‹ L'hôtellerie des coquecigruesChapitre 6 sur 26 · COMMERSON · texte numérisé non relu

COMMERSON

De taille moyenne, tout juste; le front bombé et haut, le V de la veine frontale en saillie comme des cordes; l’œil gros, — bleu faïence, dont l’iris semblait en longueur verticale : un œil de caïman ; — sous le nez, fort, bien gaulois, une paire de fortes moustaches;

— le maxillaire inférieur largement attaché : — dans l’ensemble de l’allure et de la tenue, la stricte netteté d’un sergent-major en bourgeois, — tel m’apparaît encore ce Coinmerson bizarre qui lègue à la postérité,

— comme tel autre, Leuctres et Mantinée, — les deux journaux créés par lui, le Tam-Tam et le Tintamarre ,

— sans parler des Pensées d’un Emballeur ni des Rêveries d’un Êlameur , ni des Binettes contemporaines , ni du Code civil dévoilé — et autres poèmes.

Je ne saurais prétendre que Gutenberg, s’il revenait dans nos murs, n’éprouvàt une légère surprise

devant l’œuvre de Commerson, et je ne crois pas qu’il ait inventé l'imprimerie surtout pour ça. Mais quand nous avons la fortune de rencontrer, entre un | article de Sarcey — Yaü et le Devoir de Simon Jules, j quelque chose de personnel et d’imprévu, fût-ce de ! goût douteux et de gaieté un peu énorme, nous avons à remercier.

A ce biscornu qui ne procède ni de Scarron, ni de Vadé, ni de personne ; à cet amant fidèle du coq-àl’âne, nous arrivant en ligne droite, celui-là, du vrai pays des Coquecigrues, appartient en propre la gloire d’avoir créé dans notre littérature courante un Genre qui reste sien : le Genre Tintamarresque. Je ne nie point encore qu'il y ait quelque facilité à cette besogne, une fois la manière acquise. Mais, sans comparer rien, les « mots » de Murger qui nous réjouissaient tant étaient du « procédé », tout comme les calembours par à peu près ; et les insupportables « combles » d’aujourd hui, dont tant de gens ne se lassent pas de se régaler, ne sont pas autre chose. — Commerson demeure pour moi préférable.

Donc ce Commerson se défendit d’être épique avec un acharnement dont il faut lui tenir compte, et il $e limita à laisser tomber derrière lui des petits volumes bondés d aphorismes et autres apophthegmes dans le genre de ceci :

— Que la langue française est bizarre ! On dit « — Francfort -sur-le-Mein » — et « — Avoir le cœur sur-la- Main.» — Comment voulez-vous que les étrangers puissent s’y reconnaître?

— Si Joseph n’avait pas eu de manteau, je me demande par où la Putiphar aurait pu le retenir?...

Mais pour moi, son chef-d’œuvre, c'est les cinq numéros du Constitutionnègre, (Haïti, rue de V Homme à-la- Grosse- Cravate, 8 bis ) charge à fond de train sur le Constitutionnel d’alors (1849) et son directeur-abcès, sur la guerre au socialisme et le princeprésident, — car nous devons aussi marquer parmi les bons points de Commerson sa sainte et éternelle horreur du bonapartisme.

Dans ce Constitutionnègre, où Napoléon s’appelle Soulouque, je trouve, au corps du journal, faits Haïti :

— Ce n’est pas l’empereur qu’on a ramassé i\re-mort avanthier sur le trottoir de la rue des Singes.

C’est quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup.

( Communiqié .)

Puis les faits divers : — je cite de mémoire, mais exactement, tenant mes classiques :

— Hier soir, aux portes de la ville, trois socialistes affamés se sont jetés sur un loup qui rentrait paisiblement dans sa famille.

— Une jeune fille du meilleur monde avait été demandée en mariage par un jeune homme d’extérieur agréable sur lequel on avait eu les meilleurs renseignements. Au bout d’une cour de quelques mois, le mariage avait été célébré hier matin, et, après le repas et le bal, laporte de la chambre nuptiale s'était fermée sur les jeunes époux. — Tout à coup, des cris affreux se font entendre. On accourt, on enfonce laporte : Horreur! ce n’était pas un homme que l’infortunée jeune fille avait épousé : — c’était un socialiste!...

— On nous communique un fait que nous nous empressons d’enregistrer, ne fût-ce que pour répondre aux attaques systématiques d’une certaine presse contre la partie la plus respectable de la population. — M. H..., riche propriétaire, quai aux Goyaves, avait pour locataire un malheureux vieillard accablé d’infirmités. Devant cette situation, l’honorable M. H... n’a pas hésité : il a fait lui-même une quête auprès des principaux habitants du quartier, ét il est parvenu à réunir une somme de soixante francs, qu’il a appliqués au payement de trois termes que lui devait l’infortuné vieillard. — De pareils traits peuvent se passer de commentaires.

