RÉ€1T
Paula Monii ; elle accueillit mes soins avec indifférence; je ne me rebutai pas, elle me semblait très-malhenreuse. J'eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités et je demandai formellement sa main à sa tante ; j'étais riche alors, ce mariage lui parut inespéré. Elle y consentit. J'eus avec Paula une entrevue décisive... Je dois le dire, elle m'avoua qu'elle avait ardemment aimé un homme qui devait être son mari ; et quoique cet homme fût mort , son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée , qu'il l'absorbait tout entière et que mon amour lui était indifférent. Cet aveu me fit mal , mais je vis dans la franchise de Paula une garantie pour l'avenir ; je ne désespérai pas de vaincre , à force de soins , la froideur qu'elle me témoignait... Elle ne me cacha pas que, sans l'incessante influence d'un passé qu'elle regrettait amèrement, elle aurait peut-être pu m'aimer.
Alors , je me laissai bercer des plus folles espérances , ma passion était vraie... Paula Monti en fut touchée ; mais sa délicatesse s'effrayait encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait de complètement ruiner sa famille ; je surmontai ses scrupules, elle me promit sa main... mais en me répétant encore Qu'elle
ne pouvait m'ofTrir qu'une affection presque fraternelle.
Cependant celle froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord mes espérances s'accrurent ; à part quelques moments de profonde tristesse, le caractère de Paiila était mélancolique , mais égal, quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux , lorsqu'un jour... Oh! non, non, jamais... je n'aurai pas la force de continuer , j> reprit le prince en cachant sa figure entre ses mains.
Berthe et son père se regardèrent en silence , n'osant pas demander à Arnold la suite d'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il reprit bientôt :
« Pourquoi cacherais- je ses crimes? Mon indulgence n'a-t-elle pas été une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions allés passer Télé à Triesle. Depuis plusieurs jours, Paula se montrait d'une humeur sombre, irritable; je la voyais à peine. Lors de ces accès de noire tristesse , elle ne voulait auprès d'elle qu'une jeune bohémienne qu'elle avait recueillie par charité. Cette pauvre enfant était , par reconnaissance, tendrement dévouée à ma femme.
Pour rinlelligoiice du récit qui va suivre ,
continua le prince , il me faut entrer dans quelques particularités minutieuses. Au bout du jardin de notre maison de Trieste était un pavillon où nous allions prendre le thé presque chaque soir. Un soir Pau!a m'avait à grand'peine promis d'y venir passer une heure... J'espérais ainsi la distraire de ses tristes pensées.
Jamais je n'oublierai l'expression morne et désolée de sa physionomie pendant cette soirée; elle accueillit presque avec colère et dédain quelques mots de tendresse que je lui adressais. Douloureusement blessé de sa dureté, je sortis du pavillon.
Après quelques tours de jardin , je me calmai peu à peu , me rappelant que Paula m'avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sous le coup de souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. On avait servi le thé pendant mon absence ; je trouvai préparée la tasse de lait sucré que je prenais chaque soir ; je sus gré à Paula de cette attention, dont pourtant je ne profitai pas... J'avais un épagneul que j'affectionnais beaucoup... Machinalement je lui présentai la tasse que Paula m'avait apprêtée , il la but avidement, et presque aussitôt le malheureux animal tomba par terre, trembla convulsivement et mourut après quelques minutes d'agonie...
— Oh! je comprends... mais cela est horrible... y> s'écria Pierre Raymond.
Berlhe regarda son père avec surprise.
i Qu'y a-l-il donc, mon père?... > dit-elle. Puis, éclairée par un moment de réflexion , elle ajouta avec horreur : î Oh ! non, non, c'est impossible... M. Arnold... c'est impossible! une femme est incapable d'un crime si affreux.
— JN'est-ce pas? reprit Arnold avec amertume. Après quelques réflexions , j'ai dit comme vous : C'est impossible... J'ai attribué au hasard ce fait effrayant, je me suis même cruellement reproché d'avoir pu croire un moment Paula capable d'un tel crime.
— El lorsque vous revîtes votre femme? dit Pierre Raimond, quel fut son accueil?
— 11 fut calme, confiant, et si j'avais alors conservé quelques soupçons, ils eussent été à l'instant détruits ; le soir j'avais laissé Paula sombre , presque courroucée , le lendemain je la trouvai tranquille, affectueuse et bonne... Elle me tendit la main en me demandant pardon de m'avoir si brusquement quitté la veille...
— C'est d'une inconcevable hypocrisie... dit Pierre Raimond.
— Oh ! non , non , elle n'était pas coupable , son calme le prouve, dit Berthe.
— Je pensais comme vous, reprit M. de Hansfeld ; il y avait tant de sincérité dans son accent, dans son regard, ses paroles étaient si naturelles, qu'accablé de remords, de honte, je tombai à ses pieds en fondant en larmes et en lui demandant pardon... Elle me regarda d'un air surpris. Je n'osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir contrariée la veille. Elle me crut , et cette scène n'eut pas d'autre suite. Comment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour... Mon fol amour pour Paula augmenta pour ainsi dire en raison des torts que je me reprochais envers elle ; je ne pouvais me pardonner d'avoir osé accuser une femme qui m'avait donné tant de preuves de Iranchise.
— En effet, dit Berthe, lorsque vous avez demandé sa main , pourquoi vous aurait-elle dit que son cœur n'était pas libre, au risque de manquer un mariage si avantageux pour elle? Non, non ; elle était innocente de cet horrible crime.
— Et vous n'aviez pas d'ennemis ? dit Pierre Haimond.
62 RFXIT.
— Aucun que je sache...
— Mais comment vous êles-vous expliqué la mort subite , convulsive de cet épagneul , mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes d'un empoisonnement ?
— Je parvins à m'étourdir sur ce fait inexplicable , à empêcher pour ainsi dire ma pensée de s'y arrêter , tant je voulais croire à l'innocence de Paula ! J'expiais douloureusement cet atroce soupçon, vingt fois je fus sur le point de lui tout avouer ; mais je n'osais pas , son affection pour moi était déjà si tiède, si inceriaine... un tel aveu me l'eût à jamais aliénée. Pourtant... pour mon repos, j'aurais dû tout lui dire, car elle commença de trouver quelques-unes de mes paroles étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; quelquefois profondément touché d'un mot ou d'une attention tendre de sa part , je m'écriais dans une sorte d'égarement :
« — Oh! je suis bien coupable... pardonnezmoi... j'ai eu tort... »
Elle me demandait la signification de ces mots , je revenais à moi , et au lieu de m'expliquer, je lui réitérais les protestations les plus passionnées... Hélas î bientôt la pâle affection que j'en avais obtenue par tant de soins , avec
tant de peine, fit place à une nouvelle froideur... Elle me regardait quelquefois d'un air inquiet et craintif... ses accès d'humeur sombre redoublèrent... Alors aussi... les soupçons que j'avais d'abord si énergiquement repoussés revinrent à ma pensée, puis je les chassais de nouveau ; quelquefois j'examinais malgré moi avec défiance les mets qu'on me servait , puis rougissant de cette crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table...
Dans cette lutte sourde et concentrée, ma santé s'altéra, mon caractère s'aigrit, Paula me témoigna un éloignement de plus en plus prononcé.
— Quelle vie... mon Dieu, quelle vie! s'écria Berthe en essuyant ses yeux humides.
— Hélas ! dit M. de Hansfeld, cela n'était rien encore. Nous quittâmes Trieste à la fin de l'aulomne, ma femme voulait aller passer l'hiver à Genève, puis venir ensuite en France. Surpris par un orage violent, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge, à la tombée de la nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que nous devions traverser était débordé ; il fallut nous résigner à passer la nuit dans celle demeure. L'endroit était désert,
il me sembla que le maître de l'auberge avait une figure sinistre. Je proposai à ma femme de veiller le plus tard possible , et de sommeiller ensuite sur une chaise , afin de pouvoir partir avant le jour , dès que les chemins seraient praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la jeune fille qui accompagnait Paula. J'avais pour celte enfant toutes les bontés possibles, je savais en cela plaire à ma femme ; d'ailleurs Iris (c'est le nom de celte bohémienne) m'élait presque aussi dévouée qu'à sa maîtresse. Nous occupions pendant cette nuit fatale... oh! bien fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet où se trouvait un vieux serviteur... Paula ne pouvait cacher son effroi ; le vent semblait ébranler la maison jusque dans ses fondements ; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans cette chambre , je m'étais assis sur un mauvais grabat , pendant que ma femme reposait dans un fauteuil... Je succombai au sommeil, malgré tous mes efforts.
J'ignore depuis combien de temps je dormais lorsque je fus brusquement éveillé par une douleur aiguë à la partie interne du bras gauche. L'obscurité la plus profonde régnait dans cette pièce. Mon premier soin fut de saisir la main que
je sentais peser sur moi... Celte main frêle et délicate tenait un stylet très-aigu.
— Mon Dieu ! s'écria Berthe épouvantée , en joignant les mains.
— Encore... une tentative... mais cela est effroyable , t dit Pierre Raimond.
Arnold continua :
« Grâce à Tobscurilé, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon bras gauche étroitement serré contre moi. A la légère résistance que rencontra la lame en glissant dans cet étroit intervalle, on dut croire qu'elle pénétrait dans ma poitrine. Cette erreur me sauva; j'en fus quitte pour une légère blessure au bras.
— Quel bonheur ! dit Berthe.
— Je vous l'ai dit, mon premier mouvement en m'éveillant en sursaut fut de saisir la main que je sentais peser sur moi ; tout à coup cette main devint glacée ; j'étendis l'autre bras , je touchai une robe de femme... Je sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement Paula... Une épouvantable idée me traversa l'esprit... Je me rappelai le poison de Trieste... Je n'eus plus aucun doute... Cette révélation fut si foudroyante que je ne sais ce qui se passa en moi; ma raison s'égara; pendant
quelques secondes , je me crus le jouet d'un horrible songe... Durant cet instant de vertige , la main que je tenais m'échappa sans doute... Quand je revins à moi j'étais seul , toujours dans les ténèbres... « Franlz! Frantz ! > m'écriai-je en frappant à la cloison qui séparait ma chambre du cabinet où était mon domestique. Frantz ne dormait pas ; en une minute il entra , tenant une lampe à la main.
— Et votre femme ? s'écria Berthe.
— Figurez-vous ma surprise... ma stupeur... c'était à douter de ma raison ; Paula était profondément endormie dans un fauteuil près de la cheminée.
