeuTie daignetise, mise à prix 6,000 francs, adjugé à 5,000 francs. — Eurydice, mise à prix 7,000 francs, adjugé à 6,510 francs. — Juive d'Alger^ mise à prix 5,000 francs, adjugé à 5,420 francs. — L'Atelier, mise à prix 6,000 francs, adjugé à 5,400 fr. Le CaruU (enwivons de Rouen), mise a prix 7,000 francs, adjugé à 5,900 fr. — La Prairie (environs de Saintes), mise à prix 3,000 francs, adjugé à 4,060 francs. — Le Tréport, mise à prix 4,000 francs, adjugé à5,610 francs.
G. Courbet. Àfarée basse, mise à prix 2,000 francs, adjugé à 2,220 francs.
Dëgamps. Les Bâ€Aeronnes,mise à prix 8,000 francs, adjugé à 7,500 francs.
EuG. Delacroix. Les Convulsionnaires de Tanger.
Cette toile légendaire, tant admirée par Th. Gautier, qui s*obstinait à l'intituler les Convulsionnistes, est un des chefs-d'œuvre du maître.
Ces convulsionnaires ou Yssaouis, cousins germains des Amoks de Java, ont fait partie de la collection du marquis du Lau. Miae à prix 100,000 francs, adijugéà
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M. Fœder, directeur de la Société de TUnion géaérale, à 95,000 francs.
Du MÊME. Chevaux sortant de Vadreuvoir^ mise à prix 25,000 francs, adjugé à 24,500 francs.
Du MÊME. La Barque de Don Juan, mise à prix 10,000 francs, adjugé à 7,700 francs.
' Paul Delarogue. Le Christ aux Oliviers^ une belle œuvre 1 Mise à prix 20,000 francs, adjugé à 9,200 francs.
Jules Dupré. Grand paysage limousin, mise à prix 60,000 francs , adjugé a 43,000 francs. — Le Port Saint-Nicolas^ mise a prix 3,000 francs, adjugé à 2,950 francs. — Les Pyrénées, mise à prix 5,000 fr., adjugé à 5,050 francs. — L'Automne^ mise a prix 5,000 francs, adjugé 5,500 francs. — La Forêt, mise à prix 10,000 francs, ai^jugé 19,550 francs. — Barque de pêche, mise à prix 12,000 francs, adjugé a 10,050 francs. — Marine, mise à prix 2,500 francs, adjugée à 2,420 francs.
Feyen-Perrin, le Chemin du Marché, mise a prix 6,000 francs, adjugé 4,850 francs.
HuGUET. Porte de la mosquée de Bou-Médine, mise à prix 8,000 francs, adjugée 4,800 francs.
HéREAU. Station d* omnibus, mise à pvi\i,000 francs, adjugée 1 ,450 francs (médaille du Salon de 1H73).
.Ingres (non signé et très probablement contestable), Angélique (réduction), mise à prix 20,000 francs, adjugé 10,000 francs.
A la suite de ces vdntes, quelques tableautins de Jongkind, de Henry Lévy, de Marilhat, de G. Michel, ont été vendus dans une moyenne de 2 à 3,000 francs*
Puis les enchères ont repris sur un
Manet. V enfant à la pie, mise à prix 10,000 francs, adjugea 9,100 francs.
J.-F. Millet. LaGardeme d'oies, quoique d'un blanc un peu moutonneux, a été mise à prix 40,000 francs, et
adjugée 35,500 francs. — Le Portrait d'un jevne homme, mise à prix 2,000 francs, adjugea 2,050 francs.
MoDCHOT. Un Montreur de Singes au Caire, mise à prix 5,000 francs, adjugé 4,000 francs. — Un Carre-' four au Caire, mise à prix 5,000 francs, adjugé à 3,700 francs.
P. Prudhon. La Paix (Salon de Tan IX), mise à prix 10,000 francs, adjugée 7,750 francs.
Th. Rousseau. — Forêt d'hiver, mise à prix 60,000 francs, adjugée à 48,600 francs. — Le Vieux Dormoir du Bas-Bréau, mise à prix 50,000 francs, a été adjugé à l'État à 49,000 francs. — L'automne au Jean-de-Paris, mise à prix 50,000 francs, adjugé à 46,000 francs.
Enfin la vente s*est close par un petit Troyon et un Roybet, vendus 500 francs.
Une Mater Bolor osa ^ kx'j SchelTer, ayant été crevée par les porteurs, n'a pu être mise a Tenchère.
Tel a été le résultat de cette belle vacation, la plus importante qui se soit présentée depuis les ventes de M. Laurent Richard de Faure et de M. Kahn. L^animation des enchérisseurs était aussi chaude que leur enthousiasme, à la vue de toutes les splendides toiles qui ont défilé sous leurs yeux.
Quelques solennités de ce genre rendraient vite a \ Hôtel son entrain d'autrefois; il est malheureux que les occasions ne s'en olTrent pas plus fréquemment.
Place aux peintres de l'Ecole moderne! — Les Corot d'Edouard Ferron, — Catalogue deg estampes G. M. — Les graveurs du xviii* siècle. — Baudouin^ Moreau, Saint-Aubin, Freudenberg, Lawrence et Debucourt.
/" mars.
Deux chapitres en huit jours. C'est peut-être beaucoup, et cependaut ce n'est pas assez pour rendre compte à ceux que cela intéresse de ce qui se passe à rHôtel.
Voici le mois de mars et voilà les gros catalogues qui s'impriment. La saison des grandes enchères est enfin arrivée.
C'est toujours la peinture moderne qui envahit les salles 8 et 9 ; MM. Georges Petit , Haro et Ferai (ce triumvirat d'experts) s'y succèdent à tour de rôle.
Des galeries célèbres se défont en effet ici pour se reformer là-bas. La grande banque spécule sur tout, en dehors des valeurs de bourse : chevaux, maisons, terrains, tout y passe. Elle aime à toucher aussi à la peinture, à escompter l'avenir des jeunes peintres et à réaliser des bénéfices sur les tableaux de ceux qui sont arrivés; cela fait bien, du reste, de passer pour un Mécène et d'avoir une collection dont on peut faire chiffrer le montant d'un coup d'œil.
Puis cela est aussi plus amusant que la cote, souvent maussade, de l'italien ou des fonds turcs; — on pointe
le cours des Diaz, des Daubigny, des Corot, des Rousseau, des Delacroix , des Delaroche et des Meissonier ; — on les pousse dans chaque vente afin de les rendre plus rares et de faire monter la valeur de ceux qu'on possède.
Malheureusement, les plus intéressés à la chose — les artistes — ne profitent guère de tout ce trafic. Ils ne sont sérieusement cotés qu'après leur mort.
Samedi 26, a eu lieu à la salle numéro 9, par le ministère de M® P. Perrot, commissaire-priseur , et de M. Haro, expert, la vente après décès de M. Edouard Ferron, ancien avoué, amateur modeste, qui avait su, pressentant le succès de certains peintres, choisir quelques bonnes toiles et d'excellents dessins.
Tous les marchands de tableaux étaient là, suivant les enchères. Citons quelques adjudications.
Quatre dessins rehaussés de blanc, pour l'illustration de ce livre aujourd'hui si recherché : les Chansons populaires de la France \ un d'Eugène Giraud : Dans les gardes- françaises , vendu 67 francs; un autre de Steinheil : Qiroflé-Girofia, 75 francs: deux deTrimolet : le Roi Dagobert et M. de La Palisse, 140 francs.
Une aquarelle de J.-J. Grandville : le Dégraisseur de collets^ charmante de finesse, 140 francs, et une sépia du même, représentant des Enfants, 50 francs.
Corot et Diaz ont eu les honneurs de la séance.
De Corot : un Effet du soir au bord de la rivière^ adjugé 4,900 francs; les environs de Ville-d' Avray , 1 ,700 francs ; le Qué^ paysages et animaux, 3,750 francs. Il faut dire que M. Georges Petit, l'expert, un passionné pour les Corot, est arrivé à point nommé pour acheter deux deces toiles sur trois.
De N. Diaz : des Femmes et Enfants turcs y 6,050 francs ; une vue de FtmtainebleaUy 3,050 francs.
Samedi 26^ salle n? 8, exposition particulière de la collection de M. de S... Vingt-huit numéros sur le catalogue, enrichi d*eaux-forles parMongin, Courtry, F. Milius, G. Greux, H. Toussaint, A. Divivier, E. Salomon.
Que de belles choses attirent les regards des nombreux amateurs!
Tout d'abord le Barbier, de Donnât. Qui ne connaît ce tableau à succès d'un Salon déjà bien éloigné? Le patient est accroupi sur une natte, le corps couvert d*une tunique bleue ; debout et penché sur lui le barbier, le corps nu, est occupée le raser. Quel dessin énergique 1 quelle vigoureuse peinture !
De Corot, six beaux paysages, plus un portrait (ïhamme d'armes, assis dans une attitude songeuse, revêtu de son armure et la main sur la garde de son épée. Voilà une note inattendue du maître.
Deux paysages de Daubigny, d'une touche vraie, fine et élégante.
Trois Eugène Delacroix, parmi lesquels une petite toile qui est un grand tableau : le Marchand arabe, d'une couleur inimittible. Accroupi sur une natte, un marchand du Maroc présente des bijoux, des étoffes et des coffrets à une femme juive; et, tout à fait en dehors de la manière du maître, des Pavots et des Chry^ santhèmes d'une tonalité puissante.
