E MB RA SSONS-NO US, FOL LE VILLE
joué par M. JE. Deschanel, seul.
Je vais commettre sciemment et avec préméditation, tout au plus sans guet-apens, le crime noir d’ingratitude vis-à-vis de Deschanel qui me combla jadis de ses bienfaits dans le Journal des Débats , et j’aggrave encore mon cas en n’éprouvant pas même l’ombre d’une hésitation.
Nombre de journaux ont rendu compte de quelle agréable façon l’éminent professeur-député-littérateurconférencier-père de famille et encore ex-proscrit de décembre, ce qui ne gâte rien de rien, vient de jouer à lui tout seul, sur la paroisse de Courbevoie, une des plus amusantes pièces du répertoire sans fin de Labiche le Charmeur.
Du premier coup d’œil ce qui nous appert, c’est que ce bon Deschanel est content de son sort — contentus suâ sorte. — Ça me fait plaisir, et je voudrais que ça suffit pour tout le monde, et Deschanel non plus ne de-
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manderait pas mieux ; il en a même tant envie qu'il croit que c’est arrivé. Avec la bienveillance paterne d’un brave garçon qui n’est plus un parvenant, Deschanel nous comble de formules auxquelles nul ne reprochera de sentir le paradoxe, sur le travail « père du capital » et le capital, « qui n’est autre chose que le travail accumulé. » ( — Oui, oui, oui, audacieux ! Mais le travail de qui?) — En malin pour qui le verre d’eau sucrée n’a dès longtemps plus de secrets, il sait apparaître tour à tour pindaresque et familier jusqu’au bonhomme. Son bouquet a été, à la bonne franquette, un : « — Tenez ! voulez-vous que je vous dise?... » qui ne procédait peut-être pas directement du Conciones , mais rappelait à plein nez le goût du bouchon du Sarcey — Ya\... à ses meilleurs jours, quand il tâche d’imiter le petit chien.
Au résumé, — nous jure Pessard, et Hébrard avec,
— ce diable de Folleville a brûlé les planches, enlevé les cœurs et « ravagé » la salle quand il a décoché d’un doigt égal, œquâ manu , une petite chiquenaude amicale à la bourgeoisie qui a « la peur » , et une pichenette affectueuse au prolétariat qui a « l’envie »,
— comme le lièvre a le trac, disait Vireloque, l’homme la femme, la femme l’homme, et le chien les puces. — « Oublions tout cela ! » s’est-il écrié plein de tendresse et de conciliation : tels, sans comparaison, après Sedan, ces bons nonapartistes nous disaient, les
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larmes aux yeux : — « Finissons-en donc une fois pour toutes avec les récriminations stériles ! »
Mais où Deschanel a gagné d’un seul coup d’aile son maximum d’altitude apogéenne, c’est lorsque, s’attendrissant sur lui-même, l’heureux père a donné sa parole d’honneur qu’il n’était rien au monde de plus beau, moralisant et môme « noble » (sic J, que le spectacle d’un bourgeois léguant son pécule à son héritier.
Je suis bourgeois, moi aussi, que diable! sans m’en être jamais vanté, — fils, arrière-petit fds de bourgeois, — et, selon le précepte d’Augier, je me suis même « donné le luxe d’un garçon ». Encore suis-je enfant de mon œuvre, comme on dit. — Comment donc me trouvé-je froid devant ce lyrisme ? N’ai-je donc point mérité de partager les nobles transports de Deschanel ?
Hélas! tout au contraire. Mais je crois bien que si Deschanel faisait comme moi depuis quelque vingt-cinq ans certain métier de portraitiste et qu’il vît défiler à la journée des séries d’héritiers, futurs ou échus, il se hâterait moins de mettre sa main au feu et même la nôtre que l’héritage affirme, consacre et garantit le principe de la famille.
A quelques exceptions près, — et précisément de par l’héritage, — nous constatons, nous, à livre ouvert, sur
le plein vif et du matin au soir, la négation ou tout au moins l’oblitération de la piété familiale. Nous voyons une belle jeunesse qui aime bien papa et maman, le grand-oncle et la vieille cousine ; mais qui, surchauffée aux nécessités factices de notre vie moderne, se trouve placée entre l’affection fdiale et l’attente fiévreuse des soifs à assouvir.
Cette place reste, quoi qu’en dise Deschanel, dangereuse... « — Fin papa, je payerai à l’ordre de M... » — nous contait Gavarni.