— Elle feignait de dormir !... s'écria Pierre Raimond.
— Je vous dis que c'était à devenir fou ; elle dormait, ou plutôt elle simulaitsi parfaitement un profond et paisible sommeil , que sa respiration douce , régulière , n'était pas même accélérée par la terrible émotion qu'elle devait ressentir ; sa figure était calme , sa bouche légèrement entr'ouverle , son teint légèrement coloré par la chaleur du sommeil. Et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était alors presque souriante.
— Mais cela est à peine croyable! s'écria Pierre
UÉCIT. 51
Raimond ; comment , votre femme dormait paisiblement après une pareille tentative?
— Son sommeil était, vous dis-je, d'une sérénité si profonde , que je ne pouvais non plus en croire mes yeux. Debout , pâle , immobile , je la contemplais d'un air hagard.
— Et il n'y avait pas d'autre femme que la vôtre dans cette auberge , demanda Berlhe?
— Il n'y avait qu'elle.
— Et cette jeune fille , celte bohémienne ? dit Pierre Raimond.
— Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur la chambre où veillait Frantz ; il ne dormait pas , il avait de la lumière, il était impossible d'entrer chez nous sans qu'il le vît.
— Il faut donc le croire... celte fois, c'était bien elle; dit Berlhe. Un tel crime est-il possible, mon Dieu !
— Une dissimulation pareille m'épouvante encore plus que le crime, dit Pierre Raimond.
— Une dernière preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute , dit Arnold. Sur le plancher, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague florentine, arme précieuse, ciselée par Benvenulo-Cellini, qui avait été, je crois, léguée à Paula par son père.
— Dès lors , vous n'avez plus gardé aucun ménagement, s'écria le graveur ; et c'est ensuite de ce nouveau crime que vous avez relégué cette infâme en Allemagne ?
— Si j'hésitais à vous raconter celte horrible histoire , mon ami, reprit le prince d'un air confus, c'est que j'avais la conscience de ma faiblesse ou plutôt de l'inexplicable influence que Paula conservait sur moi...
— Comment... après cette nouvelle tentative...
— Oh ! si vous saviez ce qu'il y a d'affreux dans le doute...
— Mais ce coup de poignard ? dit Pierre Raimond.
— Mais ce sommeil si profond ? mais ce réveil si doux, si paisible?...
— Lorsqu'elle vous vit blessé.-, que dit-elle? s'écria Berthe.
— Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait impossible; de l'air du monde le plus naturel, elle s'écria qu'il fallait faire partout des perquisitions ; elle avait aussi remarqué la veille la sinistre physionomie du maître de cette auberge ; comme moi elle s'épuisait en vaines conjectures ; Frantz affirmait
RÉCIT. r»9
n'avoir vu passer personne , et qu'on avait dû s'introduire par une fenêtre qui s'ouvrait sur un balcon ; mais celte fenêtre se trouva parfaitement fermée. L'accent de Paula fut si naturel , que mon vieux serviteur, qui ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariage avec peine , n'eut pas un instant la pensée d'accuser ma femme.
— Mais cette petite main frêle que vous avez saisie?... mais celle senteur de parfum particulière à votre femme? s'écria Pierre Raimond.
— Je vous le répèle... ma raison s'égarait dans ce dédale de contradictions singulières. Paula, aidée de Franlz, voulut elle-même panser ma blessure; rien dans ses manières, dans son langage, n'était affecté.
— Commettre un tel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... c'était là le comble de la scélératesse, dit le graveur.
— Sans doute, et la monstruosité même d'un tel caractère éveillait encore mes doutes malgré l'évidence... Pour comble de fatalité, Paula, soit intérêt, soit pitié , soit calcul , ne s'était jamais montrée plus affectueuse , je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les premiers soins après cet accident.
— Ruse,ruse infernale! s'écria Pierre Raimond.
— Celait peut-être le remords de son crime , dit Berlhe.
— Mon malheur voulut que j'hésitasse tour à tour entre ces convictions si diverses... il eût été moins funeste pour moi de croire Paula tout à fait coupable ou tout à fait innocente... Mais au contraire , par une inconcevable mobilité d'impression, je passais tour à tour envers elle de Tamour passionné à des accès de haine et d'horreur. . . mes angoisses de Trieste n'éiaient rien auprès des tortures que j'endurais alors... une tête plus forte que la mienne n'eût pas résisté à ces secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma femme par quelques paroles incohérentes la terreur qu'elle m'inspirait, réfléchissant que malgré d'effrayantes apparences je n'avais pas de certitude réelle et que je me trompais peut-être, je poussais des sanglots déchirants en lui demandant pardon... Elle finit par croire ma raison égarée... Que vous dirai-je... je trouvai d'abord une satisfaction amère à laisser prendre quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l'accréditer par des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi échapper à ses exigences. Ce n'était pas tout ; dès qu'on me crut sujet à des moments de folie , je pus, à
l'abri de ce prétexte , me livrer sans scrupule à mes accès de méfiance, sans que mes précautions, ainsi attribuées à un dérangement d'esprit, pussent compromettre ou accuser ma femme. Tantôt croyant ma vie menacée , je m'enfermais seul pendant des journées entières, ne mangeant que du pain et des fruits que mon fidèle Frantz allait m'acheler lui-même. Et encore souvent, dans ma terreur insensée, je n'osais pas même toucher à ces aliments... D'autres fois, rougissant de mon effroi, convaincu de l'innocence de Paula , je revenais à elle avec un repentir déchirant, mais son accueil était glacial , méprisant.
— Pauvre Arnold , dit Pierre Raimond avec émotion, sans doute vous êtes faible, mais celte faiblesse même dérivait d'une noble source... vous craigniez d'accuser injustement Paula... En effet, c'est quelque chose d'effrayant que de dire à quelqu'un , et cela sans preuves certaines : Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m'assassiner...
— N'est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à côté de preuves matérielles presque irrécusables , il est pour ainsi dire d'autres preuves morales toutes
contraires; lorsqu'enfin quelquefois une voix secrète , une révélation occulte vous dit avec une irrésistible autorité : Non . . . celte femme n'est pas coupable... Oh ! je vous l'assure , c'était un enfer.., un enfer.. .
— Maintenant , dit Berlhe , je conçois que vous ayez feint d'être insensé...
— Mais, dit Pierre Raimond , une dernière tentative ne vous a laissé aucun doute...
— Aucun cette fois... le crime me parut avéré... ou plutôt comme mon amour s'était usé et éteint dans ces luttes, dans ces angoisses continuelles, j'ai eu cette fois plus de courage que je n'en avais eu jusque-là.
— Vous ne l'aimez plus, enfin? dit Bertlie.
— Non , car en admettant même que j'eusse été aussi insensé que je le paraissais , je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... et ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une grande ville), elle courait les fêles et s'informait à peine de moi... Cette dureté de cœur me révolta... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher l'âme la plus perverse... ou elle était innocente , alors les accès de douleur auxquels je me livrais après
l'avoir vaguemeul accusée auraient dû rémouvoir.
— Mais pourquoi n'avez-vous jamais , avec elle, abordé franchement celle question? Pourquoi n'avoir jamais nettement formulé vos reproches? dit Pierre Raimond.
— Songez-y... il me fallait lui dire : Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m'assassiner deux fois... INe pouvais-je pas me tromper?
— En effet , cette position était affreuse , dit Berthe. Et le dernier trait , qui a amené votre séparation, quel est-il?
— 11 y a très-peu de temps de cela. .. dit M. de Hansfeld en baissant les yeux. J'occupais , avec ma femme , une maison isolée ; je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence. Je sortais rarement de mon appartement; quelquefois, pourtant, le soir, je montais à un petit belvéder situé au faîte de notre demeure ; c'était une espèce de terrasse très-élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d'appui , sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant la nuit ; je passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde.
Un soir , la Providence voulut qu'au lieu de m'accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... j'y posai la main... A peine l'eus-je touchée qu'à mon grand effroi elle céda et tomba avec un fracas horrible...
— Ciel ! s'écria Berthe...
— La hauteur était si grande que celte grille de fer fut brisée en morceaux en tombant sur le pavé...
— Quelle atroce combinaison, dit Pierre Raimond en levant les mains au ciel.
— Ma mort était inévitable , si je me fusse appuyé sur cette rampe !... Qui pouvais-je accuser? si ce n'est Paula? Personne n'avait d'intérêt à ma mort... Ignorant qu'une faillite m'avait enlevé presque toute ma fortune... elle se souvenait sans doute que dans des temps plus heureux, je lui avais fait donation de mes biens... Cette idée ne m'était jamais venue tant qu'avait duré mon amour... Il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d'une infamie les gens que j'aime... J'aurais pu à la rigueur croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de haine insensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux ; pourtant une fois mon amour éteint, en présence de ce nouveau piège si meurtrier , je ne reculai
devant aucune supposition... Seulement pour éviter de tristes scandales , je me contentai de déclarer à Paula qu'elle quitterait à l'instant la ville que nous habitions , que je ne la reverrais jamais, et que j'étais assez indulgent ou plutôt assez faible pour la livrer à ses seuls remords... Que vous dirai-je de plus , à quoi bon vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches , de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à l'égarement de ma raison.. . Tant de cynisme et d'effronterie me révoltèrent... je la quittai... De ce moment ma vie fut bien triste... mais au moins j'étais délivré d'une horrible appréhension...
Quelque temps après , je vous rencontrai , ajouta M. deHansfeld en tendant la main à Pierre Uaimond. Tout à l'heure vous parliez d'heureuse étoile... Vous aviez raison, la mienne m'a fait me trouver sur votre chemin... Avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver la vie , j'étais seul , triste et sous le coup de bien amers souvenirs ; tout a changé pour moi , j'ai trouvé en vous un ami ; mes chagrins sont passés , et si je pouvais compter sur la durée de nos relations, je n'aurais été de ma vie plus heureux...
— Et pourquoi , mon ami , ces relations vous manqueraient-elles jamais ? Le charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté : qui pourrait altérer notre amitié? N'est-elle pas basée sur des services rendus, sur une estime réciproque? N'est-elle pas également chère à ma fille, à vous , à moi?... Et puis enfin les tristes motifs qui nous font trouver dans cette intimité si douce une sorte de refuge contre des pensées cruelles , ces motifs existeront toujours : pour vous , ce sont les crimes de votre femme ; pour Berthe , la cruelle conduite de son mari ; pour moi, le ressentiment des chagrins de mon enfant...