Deux Diaz : Lisière de forêt et clairière, tous deux d'une exécution parfaite.
Un Meissonier daté de 1855 : Une Compagnie de Mousqtietaires , peinture d'un fini, d'un esprit, d'une fraîcheur 1 Voyez plutôt : Toute la compagnie est sous les armes. L'étendard est déployé. Finement campé en avant de sa troupe, un jeune capitaine, a la tournure martiale, écoute des instructions du chef.
Trois passages de Troyon réunissant les plus précieuses qualités du maître.
L'HOTEL DROl'OT EN 1881. 43
Uq Effet de soleil dans la brume du matin par Ziem. Inutile de dire que la scène se passe à Venise. Les quais sont vivement animés, le grand canal est sillonné de gondoles qui glissent lentement sur Teau jaunâtre en longeant les palais de marbre splendidement éclairés.
Du lundi 28 février au S mars, c*est-à-dire toute celte semaine, M"" Maurice Delestre, assisté de MM. Danioss fils et Delisle, experts et marchands d'estampes, doivent vendre à la salle n« 3, — salle des Gravures, — une collection d'estampes comme il n'en est jamais passé probablement sous le marteau depuis dix ans — et probablement comme il n'en passera plus.
11 est certain que MM. Didot et de Behague avaient réuni des collections de premier ordre, mais elles comprenaient des pièces de toutes les époques, tandis que dans celles de M. G.... M...., il ne se trouve que les plus beaux spécimens de l'aimable et galante époque du xviu® siècle, charmantes estampes dont la mode va toujours croissant. — Ouvrez vos portefeuilles, amateurs sérieux 1 rien que des épvewyiesdi primo cartello et dans des états exceptionnels. C'est une collection qui, une fois dispersée, ne se reconstituerait à aucun prix. Pour convaincre nos lecteurs qui pourraient nous croire d'un lyrisme trop exagéré, demandons-leur s'ils ont vu souvent :
Cinquante-cinq estampes de Baudouin (ce petit maître si élégant, si raffiné) parmi lesquelles les eaux-fortes de YBpouse indiscrète, du Coucher de la mariée et un premier état de V Amour à Vépreuve, — Rien que celai
Vingt-trois eaux-fortes des contes de La Fontaine et vingt-deux avant la lettre par Fragonard.
La Philosophe endormie gravée par la pointe habile de Moreau le jeune, — Cette belle endormie n'est autre
queM"«Babuty, devenue M*°® Greuze, pour le plus grand désespoir de son mari.
Quelques morceaux exquis de Saint-Aubin — Tara avis, comme dit Horace, — qui feront battre le cœur de plus d'un collectionneur. — Entre autres, le portrait de sa jeune femme sous ce titre : Au moins, soyez discret, et le sien sous cet autre : Comptez sur mes serments.
Le monument du costuma composé de douze planches de Freudenberg et de vingt et une de Moreau. Voilà certainement la plus belle suite qu'ait produite Técole du xvm® siècle; c'est un document qu'.on ne se lasse pas de consulter. Après Baudouin, Lawrence ; après tous ces enlèvements nocturnes, tous ces romans dangereux, et tous ces carquois épuisés, on éprouve une véritable satisfaction à voir le talent sérieux de Moreau décrire la vie du petit maître, dont Texistence n'est qu'une p îrpétuelle « petite fête » , qui passe des courses de chevaux aux petites loges, et des soupers Qns aux rendez-vous galants avec les belles petites du temps.
Presque tous les Debucourt, la Croisée, VOiseau ranimé, la Main et la Rose, les Compliments de la m^iti- 7iée du jour de l'an sont d'une insigne rareté.
Les sujets signés de Lawrence, gravés par Janinet, sont représentés par des épreuves remarquables — qu'on se le dise ! La Comparaison et V Indiscrétion sont avant la lettre. L'Aveu difficile, trouvé dans le portefeuille de Janinet, est la plus merveilleuse épreuve que l'on puisse voir de cette gravure, par la vigueur et l'harmonie de ses couleurs. C'est le joyau de la collection.
La saison s'achève. — Emile Mathon. — Deux beaux ncvcrs. Les costumes du théâtre de la Gatté.
8 mars.
Nous serons bientôt au dernier tournant, comme disent les sportsmen. Il faut se hâter. Les ventes se précipitent, les affiches et les catalogues se multiplient. Pas une salle de THôtel qui chôme; la foule y est plus compacte que jamais, car les grandes assises de Penchèrc se tiennent en mars et en avril.
Déjà en mai la curiosité commence à être saturée. En juin, on attend le grand prix et les riches amateurs vont dans leurs terres reconstituer leurs épargnes pour recommencer de plus belle, a la saison suivante. La passion favorite des collectionneurs peut subir un temps d*arrêt, mais ne se guérit jamais.
Abrégeons ce préambule et dressons rapidement, pour nous mettra a jour, le bilan de la semaine écoulée.
Jeudi 3 mars. — Toute la semaine, foule empressée autour de M® Delestre, pour la vente des estampes et portraits de la collection G... M... Lisez G. Muhlbacher et ajoutez habile amateur ei célèbre carrossier. — Deux situations qui, avec les progrès réalisés, ne se regardent plus avec étonnement.
Prix insensés et prix dérisoires I Mais déjà nous avons
parlé de ces gravures triées avec soin et représentant toute l^histoire galante de ce xvm® siècle, dont la fantaisie nous attire. Il nous reste à donner la nomenclature des pièces importantes payées au poids de Tor. Ce sera bientôt.
Vendredi 4 et samedi 5. — grande vente de tableaux anciens des écoles italiennes, flamandes et hollandaises. Beaucoup d*attributions^ peu d*originaux. Quelques très jolies choses, cependant, dans ce catalogue rédigé par M. Ferai.
Deux Janneck : charmants tableaux d'une remarquable fraîcheur de coloris, et d'une parfaite conservation, représentant tous les deux une assemblée brillante de hauts et puissants seigneurs et de dames couvertes de riches atours ; les uns se livrant à la danse, les autres se reposant devant un déjeuner champêtre. — Nos compliments sincères a l'heureux acquéreur de ces deux tableaux d'une flnesse de touche à faire mourir de fureur un impressionniste. — Vendus 2,000 francs.
La Cuisinière coquette, de Zorg, qui se laisse conter fleurette. Bon tableau d'un ton chaud et transparent.— 630 francs.
La (Querelle, de Thilborgh. — Des joueurs un peu avinés, qui se battent devant la porte d'un cabaret et que leurs femmes cherchent vainement à séparer. — Vendu 450 francs.
Une superbe et importante composition de Rottenhamer, intitulée le Festin des Dieux. Il faut bien l'avouer, c'est un peu la mythologie d'Ofl'enbach dans la Belle Hélène. C'est l'Olympe en goguette, entouré de nymphes et d'amours, réunis autour d'une table abondamment servie et chantant tout autre chose que y Iliade. Breughel de Velours, avec ces tons verts et bleuâtres, couleurs préférées de sa palette, a peint dé-
lieieusement dans ce tableau le paysage, les animaux et les fruits. — Vendu 2,000 francs.
Nous en passons et des moins bons.
Samedi 5 mars. — Vente d'Emile Malhon, un coloriste qui a souvent la note juste et qui parait aimer passionnément travailler sur la berge des fleuves ou sur le bord de la mer. — De bonnes études de bateaux dans son exposition : barque en radoub, flombart dieppois, troismâts à Tancre, cotre échoué sur la vase, bateau pilote avec pavillon en berne, galiote hollandaise en déchargement, chaland remorqué, canot lamaneur en pleine mer, embarcation de plaisance glissant sur la Seine, steam-boat au repos dans un bassin à flot, pyroscophe qui fume avant son départ, chasse-marée en réparation sur la grève, péniches dans leur chantier à Compiègne, chaloupe de pèche que la marée a déposée sur la plage. — Tout y passe dans ces trente-sept tableaux, formant un vrai musée naval, comme dans « Navarin » des Orientales^ de Victor Hugo.
Avis aux amateurs de faïences. Cinq à six pièces de vieux uevers, du beau nevers, gros bleu avec décors blancs, ont été vendues cette semaine. Depuis longtemps il n'était passé de bonnes faïences à THôtel des ventes. Elles deviennent de plus en plus rares; aussi a-t-on payé de 1,500 à 2,500 des pièces dont la conservation n'était pas toujours irréprochable. Nous connaissons deux très belles aiguières de 75 centimètres, à rehauts blancs sur fond gros bleu, qui sont de bien remarquables spécimens de celte fabrication et dont le cabinet d'un amateur vient récemment de s'enrichir — pov/rre rient — huit ou dix mille francs.
Salle 10. Dimanche, exposition des costumes du théâ*
tre de la Gai té. — Sic transit gloria mundi 1 Besogne de mercredi des cendres, M® Barizel, pour un commissaire-priseur, et cela durera les 7, 8, 9tît 10 mars. Bien tristes ces oripeaux fanés, ternis, souillés, vus a la lumière crue du jour et traînant en désordre sur la table d'adjudication; de vraies défroques d'une boutique du marché du vieux Temple, à renseigne du : Décrochez-moi ca.
En 1878, lors de la transformation du Théâtre-Italien en temple de Plutus, par la Banque d'Escompte, une vente semblable avait eu lieu. C'était navrant. Nous avons vu vendre au plus oiFraDt et dernier enchérisseur la perruque du marquis, la cape et l'épée dii spadassin, le bandeau royal du dernier des rois, les faux cabochons de la prima donna, le diadème éphémère de la reine, le maillot de la danseuse, et du traître le poignard qui rentre dans le manche.