Trop souvent encore je vois que le brave père qui a surabondamment et au-dessus de sa force surgrossi l’héritage d’un dernier tiers de son travail a, pour cela et par cela même, supprimé du coup les trois tiers du travail de son héritier.
Comme il y en aurait encore long à dire ici !... Mais c’est là matière délicate et je sais de reste que je ne suis pas assez grand clerc pour trancher si grosse question. Toutefois je ne serai pas téméraire ni démenti par aucun en établissant que, depuis que je sais lire, c’est l’héritage, ce lien de la famille, que j’ai vu toujours donner le plus de besogne à nos tribunaux civils et créer, parmi les collatéraux, les haines les plus acharnées et les plus venimeuses. Àu criminel, je ne souhaiterais pas à Des-
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chanel d’être forcé de goûter à toutes les soupes aux allumettes phosphoriques que son « principe sacré » fait bouillir chaque matin dans nos naïves campagnes
Mais je signale à l’orateur un regrettable oubli dans son énumération des vertus et gloires de l’Héritage : c’est que 1 Héritage produit fatalement la Dot, comme la Dot à son tour réengendre inéluctablementl’héritage, dans un cycle sans fin. — La Dot et sa moralité ! Beau thème pour un second discours de Courbevoie — et qui, je l’espère, y aura le même succès...
Devant ces très graves questions que l’usage, la tradition et le lieu commun ne suffisent plus à trancher ce matin, ô Deschanel ! j’aurais laissé mon ancien ami entonner tout à son aise le Gloria in excelsis des Sept vaches maigres qui furent converties en Sept vaches grasses.
Mais Deschanel s’appelle Légion à cette heure et ces libéraux ont des jours que nous savons, où ils deviennent terribles. . .
Puisque Deschanel, sur sa paroisse de Courbevoie, en est arrivé à réaliser dans sa seule et chère personne
le type varié, mais un, du monsieur qui s’obstine à « garder Trochu », — une physiologie parisienne et même humaine qui me tente depuis longtemps, — je compte la lui dédier amicalement un de ces jours.
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Ce qu’on trouve dans un cornet de tabac. — Suppression de la mort.
— Sténographié. — La médaille de Mangin. — Ce que coûte un étage de moins. — Le cavalier de l’Opéra. — La fille une telle et le nommé X. — • M. de Coëtlogon. *— Bien tapé! — Les saints sans bon Dieu. — Mclancholia. — L’incendiaire de la Cour des comptes.
— Payons Jules Simon!
11 a dû vous arriver de déployer un cornet à tabac pour le lire.
Voici celui que j’ai développé, pas plus tard qu’hier soir, et c’est le texte imprimé même que j’envoie au compositeur. Je me permets seulement d’en souligner quelques mots, — soin superflu.
Mon bureau de tabac est à l’angle de la rue Pasquier : on y trouverait peut-être d’autres fragments intéressants. Au reste, cette correspondance imprimée vive d’un de nos missionnaires au Japon n’a aucun caractère mystérieux ni anonyme.
« Vous désirez sans doute, Messieurs, savoir quelles
L’HOTELLERIE
sont mes ÉSPÊRANCES pour cette ville peuplée d’environ cent mille âmes, au dire de quelques employés. Si les choses restaient dans le stalu quo , humainement parlant, il n’y aurait pas de conversions à attendre ; mais je suis convaincu que, dans un avenir prochain, il y aura un grand changement qui viendra ou d’une guerre civile ou d’une guerre étrangère , qui me semble maintenant inévitable. Ce changement arrivé, le peuple japonais sera plus libre , et alors j’ai V espérance de voir des conversions nombreuses. »
Que pourrait-on ajouter devant cette certitude absolue, cette sincérité naïve, cette candeur dans le monstrueux ?
Et, — plus extraordinaire encore : — l’homme qui écrit cela est tellement convaincu d’être dans la vérité qu’il est allé là-bas, spontanément, en offrir sa vie pour gage...
Restons dans cette région un instant encore. J’avais un vieil ami, très brave garçon et prêtre
DES COQUECI GRUES
convaincu, de plus lettré et homme d’esprit. Nous passions religieusement notre temps à nous quereller, on peut deviner sur quoi ; il s’obstinait et y revenait toujours, jusqu’au jour où il se découragea tout à fait, et m’abandonna.
— La mort... lui disais-je une fois.
— Il n’y a pas de mort ! me répliqua-t-il vivement ; il n’y a que la vie, la vie éternelle ! Je t’en supplie, ne crois pas au tombeau : la tombe n'est quune porte horizontale...