— Vous avez raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir...
— Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir, M. Arnold, dit tristement Berthe.
— Si vous avez témoigné quelque faiblesse, dit Pierre Raimond , votre conduite a été admirable de mansuétude... C'est le propre d'une âme pleine de délicatesse et d'élévation que de s'imposer les cruelles tortures du doute plutôt que de risquer un reproche... terrible... bien terrible. .. si contre toute probabilité votre femme eût été innocente... Ce long récit de vos infor-
lunes me donne de nouvelles preuves de la bonté de votre cœur , et comme on a toujours les défauts dé ses qualités , je trouve même dans Tespèce de faiblesse qu'on pourrait vous reprocher une preuve de délicatesse exquise.
— Vous êtes trop indulgent , mon ami...
— Je suis juste... et aussi peu flatteur que Michel-Ange... Est-ce bien cela? ajouta le vieillard en souriant.
— Voici rheure de mes leçons, dit Berthe » cette triste confidence finit à temps; j'en suis tout attristée. Ah ! M. Arnold, quelles souffrances!... Il vous faudra bien du bonheur pour les oublier... î
A ce moment deux écolièresde Berlhe arrivèrent et rompirent la conversation.
M. de Hansfeld quitta Pierre Raimond et sa fille un peu soulagé par l'aveu qu'il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito qu'il gardait envers eux.
Désirant avant tout éloigner sa femme , qu'il voulait faire partir le lendemain, M. de Hansfeld revint à Thôtel Lambert.
Madame de Hansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité, son mari exigeait d'elle qu'elle partît le lendemain pour TAUemagne ; il lui fallait ainsi renoncer à M. de Morville , nécessairement retenu à Paris par la santé chancelante de sa mère.
L'éioignement de Paula pour le prince se changeait en aversion , en haine profonde ; elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries et par les duretés de son mari. Le dernier coup qu'il lui portait était surtout affreux ; la forcer de quitter Paris au moment même où sa
passion pour M. de Morville, si longtemps cachée, si longtemps combattue , allait être aussi heureuse qu'elle pouvait Têtre.
Iris, en révélant à^sa maîtresse que le prince se rendait souvent chez Pierre Raimond , sous un nom supposé , pour y rencontrer madame de Brévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe ; c'était sans doute pour garder plus facilement un incognito qui favorisait son amour, que le prince exigeait le départ de madame de Hansfeld.
Après de mûres réflexions, Paula crut entrevoir quelque chance de salut dans la passion même de son mari pour madame de Brévannes.
Malgré Tordre du prince , madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ à personne , et ne se préparait nullement à ce voyage , espérant que peut-être son mari renoncerait à sa première détermination. Quant à ses menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de l'abandonner à la justice des hommes, Paula n'y avait vu qu'une nouvelle preuve de l'aberration de Tesprit d'Arnold.
Jusqu'alors les différents accès de ce qu'elle appelait la folie de M. de Hansfeld lui avaient presque inspiré autant de commisération que
(l'effroi. Mais dans son dernier entrelien , le prince s'était montré si dur , si injuste , elle se voyait si cruellement sacrifiée à Taffeclion qu'il ressentait pour Berthe , que , blessée dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... son amour pour M. de Morville , Paula partageait sa haine enlre son mari et madame de Brévannes.
Telles étaient les réflexions de madame de Hansfeld, lorsque le prince entra chez elle ; il sortait de chez Pierre Raimond, son air était encore plus ferme , encore plus impérieux que la veille.
t II me semble , madame , que vous ne vous hâtez pas de faire vos préparatifs de départ, lui dit-il sèchement. Du reste, comme vous ne verrez et ne recevrez personne au château de Hansfeld , où je vous envoie , vous n'avez pas besoin d'un grand attirail de toilette... Vous pouvez emporter vos diamants... Je vous les abandonne... Frantz, que je charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible... Si j'avais pu hésiter à vous laisser ces pierreries... ça aurait été dans la crainte de vous donner les moyens de gagner votre guide... »
Madame de Hansfeld interrompit son mari :
<» Je vous remercie, monsieur, de me procu-
rer cette occasion de vous rendre ces pierreries. »
Et se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin qu'elle remit au prince.
«f J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû les remettre entre vos mains.
— Soit , dit le prince en les prenant avec indifférence ; la tendresse la plus vive, l'affection la plus dévouée n'ont pu vous désarmer... ma générosité devait être aussi impuissante... Il est vrai, ajouta-t-il avec un sourire de mépris écrasant, que j'avais par contrat disposé en votre foveur de la plus grande partie de ma fortune... et qu'après ma mort vous héritiez de tout.., des pierreries comme du reste...
— Monsieur...
— Seulement... comme vous m'avez paru un peu pressée de jouir de ces avantages... j'ai trouvé moyen, en dénaturant une partie de ma fortune, de neutraliser ces dons d'autrefois... Je vous dis cela pour vous convaincre que si je mourais demain... vos espérances intéressées seraient déçues... J'aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût évilé. .. quelques actions un peu hasardées que votre vif désir d'élre veuve explique,
mais n'excuse pas, î ajouta M. de Hansfeld avec une sanglante ironie.
Ces mois cruels firent une étrange impression sur madame de Hansfeld.
Parfaitement indifférente au reproche (ju^ils renfermaient, et qu'elle ne comprenait pas , car elle ne le méritait en rien , elle ne fut frappée que de leur injustice et de leur cruauté.
En ce moment iM. de Hansfeld fût tombé mort à ses pieds qu'elle aurait été loin de le regretter, car à ce moment même elle se souvint que M. de iMorville lui avait écrit : Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis prétendre à voire main.
Néanmoins , la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou plutôt de son vœu barbare ; elle répondit froidement à son mari :
« Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur. 11 est si odieux qu'il en est ridicule. Quant à la question d'intérêt, vous le savez... c'est contre mon gré que vous m'avez si magnilîquement avantagée ; je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.
— Tant d'hypocrisie dans les paroles , tant d'audace dans les actions les plus criminelles... dit le prince à demi-voix et comme s'il se fût
l'hôtel LAMBERT. T. II. 7
parlé à lui-même , voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours douter des crimes de cette femme... Heureusement, à celte heure, elle est dévoilée tout à fait... car mon fatal amour €St éteint... î
Puis il reprit en s'adressant à Paula : « Je suisvenu ici, madame, pour vous ordonner de presser les préparatifs de votre départ. Il faut <]ue demain soir vous ayez quitté Paris...
— Monsieur... je ne quitterai pas Paris...
— Vous préférez alors que je parle, madame?
— Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur... Pour Tamour du ciel, parlez donc... je saurai enfin ce que vous avez à me reprocher...
— Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mon nom et sur ma crainte d'un terrible scandale. Prenez garde... ne me poussez pas à bout. Croyez-moi, partez... parlez...
— Franchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez m'effrayer... me forcer de quitter Paris... et pourquoi? Pour faire croire aussi à votre départ et conserver ainsi plus faciment voire incognito...
— Que dites-vous? madame.
— Et continuer, grâce à cet incognito, à être
favorablement accueilli par Pierre Raimond, père de madame de Brévannes...
— Madame , prenez garde...
— De madame de Brévannes dont vous êtes épris... et que vous rencontrez souvent chez son père. »
A ces mots , le prince resta frappé de stupeur, son pâle visage devint pourpre. Après un moment de silence , il s'écria :
€ Pas un mot de plus, madame... pas un mol de plus !
— Vous aimez cette femme , ajouta madame de Hansfeld.
— Pas un mot de plus, vousdis-je, madame.
— Ainsi, elle vous donne déjà des rendezvous chez son père ; c'est un peu prompt, ajouta madame de Hansfeld avec mépris.
— Vous êtes indigne de prononcer seulement le nom de cet ange!... s'écria le prince.
— Vraiment ; eh bien ! je suis curieuse de savoir ce que le mari de cet ange pensera de vos entrevues avec sa femme.
— Vous oseriez?...
— Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous introduisez chez Pierre Raimond.
— Mais vous avez donc juré de me raetlre hors de moi !... s'écria le prince avec rage. Vous parlez de folie... mais c'est vous qui êtes folle, malheureuse femme , de jouer ainsi que vous le faites avec votre destinée.
— L'avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a longtemps d'ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre raison... je ne sais si à cette heure même vous êtes dans votre bon sens. En tout cas , retenez bien ceci : je vous déclare que si vous vous obstinez à me faire quitter Paris... je fais tout savoir à M. de Brévannes.
— Silence, madame... silence.
— Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions.
— Des conditions à moi... vous osez m'en imposer. . .
— Je l'ose, car je veux croire qu'à part votre monomanie de m'adresser des reproches incompréhensibles, vous êtes ordinairement un homme de bon sens... Nous avons des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets... Votre raison n'est pas très-saine , je pourrais me mettre sous la protection des lois ; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre
VOUS et de livrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur... Vous devez craindre de votre côté que M. de Brévannes n'apprenne que vous vous occupez de sa femnne.,. restons donc dans les termes où nous sommes... Je n'ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu , agissez donc librement... S'il vous est même nécessaire de feindre une absence , je consens à me prêter à cette supercherie et à dire que vous avez quitté Paris... Tout ce que je vous demande en retour , monsieur , c'est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois , ne sont pas exorbitantes. >
M. de Hansfeld était stupéfait de l'assurance de Paula. Malheureusement pour lui elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette considération , plus que la crainte des scandales d'un procès, suffisait pour le mettre jusqu'à certain point dans la dépendance de sa femme.
Il est impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite des visites qu'il rendait à Pierre Raimond et du motif qui l'attirait chez le graveur. La réputation de Berthe était pour ainsi dire à la merci d'une femme pour
laquelle Arnold ressentait autant de mépris que d'horreur.
Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond , l'empêcher de recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot, la princesse pourrait soulever ces orages !
Qu'on juge de la colère du prince, il se trouvait presque sous la domination de Paula.
Celle-ci triomphait ; elle sentait la force de sa position : gagner du temps , rester à Paris, voir quelquefois M. de Morville , lui écrire souvent après lui avoir peut-être avoué qu'il ne s'était pas trompé sur l'auteur de la mystérieuse correspondance dont nous avons parlé... tel était le vœu le plus ardent de madame de Hansfeld ; et , grâce au secret qu'elle possédait, elle pouvait réaliser ce vœu.