Mais il faudrait tout citer, et le « premier Port-au- Prince », et la séance du Sénat, présidence de M. Biscotin, vice-président, et l'interpellation de « l’odieux » Papon (extrême gauche).

Il s’agit de la demande d’un crédit supplémentaire de deux cents francs pour les frais de layette d’un troisième enfant dont vient d’accoucher la jeune princesse Impériale Irma-Zoé Folichonna, âgée de douze ans.

M. Papon (extrême gauche) : — Je demande la parole.

M. le président Biscotin : — Odieux Papon, vous l’avez.

M. Papon : — Je ne veux pas abuser des instants ni de la patience de l’honorable assemblée. Je me bornerai à demander à Son Excellence M . le Ministre de l’Intérieur qui, pour la troisième fois, nous demande de subvenir aux frais des heureuses délivrances de la jeune princesse, âgée de douze ans, si son A. I. la Princesse Irma-Zoé Folichonna est ou non mariée?

S. E. M. le Ministre de l’intérieur, de sa place : — Vous savez bien que non, Môssieu!

M. Papon. — Alors je me demande pourquoi le pays, déjà épuisé par tant d’autres charges, se cotiserait pour payer le fruit de ses désordres.

Explosion dans l’Assemblée : toute la droite est debout; cris nombreux : — A l’ordre! Enlevez-le! Tapez dessus! Crevez-y la gueule !

M. Papon fait comprendre par gestes qu’on se méprend sur ses intentions. A force d’agiter sa cloche et d’envoyer les questeurs faire reprendre leurs places aux membres qui sont descendus dans l’hémycicle et menacent M. Papon, M. le président finit par obtenir

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une trêve au tumulte, et la droite, encore frémissante, se rassied.

Après une courte allocution de l’impartial président qui rappelle l’odieux Papon au respect de l’Assemblée, des convenances et de lui-même, M. Papon déclare retirer son mot malheureux.

M Papon : — Je serais désolé qu’on pût me croire capable d’avoir froissé avec intention les honorables susceptibilités de l’Assemblée. Je retire donc bien volontiers le mot : — désordres — et je lui substitue le mot : — entrailles.

Et le « premier Port-au-Prince, » en tête du journal, rendant compte de l’incident et de l'unanimité moins trois voix, de la Chambre qui a enterré l’interpellation de l’odieux Papon, se termine selon le rite par cette phraséologie bien sentie :

. mais le vote intelligent de la majorité a fait prompte

et bonne justice du zèle de ces puritains de commande.

Je ne sais si je me trompe, si les souvenirs de cette époque, encore et à jamais capiteux pour moi, ne me font rien exagérer de mon goût très-vif pour cette « blague » froide et à outrance, mais il me semble que

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ces fusées de Commerson méritaient de briller quelques instants de plus et je leur ouvre ici Tasile unique que je puis leur offrir. — Ce livre ne dût-il pas durer plus qu’une matinée de journal, le Constitutionnègre, au bout de trente-deux ans, aura au moins revu, ne fût-ce qu’un instant, le jour.

H. Monnier a créé l’immortel Prud’homme, — Traviés a fait Maveux, — Philipon, Macaire, — Gavarni, Thomas Vireloque, — Daumier,tout, — Calino, que j’ai personnellement connu, s’est fait tout seul, un peu aidé par Fontallard Camille : — Scholl a mis Guibollard au monde, — et nous avons eu nous-même l’occasion de rencontrer Mossieu Réac, et l’homme « sévère mais juste », dans le chef de l’institution Petdeloup. — Mais Commerson, lui, a accouché de ce gredin de Citrouillard et de son épouse la vicomtesse Anna de Schnitzbourg. — Si ce ne sont pas là des titres, qu’on le dise !

Pour exprimer tout entière la vérité que nous devons aux morts presque autant qu’aux vivants, on ne saurait affirmer que le créateur du Tam-Tam considérât avec une obstination acharnée le journalisme comme un sacerdoce. N’oublions pas que ses débuts datent des premiers temps de l’annonce. Quand Villemessant, simple courtier de modes, eut l’idée de se doubler de journaliste, Commerson, journaliste, se fit courtier d’annonces. — Mais, dans la rivalité de ces

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deux existences, Villemessant, ce terrible entraîneur, plus « trucquard » et « roublard , » ( — comme il le disait de lui-même avec bonté), — s’appuya sur le Trône et l’Autel, — et il « enfonça » l’autre, qui n’aurait pas donné un fifrelin de l’Autel et du Trône. — De cette partie obstinée et perdue, je crois que Commerson finalement vaincu garda toujours une rancune amère et des tristesses secrètes...

