‹ L'hôtel Lambert; histoire contemporaineChapitre 2 sur 19 · I.'llÔTBL LAMBERT. T · texte numérisé non relu

I.'llÔTBL LAMBERT. T

58 ARNOLD ET KERTHE.

discussion !... Je ne veux pas qu'il cède... mais qu'il soit convaincu...

— Quant à cela , M. Raimond... j'en doute... les convictions ne s'imposent pas , et Raphaël...

— Mais Michel-Ange...

— Allons, dit Rerlhe, pour vous mettre d'accord, je vais jouer Tairde Fidelio que M. Arnold aime tant... qu'il vous l'a aussi fait aimer, mon père.

— A\oi\ei, don Raphaël, dit en riant le vieillard à Arnold , qu'elle a plus de bon sens que nous.

— Je le crois , seigneur Michel-Ange , madame Berthe sait bien que quand on l'écoute, on ne songe guère à parler.

— Oh ! M. Arnold, je ne suis pas dupe de vos flalteries.

— Pour le lui prouver, mon enfant , commence l'ouverture de Fidelio ; lu sais que c'est mon morceau de prédilection depuis que noire ami m'en a fait comprendre les beautés. »

Berthe commença de jouer celte œuvre avec amour; la présence d'Arnold semblait donner une nouvelle puissance au talent de la jeune femme.

ARNOLD ET DEUTHE. 39

Au bout de quelques minutes, M. de Hansfeld parut complètement absorbé dans une profonde et douloureuse méditation ; quoiqu'il eût plusieurs fois entendu Berlhe jouer ce morceau , jamais les tristes souvenirs qu'il éveillait en lui n'avaient été plus douloureusement excités.

Berthe, qui de temps en temps cherchait le regard d'Arnold , fut effrayée de sa pâleur croissante, et s'écria :

« M. Arnold... qu'avez-vous , mon Dieu!... comme vous êtes pâle !...

— Votre main est glacée... mon ami , dit Pierre Raimond, qui était assis à côté de M. de Hansfeld.

— Je n'ai rien... rien... répondit celui-ci ; mais je suis d'une faiblesse ridicule... Certains airs sont pour moi... de véritables dates... et plusieurs motifs de Fidelio... se rattachent à un passé bien pénible...

— J'avais pourtant déjà joué ce morceau, dit Berlhe en quittant le piano et en venant s'asseoir à côté de son père.

— Sans doute... J'étais alors tout au plaisir d'entendre votre exécution... Mais à cette heure je ne sais pourquoi... Oh! pardon... pardon de ne pouvoir vaincre mon émotion... >

iO ARNOLD ET BERTHE.

Et M. de Hansfeld cacha son visage entre ses mains.

Berthe et le vieillard se regardèrent tristement, partageant le chagrin de leur ami sans le comprendre.

Après quelques moments de silence , Arnold releva la tête. Il est impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et doux visage était empreint. Une larme vint aux ^eux de Berthe ; par un mouvement d'ingénuité charmante , elle prit la main de son père pour l'essuyer.

« Vous souffrez... dit le vieillard à Arnold. Que notre amitié n'esl-elle plus ancienne ! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les épanchant...

— Oh! bien souvent j'y ai pensé... mais la honte m'a retenu... dit Arnold avec une sorte d'accablement.

— La honte ! s'écria Baimond avec surprise.

— Ne vous méprenez pas sur ce mot... mon ami, dit Arnold; Dieu merci, je n'ai rien fait dont j'aie à rougir... Seulement j'ai honte de ma faiblesse... j'ai honte d'être encore si sensible à des souvenirs qui devraient être aussi méprisés qu'oubliés.

— Ne craignez rien ; nous vous comprendrons... nous vous plaindrons. Ma pauvre enfant a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui, comme les vôtres, devaient être aussi méprisés qu'oubliés.

— Mon père!...

— Tenez... Arnold , dit le graveur , si je désire voire confiance, c'est que nous aussi. .. nous aurions peut-être de tristes aveux à vous faire...

-^ Vous aussi, vous avez été malheureux? dit Arnold.

— Bien malheureux... répondit le vieillard ; mais , Dieu merci , ces mauvais jours sont, je crois, passés. Il me semble que vous nous avez porté bonheur. Non-seulement vous m'avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous me l'avez rendue charmante. Oui... depuis longtemps je n'avais rencontré personne dont l'esprit eût autant de rapports avec le mien. Je ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile... mais depuis que nous vous connaissons , ma pauvre Berlhe elle-même est moins triste... ses chagrins domesii(iues semblent adoucis. . . Vous avez enfin été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.