Elle profita de l'espèce d'accablement de son mari pour ajouter :
« Cela est convenu, monsieur; vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'avez faits ; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous
MENACES. m
qu'il me sera possible... plus encore , même , si cela se peut que parle passé... mon silence est à ce prix... Vous le voyez , monsieur... vous êtes venu ici la menace aux lèvres... Les rôles sont changés.
— Non ! s'écria le prince dans un accès d'indignation violente , non , la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage... et me menacer! moi., moi, dont la clémence a été si folle... moi qui , par un reste de ménagement stupide, ai toujours reculé devant cette accusation terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud î... »
Madame de Hansfeld regarda son mari avec stupeur.
« Monsieur, prenez garde ! votre raison s'égare...
— Je vous dis que , par trois fois , vous avez voulu m'assassiner , madame !
— Moi?...
— Vous, madame... Et le pavillon de Trieste ?... et l'auberge déserte de la route de Genève? et la dernière tentative que l'on a faite, il y a deux jours, contre ma vie?...
— Moi, moi ?... Mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement , monsieur , s'écria
Paula. Dans quel but aurais-je commis un crime si noir? Mais c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser vos effroyables soupçons.
— Des soupçons?... madame, dites-donc les certitudes.
— Des certitudes? Et sur quels faits? sur quelles preuves les basez-vous? Mais j'ai tort de discuter avec vous ; en vérité, c'est de la folie.
— Vous osez parler de ma folie... mais cette folie était de la clémence , madame... Je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait perdue. »
Madame de Hansfeld regardait son mari avec une surprise croissante ; elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.
« Maintenant , monsiem^ , dit-elle en rassemblant ses souvenirs, toutes vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent... Celte odieuse accusation a du moins le mérite d'être précise... ma justification sera d'autant plus facile...
— Vous prétendez...
— Me justifier... Oui, et j'exige que vous m'écoutiez.
— Cette audace me confond... Autrefois j'ai pu en être dupe... mais à cette heure...
— A cette heure , monsieur , vous allez me dire sur quoi repose votre accusation; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une, il n'y a pas de logique plus puissante que celle de la vérité. »
M. de Hansfeld, confondu de cette assurance, regardait à son tour sa femme avec un étonnement profond. Elle était si calme , elle semblait aller de si bonne foi au-devant d'explications, qu'une conscience criminelle aurait craintes, que ses doutes revinrent en foule.
c( Comment , madame , s'écria-t-il, vous niez qu'à Trieste un soir , après une assez pénible discussion , vous ayez tenté de vous débarrasser de moi en jetant dans une tasse de lait qu'on m'avait servie , un poison si violent qu'un épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après l'avoir bue ?
— Moi... moi... du poison ? s'écria-t-elle en joignant les mains avec horreur. Mais qui a pu , grand Dieu ! vous inspirer de tels soupçons ? En quoi les ai-je mérités? Comment, depuis cette époque vous me croyez capable d'un tel crime ?
— Et ce crime n'est pas le seul, madame.
— Si les autres ne vous sont pas plus prouvés
que celui-là , monsieur , Dieu vous demandera compte de ces terribles accusations... >
Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit : >■
i Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement et dont vous pourrez vous informer auprès de Frantz en qui vous avez, je crois, toute confiance. Je me souviens parfaitement que lorsqu'après une pénible discussion, vous êtes sorti du pavillon... On ne nous avait pas encore servi le thé.
— Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j'ai trouvé la tasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence...
— Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de cette soirée me sont présents. Je quittai le pavillon après vous; au moment où j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur la table et m'accompagna jusqu'à notre maison où je l'occupai une partie de la soirée. Interrogez-le à l'instant , et que je meure s'il contredit une seule de mes paroles.
— Mais qui a donc pu jeter ce poison dans cette tasse ?
MENAGES. S3
— Je prétends me disculper , mais non pas éclairer cet horrible mystère...
— Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles... Mais l'assassinat de l'auberge de la route de Genève?
— Après votre premier soupçon, dit Paula en souriant avec amertume, celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous souvenir que je dormais profondément et que vous avez eu beaucoup de peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que je vous ai donnés après ce funeste événement , je ne crois pas que vous les suspectiez !
— Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?
— Je ne m'explique pas plus que vous cei. étrange incident... Cette dague assez précieuse et jusqu'alors fort inoffensive me servait de couteau à papier, et je la serrais habituellement dans mon nécessaire à écrire... Mais j'y songe , cette fois encore Frantz peut témoigner en ma faveur... il gardait les clefs des coffres de notre voiture , il avait lui-même serré ce nécessaire qu'il n'ouvrit qu'à Genève. En partant de Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux si la dague y était enfermée; ils vous l'affir-
meront , j'en suis sûre. Or, pendant ce voyage , je ne vous ai pas quitté d'un moment, et Frantz a toujours eu sur lui les clefs de la voiture; comment aurais-je pris cette dague? >
Ce que disait madame de Hansfeld paraissait parfaitement vraisemblable; le prince croyait entendre de nouveau celte voix secrète qui lui avait si souvent dit : Paula n'est pas coupable.
Le prince sentit encore ses soupçons se dissiper presque complètement quoiqu'il n'aimât plus Paula ; il avait un caractère si généreux qu'il regrettait amèrement d'avoir accusé madame de Hansfeld, et déjà il s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement ) de lui faire une éclatante et solennelle réparation.
< Vous avez, monsieur, dit-elle, une dernière accusation à porter contre moi... Veuillez vous expliquer... Terminons, je vous prie, cet entretien , qui , vous le concevez, doit m'êlre bien pénible...
— Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure la petite terrasse du belvéder de l'hôtel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait plus à rien ; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j'y portai machinalement la main..., la balustrade est tombée.
— Quelle horreur! s'écria Paula; et vous avez cru... mais pourquoi non... ce crime n'était pas plus horrible que les autres... J'aurai plus de peine à me disculper cette fois... tout ce que je puis vous dire... c'est qu'avanl-hier je suis sortie à onze heures du matin pour aller déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos gens ont pu voir que depuis cette heure jusqu'au moment où je suis partie pour l'Opéra... je n'ai pas quitté mon appartement... Il m'aurait fallu traverser la cour pour aller dans votre galerie qui communique seule avec l'escalier du belvéder, et personne n'entre chez vous à l'exception de Frantz... Interrogez-le... peut-être par lui saurez-vous quelque chose; quanta moi, je n'ai à ce sujet rien à vous dire de plus. »
Après quelques moments de silence, M. de Hansfeld se leva et dit à sa femme :
i Ce que vous m'apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce départ, que j'exigeais, je ne l'exige plus. Lorsque j'aurai causé avec Frantz je vous reverrai. >
Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.
Tout entière à la surprise , à l'effroi que lu i causaient les accusaiions de son mari , madame deHansfeld , pendant cet entretien , n'avait songé qu'à se disculper; le prince sorti, elle put réfléchir plus profondément.
D'abord elle sentit s'augmenter son indignalion contre un homme qui osait la croire coupable de forfaits si noirs , puis elle éprouva pour lui une sorte de reconnaissance en songeant que , moins réservé, moins généreux, il aurait pu parier haut de ces soupçons auxquels le hasard donnait tant de vraisemblance.
Par un rapprochement bizarre , Paula se souvint en même temps de ces mois de M. de Morvilie : Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais obtenir voire main.
Entre ces paroles et les terribles accusations de son mari, madame de Hansfeld vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.
En admettant que les mystérieuses et homicides tentatives auxquelles le prince avait été exposé eussent réussi, elle se serait trouvée libre... Elle aurait pu épouser celui qu'elle idolâtrait et le rendre ainsi le plus heureux des hommes.
Il nV eut d'abord rien de criminel dans les pensées de Paula.
Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés se sont passagèrement laissés entraîner non pas même à des vœux , mais seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de grands crimes !
Combien de femmes pieusement résignées , endurant avec une douceur angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont dit : Hélas ! que n'ai-je épousé un homme généreux et bon.
11 n'y a rien de meurtrier dans cette supposition, elle n'exprime pas même respérance ou le
désir de voir la fin des tortures que l'on souffre, et pourtant cette supposition contient le germe d'un vœu meurtrier... C'est l'instinct de conservation qui s'éveille et qui cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.
Bien des êtres souffrants s'arrêtent à celle exclamation , et leur vie n'est qu'un long et triste gémissement.
D'aulres, blessés plus à vif ou moins résignés , s'écrient : Oh!. si j'étais délivrède mon bourreau!... D'aulres enfin : Pourquoi la mort ne m'en débarrasse-t-elle pas?
Que l'on suive atlenlivement les conséquences, la logique de ces plaintes, de ces espérances, de ces vœux... on arrivera toujours à un résultat véniellement meurtrier.
C'est toujours plus ou moins l'effrayante et fatale nécessité qui conduit Macbeth de crime en crime.
Que d'honnêtes gens ont frémi épouvanlés du nombre de crimes platoniques qu'ils étaient entraînés à commettre par une première pensée juste en apparence !
Pour Paula, une des idées résultant de son entretien avec M. de Hansfeld fut donc celle-ci :
< Mon mari, que je n'aime pas, mon mari que
j'ai épousé par obsession , mon mari , qui a de moi une opinion si infâme, qu'il m'a crue capable d'avoir trois fois altenlé à ses jours : mon mari aurait pu mourir,... et sa mort me permetlait de récompenser l'amour le plus passionné. >
En vain Paula , qui pressentait la funeste attraction de cette idée, voulut la fuir... Elle y revint sans cesse, et presque à son insu, de même qu'on revient sans cesse et malgré soi au point central d'un labyrinthe où l'on est égaré.
Nous le répétons , rien de plus effrayant que l'entraînement forcé de certaines réflexions.
A cette idée succéda celle-ci.
« La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M. de Hansfeld doit vivre dans notre intérieur... Par quel motif veut-elle cette mort? >
Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d'une clarté soudaine, se rappela certains mots mystérieux d'Iris, l'attachement aveugle, presque sauvage de cette jeune fille , la haine qu'elle avait quelquefois montrée contre le prince, lorsqu'elle, Paula, lui disait ses regrets d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque ; plus elle y réfléchit, plus elle crut être sur la trace du véritable auteur de ce crime... Son premier
mouvement fut bon... Épouvantée de Fopiniâireté féroce avec laquelle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas là , elle voulut l'interroger et la confondre. Une heure après le départ du prince , Iris , mandée par sa maîtresse, entrait dans la chambre de celle-ci.
vni
Madame de Hansfeld hésitait sur la manière d'ouvrir la conversation et d'arriver à la connaissance de la vérité; elle craignit qu'en lui parlant avec rigueur, Iris , effrayée , s'obstinât dans une négation absolue. Elle crut avoir trouvé le moyen d'éviter cet écueil.
