SECONDE PARTIE
Le bruit du procès s’était répandu comme une traînée de poudre dans la ville, et il y avait une foule énorme au tribunal et aux abords.
Comme nous n’avons pas chez nous beaucoup de mémoire, on avait bien un peu oublié l’excessivité de l’ancienne condamnation aux travaux forcés portée par le lancier-magistrat des troupes versaillaises; mais l’opinion publique n’admettait pas beaucoup une reprise qui avait le premier tort de rappeler cette vieille histoire. 11 faut bien reconnaître qu’il y avait généralement sympathie pour l’accusé. Les uns disaient ceci, les autres racontaient cela ; mais, en somme, on considérait son jeune âge, sa bonne éducation, ses souffrances courageusement supportées, son excellente tenue; tout le servait, jusqu’au romanesque de ce mariage de deux côtés attendu — sans espoir! — pendant dix ans. Chose essentielle à Bagdad, comme à Stamboul, à Paris et partout, l’accusé avait les femmes pour lui.
Il se défendit fort convenablement, ma foi! sans
arrogance ni humilité, avec éloquence et conviction. Mais Pifar qui, par grâce d’état, savait toujours d’avance que ce que veut le gouvernement c’est pour le bien, Pifar fut inflexible et requit les peines les plus sévères.
Quelqu’un qui aurait eu de bons yeux aurait pu surprendre alors sous le grand rideau, derrière le tribunal, une bonne et généreuse figure, mystérieusement attentive...
Il y eut dans la foule un silence de tombeau quand le Président rentra pour prononcer la sentence/ qui n’avait pas pesé une once.
Le jeune scribe était condamné à mort et à seize francs d’amende. Férocité et dérision!
Subitement, comme au sifflet d’un machiniste, avec une rapidité d’éclair et de foudre, toute cette foule enleva de sa place, comme un fétu, l’accusé et, séance tenante, le nomma Scheik — qu’on prononce chèque, mais qu’il ne faut pas confondre avec les chèques que les personnes autorisées sont à même de tirer sur la maison Périer, le baron Seillière ou seulement le Crédit foncier (seconde manière). En d’autres termes, le jeune Humbert, ex-communard, ex-galérien delaNéo- Calédonie, fut élu d’emblée membre du Conseil municipal de la Seine.
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Alors au milieu de l’effroyable tumulte, tout d’un coup, les deux grands rideaux du fond s’entr’ouvrirent, et on aperçut le noble visage de Ghibolar luimême.
En quelques mots respectueusement écoutés, il expliqua que, voulant infliger à quelques personnes une leçon nécessaire, c’était lui-même qui avait dirigé les événements pour arriver à un résultat qui devait donner satisfaction à tout le monde et réparer d’une façon éclatante les torts qu’on avait eus envers un innocent.
On comprit alors, malgré quelques fausses appréciations antérieures, qui l’avaient d’abord fait prendre pour une bête en la circonstence, quelle était la sagesse de Ghibolar. Tout le peuple se mit à crier : — Allah! Allah ! Vive le jeune Scheik! — prononcez chèque! — Vive Ghibolar! Et même par-ci par-là il y eut quelques : — Vive Pifar! quoiqu’il ne comptât pas beaucoup de sympathies, mais pour la petite part qu’il avait eue bon gré mal gré dans l’affaire.
Le soir il y eut fête générale, illuminations. Un nommé Ruggieri, qui était réputé pour son esprit depuis Catherine de Médicis et se rasait bleu aux tempes comme les acteurs, offrit un splendide feu d’artifice à la population ivre de joie. Des danses s’organisaient sur tous les points et le lancier-magistrat lui-même, qui envoyait autrefois si galamment aux
galères les gens qui avaient failli les rosser, ce lanciermagistrat ou magistrat-lancier, juste mais sévère en d'autres heures, emporté dans l’allégresse générale, dansait à lui tout seul le quadrille qui porte son nom.