A l’hôpital, de lit à lit, entre deux pauvres diables :
— . Si je meurs ici où je ne manque de rien,
bon ! . , . Oui, mais si j'ai le malheur de guérir ?...
(Sténographié.)
L’HOTELLERIE
Le vieux Paris — le Paris de mon temps — a gardé mémoire de Mangin, le fameux marchand de crayons, à casque d’or, sur son char.
Mangin le portait haut, comme on dit.
« — Combien vos crayons? lui demandait un particulier.
» — Les trois crayons et ma médaille, dix sous !
» — Et sans la médaille?
» — Un franc ! ! ! »
Je ne puis croire que ces souvenirs inspirent Y...., l’architecte.
Cependant, il vient de terminer un petit hôtel pour un bourgeois, et il présente la note à payer,’ — de cinquante mille francs plus chère que le devis.
Le bourgeois se récrie :
» — Mais vous m’aviez juré sur les plans que nous resterions plutôt au-dessous de deux cent mille, et vous m’en demandez à présent deux cent cinquante?
» — Oui, — mais vous avez voulu un étage de moins, »
Je suis devant l’Opéra de Garnier.
A la lueur par moments rosée, parfois intermittente aussi, des globes de Jabloclikoff, je vois lisiblement la façade préalablement polychrome, uniment grise aujourd’hui, — ce qui doit apprendre quelque chose aux architectes de notre zone.
Je vois les quatre groupes sculptés, l’un, le fameux, qui s’amuse peut-être un peu trop, les trois autres qui « s’embêtent à mort » — allégorie tangible de notre bel ordre social qui les créa à son image.
Je vois encore le foyer aux baies sombres, car les lumières en sont économiquement baissées ( — fi ! . . .) dès que dans la salle le rideau se lève, pour ne plus reflamber que l’acte fini, — si bien que l’homme des provinces, en passage, qui connaît son répertoire ancien et ignore l’Opér-a nouveau, n’a pas le droit d’en regarder pour son argent, à son moment voulu.
A la vérité, on me réplique que, même en économisant ces bouts de chandelle, l’Opéra dépense cent vingt-huit mille francs de gaz par an, — ce qui m’est bien égal.
Mais ce que je vois surtout, ce que je vois toujours, ce que toujours j’ai vu, du plus loin qu’à la lumière
L’HOTELLERïE
mes yeux se sont ouverts pour voir, — c’est devant le théâtre, au beau milieu du grand espace vide, un cavalier planté sur son cheval, immobile et comme figé sur place. Telle sur son socle funéraire, au cimetière de « Don Juan », la statue de pierre, le bâton de Commandeur piqué sur la hanche droite.
Chaque fois que je passe par là, le soir, je me campe, contemplant ce point d’interrogation, cet éternel cavalier, toujours autre, toujours môme:....
Et quand je m’en vais, il me suit et poursuit, toujours inexorablement immobile...
Les yeux fermés sur mon oreiller, — obsession, possession, — je le retrouve, muet, fixe, implacablement .
Plusieurs fois, étonné, stupéfié, ahuri devant cet homme équestre, immuable, cataleptique, je me suis enhardi jusqu’à questionner avec civilité timide et sans l’ombre de gouaillerie, bien sûr, quelque gardien de la paix circulant devant la façade. — Nous pouvons aujourd’hui nous permettre dans une certaine mesure cette licence que n’eût pas tolérée toujours le sergent de ville d’autrefois et qui eût pu nous mener loin ; — c’est déjà cela gagné...
DES COQUEÇIGRUES
L;un après l’autre, ils m’ont répondu, parfois même avec bienveillance :
« — Je ne sais pas.
» — J’en ignore.
» — C’est pour l’ordre.
» — C’est pour les voitures. » ( — Mais il n’v a pas de voitures !)
Mais ce qui ressort surtout de l’ensemble des dépositions, c’est :
cc — Ça a toujours été comme ça ! »
Je suis fixé.
Mais cç m’est insuffisant. Et je me dis :
— Cet homme, si improductif et si inutile là, — dès lors par cela seul nuisible, — cet homme humilié dans l’isolement niais de cette parade dérisoire et stérile, cet homme, en somme, c’est l’armée.
L’armée, ce n’est plus, comme aux temps passés, le mercenaire, le gagé ; ce n’est plus l’instrument aveugle du vouloir, du caprice des intérêts d’un seul ; ce n’est plus l’envahissement, ce n’est plus le meurtre, ce n’est
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plus Tincendie, ce n’est plus le pillage et le viol dans les villes à sac : ce n’est plus l’esclave ni le bourreau.