« M. de Hansfeld sort d'ici , dit-elle tristement à Iris. Je sais enfin la cause de toutes les étrangetés qui m'avaient fait croire sa raison égarée.
— Ce motif, marraine ?
— Trois fois on a attenté à ses jours...
— C'est un rêve... comme il en fait tant.
— Trois fois , te dis-je , on a attenté à ses jours... il en a les preuves...
— Alors , il connaît le coupable...
— Il croit le connaître...
— Et le coupable, marraine?
— C'est moi...
— Vous?...
— 11 le croit...
— Il vous a menacée?...
— Oui.
— Et de quoi?
— Delà justice... des tribunaux...
— Vous êtes innocente , que vous importe?
— Mais le scandale d'un procès... mais la honte d'être soupçonnée...
— Je pourrai vous suivre, au moins... Votre pauvre Iris ne vous abandonnera pas... elle... Dans un tel malheur son dévouement vous sera nécessaire. »
Cette naïveté farouche fit frémir Paula ; elle commença d'entrevoir une partie de la vérité ; elle redoubla donc de prudence, de réserve, tendit la main à Iris et lui dit :
I Sans doute, dans une telle extrémité tes
soins me seraient bien doux ; mais , par intérêt pour loi, je les refuserais...
— Marraine !...
— Rien au monde ne me les ferait accepter...
— Par intérêt pour moi, vous les refuseriez?
— Oui, Marianne ou une autre de mes femmes m'accompagnerait.
— Mais moi, moi?
— Je prierais le prince de te renvoyer en Allemagne avant le procès... Il ne me refuserait pas cela.
— Marraine... je ne vous comprends pas. Pourquoi m'éloigner de vous lorsque tout le monde vous abandonnerait sans doute?
— Parce que ton attachement pour moi est connu... parce qu'il pourrait te faire paraître complice de crimes dont je suis pourtant innocente.
— Mais moi... je veux rester auprès de vous; tant mieux si Ton me croit voire complice.
— Mais moi, Iris, j'exigerais ton départ... A tous les chagrins qui m'accablent, à tous ceux qui vont m'accabler encore , je ne voudrais pas joindre celui de te voir malheureuse, i
Iris réfléchit un moment, sa maîtresse l'exa-
minait avec altenlion ; la jeune fille reprit froidement :
t Puisque le prince vous accuse , marraine , je vais aller le trouver et lui dire que je suis voire complice... Ainsi , Ton ne me séparera pas de vous. î
Paula fut effrayée : Iris était capable de cette démarche.
i Mais, malheureuse enfant! t'avouer ma complice, c'est te dire coupable... c'est m'accuser... c'est peut-être me pousser à l'échafaud !
— Eh bien , j'y monterai avec vous !
— Que dis-lu ? s'écria la princesse , épouvantée du regard triomphant d'Iris et de l'infernale résolution de sa physionomie.
— Je dis, reprit la bohémienne avec une exaltation farouche , je dis que la part que j'ai dans votre vie , marraine , est misérable ; je dis que mon vœu le plus ardent serait de vous voir dans une position telle, que mon dévouement pour vous fût votre suprême bonheur , votre seule joie , votre seule consolation ; je dis que j'aimerais autant vous voir morte qu'indifférente à ce que je ressens pour vous... que j'aime comme ma mère, comme ma sœur, comme mon Dieu ; je dis que ceux que vous avez aimés, c'est-
à-dire Raphaël et Morville, n'ont pas fait pour vous la millième partie de ce que j'ai fait moimême , et ils ont occupé , et ils occupent voire vie , voire pensée tout entière, tandis que moi je ne suis rien pour vous... Cela est injuste , marraine... bien injuste.
— Osez-vous parler ainsi ! vous que j'ai recueillie , comblée de mes dons... Et qu'avez-vous donc fait , pour reconnaître mes bontés?
— Vous me demandez ce que j'ai fait , marraine? Eh bien ! je vais vous le dire à cette heure... car il faut que notre destinée s'accomplisse. Ce que j'ai fait? J'ai fait tuer Raphaël par M. Charles de Brévannes, d'abord...
— Toi... toi... Mon Dieu! elle m'épouvante.
— Oui, moi... Vous ne saviez pas ce que c'était que Raphaël... Vingt fois en voyant vos larmes , vos regrets , j'ai été sur le point de vous dire : Vous n'avez rien à regretter... Raphaël était indigne de vous... Mais je ne voulais pas parler... je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
— Malheureuse! explique-toi... que veux-tu dire? Tout ceci n'est-il qu'une sanglante raillerie ?
— Non , non; Iris ne raille pas lorsqu'il s'agit de vous. ..Écoulez-moi donc. Vous m'aviez laissée
à Venise, cela me fit une peine horrible; vous ne vous en êtes pas seulement aperçue, ou , du moins , mon chagrin vous a été indifférent... mon désir de vous accompagner vous a semblé importun... Mon Dieu... il fallait me laisser périr dans la rue plutôt que de faire naître en moi une reconnaissance dont les témoignages vous devaient être à charge.
— Mais celte malheureuse est folle... Et que faisait cela à Raphaël ?
— Vous m'aviez laissée à Venise ; je vous Tai dit , cela me causa une violente douleur ; je ne pus me résigner à rester dans Tignorance de votre vie et à recevoir seulement de temps à autre quelque froide lettre de vous. A force de prières, je parvins à obtenir d'Inès , voire camériste , qu elle me tiendrait au courant de vos actions. Vous ne savez pas ce qu'il m'a fallu de persévérance , de promesses , de séductions pour intéresser à mon désir celte indifférente fille et l'amener à m'écrire presque chaque jour... Par cela... jugez de ce que c'est que mon attachement pour vous...
— Je ne sais s'il faut l'exécrer, la plaindre ou l'admirer, se dit Paula.
— Peut-être je mérite à la fois la pitié, la
haine et l'admiration , reprit Iris. Mais écoutez encore... Par Inès, je sus que Charles de Brévannes vous obsédait de soins, que le bruit public vous accusait de Taimer, mais que cela était faux... Vous ne songiez qu'à Raphaël, dont vous parliez presque toujours avec voire tante en présence d'Inès... Pendant ce temps, Raphaël vous trompait...
— Raphaël... oh! lu mens... tu mens...
— Il vous trompait, vous dis-je, vous en aurez la preuve. 11 était venu à Venise pour dégager sa parole ; il était fiancé avec une jeune Grecque de Zante... nommée Cora... Je vous le prouverai... Il connaissait votre confiance en moi, il m'attribuait sur vous une influence que je n'avais pas... Ce fut donc à moi qu'il fit les premiers aveux de sa trahison , en me suppliant de vous en instruire avec tous les ménagements possibles. De moi... ce coup devait vous paraître moins cruel.
— Mais son duel avec Brévannes?
— Tout à rheure... laissez-moi continuer. En entendant les lâches et parjures paroles de Raphaël... je fus à la fois joyeuse et courroucée.
— Joyeuse !
tOO AVEUX.
— Oui , car je hais presque autant ceux qui vous aiment que ceux qui vous sont ennemis.
— Mais c'est le démon... que cette insensée... Ah ! maudit soit le jour où je l'ai rencontrée sur mon chemin !...
— Maudit soit ce jour pour nous deux, peutêtre. En apprenant la trahison de Raphaël je fus donc joyeuse et courroucée ; pour vous venger à l'instant, là... sous mes yeux, je dis à Raphaël, qu'il avait tort de prendre de tels ménagements ; que vous l'aviez dès longtemps imité, sinon prévenu dans son inconstance, car, depuis votre arrivée à Florence , vous étiez la maîtresse d'un Français, de Charles de Rrévannes...
— Mais Inès t'avait écrit le contraire...
— Mais elle m'avait aussi écrit que les apparences étaient contre vous, et que le bruit public vous accusait... Je ne croyais que porter un coup douloureux à la vanité de Raphaël : mon attente fut dépassée. . . L'orgueil des hommes est si féroce que ce traître, qui vous avait sacrifiée, se révolta en se croyant trompé à son tour. J'irritai encore sa colère. L'amour-propre offensé fit ce que l'amour n'avait pu faire... Raphaël partit furieux pour Venise avec Osorio , afin de se venger de votre prétendu parjure. Oui... cet homme, qui
naguère oubliait sans remords ses promesses les plus saintes, parce qu'il se croyait éperdument aimé de vous, se reprit d'une folle passion lorsqu'il se vit dédaigné. Vous savez le reste... comment son erreur fut encore augmentée par la fatuité de Brévannes... qui le tua , après l'avoir convaincu de votre infidélité...
— Cela est-il possible? mon Dieu !
— Ces preuves de l'infidélité de Raphaël je vous les donnerai... vous dis-je... Elles consistent dans une lettre pour vous qu'il m'avait apportée à Venise, et dans laquelle il vous prévenait de son prochain mariage avec cette Grecque... Après le duel, Osorio m'écrivit pour me supplier de ne pas vous remettre cette lettre, voulant venger son ami en vous laissant croire que vous étiez la seule coupable, et que Raphaël vous avait toujours aimée, ainsi qu'il vous l'écrivait dans son dernier billet.
— Mais pourquoi m'as-lu laissée à mes remords?... Pourquoi me voyant rester si longtemps fidèle au souvenir d'un homme qui m'avait trompée... ne m'as-tu pas dit qu'il était indigne de moi?...
— Pourquoi?...
— Oui.
— Parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort... que d'un vivant.
— Et lorsque je le faisais part de mes scrupules d'aimer M. de Morville, et d'être ainsi infidèle a» souvenir de Raphaël, pourquoi d'un mol n'astu pas fait évanouir mes regrels?
— Je vous le répète... parce que j'aimais mieux vous voir éprise d'un mort que d'un vivant... Et puis j'espérais que le souvenir de Raphaël surmonterait votre amour pour M. de Morville.
— Mais tu le hais donc aussi, M. de Morville ? » s'écria madame de Hansfeld , recidant épouvantée de ce que le génie infernal de celte fille pouvait imaginer et exécuter. >
Avant de répondre , Iri s resta quelques moments silencieuse , puis elle reprit d'un air sombre.
« Je vous l'ai dit... ceux qui vous aimentet que vous aimez , je les hais presque autant que vos ennemis... Cela est mon sentiment , cela est mon impression.