Les plus éminents personnages circulaient familièrement parmi la foule. Emile de Girardin, peint par Carolus Duran, répétait à qui voulait l’entendre :
« — Ne vous l’avais-je pas dit? »
Quant à Zola, assis en plein sur l’éditeur Charpentier, il ne pouvait plus prononcer qu’une seule parole : — « En voilà de Yhypersupraexpérimenta lisme ! » — Les médecins, même de l’école de Claude Bernard, s’éloignaient de lui en disant à la foule frémissante :
« — Son accès de didactisme aigu devait se terminer » comme ça. Il en est au coma. — Donnez-lui tout ce » qu’il veut... »
(Fin de la deuxième et dernière partie.)
Je m’étais arrêté devant une image du Monde illustré et j’étais resté sur place, irrésistiblement braqué sur cette chose singulière. . .
Dans une salle de gala, entouré de personnages officiels, militaires, civils et autres, tous debout — même des femmes — un homme au front haut, le masque régulier et intelligent, dépose à bras tendus une manière de bonnet carré et évasé dans la façon de certaines coupoles en ardoises de Dantzig et de Kœnigsberg, sur le chef d’un monsieur gras et comme Coquelin rasé, mais en jupe et camail, ce que Coquelin n’admettrait pas, même pour la comédie.
On lit au bas de l’image :
Paris. — La remise des insignes du cardinalat à Mgr Meglia par M. le Président de la République , au palais de l’Élysée.
Je m’éloigne, je rentre, je tâche d’oublier. . . — Non, . cela me revient toujours, comme une obsession, comme une possession... Telles ces Coquecigrues qui s’obstinent devant les yeux fermés...
J’en rêve encore.
Et je me rappelle avec quelle sévérité on nous punissait au collège quand il nous échappait d’unir dans
un même membre de phrase deux verbes à deux temps différents.
Car le présent « commandait » impérativement le présent, le prétérit « commandait » le prétérit.
Si cette règle d’indiscutable logique était encore observée, quel joli pensum mériterait l’élève Grévy pour avoir réuni deux « temps » qui hurlent d’être ensemble — et donné à la République de 1879 le spectacle par trop incohérent et, pour dire le mot, dérisoire, d’un homme de notre ère, grave et sensé s’il en fut, faisant <x ensemble », comme on dit à l’École des beaux-arts, et dans la plus grotesque des mascarades avec une potiche anachronique jusqu’à l’Étrusque, sacerdotale et même Monsignorisée ?
Le petit Jules, qui n’a pas dix ans, est déjà « dans les quatre » en cinquième, à son lycée; mais le brave petit savant a gardé toutes les exquises naïvetés de l’enfance.
Dans le jardin entouré d’une modeste bâtisse à un étage qu’habitent la famille d’une part, et, de l’autre,
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le desservant de la paroisse, le petit Jules joue très sérieusement c( à la dame » avec sa petite sœur.
C’est la petite sœur qui est « la dame » , comme on le pense Lien ; le petit fait la nourrice et tient avec précaution dans ses bras la poupée.
Tout à coup la petite qui marche avec importance en avant se retourne et, gourmandant son frère :
« — Eh bien, nourrice! Vous oubliez encore de donnera téter au petit, qui doit avoir besoin... »
La nourrice, baissant les yeux avec modestie :
« — Mais, Madame? . Madame ne voit donc pas
que Monsieur le Curé est à sa fenêtre ?... »
Cueilli en relisant le Roi Lear — et reproduit uniquement pour faire plaisir à Scholl.
C’est un Roi qui parle :
« — ... Regarde avec tes oreilles. Vois-tu comme ce
juge déblatère contre ce filou? Change-les de place, » et puis devine qui est le juge ?. . . »
J’entends dire le plus grand bien de « Y Avertisseur des incendies », qui tire immédiatement par le pan de sa redingote le propriétaire du « Bon Marché » en sa v ilia d’Auteuil dès qu’on frotte une allumette dans ses magasins de la rue du Bac.
Nous avons encore le redouté crotale, le plus dangereux des serpents de l’Amérique du Sud, lequel avertit de sa présence l’innocent voyageur grâce au bruit de sa sonnerie.
Mais nous possédons au moins aussi bien que cela dans nos journaux à sonnettes, dits le véritable « Papier tue-mouches », à l’usage spécial des ministres et des souverains aussi.