Ainsi va le monde. Après la salle Ventadour, la liquidation du matériel de la salle du square des Arts-et- Métiers.
Pendez-vous, chercheurs infatigables I ce n'est pas vous qui avez découvert, en dépliant un vieux rouleau couvert de poussière et vendu à vil prix, quatre peintures de Boucher, superbes, merveilleuses et parfaite^ ment authentiques. Cela se passait pourtant, il y a peu de temps, dans une vente après décès à l'hôtel Drouot. Espérons, ami lecteur, qu'il vous en arrivera autant un jour ou Tautre. C'est la I)onne fortune que je vous souhaite.
La vente Wilson. — L'école anglnise : Mulready et ConstaO/e, — L'école française : Bouchcp, Walleau, Paler. — Les Flamands : Franz Hais et Rembrandt. — Les contemporains : Gérôme, Millet et Meissonicr.
43 mars.
Certes, elle vaut bien une chronique spéciale, cette belle collection Wilson qui, dans quelques jours, n'existera plus.
En 1880, la vente DemidofT. En 1881, la dispersion de la galerie de Tavenue Hoche. Deux grandes dates pour les amateurs.
Pour la vente WiUon, qui forme un catatague splendidement illustré d'eaux-t'ortes, il suffit de prononcer les noms de Rembrandt, Uuysdael, Poussin, Delacroix, Meissonier, pour se dire avec certitude que ceux qui aiment les arts s'empresseront d'aller saluer ces grands maîtres. — Il y a longtemps, en effet, que Tart a conquis le droit de cité partout et que le peintre espagnol Correno a pu dire: «La peinture n'a pas besoin d'honneurs, elle les donne. » — N'est-ce pas toujours vrai ?
Ce cabinet a certainement une grande valeur intrinsèque, car la part est large aux maîtres auxquels la postérité a rendu justice. — Cela est bien et témoigne d'un goût éclairé de la part de M. John William Wilson. Mais, une idée puissante, indépendante et courageuse nous nous empressons de le reconnaître), a présidé en-
50 L'HOTEL DROUOT EN i881.
core à sa formation, — remettre en lumière certaines œuvres admirables de peintres d'un incontestable talent, qu'une sorte de parti pris semblait vouloir laisser jusqu'ici dans In pénombre de Toubli. Voilà qui est encore mieux.
Mettons encore à Tactif du célèbre amateur qui a su faire un noble usage de ses richesses artistiques : d'abord le don de deux « Constable » a notre musée dû Louvre où les peintres anglais n'étaient représentés que par Bonnington, — puis ensuite son exposition au profit des pauvres à Bruxelles en 1873.
M. Wilson, fils d'un grand industriel, longtemps industriel lui-même, habitué à manier les questions ardues des affaires depuis sa jeunesse, veut retourner vers de hautes entreprises. Il va quitter Paris et se séparer des trésors qu'il avait su réunir avec tant d'intelligence et de savoir.
11 est temps d'aborder par le détail cette galerie qui ne comprend pas moins de 199 numéros appartenant aux anciennes Écoles anglaises, françaises, hollandaises, italiennes et espagnoles et aux peintres modernes français surtout.
Commençons par l'École anglaise, certainement la moins connue en France.
Peu de tableaux de genre ; des paysages et des portraits principalement. — Mulready, John Crome, Bonnington et Constable représentent bien certains paysagistes de 1820. Ils savaient ceux-là, avant Daubigny, procéder par masse, peindre large dans toute Tacceplion du mot et dédaigner cette minutie, cette recherche dans le fini, ce respect pour l'individualité du brin d'herbe qu'ont tant aimés, quelques années plus tard, ces peintres dont les œuvres sont aujourd'hui si parfaitement démodées.
L'HOTEL DaOUOT EN 1881. 51
On peut le constater, du reste, dans les œuvres de John Crorae, dit le Vieux : la Grange et les Environs de Nordwich^ et dans les deux remarquables " Con stable » de la collection, la Ferme et la Vue dans le comté de Suffolk.
Une toile de Bonnîngton, la Marée basse, légère, élhérce, rappelle les paysages de Corot et leur transparence argentée.
Parmi les portraitistes, citons : Thomas Lawrence et Josuah Reynolds.
« Paris est un lieu de délices, r^ dit avec raison M. Paul Mantz, dans la préface du catalogue; mais nous y chercherions longtemps un vrai Reynolds. M. Wilson en a un : la Veuve et V Enfant, exposé déjà aux Alsaciens- Lorrains. On sait sans doute que sir Reynolds a été le peintre recherché de toutes les jolies femmes de son temps , comme aujourd'hui Carolus Duran ; mais ce que Ton sait moins, c*est qu*il demandait parfois a ses modèles une boucle de leur chevelure, et qu'il conservait précieusement ces souvenirs venant de femmes adorables qui s'appelaient Sarah Lennox, Nelly O'Brien, lady Hamilton et même Emma Lyonna, la célèbre et bien charmante maîtresse de Nelson. Ajoutons vite que nous doutons que le parallèle avec le peintre français, cité plus haut puisse se continuer jusque-là.
Après les Anglais, les maîtres français, d'un caractère bien différent.
De Nicolas Poussin, une simple ébauche, chaude et vigoureusement brossée : Bacchus enfant. Un Boucher : le Sommeil de Véntis. Un Watteau bien connu et bien joli : Vile enchantée, provenant précisément de la collection Reynolds, grand amateur lui aussi.
Après le maître, les deux disciples : Pater avec les Plaisirs du camp, un décor d'opéra - comique , où
Ton parait même chanter, comme dans la Dû/me UancKe :
« Ah! quel plaisir d'ôtro soldat! »
Mais ce temps-là n'est plus — s'il a jamais été.
Lancret avec un tableau bien typique : la Maréchale du Luxemlonrg -— du Louis XIV sur du Louis XV. Ce sujet, seul, suffirait pour nous indiquer Tépoque où vivait le peintre : 1690-1743.
La maréchale est debout, raide, compassée, en robe à traîne, au milieu de son parc ; au fond, la perspective du château — comme à Versailles. Voilà pour le Louis XIV.
Devant elle une petite suivante, vêtue de soie bleue à ramages, un berger babillé de rouge, assis sur un tertre — avec sa cornemuse. Voilà pour le Louis XV.
Eh bien! savez-vous ce que fait là cette grande dame, avec ses falbalas, sa suivante, son berger et ses pipeaux? — Honnête distraction : elle pêche à la ligne.
Passons les peintres italiens et espagnols, peu représentés, avenue Hoche, pour arriver tout de suite aux anciennes Écoles flamandes et hollandaises qui occupent de beaucoup la plus large place dans la collection. — C'est là surtout que nous trouvons la preuve de cette tendance à la réhabilitation de certains maîtres dont nous parlions au début.
C'est d'abord Franz Hais, qui ne compte pas moins de cinq tableaux. Les deux meilleurs, incontestablement, sont les portraits de Scriverius et de sa femme. Pierre Schryver, en français vulgaire, nous parait singulièrement tombé, de nos jours, dans l'oubli. H paraît qu'au xvu® siècle on tenait le vieil érudit en haute et sincère estime. Un de ses meilleurs titres à la nôtre
sera d avoir su se choisir un peintre comme Hais. Avis à bien des médiocrités contemporaines qui, en suivant ce procédé, pourront ainsi passer à la postérité.
La femme du célèbre iiistorien, poète et philosophe, est admirablement peinte. Vêtue de noir, avec corsage brodé d'or, fraise et béguin blancs, le modèle ne cherche pas à dissimuler son âge. Le peintre a inscrit à gauche, dans le fond olivâtre : JStattis suae ëO. Quelle est donc la femme qui, de nos jours, oserait en plein salon arborer hardiment un demi-siècle!
N'oublions pas :
Trois Rembrandt admirables, un Portrait d'hommCy un grand rabbin^ dans lesquels on reconnaît cette préoccupation constante du maître d'aller au delà du visible, c'est-à-dire d'exprimer la pensée — puis une esquisse : le Golgotha.
Un Kuysdael : le Bac, admirable de transparence.
Quatre Rubens : Mercure et Argus et surtout Trois Mages où la couleur éclate et déborde avec une fougue incomparable, ce qui faisait dire de ce maître à Ingres — cet apôtre de la ligne — aux élèves de son atelier : « Fuyez Rubens, c'est le grand corrupteur. »
Mentionnons, avant d'en finir avec cette école, une superbe Vue de Dordrecht, de Van Goyen, faite avec la collaboration d'Albert Guyp. Près de la grève, on lit en effet le nom de ce dernier peintre qui a du ajouter quelques figures à cette toile. Pourquoi deux années indiquées sur ce tableau : 1644, 1653? Quelle raison donner à cette anomalie? — Saris doute. Van Goyen cqmmence son tableau et y pose une première date. Il le laisse de côté et le termine quelques années après : nouveau millésime.C'est ce qui s'appelle procéder avec ordre.
La place nous manque pour parler comme nous l'aurions voulu des peintres modernes, et pourtant les talents les plus vivants de notre époque sont là.
C'est Gérôme avec son projet du Roi Candaule. — Millel, avec son chef-d'œuvre : V Angélus. — Meissonier, avec \di Halte de cavaliers, Tun des rares tableaux où le maître se soit décidé à peindre une femme (1). — Horace Vernet « le Déranger de la peinture » et Delacroix avec son Tigre surpris par un serpent^ peinture du grand coloriste qui rappelle cette boutade de Préault, disant avec une exagération voulue que si Ingres était la constipation de la couleur, Delacroix en était la diarrhée.