— Oh ! ce que vous dit mon père est bien vrai, M. Arnold, dit Berlhe. Si vous saviez

combien il vous aime ! et lorsque je suis seule avec lui, en quels termes il parle de vous !...

— C'est vrai , dit le vieillard. Si vous nous entendiez , vous verriez que vous n'avez pas d'amis plus sincères .. Berthe vous est si reconnaissante de ce que vous m'avez sauvé la vie , qu'après moi vous êtes ce qu'elle aime le plus au monde.

— Oh ! oui... pauve père, > dit Berthe en embrassant le vieillard.

M. de Hansfeld écoutait Pierre Raimond avec une vénération profonde. Ce langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne fallait-il pas qu'il inspirât une bien noble confiance à Pierre Raimond pour que devant sa fille il ne craignît pas de lui parler ainsi?

Berthe elle-même , loin de se montrer confuse , embarrassée , semblait confirmer ce que disait son père , son front rayonnait de candeur et de sérénité.

En présence de cette noble franchise , M. de Hansfeld rougit de sa dissimulation ; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raimond son véritable nom ; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif exciterait peut-être chez le vieux graveur, dont il connaissait d'ailleurs les préventions

antiaristocraliques ; il trouva donc une sorte de mezzo termine dans la demi-confidence qu'il fit à Berlhe et à son père.

Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond :

« Vous avez raison , mon ami... vous m'avez donné l'exemple de la confiance... je vous imiterai... Peut-être vous inspirerai-je un peu d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre fille... car vous m'avez dit que son mariage n'était pas heureux... Et c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d'atroces chagrins.

— Vous êtes marié ? . . . si jeune , dit Raimond avec élonnement.

— Depuis deux ans.

— Et votre femme ? dit Berthe.

— Elle est en Allemagne, répondit M. de Hansfeld après un moment d'hésitation.

— Et quelques passages de l'ouverture de Fidelio que jouait Berlhe... vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenirs?

— Hélas! oui... lorsque j'ai connu la femme que j'ai épousée, j'étais dans tout le feu de ma première admiration pour cet opéra de Beethoven... J'ai toujours eu l'habitude d'attacher mes pensées du moment à certains passages de la mu-

sique que j'aime... pensées qui, pour moi , deviennent pour ainsi dire les paroles des airs que j'affectionne le plus ; eh bien ! Topera de Fidelio me rappelle ainsi toutes les phases d'un amour malheureux.

— Ah ! maintenant je comprends votre émotion , dit Berthe en secouant la tête avec tristesse.

— Voyons , mon ami , dit cordialement Pierre Raimond , jamais vous ne parlerez à des cœurs plus sympathiques. >

Et M. de Hansfeld raconta ainsi qu'il suit l'histoire de son mariage avec Paula Monti , histoire vraie en tous points, sauf la substitution du nom d'Arnold Schneider à celui de Hansfeld.

« Orphelin presque en naissant , dit le prince, j'ai été élevé par un vieux serviteur de ma famille ; nous habitions un village relire, nous y vivions dans une complète solitude ; le pasteur était peintre et musicien ; il reconnut en moi quelques dispositions pour ces arts auxquels je consacrais tout mon temps.

Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais le vieux Frantz comme un père, il avait pour moi les soins les plus tendres, il me reprochait seulement de fuir les exercices violents, de ne sortir de mon cabinet d'études que

pour quelques rares promenades dans nos belles montagnes. Je n'avais aucun des goûts de mon âge, j'étais sérieux, taciturne, mélancolique ; la musique me causait des ravissements presque extatiques , auxquels je m'abandonnais avec délices... A dix-huit ans, j'entrepris avec mon vieux serviteur un voyage d'Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des grands maîtres dans les différentes villes où je m'arrêtai, voyant peu de monde et me trouvant heureux de ma vie indolente, rêveuse et contemplative... J'arrivai à Venise ; mon culte pour les arts avait jusqu'alors rempli ma vie , l'admiration passionnée qu'ils m'inspiraient suffisait à occuper mon cœur... A. Venise , le hasard me fit rencontrer une femme dont l'influence devait m'être funeste. Cette iemme , que j'ai épousée , se nommait Paula Monti...

< Elle était belle? demanda Berihe.

— Très-belle... mais d'une beauté sombre... Étrange contraste ! j'ai toujours été faible et timide, je me suis épris d'une femme au caractère énergique et viril... C'était mon premier amour. . . Sans doute j'obéis davantage à l'instinct, au besoin d'aimer qu'à un sentiment plus réfléchi, et je devins passionnément amoureux de

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