L’armée, il me semble bien à cette heure que c’est la nation tout entière, — c’est tout citoyen, sans un seul excepté, du plus pauvre au plus riche, debout et prêt pour Tunique et noble besogne de la défense du sol et de la liberté conquise. L’armée, c’est la plus concrète expression de tout ce qui fait la dignité humaine...
Ou je me trompe — du tout au tout — ou, si je ne me trompe pas, alors je me demande qui donc a l’impertinence de s’obstiner ainsi à envoyer ce cavalier sur la place de l’Opéra, chaque soir de représentation?
Ce que nous appelons la Justice, — ce que « dans l’espèce » j’appellerai encore plus volontiers la Magistrature, craint en vérité par trop de s’écorcher, comme on dit, la bouche avec un peu de politesse, et il me semble, depuis que cela dure} qu’il n’est que temps de le lui dire.
On est choqué et souvent même indigné d’entendre un homme, un homme fait comme vous et moi et quelquefois même plus laid encore, abuser de ce qu’il est assis devant d’autres hommes debout et, comme dit Rochefort, portant des jupons au lieu d’une lévite,
se servir impunément et avec provocation d'appellations brutales, grossières même, en un mot s’adresser à son semblable comme fait un charretier à ses chevaux.
Ce n’est que façons de parler basses et plus que familières ; nous n’entendons que : — « Fille une telle ! — Femme une telle ! — le nommé X... » et des — « Levez-vous ! » — et des « Allez-vous asseoir! » et des hue ! et des dia ! à donner à l’auditeur le plus patient des démangements à la paume des mains et des fourmillements dans la botte.
Le respect — qu’il serait bon pourtant de garder au moins ici — n’a rien à gagner avec ces impertinences ; mais celui qui prétend au respect des autres doit commencer par se respecter premier. On dira que ce n’est là qu’une tradition de formules surannées; tradition ou non, l’arrogance n’a jamais pu être de saison, et aujourd’hui moins que jamais. D’ailleurs ces formes hautaines et insolentes qui ne seraient autre part que ridicules et punissables sur place, d’homme à homme, deviennent odieuses quand on examine que l’offensé n’a même pas ici le droit de souffler mot en réponse.
Nous savons trop qu’en France la présomption est toujours acquise contre le prévenu ou l’accusé, quand
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le juge Anglais tout au contraire s’en défend et larepousse. Mais, prévenu, accusé, condamné encore, l’homme reste, malgré tout, — et à côté de l’accusé même, il y a encore les témoins que le magistrat traite avec même sans-façon souverain et non moindre insolence. — Les femmes elles-mêmes, sur ce sol français !
Assurément il serait impossible d’admettre que, parmi tant déjugés qui tous ont commencé par être des hommes bien élevés, plus d’un n’ait dû souffrir, avant habitude prise, de parler en présence d’un auditoire public, au tribunal, comme il ne se fût jamais permis de s’exprimer dans sa propre maison, devant les siens. Je connais plus d’un magistrat qui a su toujours, sans se départir de ces formes prétendues transmises, se défendre de cette morgue, de ce ton rogue si haïssable et conserver sur son siège souverain les habitudes d’homme distingué, de gentleman, — mieux que cela : d’homme « humain ».
Mais pour combien serait encore utile, à tous risques et périls, la leçon donnée à l’un d’eux, il y a bien des années et dont on a gardé mémoire.
C’était, si je me rappelle, dans une affaire de presse, celle dite des « Correspondants étrangers ».
Le président s’adresse à l’un des prévenus, M. de
Coëtlogon, lequel n’avâit pas froid aux yeux, et après les questions préliminaires de nom, âge, domicile :
« — Prévenu ! avez-vous déjà subi quelque condamnation afflictive ou infamante ?
» — Non, président. — Et vous? »
Amour semé, chagrin planté.
Il y a des saints tellement saints qu’ils se passent même de bon Dieu.
La souffrance est nécessaire pour pousser au bien certaines âmes rétives, comme telles viandes coriaces ne savent s’attendrir que seulement lorsqu’elles furent battues.
11 en est beaucoup que j’entends désirer la mort subite. Quoi ! être ainsi foudroyé sans avoir eu même le temps de dire adieu aux aimés, de demander pardon aux offensés ?...
Melancholia :
— Yiens-tu souper ?
— Oh ! qu’au contraire je voudrais être soupé moimême ! Trouve-moi donc tout de suite la bête féroce qui me dévore et m’achève !...