Ces feuilles de pompes funèbres se chargent à prix débattus et parfois pour rien, de tous pas et démarches à l’effet d’enterrer à bref délai tous gouvernements quels qu’ils soient, seulement en disant du bien. Le Prussien
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Royaumir inventé jadis par la Pairie et contrôlé par Meunier qui se dit Victor, faisait mûrir les raisins rien qu’en les regardant ; rien qu’en approchant d’une administration quelconque, nos feuilles funéraires incontinent la rendent blette, et elle tombe.
Parmi ces journaux vénéneux dont la caresse ne pardonne pas, quelques-uns sont fort gais, comme beaucoup de nos croque-morts, et souvent très bien faits. Leur action n’en est que plus sûrement délétère : dès qu’un nouveau venu a obtenu leur suffrage, il peut courir faire prendre mesure de ses quatre planches.
Mais la bienfaisante nature, dans sa prévoyance éternelle, en nous les infligeant pour nous enseigner la prudence, nous a fourni en même temps le moyen de nous garer de leur approche, car on les reconnaît tout de suite et même de loin, à l’odeur.
11 est donc au su et au vu de tout un chacun sans exception qu’il n’est pas d’exemple que ces expertissimes en assommoir aient jamais manqué leur coup : — il est plus que dit et archiconvenu que tout pouvoir pour lequel ils sonnent, infailliblement et immédiatement « claque », comme dit Nana.
Dès lors, il semblerait indiqué que, dès que ces tombeurs brevetés poussent àdia! — aussitôt, sans autre motif préalable, élémentairement, d’instinct purement
animal, tout gouvernement ayant le simple sentiment bestial de sa conservation, n’aurait, aussitôt tiré à dia ! qu’à tourner tout de suite bride à hue !
Eh bien ! non. Tous nos gouvernants se succèdent, ondoyants et divers, au moins comme étiquette, — Monarchie de droit divin, constitutionnelle, Empire, République; — tous, l’un après l’autre, sont accueillis par les mêmes fossoyeurs titulaires qui attendent, l’autre après l’un, au bord du même trou, la même pioche au même poing, — et tous sans exception, tous sans jamais l’ombre d’un soupçon de défiance, viennent boire à la même coupe le même vin mortel, se faire assommer à la même place. — « Tanquam oves occisionis , » disait d’avance saint Augustin.
Depuis quelques jours ces nécrophores jurés chantent la gloire de notre politique actuelle.
« — Messieurs de la famille ! quand ça vous fera plaisir?... »
Echenillons! — Placer pas-trop-tôt ! — Vaches! — • L’ami Wolff. — Rothschild et mes cent sous. — Souvenir d’Asselineau. — Embrassons-nous, Folleville!— Deschanel et l’héritage. — Le Monsieur « qui garde Truchu ». — L’œil d’Ernest Feydeau. — Rien des blondes l — Un caboulot napolitain. — L’ambition.
Entre posthumes — et très historique.
Ernest Feydeau rencontre Baudelaire.
« — Mon cher, vous qui avez toutes les compétences d’art, que pensez-vous de ceci? »
Et il tire de son portefeuille un menu objet minutieusement enveloppé; puis, déblayant avec précaution chacun des langes successifs de papier brouillard, il finit par présenter à Baudelaire une petite peinture sur émail à la mode du dix-huitième siècle représentant, — un Œil flottant dans un nuage.
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« — Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Baudelaire, glacial comme il savait l’être.
» — Mon cher, vous savez comment sont les femmes.. Mme Feydeau trouve que j’ai dans le regard une certaine expression particulière. Elle m’a tant prié de faire peindre pour elle mon œil que j’ai dû obéir, et...
» — Oui, interrompt Baudelaire, de plus en plus à la glace, je vois bien l’œil ; — mais où est le vase ? »
Histoires de femmes.
G... est connu, comme Baudelaire encore, par son horreur des blondes et son admiration des brunes. Rien de trop noir ; la mulâtresse pâlit quand la négresse arrive.
11 a formulé son principe en axiome :
— • Pour qu’une blonde arrive à être aussi bien qu’une brune, il faut qu’elle soit au moins deux fois mieux.