Et tous ces paysagistes qui sont une des gloires les plus solides de notre école française : Dupré, Corot, Daubigny, Diaz, Troyoa, Théodore Rousseau.
Ne citons plus rien, il faudrait les citer tous. Il est nécessaire de borner ces notes rapides à ces quelques lignes, souvenir insufTisant d'une collection qui va se disperser aux quatre coins du monde. — Cette fois, l'expression consacrée ne nous parait pas exagérée.
(1) Depuis, l'illustre maiiro contemporain a accepté do faire le portrait de l'élégante Américaine Mme Mackay. Ce diamant de l'art moderne sera dit-on, payé quatre-vingt mille francs.
Les amateurs chez M. Wilson, — Une collection de portraits de Bonaparte. ^- Le livre d'audience de Saint-Gloud. -- Annonce de ventes prochaines.
/.; mars.
Bien triste THôtel, hier, dimanche. Presque toutes les expositions sont désertes. Les gardiens se promènent mélancoliquement devant les tapisseries enfumées, les saxes fêlés, les delft frelatés, les gravures effacées, curiosités contestables et contestées, de table en table promenées pendant toute la saison sans trouver acquéreurs 1
Pendant ce temps-là, les amateurs sont tous à Tavenue Hoche, chez M. Wilson, et s'entassent, à qui mal mal, dans le pavillon construit pour la vente. C'est que lundi, à deux heures, tombera le premier coup de mar* teau de Pillet sur le premier tableau de cette célèbre galerie.
Que vaudront les cinq Troyon, les quatre Diaz, le* Tigre de Delacroix ?
Est-ce cinquante mille que le Meissonier obtiendra?
Est-ce à cent mille qu'ira \ Angélus de iMillet?
Le portrait de Rembrandt, daté de 1658, atteindra-t-il deux cent mille ?
Ce sont les graves questions qui s'agitent.
Nous vous dirons prochainement le résultat des en-^ chères.
M® Tuai, assisté de M. Clément, a vendu, samedi, salle 9, un petit musée inattendu où, sous deux mille cinq cents aspects diiïérents, la silhouette de Bonaparte se trouvait reproduite. — Feu Xavier, tel est le nom de ce collectionneur, — avait formé ce cabinet d'estampes impérialistes en des temps plus prospères pour la légende napoléonienne. — Kien n'y manquait, depuis la face blême de Télove de Brienne jusqu'au masque césariendu grand despote; depuis la figure osseuse du général en chef de l'armée d'Italie jusqu'au profil anguleux du premier consul Bonaparte dans toutes les attitudes, à pied, à cheval, en voiture, sur un trône, sur le Saint-Gothard et dans une gloire triomphale.
Bien curieuses les légendes mises par les artistes au bas des nombreux portraits du « Corse aux cheveux plats, » le plus souvent représenté sous les traits d'un pacificateur — quelle ironie! — lui qui, comme Attila et pendant quinze années, ensanglanta l'Europe. Voici quelques échantillons du style de l'époque :
Tu nous donneras la paix. C'est là ton plus bel ouvrage (chez A. Bauce).
BonapaKe recevant ToUvier de la paix, présenté par les puissances de la France (chez Basset).
Napoléon dans un char, couronné par la Paix et l'Abondance (gravé par Benoist).
Minerve posant une couronne sur la tête de notre héros français (gravé par ViDeneuve).
A Bonaparte^ paciflcateur de l'Europe (Demachi).
Hommage rendu & Bonaparte par la Paix et l'Abondance de commerce et la liberté des mers (Desrais).
Nous passons le reste, bien entendu.
Triste ! Â part Prud'hon, tous les artistes du temps ont signé ces gravures : Girardet, David, Duplessis-Bertaux, Canova, Saint-Aubin, Reynolds, Staby, Â. Ray** mond et Raphaël Morgen.
Cette collection , dispersée maintenant , ne se re-
formera certainemeot plus. Nous le croyons sincèrement.
Mercredi 9 mars, salle n<^ 1, M. Ferai a vendu les tableaux de feu Jean-Louis Fazy ; vieille collection formée au commencement du siècle et provenant en grande partie de la galerie de M. Massias, ancien ministre de France à la cour de Bade.
Il y avait :
Un bon tableau de Melchior Hondekocter : Oiseaux de proie fondant sur des canards.
Un Portrait déjeune femme tenant un livre, ayant devant elle un vase de cristal à monture d*or, toile bien conservée. Bien que ce tableau soit catalogué de Van Orley, nous le prenons pour un Van Eyck» maître qui aima tant prodiguer dans sa couleur la note dorée.
Une superbe peinture pleine de vie de Balthasar Denner représentant une Femme âgée, de grandeur naturelle et velue d'un corsage bleu loncé ouvert sur la poitrine.
Un portrait de la Famille du Stathouder, par Nicolas Maas. Le stathouder, drapé d'un manteau rouge, oiïre à sa femme une branche d'oranger; la mère, assise à côté, vêtue de noir, tient sur ses genoux sa fillette. Près d'eux^ un jeune garçon avec un arc et des flèches.. Ce tableau, splendide de couleur, était en bien mauvais état.
Samedi, 12 mars. — Vente, par Mannheim, de diamants, rubis, émeraudes. saphirs et opales, le tout à la pelle, comme dans un conte des Mille et une Nuits; puis des bagues, des broches, des bracelets, des médaillons, des boucles d'oreilles de quoi garnir la devanture de tous les orfèvres de la rue de la Paix — des boites et des tabatières en marqueterie, en ivoire, en
vernis Martin, en mosaïque de Neubert, de Dresde, recouvertes des miniatures de Cliolain et de Carvette — û faire rêver les plus célèbres collectionneurs. Et enfin, trois splendides diadèmes composés de fleurs et de feuillages en roses et en diamants, couverts de perles fines et de pendeloques.
Qui donc posait sur ses cheveux blonds ces bandeaux merveilleux? — Qui donc a dû vendre ainsi ces bijoux princiers?
Ce n'est un mystère pour personne. Tout Paris le sait. Vous le savez certainement aussi bien que nous qui ne pouvons pas trahir Tincognito d'une grandeur déchue.
Nous sommes resté longtemps dimanche dernier à contempler, dans une vente de la succession V..., un Rembrandt parfaitement authentique signé : R. Van Ryn, 1632. Le maître avait alors vingt-quatre ans. Ce portrait était superbe. Une jeune femme représentée en buste, la tète de face, les cheveux frisés, les épaules couvertes d'un manteau brodé d'or. Quel charme étonnant! quelle harmonie dans la couleur! quelle magie dans le clair-obscur!
Lu dans le journal des libraires allemands, à Leipzig, l'annonce suivante :
Le soussigné offre en vente :
Le livre d'audience qui se trouvait déposé au ch&teau de Saint- Cloud pendant les années 1855-1870.
Ce livre contient 45 feuilles in-folio, portant les signatures originales des hommes les plus célèbres de l'empire.
La reliure est enlevée, mais les feuillets sont bien conservés.
W. 0. LiNK, antiquaire h. Potsdam.
Nous espérons bien que ce livre restera aux Aile-
mands. Puisqu'il Tout pris, qu'ils le gardent. Il n*a aucune valeur pour nous.
Nous avons encore du pain sur la planche (ce n'est pas comme pendant le siège).
Voici quatre grandes ventes annoncées par Pillet avec le concours de MM. Mannheim, Clément, Ferai et Georges Petit.
28 mars. — Collection Roxard de La Salle, de Nancy. Quelques tableaux de premier cho^x : Van Goyen, Peter de Hooch, Th. de Keyser et Rubeus.
4 avril. — Tableaux anciens de M. de Beurnonville, amateur des plus forts, qui possède de beaux tableaux gothiques; mais on dit qu'il n'est pas encore absolument décidé à se séparer de ses richesses. Cette vente sera peut-être «gournée.
44 avril. — Aquarelles et dessins de Jules Jaquemart et son atelier, ses objets d'Orient, ses armes, ses bronzes, ses porcelaines, ses miniatures indiennes, ses tapis de Perse et ses anciennes cloiïes.
2â avril. — Anciennes porcelaines de Saxe, de Sèvres, de Chine et du Japon, faïences de Lorraine et de Delft, de M. Berteaux, de Metz, — environ mille pièces, une splendide collection, dit-on. — Mais il faut toujours voir avant de se prononcer. Défions-nous dss racontars intéressés.
28 avril. — Succession Nieuwenhuys, un grand amateur de maîtres flamands et hollandais.
Allons, il y a encore de la besogne en perspective pour VhaUtué de V Hôtel Drouot.
^hi I
Un collectionneur de 85 ans : M. Chambry. — Républicanisme de Joséphine. — Lyrisme de David. — Misère de Gilbert. — Vente anonyme d'autograplies : Le vieux ligueur Armand Barbés, -«- Emile de Girardin. — Proudhon demande une audience à M. de Persigny. — Mesdames, la cocarde tricolore ou la prison !
mars.
Il nous parait impossible de passer sous silence la vente d'autographes de M. Chambry qui vient d'avoir lieu récemment. — Commencée en 1805, celte collection était des plus anciennes et des plus importantes de France. Elle ne comprenait pas moins de 675 numéros examinés avec soin par Etienne Charavay^ car, il faut bien le reconnaître, bien des choses avaient dû être écartées lors de la rédaction du catalogue : des lettres attribuées à Charles VII, à Jacques Cœur, à Agnès Sorel, à Bayard, à Rabelais, à Amyot, à Diane de Poitiei*s, à Brantôme, à Raphaël et à Michel-Ange, n'étaient que d'habiles imitalions, n'ayant d'autre valeur que celle d'un fac-similé.