Pensée d’un Déballeur :
— Celui qui met le feu à la Cour des Comptes, c’est celui-là quia des comptes dans la Cour .
Définitions :
Porte-monnaie : — petit ustensile de poche qui supprime la perte des pièces isolées en permettant de perdre d’un coup la somme entière.
Crachoir : — meuble familier indiquant les places pour cracher alentour.
Rue des Réservoirs : — rue de Poitiers prolongée.
On doit des égards aux vivants et la vérité à M. Jules Simon.
{à ne pas suivie)
?. — Le Parc de Rambouillet. — Avis à la Présidence. — Un homme terrestre. — Gavarni et le cochon de l'Irlandais. — Petit Paul fait des mots. — Le festin de Trimalcyon. — Guibollard restaurateur. — • Les pères Didon. — Deux histoires conjugales. — Les blessures vives. — Devant la glace. — La huitième Plaie. — Ma vieille voisine. — Un bonheur qui étouffe. — Derechef à la Présidence et à son Grand Veneur, nen aquatique. — Pas d’équivoque ! — M. Jourdain, chasseur. — Ce n’est pas vrai.
Le fait quon nous rapporte est tellement invraisemblable que nous nous refusons à y croire. Mais la haute honorabilité et l’autorité de nos témoins comme notre devoir nous imposent la nécessité d’adresser, à qui de droit, une question.
Yoici le fait :
Des affiches réglementaires annoncent pour le 1er juillet la mise en adjudication des baux, expirant à cette date, des chasses dans les forêts de l’Etat.
L’HOTELLERIE
Or, ces jours derniers, une bande apposée sur ces affiches apprend à tous intéressés que « la location du » grand Parc de Rambouillet et bordures reste en dehors » de V adjudication. »
De plus, ce dont témoins, des amis, de prétendus amis de la Présidence affirment hautement que cette chasse serait réservée au président de la République-
Or, la chasse de Rambouillet est louée depuis 1871, au prix d’environ 18,000 francs par an, jusqu’au 1er juillet prochain.
Mais à cette date le prix annuel de la nouvelle adjudication montera certainement beaucoup plus haut, peut-être jusqu’au double, en raison des dépenses considérables faites pendant ces dernières années par la société actuelle pour l'amélioration de cette chasse.
L’Etat aurait donc à subir là, pendant toute la période nouvelle, une perte annuelle qu’on peut raisonnablement évaluer de 20 à 40,000 fi\, — soit en moyenne 30,000 fr. par année.
En question secondaire et personnelle, restent en plus au compte de l’adjudicataire ou du détenteur quel qu’il soit, les frais d’exploitation et de jouissance : personnel, gardes de nuit, élevage, renouvellement et nourriture du gibier, frais de battue, etc., etc.
Ces frais sont, année moyenne, de 85,000 fr. pour la société actuelle, composée de gens spéciaux, hommes de loisir et gérant par eux-mêmes, puisqu’ils n’ont absolument rien autre chose à présider.
Si, ce que nous persistons à nous refuser à croire, le président de la République prenait à son compte cette opération, il est supposable qu’elle ne lui reviendrait pas, à lui, à moins de 100,000 fr. par an, — sans compter les 30,000 francs de location annuelle, perdus pour nous, sans parler encore du fait grave des gardes de l’Etat détournés de leurs fonctions administratives, etc.
En résumé, si le président de la République, qui a déjà la chasse de Marly — et nous comptons bien que c’est déjà en qualité d’adjudicataire — désire au surplus la chasse de Rambouillet, libre à lui. — Dans ce cas il n’a qu’une seule chose à faire : se présenter aux enchères comme le premier citoyen venu.
C’est de toute rigueur son unique voie : sa conscience, le sentiment de ses devoirs, le respect de la légalitérépublicaineenla lettre et en l’esprit, l’exemple qu’il doit à tous, tout est là et en lui-même pour le lui dire.
Je ne parle pas des graves responsabilités de la haute situation qu’il occupe et d’où il doit à toute heure
L’HOTELLERIE
défier les attaques venimeuses des ennemis de la République, toujours aux aguets...
Sous un régime qui n’est plus celui des monarchies et du bon plaisir, sous un gouvernement honnête qui n’agit qu’au grand jour, sans avoir jamais rien à cacher, il appartenait à un républicain d’adresser au premier magistrat de la République, non un conseil pour lui plus qu’inutile, non pas même une question. — ce simple avis.