On parle à côté de lui d’un assassinat avec des détails horribles : — une vieille femme de soixante-quinze
à quatre-vingts ans a été coupée en morceaux par les assassins ; on a retrouvé, au bout de deux mois, dans la Marne, les lambeaux décomposés.
G..., distrait :
« — Brune ?... »
En recherchant une vieille lettre dans des liasses, je trouve ceci :
« Naples , 17 mai 78.
« Que je te raconte une dernière nouvelle. — Hier devait s’ouvrir la fameuse brasserie Alla Croce di Malta , servie par des femmes : une innovation ici. Depuis trois mois, on ne parlait que de celat
» La brasserie s’est en effet ouverte dès le matin, et tout le personnel féminin, vingt-deux belles fdles, rien que cela ! très galamment attifées, étaient dès l’ouverture à leur poste.
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» Les consommateurs affluaient, l’établissement était bondé, tout allait bien, — trop bien, car à six heures on a dû fermer la brasserie. — On avaii bu toute la provision de bière? Non, mais toutes les fdles de service, les vingt-deux! une à une avaient déguerpi avec les consommateurs. Il n’en restait littéralement plus une seule pour servir les tables... »
Et nous autres Parisiens qui avons la prétention d’être « sérieux » !....
Marsaud est un bohème qui n’est déjà plus tout jeune ( — l’àge « qu’on » critique — ) et qui habite sur l’autre versant de la colline Belleville, chère aux gens des théâtres.
Marsaud, qui eut toujours le caractère « naturellement volaille », a depuis quinze jours une nouvelle connaissance : une enfant du faubourg, dix-sep t à dixhuit ans, ni laide ni jolie, un ruban dans ses cheveux que Loysel ne connut jamais, la jupe traînante. Vous rencontrez ces Nanas à chaque pas sur les boulevards extérieurs. Epaves flottantes.
La pauvre fille a déguerpi de chez sa tante, qui la frappait, et elle s’est abattue chez Marsaud, où elle se cramponne...
L’autre matin, chez Marsaud, à déjeuner (!), on causait, Marsaud, la petite, un peintre paysagiste et le sculpteur du rez-de-chaussée : un ensemble de rafales. Sujet de la conversation, le sujet éternel : — Si on avait cent mille francs! Si on était riche !... — Et en avant le défilé des rêves : la petite maison avec le canot sur les bords delà Marne, le voyage en Italie, etc.
La petite, muette, rêvait :
« — Et toi, Mariette, — si tu étais riche ?
» — Moi? Oh !... — J’aurais tous les matins mon petit café au lait et mes bottines décrottées !... »
Notre Conseil municipal continue à se livrer avec
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ferveur à l’échenillage des noms dans la bonne ville de Paris.
Des esprits forts ou faibles en haussent les épaules. — S’attaquer à des noms! quelle misère! et faut-il avoir du temps à perdre !
Ce n’est pas tout^à fait mon opinion, et j’estime qu’il n’est rien d’indifférent, surtout quand la petite besogne n’entrave en rien la grosse.
Ainsi, on m’a appris jadis à faire le moins possible de contresens dans une maison qui s’appelait, faute de mieux alors, le collège Bourbon.
Cet immeuble a persisté dans sa destination première, et, comme démon temps, des professeurs egrèges continuent à y enseigner à la jeunesse, en outre des grammaires, l’élévation des sentiments, le désintéressement, l’héroïsme, l’amour de la patrie et la justice, au moyen de livres qui s’appellent : De Vins illuslribus , Plutarque, et autrement.
Or le logis est placé sous l’invocation d’un nom, médiocre s’il en fut, mais que tout « Dictionnaire des Girouettes » offre premier comme maximum de l’étiage de la servilité et de la bassesse humaines.
DES C0QUEC1GRUES
Il n'y a que trop de temps perdu déjà et ce nom, naturellement choisi par l'Empire entre ceux que l'histoire vomit, était à la fois une honte, un défi et la plus scandaleuse des contradictions, inscrit comme exemple et Sursum corda ! sur un édifice où grandissent nos jeunes citoyens.
Rencontré l'autre jour à l’angle d’une rue du quartier de Charonne :