— Ainsi, M. de Morville.
— Mais parce que je suis jalouse de votre affection, reprit Iris, en interrompant sa maîtresse : mais parce que je souffre... oh! bien cruelle-
nient, de vous voir dépenser des trésors d'attachement pour des êtres qui ne vous chérissent pas comme moi... il ne s'ensuit pas que je pousse Tégoisme jusqu'à vouloir vous priver d'un bonheur, par cela seulement que ce bonheur fait mon désespoir; non, non. Quelquefois, dans mes mauvais jours... j'ai de ces pensées; mais je les chasse.
— Ainsi, reprit madame de Hansfeld avec amertume, vous me permettez d'aimer M. de Morville?...
— Je ferai mieux que cela , i dit la bohémienne en jetant un regard perçant sur sa maîtresse.
Sans pouvoir se rendre compte ni de ce qu'elle éprouvait, ni de la signification de ce regard, madame de Hansfeld baissa la tête et rougit.
Iris reprit d'un (on plus humble.
« Maintenant que je vous ai dit , marraine , ce qui concernait Raphaël... je dois vous dire... ce qui concerne le prince...
— Elle va tout avouer... enfin , » dit la princesse. . .
Après un moment de silence , Iris reprit , en allachant son regard scrutateur sur madame de Hansfeld :
« Vous n'aviez épousé le prince qu'avec regret , et pour assurer un avenir à votre tante ; plusieurs fois vous me l'avez dit.
— Cela est vrai...
— Vous m'avez dit encore que, grâce à la générosité de M. de Hansfeld , la plus grande partie de sa fortune devait vous appartenir après sa mort...
lOS RÉVÉLATIONS.
— Ali! malheureuse... vous m'épouvantez... Ainsi ces lentatives réitérées. »
Sans répondre à sa maîtresse , Iris continua :
« Peu de temps après votre mariage , votre
tristesse a redoublé... Je n'ai plus hésité, et un
soir, à Triesle,8ans que personne me vît... dans
une tasse de lait...
— Mais vous êtes un monstre !
— J'avais pris mes précautions... Si le crime eût été découvert , moi seule pouvais être accusée... et d'ailleurs je me serais avouée la seule coupable.
— C'est horrible! horrible... Et vous n'avez pas reculé devant l'énormiié du crime que vous alliez commettre?
— Vous désiriez être veuve...
— Vous Tai-je jamais dit ? me Tétais-je seulement dit à moi-même?
— Vous regrettiez de vous être mariée... je vous rendais votre liberté...
— Mais vous n'avez donc aucune notion du mal et du bien?
— Le bien... c'est votre bonheur... le mal... c'est votre chagrin...
— Qui pourrait croire , mon Dieu ! à cette sauvage et féroce exaltation... Comment votre
main n'a-t-elle pas tremblé? Comment avez-vous pu méditer un fel crime? Comment surtout avezvous pu récidiver?
— Après la première tentative... vous avez été encore plus triste que d'habitude... Vous vous êtes souvent plainte à moi de tout ce que vous faisait souffrir l'inégalité du caractère du prince; devant moi bien souvent vous avez maudit le jour où vous aviez consenti à ce mariage ; quelquefois même, en déplorant votre triste existence , vous regrettiez de n'être pas morte... Alors une seconde fois j'ai voulu le tuer... dans cette auberge isolée ; je m'étais introduite dans sa chambre par le balcon de la fenêtre enlr'ouverte; je l'avais presque refermée en m'en allant, après le coup manqué...
— Non, non, je ne puis croire à ce que j'entends... si jeune... et un pareil sang-froid, un tel endurcissement...
— Si vous saviez la douleur que je ressens de vos douleurs... si vous saviez combien vos larmes retombent brûlantes sur mon cœur... vous comprendriez mon sang-froid, mon endurcissement, comme vous dites... Oui... si vous saviez à quel point la vie me pèse depuis que j'ai la conviction d'être si peu pour vous... vous comprendriez que
j'ai voulu assurer votre bonheur en risquant une vie qui m'est indifférente. Si je n'ai pas tenté plus souvent, c'epl que le prince s'est entouré de telles précautions...
— Assez î . . . assez ! . . . tu me fais horreur. . . Et maintenant?... que vais-je faire? J'ai l'aveu de Ion crime...
— Peu m'importe.
— Croyez-vous que je puisse à celte heure vous garder près de moi... vous qui trois fois avez tenté de donner la mort à Thomme généreux et bon qui simulait la folie pour ne pas m'accuser.
— Maintenant comme autrefois... vous désirez la mort de cet homme généreux et bon...
— Taisez-vous...
— S'il mourait, vous épouseriez M. de Morville... >
Paula resta un moment comme écrasée sous ces foudroyantes paroles ; puis elle reprit avec indignation :
« Et qui vous donne le droit de scruter ma pensée ? Et parce que la mort de M. de Hansfeld me rendrait à la liberté, est-ce une raison pour que je la désire?
— Oui... vous la désirez...
— Sortez! sortez!...
— Oh !... grâce! grâce! marraine... » dit Iris en tombant à genoux devant Paula. Puis elle continua d'une voix déchirante : c Je suis bien coupable , je suis bien criminelle ; je sais toute rétendue, toutes les conséquences des actions que j'ai commises; j'ai agi avec réflexion... Mais, je vous le répète, pour moi, le mal, c'est votre chagrin; le bien, c'est votre bonheur... peu m'importe le reste ! Pourquoi donc mechasseriez-vous? Est-ce pour moi que j'ai cherché à commettre les crimes qui vous épouvantent? N'était-ce pas avant tout... vous, et toujours vous, que je voulais servir?...
— Mais, me servir par de tels moyens, c'était me rendre votre complice!...
— Eh bien ! je me repens... je vous demande pardon à genoux... mais ne me chassez pas; ce serait vouloir ma mort ! Oui... si vous me chassez, je me tuerai... Vous me connaissez... vous savez si j'en suis capable... Je tiens à la vie, parce que je puis vous être utile...
— Non, non ; va-t'en... Tu veux mourir?... Eh bien! meurs!... ce sera un bienfait pour le monde... et pour moi... Depuis les accusations du prince et les révélations , je me sens dans une atmosphère de trahisons et de crimes qui
l"uÔTEL LAMBERT. T. II. 10
ni'épouvanie; on dirait qu'elle m'oppresse, qu'elle rae pénètre... J'aurais peur de devenir aussi crirainelle que loi. Va-t'en... va-t'en, te dis-je... va-t'en... *
Iris se leva pale et triste , prit la main de sa maîtresse qu'elle baisa , et lit un pas vers la porte.
Madame de Hansfeld crut lire dans les traits de la jeune fille une si effrayante résolution qu'elle s'écria :
€ Iris I... restez I... »
Iris revint sur ses pas et interrogea Paula du regard.
4 Mais enfin, s'écria la princesse, que dire au prince? Une fois convaincu de mon innocence... il voudra connaître la coupable... que lui répondrai-je s'il m'inlerroge? Ses soupçons, d'ailleurs, ne l'atteindront-ils pas? El maintenant, mon Dieu!... j'y pense... ne pourra-t-il pas croire que tu as agi par mon ordre, ou du moins sous mon inspiration ?... Vois dans quel aff'reux dédale lu m'as jetée !...
— Marraine, permettez-moi de rester ici... Si je suis chassée de celle maison , que ce ne soit pas par vous , au moins ; je saurai me résigner si le prince exige mon départ, ou s'il m'ac-
RÉVÉLATIONS. il I
ciise ; mais que ce coup terrible ne vienne pas de vous !
— Mais en admet! ant même que les soupçons de M. de Hansfeld ne l'atteignent pas, n'est-il pas criminel à moi de garder dans ma maison une créature qui trois fois a attenté à la vie de mon mari , et qui pourrait peut-être , par la même monomanie sauvage , y attenter encore?
— Marraine, si vous Pexigez... jamais plus je n'attenterai aux jours du prince...
— Si je l'exige... mon Dieu ! pouvez- vous en douter ?
— Eh bien... je vous le jure sur vous (c'est pour moi le seul serment que je puisse faire), je vous jure sur vous de respecter les jours de M. de Hansfeld comme je respecterai les vôtres... î dit la bohémienne avec un air singulier et en regardant Paula comme si elle eût voulu pénétrer au plus profond de son cœur. « Mais si jamais vous vouliez épouser M. de Morville sans avoir à vous^ reprocher la mort du prince , mort à laquelle je serais aussi étrangère que vous... dites un mot , ou plutôt... non, pas même une parole... » Et Iris, jetant les yeux autour d'elle comme pour chercher quelque chose, et avisant sur la cheminée une épingle d'or surmontée d'une boule d'émail
constellée de perles, elle la prit et ajouta : « Vous n'auriez qu'à me remettre cette épingle, et sans qu'aux yeux de Dieu et des hommes ni vous, ni moi, soyons pour rien dans la mort du prince... vous pourrez épouser M. de Morville... Ce que je vous dis ne doit pas vous étonner... vous n'avez pas d'autre désir que ce mariage, je n'ai pas d'autre désir que de vous voir heureuse. >
Avant que la princesse pût lui répondre , Iris disparut.
Le vieux graveur et sa fille s'étaient profondément émus du récit de M. de Hansfeld. Berthe avait plaint Arnold , obligé de lutter tour à tour contre son amour et contre d'horribles soupçons ; elle trouvait entre elle et lui une étrange conformité de position ; tous deux enchaînés pour jamais à des êtres indignes de leur affection devaient passer leur vie dans des regrets ou des espérances stériles.
Pourtant elle s'avouait que son malheur aurait été plus grand encore, si elle n'eût pas rencontré dans le sauveur de son père un homme
tli AVEUX.
qui lui inspirait une sympathie aussi vive qu'honorable.
Elle ne prévoyait , elle n'ambitionnait d'autre bonheur que celui de voir souvent Arnold et de l'entendre causer avec Pierre Raimond d'une façon si intéressante et si enjouée ; nous ne disons rien du ravissement de la jeune femme, lorsque le vieux graveur , resté seul avec elle , s'extasiait sur le savoir et sur l'esprit d'Arnold, le plaçait au-dessus de tous les hommes qu'il avait connus.