A Londres, un soir — après la légende du cochon de l’Irlandais, qui était si maigre que son maître était forcé de lui faire un nœud à la queue pour l’empêcher de se sauver par les barreaux de sa cabane, — Gavarni me racontait :
La femme de chambre Irlandaise contemple les deux petites « misses » confiées à sa garde :
« — Comme ces deux petites, Jane et Mary, se res* semblent !... Mary surtout ! »
DES COQUECIGRÜES
Petit Paul est en visite avec papa et maman. Le chien de la maison vient auprès de lui : Petit Paul, qui a grand'- peur des chiens, se précipite sur un canapé et se hisse en haut du dossier de toute la rapidité de ses petites jambes nues.
On repousse le chien et on rassure l'enfant.
« « — Oui, oui ! dit le petit toujours défiant et clignant de l'œil; — il sent bien que je suis de la viande! »
La serine qui est chez la maman de Petit Paul va couver et elle s'arrache le duvet pour faire son nid plus doux.
Petit Paul est braqué sur la cage et contemple...
Un instant après la maman pousse un cri : Petit Paul vient de se couper avec des ciseaux ses longues boucles de cheveux qui sont à terre.
« — Qu'est-ce que tu as fait là, petit malheureux?
» — Maman, je veux me faire un nid ! »
L’HOTELLERIE
Tout autre chose. — Guibollard a fait comme tout le monde. Il a acheté des livres, une bibliothèque, et, comme quelques-uns, dans un coin de sa bibliothèque, il a un « enfer ». — Ce n'est pas de ce côté-là qu’il puise le moins.
Un ami le surprend l’autre jour, lisant le Festin de Trimalcyon...
« — C’est un peu froid, dit l’ami. Vous avez plus vif que votre Pétrone.
» — Oui, mais je préfère cela, parce que c’est historique. »
Guibollard est éternel.
Guibollard a appris que les Brébant, les Noël, les Tavernier, gagnaient de l’or « gros comme eux, » et il vient d’acheter un bon million le fond d’un restaurateur à la mode.
De son perron, cravaté de blanc, il attend le client.
2sa
Pataratata! Un brillant équipage s’arrête. Guibollard s’est précipité à la portière.
Un beau cavalier descend, aide à descendre une belle dame, et met vingt centimes dans la paume de Guibollard.
« — Mais... pardon!.... dit Guibollard interloqué; — c’est moi qui suis le patron.
« — C’est différent ! » réplique le monsieur.
Et il lui donne un franc.
Guibollard le prend.
Puisqu’à cette heure tous les pères Didon de la nature battent des ailes à grand fracas et font campagne contre la loi naturelle à propos du divorce, arrachons brusquement, comme fait le chirurgien, les pansements qui couvrent deux plaies vives, à jamais incicatrisables.
En exposant au grand air ces blessures saignantes,
L’HOTELLERIE
nous allons réveiller chez deux êtres humains d’atroces souffrances, à l’heure peut-être où elles s’assoupissaient. Mais, ainsi qu’à la clinique, le mal de quelques-uns doit fatalement servir à la guérison de tous. Il n’est pas permis d’hésiter.
Le cas est autrement grave ici et d’humaine urgence que le passage de ce fossé de Sébastopol qu’un maréchal Pélissier quelconque faisait boucher avec de l’infanterie.
Les deux histoires ne sont que trop vraies. Elles datent d’hier dans la chronique scandaleuse parisienne, et le premier venu vous dira les noms.
Les deux hommes sont jeunes tous deux, tous deux connus, honorables et honorés, l’un dans le haut commerce, l’autre dans les lettres, poète charmant et aimé.
Le poète, grand garçon bien tourné et de la meilleure mine, entre le soir de son mariage dans la chambre nuptiale, après les quelques instants réglementaires d’attente.
II voit sa jeune femme, habillée encore, droite contre la cheminée ; il s’avance empressé vers elle; — mais pale, le bras tendu pour le repousser, elle lui dit glacialement :
DES GOQÜECIGRCES
a — Monsieur, je vous ai trompée. Je ne puis vous appartenir, je ne vous appartiendrai jamais. Depuis deux ans, je suis la femme d’un homme que j'aime, mais dont je ne puis porter le nom. Mon père, mes frères m’auraient tuée en découvrant ma grossesse, qui date de^six mois. A présent, de par vous, je ne dépends plus d’eux. Pardonnez -moi le mal que je vous ai fait pour me sauver. Je quitte votre maison : vous n’entendrez jamais parler de moi... »
L’autre, le négociant, plus imprudent encore, était tombé amoureux fou d’une grande fdle de famille bourgeoise, sans dot aucune, mais de ces beautés éclatantes, qui laissent sur leur sillage les passants en deux haies stupéfiées d’admiration. Il avait, au contrat, reconnu tout ce qu’on avait voulu lui faire reconnaître.