E. Charavay est un expert vigilant. Il garantit tout ce qu'il vend. Il sait la responsabilité qui lui incombe en raison de la confiance dont il est entouré ; aussi avait-i non seulement rejeté tout ce qui lui paraissait suspect, mais pris encore des mesures pour que les pièces contestables ne puissent jamais repasser dans la circula-
tion comme des autographes authentiques. C*est pour lui une règle constante dont il ne sait pas se départir. Rendons-lui cette justice.
Pour un collectionneur, son oraison funèbre, c'est son catalogue. Voyons tout de suite quelques-unes des pièces curieuses que nous avons pu examiner avant la vente de cet atUographile^ mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui prouve une fois de plus que la collection est un poison lent, — comme le café de Voltaire.
Bien des choses curieuses et inédites. Il y a de tout dans ces collections d'autographes : défaillance de la raison et de la conscience, vertu, badinage, vanité, saintes larmes et larmes de crocodile, abnégation, esprit et cœur, orgueil et sottise, révélations inespérées, tout le drame de la vie humaine. Voici une lettre de Joséphine deBeauJiamais. Elle écrit à Vadier, de Paris, le 28 nivôse an II, en faveur de sa belle-sœur (qui venait d'être arrêtée). Elle fait un pompeux éloge des vertus civiques de son mari :
S'il n'était pas républicain, il n'aurait ny mon estime ny mon amitié. Mon ménage est un ménage républicain. Avant la Révolution, mes enfants n étaient pas distingués des sans-culottes montagnards. Je suis comme toi. Je ne crois pas au patriotisme sans probité, sans vertu.
Actes et paroles I n'est-ce pas rarement la même chose? Barras allait prendre le pouvoir. 11 fallait parler ainsi — mais quelques années plus tard!
— Une pièce autographe avec ratures et corrections par Jacques-Louis David, minute d'une lettre relative aux mesures à prendre pour les obsèques de Marat. Très curieux document qui se termine par un accès de lyrisme :
Caton, Aristide, Socrate, Tliimoléon, Fabricius, Phocion, vous tous sages de Vantiquité, je vous ai admirés, je n'ai jamais entendu
63 L'HOTEL DROUOT KN 1881.
vos louanges sans atlcndrîssement. Depuis, j'ai réfléchi. Je n'ai pas vécu avec vous pour vous apprécier. J'ai connu Marat: il suffît. Je rac tais... La postérité lui rendra justice.
— Gilbert, le poète mort àThôpital en 1780, écrit u Baculard d*Ârnaud :
J'ai besoin d'un louis; j'ai le courage de vous le demander. Jo ne doute point que vous n'ayez assez de noblesse pour me le prêter si vous le pouvez.
Être un grand poète et tendre la main I Cela se voit quelquefois. Gérard de Nerval a été encore plus malheureux cependant.
— Greuze sollicite un acompte sur un tableau.
28 pluviôse^an IV.— J'ai tout perdu, hors le (aient et le courage. J'ai soixante-quinze ans, pas un seul ouvrage de commande, de ma vie je n'ai eu un moment aussi pénible à passer.
grand maître, si tu pouvais revenir et voir vendre tes œuvres au poids de Tor a Thôtel Drouot!
Louis JTF écrit, de Versailles, le 13 janvier 1762, à cinq heures du soir, à Tune de ses malheureuses maitresses dont il vient d'apprendre Fheureuse délivrance :
Vous fairés dire au curé sous le secret de la confession, de qui est cet enfan^, de n'en jam ils parler et de ne point montrer ny de donner d'extrait de baptême que de ma part, si cela lui est possible comme je le croy. L'enfant s'appelera Louis Aimé,
Qui venait donc de mettre au monde un nouveau bâtard du roi? C'était M°»«de Mailly.
— Une lettre haute et fière de Charlotte de Robespierre au rédacteur de l'Universel, 24 mai 1830, dans laquelle elle déclare que les mémoires publiés au nom de son frère sont apocryphes et qu'elle n'a fourni a Tau*
L'UOTKL DROUOT EN 1881. 63
teur aucun renseignement. Dans sa longue carrière, elle n'a rien a se reprocher.
Quant à mes frères, c^est à rhistoirc à se prononcer dénnitivcment sur eux. C'est & l'histoire h rcconnailrc un jour si réellement MaximiUen est coupable de tous les excès révolutionnaires dont ses collègues Tout accusé après sa mort. J'ai lu dans les annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi, massacrés sur la place publique^ que leurs cadavres furent traînés dans le 'Hbre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru & leur vertu.
Pour finir, une lettre autographe signée de Pierre Corneille à Pellisson, vendredi 1633 et qui commence par ces mots :
En matière d'amour, je suis fort inégal.
J'en devise assez bien et le fais assez mal ; J'ai la plume féconde et la bouche slérile, Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville;- Et l'on peut rarement m'escoutcr sans ennuy Que quand je me produis par la bouche d'autruy.
Elle grand poète tragique ajoute après ces dix vers :
J'ay toujours eu assez d'esprit pour cognoistrc mes défauts malgré Tamour-proprc qui semble cslrc attaché ù notre métier.
Cette lettre est précieuse, c*est la seule qu'ait possédée un amateur, en dehors de nos collections publiques. — Vendue 4,000 francs, du reste.
Autre vente d'autographes — sans nom d'auteur, et qui va se faire le 17 mars, toujours avec le ministère d'Etienne Charavay. — Bien curieuse cette collection. Ici, une signature d'Hortense de Beauharnais, là une épitre d'Alexandre Dumas , un reçu de Géricault, une proposition de Lamartine, une recommandation de Joséphine, une proclamation de Louis XVIII, un discours d'Armand Marrast, une lettre du marquis de Marigny,
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frère de la Pompadour, signée tout simplement : Poisson; un manuscrit avec ratures et corrections des Lettres de cachet et des prisons d'État, par Mirabeau, — un précieux dossier, par Palissot deMontenoy, Tau* teur de cette comédie des Philosophes, qui froissa si cruellement Voltaire.
Nous avons parcouru avec le plus vif intérêt cette première réunion ; collectionnant nous-même, nous avons pour toutes ces lettres longtemps enfouies dans les cartons et que Ton rend a la lumière du jour une passion profonde, comme celle d'Edmond de Concourt pour les dessins du xvm*^ siècle dont Zola parlait récemment.
Voici ce qui nous a le plus frappé :
Armand Bariès, — un vieux lutteur, — écrit à Fulgence Girard, du Mont-Saint-Michel, au sujet de sa santé. Il commence par dire qu'il désapprouve complètement la démarche que sa sœur a faite pour obtenir son transtèrement. Il ne veut pas qu'on enregistre encore une fois son nom sur le tableau des faits et gestes de la commisération. Il donne d'intéressants détails sur sa maladie, qu'il croit être une phtisie laryngée, et il refuse tout médecin du dehors, parce qu'il faudrait pour cela s'adresser à l'administration. — C'est du Caton, et du bon.
Une lettre de l'amiral Charles Baudin, datée du 4 novembre 1852, curieuse note destinée au futur Napoléon m et dans laquelle il propose d'adopter, pour le nouvel Empire, des armoiries où figureraient à la fois l'écu^on impérial et celui de l'ancienne monarchie :
On ne verra, dit-il, dans cette alliance de deux blasons jadis ennemis qu'un signe de fusion et de paix, et ce signe serait favorablement accueilli en France et dans toute l'Europe.
Qu'aurait dit Berryer, l'intègre, si pareil projet lui avait été soumis?
Dne épître de Nicolas Bonneville, le publicisle bien connu qui fut jeté en prison le 18 brumaire pour avoir, dans un journal, comparé Bonaparte à Cromwell. C'est à Louis XVI qu'il écrit, le 6 juillet 1790, en ces termes :
Seul dans toute l'Europe, tu n'as pas entendu la chute de la Bastille qui a ébi-anlé Tunivers entier et fait chanceler tous les trônes sur la terre.
On croyait jusqu'ici que le tutoiement ne datait que de 1793. Voilà qui prouve qu'il était déjà introduit dans le langage avec les rois deux ans plus tôt.
Un bien curiieux dossier du Comte de Castellane (Esprit, Victor, El. Boniface, — n'oublions rien), correspondance confidentielle des plus importantes. — Pas bien tendre, le maréchal! Il écrit du quartier général de Perpignan, le 11 février 1842, au sujet des officiers de l'armée d'Afrique :
Les iu croyables avancements obtenus dans une guerre qui n'est qu'une chasse aux hommes, puisque les Arabes ne viennent jamais et qu'ils n'ont pas de canons, ont créé des ambitions démesurées. Le pis est que ces gens-là croient avoir inventé la guerre. Des officiers généraux, tels que M. de Lamoricière, qui seraient fort embarrassés de faire manœuvrer quatre bataillons en ligne, se persuadent, parce qu'ils ont su se faire prôner par les journaux, qu'ils ne sont faits que pour commander des armées. Ces grands hommes qui négligent impunément, vis-à-vis des Arabes, les précautions les plus nécessaires à la guerre, seraient fort étonnés de recevoir sur le continent des boulets et de la mitraille, eux qui ne sont accoutumés qu'à en envoyer, et seraient bien embarrassés s'ils avaient à combattre des bataillons et des escadrons tenant en ligne.