Le lendemain du jour où madame de Hansfeld avait eu avec Iris la conversation que nous avons reproduite, M. de Brévannes, aigri par une préoccupation et une anxiété violentes , avait de nouveau brutalisé sa femme , dont la présence lui devenait de plus en plus insupportable. Persuadé que , libre et garçon , il aurait eu plus de loisir , plus de facilités pour mettre à fin son aventure avec madame de Hansfeld , le matin même du jour dont nous parlons , il avait fait à sa femme une scène violente,
Berthe n'était plus au temps où elle s'éplorait sur ces injustices , elle s'accusait même de s'en consoler trop facilement en songeant que chez son père elle pouvait rencontrer Arnold.
AVEUX. il fi
Elle se rendit donc chez Pierre Raymond.
Qu'on juge de la joie du vieillard lorsqu'il vit entrer sa fille qu'il n'attendait que le lendemain !
< Quel bonheur ! chère enfant, je n'espérais pas te voir aujourd'hui... allons... je devine... quelque nouvelle brutalité. Ma foi , maintenant que les grossièretés de ce méchant homme auxquelles tu deviens de plus en plus indifférente , me valent une longue visite de loi... je sens ma haine de beaucoup diminuer;... si tu n'es pas heureuse, du moins tu n'es plus malheureuse... c'est un progrès, et je ne désespère pas... de... mais à quoi bon le parler de ces rêveries d'un vieux fou ?
— Oh ! dites... mon bon père, dites !
— Eh bien ! en prenant ainsi l'habitude de te laisser passer la moitié de la vie chez moi , j'espère qu'un jour il ne le refusera pas la permission de venir habiter tout à fait ici.,.
— Ah ! je n'ose le croire. . . il sait trop la joie que cela me causerait. . .
— Peut-être... Mon Dieu! si cela était, juge donc aussi de ma joie, à moi... Hélas ! cette séparation ne saurait être consentie que par lui ; les lois sont ainsi faites, qu'il y a mille tortures
qu'une pauvre femme est obligée de souffrir et dont on peut raccabler impunément... S'il faut tout te dire.. . je crois que cet honmic a quelque mauvaise passion au cœur ; son redoublement de brutalité, son besoin de m'éloigner de lui, tout me le dit. S'il en est ainsi, une séparation ne lui coûtera pas... Que nous faut-il de plus? Depuis le peu de temps que tu t'es remise à donner des leçons, tu refuses des écolières... Ce gain modeste te suffira pour nous faire vivre... Tu reprendras ta chambre de jeune fdle; nous verrons notre ami Arnold presque chaque jour. Qe nous faudra-i-il de plus?
— Oh ! rien, mon père ; mais ce rêve est trop beau...
— Encore une fois... qui sait?... Quoique je connaisse ton attachement pour moi, chère enfant... la compagnie d'un vieillard est si triste que j'aurais eu presque un remords à accepter ton dévouement... Mais don Raphaël Arnold, ajouta Pierre Raimond en souriant, égayera quelquefois notre solitude, et à ce propos, mon enfant... vois donc ce que les cœurs honnêtes gagnent... à être honnêtes... Sans la profonde estime qui nous unit tous trois, et qui rend noire intimité si douce, que de bonheur perdu ! Si j'avais cru Arnold
capable de t'aimer criminellement et de souiller indignement les relations sacrées du bienfaiteur et de l'obligé... il eût été privé de notre amitié , qui lui est aussi nécessaire que la sienne nous Test à nous. >
A ce moment, on frappa à la porte du graveur.
I Entrez, > dit-il.
La porte s'ouvrit... Arnold parut.
« Quel heureux hasard , s'écria Pierre Raimond, vous venez à propos, mon cher Arnold... Mais qu'avez-vous? vous semblez soucieux, préoccupé, triste.
— Eji effet, M. Arnold, vous ne répondez pas, vous avez Tair accablé : auriez-vous quelque chagrin ? Quelque mauvaise nouvelle de votre femme peut-être... >
Arnold tressaillit, sourit tristement et répondit :
« Vous dites vrai... il s'agit de ma femme.
— Comment ! cette misérable ose encore relever la tête après votre... je dirai le mot... après votre faiblesse?... s'écria Pierre Raimond. Oh! cette fois, soyez sans pitié, pas de ménagements pour des crimes semblables. Prenez garde d'aller trop loin par excès de générosité. .. Il y a un abîme
lis WEUX.
entre la générosité et une indifférence coupable pour les méchants.. . »
M. de Hansfeld était si abattu qu'il ne chercha pas à interrompre Pierre Raimond ; lorsque celui-ci eut parlé, il lui dit tristement :
< Ma femme n'est pas coupable... et moi je vous ai trompé... Je me suis introduit chez vous sous un faux nom... je dois vous faire cet aveu.
— Que voulez-vous dire , monsieur? » s'écria le vieillard en se levant brusquement.
Berlhe , pâle , eff'rayée , regardait M. de Hansfeld avec une douloureuse anxiété; Pierre Raimond était sombre et sévère.
< Expliquez-vous , monsieur... je ne puis qualifier voire conduite avant de vous avoir entendu.
— Je vous dirai tout ; seulement , daignez réfléchir que rien ne m'obligeait à l'aveu que je vous fais... Si j'agis ainsi, c'est pour rester digne de votre amitié...
— Digne de mon amitié après un tel mensonge ! N'y comptez plus , monsieur.
— Peut-être serez-vous indulgent , veuillez donc m'écouler... Lorsque le hasard me mit à même de vous secourir, et qu'à mon tour secouru par vous je fus transporté dans cette maison , mon premier mouvement fut de vous déclarer mon
véritable iioju... mais à ce monienl voire fille ciilra...
— Eh bien ! monsieur... que fait cela ?
— Je la connaissais.
— Vous la connaissiez? dit le vieillard avec élonnement.
— Moi î... s'écria Berlhe.
— De vue seulement, reprit Arnold. Oui, quelques jours auparavant, j'avais rencontré votre fille aux Français ; on l'avait nommée devant moi, et plus lard j'entendis un juste hommage à la noble et austère fierté de son père.
— A celle heure, monsieur... ces louanges sont de trop !... s'écria Pierre Raimond avec impatience.
— Je ne vous loue pas , monsieur... je vous explique la raison qui m'a fait vous cacher mon litre... puisque le hasard veut que j'aie un litre...
— Vous avez , monsieur , très-habilement trompé la confiance d'un vieillard et la candeur d'une jeune femme; je vous en félicite...
— J'ai eu lorl ; mais voici pourquoi j'ai agi de la sorte... Connaissant vulre antipathie pour certaines classes de la société... je craignais donc que ma position ne fût un obstacle aux relations que je désirais déjà si vivement nouer avec vous.
i^O AVEUX.
— Pour lâcher de séduire ma fille, sans doute ! abuser de ce qu'il y a de plus saint... la reconnaissance d'un obligé... Ah! vous et les vôtres... vous serez toujours les mêmes, > dit amèrement Pierre Raimond. Puis il reprit avec indignation : « Et moi qui tout à l'heure encore parlait de la noble confiance qui rend certaines relations si douces entre les gens de bien...
— Ah ! monsieur , dit Berthe au prince, avec un accent de tristesse profonde, vous ne savez pas tout le mal que nous cause votre conduite peu loyale... Mon père avait en vous une foi si aveugle...
— Je mérite ces reproches... et c'est volontairement que je suis venu m'y exposer.
— Mais qui étes-vous donc, monsieur? s'écria le graveur.
— Le peintre de Hansfeld... dit tristement Arnold en baissant la tête.
— Vous habitez l'hôtel Lambert... ici près?
— Le prince de Hansfeld ! répéta Berthe avec une surprise mêlée d'intérêt et d'effroi.
— En vous racontant sous un nom supposé les suites funestes de mon mariage , je vous disais vrai ; mon nom seul avait été changé. Alors convaincu de la culpabilité de ma femme , surtout
après la dernière tentative que je vous ai racontée, j'étais décidé à l'obliger de quitter la France... Aujourd'hui même, j'aurais fait répandre le bruit que je partais avec elle , abandonnant l'hôtel Lambert; conservant précieusement l'incognito à l'abri duquel je m'étais créé des relations si chères, je voulais vivre obscurément. . . ou plutôt heureusement dans une retraite voisine de la vôtre... Quelques promenades, ma solitude et notre intimité chaque jour plus resrerrée, voilà quelle était mon ambition... Il me faut renoncer à ces rêves... Hier, en vous quittant, je suis entré chez madame de Hansfeld, irrité de voir que ses préparatifs de départ n'étaient pas encore faits ; exaspéré par son audace, j'articulai enfin le terrible reproche que je n'avais jamais eu le courage de lui faire.
— Et elle n'était pas coupable! s'écria Berthe. Ah! je le savais bien... de tels crimes étaient impossibles.
— Ma femme était innocente, répéta M. de Hansfeld, elle s'est justifiée avec franchise et dignité... Les raisons qu'elle m'a données m'ont paru convaincantes ; et un vieux serviteur , en qui j'ai toute confiance,... m'a confirmé... qu'il avait été matériellement impossible à madame de
Ilansfeld de faire aucune de ces trois tentatives sur ma vie. . . Je ne puis dire les impressions contraires dont je fus agité après cette découverte... Tantôt je m'applaudissais d'avoir, malgré les preuves en apparence les plus positives , écouté la voix secrète qui me disait : Elle est innocente ; tantôt je me reprochais vivement les accusations , les réticences bizarres qui avaient dû torturer cette malheureuse femme , et changer en haine la faible affection qu'elle me portait ; je songeais avec douleur aux chagrins que mes soupçons odieux lui avaient causés ; je le sentais, j'avais beaucoup à expier, beaucoup à me faire pardonner. Celte découverte n'a pas ranimé mon amour pour ma femme;... il s'est à jamais éteint au milieu de ces doutes incessants; mais par cela même que je ne l'aime plus, je dois doubler envers elle d'égards et de soins... Maintenant... voici pourquoi je viens vous apprendre une chose que vous eussiez peut-être toujours ignorée... Je regarderais comme indigne de moi de surprendre , grâce à des faits dont à cette heure je connais la fausseté, un intérêt qui eût encore resserré les liens d'afl'ection qui nous unissaient... Bien souvent même j'avais été sur le point de vous révéler mon véritable nom...
mais la crainte d'exciter votre indignation, par cet aveu tardif, m'a toujours retenu... Maintenant vous savez tout... Encore une fois je ne veux pas nier mes torts , seulement songez à ce que je souffrais, aux consolations ineffables que je trouvais ici, et peut-être me pardonnerez-vous d'avoir reculé devant la crainte de perdre un pareil bonheur... )>
Pierre Raimond était resté pensif pendant que M. de Hansfeld parlait ; peu à peu sa dure physionomie perdit son expression d'amertume et de colère ; un peu avan t qu'Arnold eût cessé de parler, Pierre Raimond fit même un signe de tête approbalif en regardant Rerthe, comme pour applaudir aux paroles de M. de Hansfeld. Berlhe, les yeux baissés, était dans une tristesse profonde. Elle connaissait trop son père pour croire qu'après l'aveu du prince il consentirait encore à le recevoir ; elle-même n'avait osé l'espérer ; il lui fallait donc renoncer à la seule consolation qui l'aidât à supporter ses chagrins ; cette idée était affreuse.