Lorsque, tout comme le premier, il entra le soir dans la chambre nuptiale, sa fiancée de la veille, sa femme légale depuis le matin, était comme l’autre debout, dans sa toilette de bal. — Mais celle-ci était souriante .
Ce fut elle qui fit la moitié du chemin vers le téméraire qui avait osé rêver devenir son maître, et, le prenant par la main, elle le conduisit droit devant une grande glace...
L’HOTELLERIE
Là, souriant toujours, contemplant, heureuse et fière, sa splendide beauté, ses épaules nues sous l’éclat des bougies, elle lui dit net :
« — Sérieusement, monsieur, avez-vous pu croire un seul instant que je pourrais, — moi ! — jamais être vôtre? Dans ce cas, il est l’heure de vous réveiller, et, pour cela, vous n’avez qu'une chose à faire : — là, devant nous, dans cette glace, regardez-vous — et regardez -moi !...
» Finissons donc tout de suite une comédie qui n’a plus l’ombre d’intérêt puisque nous en avons le dénouement. J’ai votre nom, j’ai une fortune, vous avez reconnu que cet hôtel est à moi. Séparons-nous en bons amis, si vous le voulez, je ne m’y oppose pas.
» Mais retirez-vous!...»
Et vous voudriez, ô pères Didon que vous êtes, nous faire accroire qu'une loi divine consacre ces
choses et qu’il est une morale qui rende ces deux unions indissolubles à jamais ?
Une plaie nous a frappés et sur nous elle s’étend, la huitième Plaie, celle que l’atroce méchanceté ellemême du Dieu biblique n’avait osé rêver. La Nature entière gît sous le grand linceul d’ouate glacée; elle arbore le suaire blanc en signe de détresse, demandant grâce.
La ville, le bourg, la chaumière sont cernés, calfatés, oppressés, étouffés par l’implacable blocus sans trouée d’un assiégeant infaillible qui a bouché implacablement et qui tient toutes les issues. Tout s’est éteint, bruits et sons; la plainte même ne s’entend plus.
La vie humaine est arrêtée partout, circulation, transactions, relations : — suprême mise en demeure, — inutile, hélas ! — de la solidarité humaine...
C’est une immense calamité publique qui, du haut
au bas, se chiffre déjà par des milliards ; mais qui pourra jamais ici compter, et il s’agit encore de bien autre chose que de nombres ! Elle nous frappe tous, les petits et les moyens, les gros eux-mêmes ; mais pour ceux-ci, ce n’est qu’un contre-coup perdu, même comme enseignement, amorti dans les épaisseurs de leurs doublures ; — contre-coup qui n’est rien, des roses ! quand on envisage épouvanté le sort des humbles, de ceux qui n’ont rien, rien, ni pain ni gîter les vieillards aux moelles pleines de frissons, les petits enfants aux mains gourdes, aux pieds gelés, les pauvres femmes, par la bise sifflante des carrefours, sous les haillons crevés...
— Que de mal ! Et la ville, encore, a ses murailles, ses édiles, sa charité, si dérisoirement insuffisante qu’elle soit devant pareil désastre. Mais tous ces misérables des bourgs, des masures, des cabanes isolées par les espaces sans fin, perdus, ensevelis, étouffés sur place sans qu’une oreille humaine puisse entendre leur dernier souffle...
Ce matin, pourtant, au milieu de ces tristesses, par ces affres, j'ai reçu une bonne nouvelle.
Bonne !...
Ma voisine, la vieille marchande de journaux qui est tous les matins, avant le jour, dans sa petite échoppe de planches disjointes, — et pour gagner quoi! — ma voisine m’avait apporté, il y a quelques mois, une pétition à l’effet, — ambition suprême ! — de faire admettre aux bons pauvres de Bicêtre son mari, âgé de plus de soixante ans et plus qu’infirme. Tous les droits, mais encore fallait-il « des protections »...
J’avais répondu à ma voisine que je ferais de mon mieux, mais que je n’avais pu de ma vie être bien en cour et que je n’y serais jamais, sachant de reste que mon royaume n’est pas de ce monde...
Mais la pauvre femme, toute joyeuse d’avoir réussi et d’être désormais rassurée au moins pour celui-là, croyait avoir à me remercier.
« — ... Alors vous voilà contente ?