Cette prédiction fut réalisée, malheureusement, vingthuit ans plus tard.
Hortense Cornu, femme de lettres, filleule de Napoléon III (et non sa sœur de lait, comme on l'a dit), écrit
à de George le 5 novembre 1852, pour recommander jM. Cernuschi,
Qui vient en France avec un ami, concessionniipc des tourbières en Lombardic:
Emile de Girardin, — le rédacteur de la France, — mande au général Alexandï^e de Girardin, de la Conciergerie, le 26 juin 1848, qu'il a été arrêté la veille par ordre du général Cavaignac, en raison des arlicles publiés dans la Presse :
Je dois, dit-on^ comparaître devant une commission militaire. La consternation qui est depuis trois jours dans mon cœur, li la vue de tant de tués et de blessés des deux parls^ n'y laisse pas de place pour un sentiment personnel.
Approuvé 1
Une réclamation de Ledi^u-RolUn, au rédacteur du Moniteur, le 2 mars 1849 :
On a essayé, dit-il, de déshonorer le drapeau de la démocratie en ajoutant dans mon discours : La propriété^ c'est le vol. — Vive la guillotine! — Je proteste énergiquemcnt contre ces procédés où je reconnais la main de Léon Faucher.
Une demande d'audience de P.-/. Proudhon à M. de Persigny, le 6 janvier 1853. Il s'agit de Tentretenir d'une affaire qui peut intéresser à la fols la chose publique, les flnances de l'État et la politique de l'empereur.
J'ai cru devoir^ avant toute autre démarche, m'adresser à vous, monsieur le ministre, comme à celui des conseillers de Sa Majesté qui passe pour le plus sympathique aux idées libérales^ je dirai même aux progrès de la démocratie.
Qu'avait donc à dire le célèbre chef de l'école socialiste? Nous ne le saurons probablement jamais.
Une symphonie autographe de Gioaccàino Rossini^ composée en 1821 et restée inédite. Rien n'y manque,
pas même la copie de toute la partie instrumentale- Une épitre de George Sand.
La Ciiàtrc, 6 décembre 1857.
Je travaille beaucoup et je me livre & la passion des poules dans mes récréations.
Le registre des ordres du jour de Santerre^ coramandaut général de la garde nationale — du 15 mars au 6 avril 1793. — Document de toute rareté qui n*a été connu ni de Tbiers ni de Louis Blanc.
L'ancien président Thiers écrit à Walewski, le 21 août 1862 :
Je vons assure que Napoléon est beaucoup mieux glorifié par un libéral comme moi que par un adorateur du pouvoir établi.
Voltaire envoie à Chabanon les curieuses remarques suivantes :
Cliàtcau de Fcrncy^ 4 septembre 1766.
C'est du temps de Newton qu'ont fleuri les meilleurs poètes anglais. Corneille était un contemporain de Descartes, Molière était un élève de Gassendi. Racine louait beaucoup Euripide, Timltait un peu (il en a pris, tout au plus, une douzaine de vers] et il le surpassait infiniment. Je veux croire qu'Orpbéc était un grand musicien, mais s'il revenait parmi nous pour faire un opéra, je lui conseillerais d'aller à l'école de Rameau.
Les documents historiques sur la Révolution française abondent dans cette vente.
Voici une circulaire d'Avril, administrateur des travaux publics de la commune de Paris, aux commissaires des sections, sur les funérailles républicaines, datée du 9 germinal an II :
U ne doit être adopte aucune distinction pour le convoi. Le mode doit être uniforme, de façon que le public ne puisse pas reconnaître si le citoyen décédé était riche ou pauvre.
A méditer; n'en déplaise a Tadministration des pompes funèbres.
Une délibération de la section des sans-culottes, signée Piauei Hanriot secrétaires, du 6 septembre 1793, qui arrête que les citoyennes ne devront se présenter à la Convention que décorées de la cocarde tricolore.
On sait que, le 21 du même mois, la Convention décrétait que les femmes étaient assujetties à porter la cocarde nationale sous peine de huit jours de détention pour la première l'ois et d'être renfermées jusqu'à la paix en cas de récidive.
Nous espérons bien qUe ce décret, comme tant d'autres, est resté lettre morte.
On le voit, dans ce cabinet qui va se disperser, tous se coudoient : amiraux, diplomates, philosophes, poètes, hommes de génie, gloires éphémères, autorités sans célébrité, célébrités sans autorité. Tout passe du reste dans cette galerie indiscrète, qui s'appelle une collection d'autographes; tout se révèle au grand jour, les secrets d'État, la vie privée, les grands caractères, les petites faiblesses humaines et les mystères de l'alcôve. C'est la promiscuité du cimetière du Père-Lachaise.
Mise en scène de la vente Wilson : Pillet et Georges Petit, — L'acheteur qui n'achète jamais. — Le Râleur. — 200,000 francs un Rembrandt. — Les achats de M. Maclcay et des musées. — Elstampes de M» Mûlbacher, — Toutes dix-huitième siècle ! ^ Vente Van Hoebroeck : tableaux et potiches. — Le paysagiste Ferdinand Ghaigneau.
2S mars.
Mercredi soir^ 16 mars, à quatre heures, dans cette salle de carton, tendue de rouge van Dyck, bâtie pour la circonstance, s'est achevée la vente Wilson — la plus importante du siècle — donnant le modeste total de 2,032,425 francs pour les 199 numéros livrés aux enchères, dont il faut déduire 300,000 francs de frais, au moins. Malgré cela, le vendeur ne doit pas retrouver de beaucoup le montant de ses acquisitions, en dépit des bénéfices considérables qu'il a réalisés sur les principales toiles.
Très curieuse la mise en scène I Un mot d'abord sur l'aspect de la salle.
A la petite tribune, préparée à cet effet, Pillet et Petit (opérant lui-même), tous les deux assistés du clerc de la vente historique des inondés de Szegedin, à l'Opéra, celui qui a eu l'honneur de figurer déjà à côté deM"®Legault comme commissaire- priseur, Berthelier comme expert, Joumard et Colombey comme commissionnaires.
Devant — Daire, le célèbre crieur de San Donato, as-
sisté de deux confrères, placés aux deux angles opposés de la salle pour répéter, comme des échos, les enchères ou les prix demandés.
Dans la salle^ chaleur de trente degrés, à forcer, s'il voulait bouder, le marronnier du 20 mars à fleurir. Le public d'élite — les acheteurs, cela va sans dire, séparés, par une corde tendue, du public vulgaire — puis les curieux, gentilshommes, manants et bourgeois, comme dans les libretti d'opéra.
N'oublions pas messire Phœbus, qui s'était mis de la partie et faisait gratis une belle réclame eu venant, à point nommé, dorer chaque tableau présenté par les hommes de peine — comme un rayon de lumière électrique éclaire les pirouettes d'une danseuse.
Que d'études à faire dans cette foule bigarrée ! Que d'observations curieuses à noter ! Nous pourrions écrire tout un chapitre intéressant rien que là-dessus !
L'acheteur (qui n'achète jamais), qui prend son monocle, se penche pour regarder une dernière fois le tableau qu'on va adjuger, suspend les enchères et, après avoir ainsi arrêté l'orchestre de la vente, finit tranquillement son examen par un signe de dénégation en réponse à l'interrogation de Pillet.
Puis des types bien connus, ceux qu'on appelle les râleurs: X..., qui prudemment ne couvre que de 5 francs les enchères de 500 francs ; Y, qui ajoute modestement 20 francs à celles de 1,000 francs; Z, lui, marche par bonds gigantesques pour décourager ses concurrents. Nous l'avons vu, sur le Watteau se traînant péniblement à 17,000 francs, mettre d'un seul coup 3,000 francs — ce qui est assez coquet, n'est-ce pas? Le tableau lui est resté à 20,000 francs. — C'était de toute justice. — Voilà une satisfaction d'amour-propre qui lui a coûté cher.
Mais venons de suite au Rembrandt qui a été le clou
de la vente. Ce portrait venait de la collection Lissingen où il avait été acheté en mars 1876, pour 175,000 francs. Lorsque les deux commissionnaires rapportent en triomphe, un frémissement court parmi les speclateurs. Le voilà! — et tout le public se lève pour mieux voir.
« — Nous demandons 200,000, dit l'expert.
^ — Voyons, commençons à 100,000, ajoute Pillet. *
» — Il y a marchand à 123,000, » répond quelqu'un.
Puis, par 25,000, le tableau arrive rapidement à 160,000.
Pillet presse les acheteurs. — Il y a un moment d'hésitation. — Tout d'un coup les enchères éclatent. — Nous les avons notées une à une.
Nouveau temps d'arrêt.
— Allons, vite, dit Pillet.
« 187,000! » fait Georges Petit.
a — Le mot, dit le commissaire-priseur.
a — 200,000! » crie une voix de l'un des coins les plus éloignés.
Alors, Pillet promène son regard sur toute la salle. Les trois crièurs répètent : « 200,000! » Long silence.
« — Il n'y a pas d'erreur, ajoute Pillet, —je vais adjuger. Personne ne dit plus rien. »
Et le marteau du commissaire-priseur s'abat d'un coup sec et nerveux sur la table.
Le tableau est adjugé. Juste le prix demandé. — Coïncidence bizarre !
Est-il vendu ou retiré. — That is the question.