Après quelques moments de silence , Pierre Raimond tendit la main à M. de Hansfeld et lui dit :
a Bien... très-bien... Vous triomphez de mes
i%* AVEUX.
préventions. . . car vous allez noblement au-devant d'un sacrifice... qui devra vous coûter autant qu'à nous... et il nous coûtera beaucoup...
— Je ne dois donc plus vous revoir ? dit tristement Arnold...
— Cela est impossible... J'ai pu accueillir chez moi mon sauveur et lier avec lui une amitié que notre égalité de position autorisait... Confiant dans la loyauté de l'homme qui m'avait sauvé la vie, j'ai pu voir sans scrupules son affection honnête et pure pour ma fille... mais de tels rapports ne peuvent durer maintenant... Un pauvre artisan comme moi ne fréquente pas de princes. Enfin , je puis pardonner la ruse dont vous vous êtes servi pour entrer chez moi ; mais ce serait l'approuver que de souffrir désormais vos visites.
— Mon Dieu ! croyez...
— Je crois que cette séparation vous sera pénible... bien pénible... pas plus qu'à nous, pourtant...
— Oh! non,... murmura Berthe qui ne put retenir ses larmes.
— Et encore, reprit Pierre Raimond, vous avez, vous, les plaisirs de votre rang...
— Les plaisirs!... Le croyez-vous?
— Les devoirs... si vous voulez. Vous avez à
faire oublier à votre femme les chagrins que vous lui avez causés, et, pour une âme généreuse, c'est une occupation noble et grande. Mais nous... que nous resle-t-il pour remplacer une intimité bien chère à notre cœur? Tant que j'aurai cette pauvre femme auprès de moi , je vous regretterai moins ; mais lorsque je serai seul ! Ma fille elle-même devenait presque insouciante des chagrins qui l'accablaient chez elle , en songeant à la joie douce et calme qui l'attendait ici... Maintenant, encore une fois, que lui reste-t-il? Les regrets d'un passé qu'il aurait mieux valu pour elle ne pas connaître.
— Mon père, j'aurai du courage, reprit Bertlie. Ne me restez-vous pas ?
— Oui... et nous parlerons souvent de lui... je te le promets, ajouta le vieillard en tendant la main à Arnold , qui la serra tendrement dans les siennes.
— Allons, du courage, M. Arnold, dit Berthe en tâchant de sourire à travers ses larmes. Mon père vous l'a dit : nous ne vous oublierons jamais ; nous parlerons bien souvent de vous. Adieu... et pour toujours, adieu... >
M. de Hansfeld pouvait à peine contenir son émotion ; il répondit d'une voix altérée :
« Adieu, ei pour toujours ; adieu... Croyez... et... >
Mais il ne put achever ; les sanglots élouffèrent sa voix , et il cacha sa figure dans ses mains.
< Vous le voyez , dil-il après un moment de silence à Pierre Raimond qui le contemplait tristement, faible... toujours faible... Que vousdevez me mépriser, homme rude et stoïque !... »
Sans lui répondre, Pierre Raimond s'écria tout à coup :
c Mou Dieu! maintenant, j'y songe... votre femme est innocente... soit... mais ce crime, si obstinément répété... qui Ta commis? A Trieste, ici, des étrangers pouvaient en être accusés... mais en voyage, dans cette auberge, il faut que ce soit quelqu'un de votre maison , à moins d'une coïncidence extraordinaire?
— Je me suis fait aussi celle question , et elle est demeurée pour moi inextricable... En voyage, nous n'étions accompagnés que de trois personnes : un vieux serviteur qui m'a élevé... une jeune fille recueillie par madame de Hansfeld, mon chasseur qui nous servait de courrier et que j'ai depuis très-longtemps à mon service. Soupçonner mon vieux Frantz ou une jeune fille de dix-sept ans d'un crime si noir, si inutile, serait
absurde; il ne resterait donc (jne le chasseur... Mais quoique bon et dévoué, si vous connaissiez la bêtise de ce malheureux garçon, vous comprendriez que plutôt que de le croire coupable , j'accuserais mon vieux Franlz , ou la demoiselle de compagnie de ma femme.
— Mais cependant... ces tentatives...
— Tenez, mon ami, mes injustes soupçons m'ont déjà causé trop de malheur pour que j'ose encore en avoir...
— Mais ces tentatives sont réelles... Si on les renouvelle ?
— Tant mieux... Hier, je les aurais redoutées... aujourd'hui j'irai au-devant...
— Ah! M. Arnold... et les amis qui vous restent... Comment, vous ne ferez aucune perquisition pour découvrir le coupable?
— Aucune... A quoi bon?... Ne viens-je pas de vous dire : Adieu... et pour toujours?... >
Et M. de Hansfeld sortit désespéré.
Ce matin-là même , M. de Brévannes devait rencontrer madame de Ransfeld au Jardin des Plantes.
Il s'y rendit vers onze heures.
La lecture du livre noir, ce mystérieux confident des plus intimes pensées de Paula , avait donné au mari de Berthe presque des espérances ; les secrets qu'il croyait avoir surpris se résumaient ainsi :
c Madame de Hansfeld se reprochait de ne pas haïr assez M. de Brévannes , meurtrier de Raphaël.
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< Le prince la rendait si malheureuse, qu'elle désirait sa mort. »
Iris avait surtout recommandé à M. de Brévaunes de ne faire en rien soupçonner à la princesse qu'il connaissait, pour ainsi dire, ses plus secrètes pensées.
Ce conseil servait trop les intérêts de M. de Brévannes pour qu'il ne le suivît pas scrupuleusement.
Madame de Hansfeld venait à cette entrevue avec moins de sécurité que M. de Brévannes; elle le savait capable de la calomnier indignement ; la portée de ces calomnies pouvait être terrible et arriver jusqu'à M. de Morville.
Paula devait donc beaucoup ménager cet bomme qui lui inspirait une aversion profonde et lui témoigner une menteuse bienveillance , afin de paralyser pendant quelque temps ses médisances.
Mais madame de Hansfeld ne s'abusait pas... Du moment où cet homme se verrait joué, il se vengerait par la calomnie, et sa vengeance pouvait avoir une funeste influence sur l'amour de M. de Morville.
Le plus léger soupçon devait être mortel à cet amour idéal, désintéressé, romanesque, et sur-
LE RENDF.Z-VOUS. 151
loul basé sur une estime et sur une confiance réciproques.
Madame de Hansfeld se rendit au Jardin des Plantes avec Iris, malgré l'horreur que lui inspiraient les crimes de cette jeune fille. Elle n'avait pu se passer d'elle dans cette circonstance.
Onze heures sonnaient lorsque Paula et la bohémienne arrivèrent au pied du Labyrinthe ; le froid était vif, le jour pur et beau ; dans cette saison les promeneurs sont rares, surtout en cet endroit ; les deux femmes atteignirent le fameux cèdre sans rencontrer personne.
M. de Brévannes était depuis une demi-heure assis au pied de cet arbre immense, il se leva à la vue de madame de Hansfeld.
Celle-ci cacha difficilement son émotion; après plusieurs années elle revoyait un homme qu'elle avait tant de raisons de détester. Son cœur battit avec violence, elle dit tout bas à Iris de ne pas la quitter.
M. de Brévannes, vain et orgueilleux, interpréta celte émotion à son avantage ; il contemplait avec ravissement l'admirable figure de Paula que le froid nuançait des plus vives couleurs. Sa taille charmante se dessinait à ravir sous une robe de velours grenat fourrée d'hermine.
ir>2 LE RENDEZ-VOUS.
Le mari de Berlhe se laissait entraîner aux plus folles espérances en songeant qu'à force d'opiniâtreté il avait obtenu un rendez-vous de cette femme qui réunissait tant de grâces à tant de dignité, tant de charmes à une si haute position sociale, ce qui, pour M. de Brévannes, n'était pas la moindre des séductions de la princesse.
Plein d'espoir et d'amour, il s'approcha de Paula et lui dit respectueusement :
« Avec quelle impatience, madame, j'attendais ce moment... Combien je vous sais gré... de votre excessive bonté pour moi.
— Vous savez mieux que personne, monsieur, par qui celte démarche m'est imposée, dit amèrement la princesse, en faisant allusion aux menaces de M. de Brévannes.
— Je vous comprends, madame, dit M. de Brévannes; mais si vous saviez dans quel égarement peut vous jeter une passion violente à laquelle on est en proie depuis des années? Ah î que de fois je me suis souvenu avec délices de ce temps où je vous voyais chaque jour... où à Tabri de l'amour que je feignais pour votre tante...
— Assez, monsieur... assez... vous ne m'avez pas sans doute demandé cet entrelien pour me
parler d'un passé... que pour tant de raisons vous devez tâcher d'oublier.
— L'oublier... le puis-je? Ce souvenir a effacé tous les souvenirs de ma vie.
— Veuillez me répondre , monsieur. En insistant avec tant d'opiniâtreté pour obtenir ce rendez-vous, quel était votre but?
— Vous parler de mon amour plus passionné que jamais, vous intéresser... presque malgré vous , aux tourments que je souffre..*
— Écoulez , M. de Brévannes, dit froidement Paula en Finlerrompant : il y a deux ans , vous m'avez une fois parlé de votre amour... je ne vous ai pas cru... Le silence que vous avez ensuite gardé sur cette prétendue passion m'a prouvé que votre aveu était sans conséquence... Lorsqu'on m'a dit votre obstination à me rencontrer ici, j'ai attribué ce désir à un tout autre motif que celui de me parler d'un amour qui m'offense et qui me rappelle d'atroces calomnies...
— Eh bien ! je ne vous parlerai plus de cet amour... je me contenterai de vous aimer sans vous le dire... Attendant tout du temps, de la sincérité du sentiment que je vous porte , permettez-moi seulement de vous voir quelquefois... J'aurais pu demandera l'un de nos amis communs