» — Oh! monsieur, je crois bien ! Au moins, il ne manquera jamais de rien là-bas...
L’HOTELLERIE
» — Et VOUS ?
» — Oh ! moi ! . — et je pourrai le voir deux
fois par semaine.
» — Depuis combien de temps étiez-vous mariée?
» — Depuis quarante-quatre ans, monsieur.*, sans nous être jamais quittés. . . jamais quittés d'un jour.. .
» — Mais alors . . . maintenant , — et jusqu’à la fin ?.. . »
Elle fondit en larmes...
Son bonheur — le bonheur d’ètre l’un de ces deux vieux finalement séparés — la pauvre vieille femme l’avait atteint, elle le tenait enfin, au bout de bien des pas, bien des peines, bien des prières...
Un bonheur fait pour les pauvres gens, — et pas tous, encore! — de ces bonheurs qui étouffent — et dont on sanglote...
Et alors vis-à-vis de ces deux-là, Pharisien, tu te tiens quitte ?
Mais détournons-nous bien vite du désobligeant spectacle de ces misères, pour contempler les ponq es et grandeurs de notre cher président.
Préoccupé de ce qui est autrement intéressant prie l’honneur de la femme d’un César, je m'étais ému le premier à propos des grandes chasses de Rambouillet, réservées, disait-on, aux plaisirs du président de la République.
Ma note a provoqué des réponses de plusieurs genres et degrés. Mais dans la levée de boucliers de ces divers journaux, officieux, semi-officieux, quelquesuns même hostiles d’ordinaire, voire dédaigneux, — nous devons reconnaître qu’en première ligne, pour couvrir le président de la République, s’avance le Figaro , ce qui suffirait é prouver que tout va au mieux au moins de ce côté.
Cette question de vénerie, vénielle au premier abord, semble prendre d’autres proportions et affecter un caractère plus grave. Il ne s'agit plus seulement d’intérêts cynégétiques, aussi indifférents à nos lecteurs qu’à nous-même.
Puisqu’il le faut, nous allons donc préciser et mettre les points sur les i de telle façon qu’il ne soit laissé place à aucune équivoque, à aucune échappatoire.
L’HOTELLERIE
Il ne doit pas rester seulement une circonstance atténuante à plaider même aux nouveaux et très futés avocats que la présidence vient de se découvrir.
Le fait :
M. le président Grévy qui jouit déjà de la chasse de Marly (?...) laquelle ne lui suffit plus, prend possession supplémentaire de la grande chasse de Rambouillet .
La preuve :
Le grand parc de Rambouillet (880 hectares), le bois de Gazereau, Volailles, la Cerisaie et la Haute- Tasse (705 hectares) — en tout 1,590, je dis mille cinq cent quatre-vingt-dix hectares — ne sont pas portés sur les affiches administratives d adjudication 'du 16 courant. Ces domaines ne sont pas même indiqués aux plans.
De plus, c’est officiellement que l’inspecteur des forêts de Rambouillet, chargé par le « Grand Veneur » et ami de M. Grévy, — mais celui-ci, homme terrestre, — s’est informé auprès de la société actuel c en possession jusqu’au 1er juillet prochain, des prix auxquels c^tte société voudrait — ou ne voudrait pas — céder le gibier existant, matériel, etc.
Or, ce lot adjugé en 1871 au prix de 17,150 fr. par an, en vaut aujourd’hui, haut la main et preuves en main aussi, le double. — C’est donc une première perte de 35,000 fr. annuels pendant cinq ans consécutifs, soit de 185,000 fr. que notre budget aura à supporter.
Je dis première perte , car ce sera loin d’être ce qu’on appelle une perte sèche.
Il faudra y ajouter, en effet, de 90 à 100,000 fr. d’entretien et renouvellement annuels, soit, au bas mot, pour les cinq années 635,000 fr. — Est-ce aussi notre Trésor public qui aura la galanterie d’offrir cette sauce, après le poisson ?
Les nouveaux amis de la présidence, admettant que le fait puisse « paraître anormal, vu les temps où nous vivons (sic) » veulent bien nous l’expliquer ainsi, — (nous citons en résumant) :
« La chasse est au nombre des plaisirs que la France doit aux Princes étrangers qui la visitent , dans son hospitalité digne d’eux et d'elle-même. .. Le coin de la forêt de Marty n offre qu'une chasse toute bourgeoise. Les hécatombes princières ne s'y renouvelleraient pas trois fois. »
L’HOTELLERIE
Le tout, disent comme bouquet ces journaux : —