Citons parmi les acquéreurs connus :
Le Louvre — à tout seigneur tout honneur — qui a pris :
La Kermesse^ deCornelis Dussart, pour 15,000 francs;
72 L'HOTEL DROUOT EN i88i.
Une Fête, de Dirck Hais, 6,000 fraûcs;
Une Tête de bélier mort, 1,510 francs ;
Un Portrait de femme, de Ricard, 4,100 francs.
Le musée de Bruxelles, qui a choisi :
Le Bac, de Ruysdael, 32,000 francs;
Le Pont de bois, de Decker, et Y Intérieur hollan-daù, de Hœydick, chacun 5,000 francs.
Le musée de Berlin s'est rendu acquéreur de la Covrrante, de Pieler Code, pour 34,900 francs, et des Por^ traits de Scriveritis et de sa femme, par Franz Hais, pour 80,000 francs.
Le richissime Américain Mackay — Thomme aux mines d'argent — a fait acheter la Halte, de Meissonier, une petite toile de 37 centimètres de haut sur 30 centimètres de large, est arrivé exactement au prix demandé par l'expert: 125,000 francs. Le même acquéreur s'est payé le Roi boit, de Jean Steen, 16,000 fr.
Albert Wolff : Mn Paysage, de Rousseau, 9,700 francs.
L' Angélus, de Millet, payé 2,500 francs par Arthur Stevens — d'autres disent M. Gavet,un amateur aujourd'hui passionné pour les primitifs du xv® siècle — a été mis à prix à 130,000 francs. H y a eu marchand à 100,000 immédiatement, et adjudication à 165,000 fr., soit 168,000 francs avec les frais, pour le compte de deux amateurs : MM. Defœr et Secretau, qui l'ont ensuite tiré au sort ; c'est à M. Secretan qu'il est resté.
Nous ignorons le nom de l'acquéreur du tableau^ longtemps connu sous le nom de V Homme à la canne^ portrait de Pieter van den Broecke d'Anvers, fondateur de Batavia, un beau Franz Hais, qui a élé vendu 78,100 francs.
Mercure, Argus et lo, de Rubens, 48,000 francs.
Le portrait d'Etienne Gardnier, par Holbein, a fait 66,700 francs^ soit 6,700 francs de plus que le prix indiqué par M. Petit.
L'HOTEL DROUOT EN 188i. 73
L'École française a eu un vrai succès.
Watteau, Y Ile enchanté, 20,000 francs.
Pater, les Plaisirs du camp, 17,500 francs.
Lancret, la Maréchale de Luxembourg, 17,000 francs.
Dans récole moderne, deux Bargue : la Sentinelle et le Joueur de flûte, ont obtenu 28,000 et 30,000 francs. Le Ziem : Venise, 17,500 frapcs. Le Delacroix : Tigre surpris par un serpent, 24,100 francs. Le Willems ; la Diseuse de bonne aventure, 12,500 francs. Les quatre Dupré, de 3,500 à 8,800 francs. Les quatre Diaz, suivant leur importance, de 3,550 à 16,500 francs.
Trois jours de vente c'est beaucoup; — aussi le premier jour les enchères atteignaient-elles des prix fantastiques ; le second, il y avait encore de beaux prix, mais le dernier, l'élan s'était ralenti — soit lassitude de la part du public, soit épuisement des ressources financières dans la caisse des grands collectionneurs.
La vente G. Miîlbacher , dont nous avons parlé , a produit 258,455 francs.
La mode est au rococo et au Louis XVL Ce siècle, du reste, n'est-il pas absolument charmant?— Comme les femmes le savent bien ! Ce n'est pas seulement le faubourg Saint-Germain qui veut reprendre les traditions. Elles en raffolent toutes dans leur toilette, les plus belles comme les plus aimables. La spirituelle Étincelle, du Figaro, a bien raison de le rappeler dans cette charmante tirade :
Gbapeaux LambaUe, mantelets Leckzinska, polonaises Mailly, fichus Mai'ie-Antoinette, coifTures Watteau, corsages à nœuds Du Barry, lévites Jean-Jacques, capuchons Clarisse Harlowe, ombrelles-canne à corbin de vieux saxe, souliers duchesse, talons Louis XV, bas Camargo, étoffes peintes comme des toiles de Jouy, jupes à paniers, flots de dentelles aux soupirs étouffes, fagote de fleura à l'épaule, poufs de plumes sur la tête, éven-
tails avec des peintures de Lancrct, bijoux symboliques, un œil de perdrix, un brin de rouge et parfois même autant de finesse railleuse.
Elles voudraient être toutes des marquises du Trianon.
Mais nous sommes loin de notre sujet. Il faut y retourner.
Voici quelques-unes des principales pièces vendues de cette collection, faite par un homme bien avisé :
N<» 186. — D'après Baudoin. Eau-forte de Moreau et de Simonne t, avant toutes lettres : le Coucher de la mariée, 2,015 francs. Excessivement rare dans cet état.
N** 332. — D'après Fragonard. Les Hasards heureux de \ Escarpolette y gravé par M. de Launay. Épreuve à Teau-forte pure, avant toutes lettres, avec la marge du cuivre, de la plus grande rareté, 1,000 francs.
N*» 415. — Suite ii estampes pour servir à V histoire des mœurs et du costume des Français dans le xvni*^ siècle. — Année 1775. — Superbes épreuves avant les numéros et sur toutes leurs marges, douze pièces, par Freudenberg, 4,000 francs.
N« 431. — D'après Greuze. La Cruche cassée, gravée par J. Massard (1773), épreuve avant la tablette et non terminée, 1,401 francs.
N« 653. — D'après J.-M. Moreau, le jeune, la Petite toilette^ par P.-A. Martini, avec des essais de burin dans la marge, très rare, 1,200 francs.
N** 664. — D'après le même. La Partie de whist par J. Dambrun, 1783. Belle épreuve à l'état d'eau-forte pure : 1,200 francs.
N® 680. — D'après Moreau. Suite d'estampes pour servir à X Histoire des modes et du costume en France, dans le xvm« siècle» — Année 1776. Douze pièces formant la troisième série dite des Petits maîtres. Épreuves tirées avec les lettres A. P. D. R. : 3,200 francs.
N® 726. — Saint-Aubin. Deux Portraits dont l'un, ce-
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lui de Louise Nicole Grodeau, femme du graveur, suivant la note de Debure, libraire, ami de Saint-Aubin : 3,200 francs.
N*' 738. — D'après A. de Saint- Aubin. Le Concert par J. Duclos. Épreuve à l'eau-forte avant l'encadrement : 2,905 francs.
N° 739. — Le Bal paré. Le Concert, du même, magnifiques tirages, avant de ' légers travaux dans les fonds : 12,000 francs.
Enfin des Deèucourt, plus rares les uns que les autres, ceux-ci avant toutes lettres, ceux-là imprimés en noir, tous de la plus grande fraîcheur et magnifiques d'épreuve. Citons :
Le Menuet de la mariée, 1,905 francs. — Les Noces du châteaUy 1,605 francs. — Les Deux baisers, 3,000 francs. — Les Promeneuses de la galerie du PalaiS'Royal, 1,575 francs. — La Promenade du jardin du Palais-Royal, 1,300 francs. — l! Oiseau ranimé, 1,510 francs. — Les Bouquets de la fête delà grand'maman, 3,000 francs. — La Main, la Rose, deux pendants, 2,200 francs. — La Promenade pvMique, 1,380 francs. — La Croisée, 605 francs. — Frascati, 1,000 francs.
Nous voudrions bien savoir quel est, à Paris, le chiffre total, pendant une année, des ventes d'objets d'art, de livres, de gravures et de tableaux. A combien de millions se monte cette gigantesque addition? C'est un calcul que nous devrons faire certainement un jour.
Vendredi 18 mars. — Ch. Pillet, Mannheim et Ferai (les trois anabaptistes du Prophète). De bonnes choses dans cette vente du baron V..., — lisez Van Hoebroeck de Bruxelles. — Une belle garniture de cinq pièces en vieux chêne, potiches et cornets, au fond bleu uni, un peu grisâtre cependant, décoré d'oiseaux, de fleurs et
de lambrequins dorés ; — de grosses potiches ventrues d'une époque antérieure à Louis XIV, en ancien japon, avec ces beaux ornements bleus, rouges et or admirablement fondus, qui font Tadmiration des connaisseurs ; — des bols, des plats, des assiettes aux bords festonnés en émaux de la famille verte, rose et bleue.
Puis de bons tableaux historiques :
Par Hubert Drouais. — Charles Ferdinand Stuart, mylord de Fenmouth, marquis de la Jamaïque, âgé de onze ans, fils unique du duc de Berwick, jouant de la guitare, ravissant avec ses yeux fins et brillants, ses cheveux blonds légèrement poudrés, ses bouiïettes de satin bleu, son petit manteau espagnol, sa collerette tuyautée et ses manchettes en guipure.
Charmant portrait d'un ton chaud et lumineux dans lequel le maître a mis, avec toute sa distinction, une expression indéfinissable (1).
Par Pierre Mignard, le portrait de Marie-Mai^uerite de Cossé-Brissac, duchesse de Villeroy. Bien belle avec sa chevelure brune et bouclée !
Par Tournières, le portrait dé Marie-Sophie, comtesse de Noailles.
Par Siinon Vouet^ Louis XIII et Anne d'Autriche, portraits de 2"',20 de haut, raides et compassés. Le roi soucieux — peut-être sur le sort que lui fait la reine — avec une cuirasse et le large col de guipure du temps. .La reine, Tair altier, en robe noire avec un collier de perles et de riches atours au corsage. Ce sont là deux revenants de THôtel où ils ont déjà paru l'an dernier, si nous avons bonne mémoire.
Enfin deux pendants, par Hvibert Robert^ venant de la collection Oppenheim, jolis panneaux décoratifs, com-
(i) Ce portrait a repara en novembre dans une vente. U avait au front un trou mal réparé. U a été vendu 3,120 francs.
posés comme les œuvres de ce maître, avec des rochers, des cascades, des obélisques, sans oublier le vieillard assis sur un fragment de corniche brisée, qui pose dans tous ses tableaux.
Samedi 19. — Vente de FerdinaTid Chaigneau, par Ferai. — Très épris de la nature, aimant les bois, les forêts et les champs, Chaigneau avait ses pénates jadis à Barbizon, avec Millet, pour pouvoir peindre d'après nature sur le seuil de ce Bas-Bréau que Diaz, Rousseau et Jules Dupré ont tant aimé. Élève de Brascassat, animalier à la manière de Charles Jacque, de Brissot de Warville, les études qu'il a vendues étaient bien des tableaux achevés, justes de ton, tin peu pâles de couleur, mais poétiques et bien compris — des œuvres consciencieuses, sans recherche du chic.
Jules Claretie, son ami, a écrit la préface de son catalogue, qui se composait de trente toiles environ. — Aimant les moutons comme Pipo et Bettina de la Mascotte^ Chaigneau les a peints dans toutes les étapes de leur existence — sauf la dernière : à retable, à l'abreuvoir, aux champs, au parc, paissant dans la prairie ou conduits dans les sentiers de la montagne par des bergers réalistes.
Cette petite vente a réussi.
Le Déjazet do la peinture : Compte-Calix. — Les statuettes du xv« siècle en bois vermoulu. — Grès de Flandres. — La dinanderie. — L'E^u, tapisserie d'après Lebrun.
j^5 mars.
Encore une vente d'artiste, — celle de Compte-Calix, mort il y a quelques mois à peine, après avoir eu, lui aussi, son heure de célébrité.
M« Tuai, aidé par Mannheim et par Georges Petit, a été chargé, hier, de réaliser aux enchères les tableaux, les études, les dessins, les meubles, les costumes, les tapisseries et les objets d'art de son atelier.
Je tiens à donner un dernier souvenir à cet artiste laborieux, qui aimait Tart agréable, dessinait des scènes élégantes, écrivait, avec son pinceau, du vaudeville Louis XV et peignait des soubrettes Régence, des marquises poudrées ou des Lauzun victorieux.
' On a dit de lui qu'il faisait du Déjazet en peinture. C'était vrai. Beaucoup d'esprit dans ses compositions. Ses œuvres une fois gravées devenaient vraiment charmantes. Elles vivront plus, ainsi, que ses tableaux, qui n'étaient pas l'œuvre d'un coloriste.
Cette vente comprenait beaucoup de dessins, ses dernières œuvres et la première pensée de plusieurs de ses tableaux les plus connus.
Une étude du tableau de la Confidence, dont nous
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avons tous vu bien souvent la gravure à l'étalage des marchands d'estampes, — tableau qui, sous le numéro S62, avait figuré au salon de 1878. — Une jeune femme en robe à paniers, assise sur un banc, à côté d'un vieillard à cheveux blancs, lui fait a l'oreille un récit qu'il écoute attentivement, comme le ferait un confesseur avec une jolie pécheresse. — Contez-moi donc ça, a-t^ii l'air de lui dire. — Très spirituellement arrangée cette confidence.
La première idée d'un bon petit tableau : Les deux Amoureiix. Il est jeune ! Elle est belle 1 Bien tendrement enlacés, ils s'éloignent sous la fouillée, en se chuchotant de douces choses. Ils prennent un petit chemin bien ombragé — qui mène loin, mais ils ne vont certainement pas à Rome. — Charmante de sentiment, cette esquisse.
L'Attaque des premiers plans — l'un de ses tableaux du Salon de 1879. La scène se passe dans la clairière d'une forêt. Au premier plan, en effet, une jeune camériste bretonne est attaquée doucement, pendant qu'elle sommeille, par un jeune hussard qui arrive derrière elle en tapinois et lui dérobe un baiser. — L'imprudente 1 chargée de surveiller un couvert champêtre étalé par terre sur une nappe, elle se réveille en sursaut pour voir un jeune chien qui, de son côté, altaque une splendide volaille froide.
Dans le lointain, deux jeunes filles qui reviennent, de la promenade, pour déjeuner sans doute, s'arrêtent au moment de franchir un petit pont, devant la scène qui se déroule sous leurs yeux. Au dernier plan, — on ne cherche pas à l'attaquer celle-là, — une dame d'un âge mûr, indifférente à ce qui se passe, peint une étude d'arbre sur un chevalet placé à l'entrée de la forêt.
Compte-Calix, comme tous les artistes, aimait à se récréer les yeux par la vue d'objets artistiques. Il pen-
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dait à ses murs des soies brodées, des assiettes en faïence. Il avait une belle suite de tapisseries de la fin du XVI® siècle, à larges bordures avec médaillons, scènes de danses champêtres et de repas villageois. Il possédait trois de ces belles crédences, que les romantiques de 1832 ont sauvées de la destruction. Qui de nous n'a désiré posséder quelques-uns de ces beaux vieux meubles en noyer, que les vers ont rongés et que le temps à dorés d'une patine inimitable ! Bahuts à «deux corps avec cariatides, mascarons, entrelacs, sphinx, pilastres, arabesques et rinceaux de feuillages. — Œuvres le plus souvent d'artistes italiens venus à Lyon à la fin du xv« siècle, et qu'on appelait les hucMers,
Lundi, mardi et mercredi, trois jours de vente, pendant lesquels MM. Pillet et Mannheim ont fait défiler les objets les plus authentiques des xv° et xvi® siècles.
Je cite parmi les choses les plus curieuses :
Vingt-deux statuettes, groupes et statues, en bois souvent vermoulu comme du liège, avec décor polychrome rose, vert et bleu : apôtres, évangélistes, Magdeleine repentante, la Vierge mère, évoques crosses et mitres, les uns en prière et les autres en extase. Très recherchés ces bois peints. Après avoir été complètement négligés, on y revient. Beaucoup d'amateurs s'en servent pour leurs études de la Renaissance artistique, au milieu du xv® siècle. Us trouvent dans ces sculptures une saveur particulière de naïveté et de sentiment, comme dans les saints et les saintes qui dans leur niche ornent les portails de nos cathédrales gothiques de Paris, de Reims et d'Amiens.
Des beaux marteaux de porte du xvi° siècle, ornés de mascarons, de feuillages, comme toujours en bronze et de deux dauphins entrelacés d'une hardiesse de modelé remarquable.
Des grès de Flandres : pots à boire, gourdes, cruches
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et pichets, bleus, gris, blancs et bruDS, aux formes étroites, larges, allongées, bossues et ventrues. — Une aquamanile, en cuivre, formée par un lion debout, tenant un biberon dans la gueule, pieds incrustés de cabochons. Cette pièce, qui fait partie de la dinanderie du xui* siècle, au moins, est extrêmement rare.
Un petit pistolet en cuivre servant de nécessaire de bouche : couteau, fourchette et cuiller, tout ce qu'il faut pour manger — et pour tuer.
Dn buste-applique représentant le Père éternel — pas celui que Parny a décrit : ni bien ni mal, assez vert pour son âge, mais un père qui aura réternito fragile de la faïence des continuateurs des délia Robbia, car, bien entendu, il ne s'agit ici ni d*un Lucca ni d'un Andréa. La pièce n'a ni le style ni l'exécution des productions étonnantes de toute cette génération des Robbia, qui poussa si loin cet art merveilleux de la sculpture en terre émaillée.
Enfin une curieuse table de changeur du xv<» siècle, en bois sculpté, lourde et massive, solide, simple et couverte d'ornements gothiques, une de ces tables enfin que Rembrandt aimait à graver dans ses eaux-fortes. Que de choses il raconterait, s'il pouvait parler, ce vieux morceau de bois, debout depuis près de cinq cents ans et associé certainement à bien des joies et à bien des douleurs !
Je ne puis m'empêcher de parler, pour clore cette revue déjà longue, d'une belle tapisserie tissée d'après les cartons de Ch. Lebrun et qui avait dû faire partie de cette série des quatre Éléments exécutée sous Louis XIV et qui n'avait pas coûté alors moins de 30,202 livres chacune, d'après le catalogue publié par Lacordaire dans son ouvrage sur les tapisseries des Gobelins.
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VEau, tel est le sujet de cette pièce merveilleuse que je viens de citer et qui a dû être peinte par Yuart père.
Neptune et Thétis sont assis sur un chariot en forme de conque, tiré par des chevaux marins. Neptune a un trident à la main. Thétis, vêtue d'une gaze verdâtre transparente, tient un bouclier portant le chiffre de Louis XIV avec cette inscription :
?aret minus unda tridenti.
Au premier plan, battus par les vagues et par la tempête, des poissons sont venus s'échouer sur la plage. Un triton, — qui n'est certainement pas un pêcheur — les prend un à un pour les rejeter dans leur élément et leur faire retrouver la vie.
La bordure est composée à Vaide de la série de tous les plus beaux coquillages connus. Un vrai cours de conchyologie.
Au bas, dans un cartouche, se lit l'inscription :