Mais si l’on veut juste peser ce qui reste en réalité de Commerson, il faut lire cette merveilleuse préface que le poète Banville écrivit un matin en tête des Pensées d’un Emballeur , — une colonne Trajane sur un pilotis de sapin; — car lorsque le Génie s’en mêle, il ne faut plus douter d’auqune chose. Une réclame, c’està-dire ce que nous valons, ça se trouve tout fait partout, moulé en plâtre. Mais, cette fois, par une grâce réservée à ces cerveaux de race superlative, et comme la jeune Princesse aimée des Fées qui ne pouvait ouvrir la bouche sans qu’il en tombât perles, rubis ou chrysoprases, ce Banville surprenant et qui ne sait opérer qu’avec l’airain nous a modelé le médaillon de Commerson en bronze.

C’est là qu’il faut lire la plus éloquente des oraisons funèbres de Commerson, — de Commerson journaliste.

Comme homme, il meurtbien, — et c’est en mourant

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qu’il la gagne vraiment sur l’autre, son rival trop heureux, cette « belle » qu’il rêva toute sa vie.

B... a créé le type, inconnu jusqu’à lui, de 1 Avouécanotier. — Garçon d’esprit, de scrupule point, et très agréablement cynique.

Finalement, il a fait tant et tant de mauvais tours que, sous certains vents menaçants soufflant du côté de la 7e Chambre, celle des avoués l’a forcé de vendre sa charge, — et il n’était que temps.

Il vient de s’exécuter et descend légèrement l’escalier avec un de ses clients auquel il a présenté son successeur.

— Il est en vérité très bien, ce monsieur, dit le client, tout ravi au change; — l’air posé, sérieux...

— Hé ! hé ! fait B...

— Quoi donc? demande l'autre déjà inquiet. Est-ce qu il y aurait quelque chose?...

— Oh ! rien, dit B... d’un air détaché. — Mais réfléchissez, mon cher : en somme, voilà un homme qui a été déjà pendant douze ans avoué à Rouen. 11 a vendu,

puis il s’est occupé d’affaires de terrains. Le voilà maintenant qui vient à Paris reprendre une étude. Dame !... c'est un avoué récidiviste !...

Paris se souvient — éternellement sa plaie en saigne, hélas! — de Trochu, son gouverneur macrocépliale qui « ne capitulera jamais ! ! !... » — et qui ne capitula pas en effet, ô Escobar ! puisqu’il passa la main à son compère Yinoy juste au moment précis de la capitulation.

Cet halluciné qu’on nous fît garder quand même et jusqu'à la fin au nom de la Patrie : — « Avant tout, les Prussiens ! » nous répétaient-ils toujours, et finalement ils eurent raison, car les Prussiens passèrent, hélas ! avant tout, — ce dément était atteint, comme on le sait, de l’incontinence de parole, chronique mais originelle : dès son apprentissage militaire en Afrique, il parlait déjà sous lui.

Le Maréchal*** — qui ne m’en voudra certainement pas de mon indiscrétion — me racontait un soir qu’une tribu révoltée ayant demandé l’aman, le géné-

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ral Trocliu, qui n’était peut-être pas encore complètement général, alla recevoir en plaine les soumissionnaires.

Selon le rite, le commandant français laissant son état-major derrière lui s’avança donc avec un seul interprète, pendant que de l’autre côté s’avançait du même pas le vieux chef arabe, accompagné de ses deux fils, qui s’arrêtèrent également à distance réglée.

Lorsque les deux chefs furent nez à nez, le commandant français parla, parla, parla, — si longtemps parla, que les deux états-majors ne tenaient plus sur les jambes de leurs chevaux.

Lorsqu’il eut enfin fini de parler, et comme le vieil arabe n’avait plus le temps de rien répondre, les deux chefs se saluèrent et, tournant bride, retournèrent chacun vers les siens.

Les deux fils du vieux cheik attendaient leur père surplace. Quand il les rejoignit :

« — Eh bien, père ! le commandant français t’a parlé bien longtemps. — Que t'a-t-il dit? »

Il y avait sur le bord du chemin un cadavre de cheval, en pleine putréfaction, entouré de myriades de mouches.

Le yieii arabe, pour réponse, montrant du doigt l’essaim bourdonnant :

« — Qu’est-ce que disent ces mouches?... »

Je contemple sur une route deux enfants qui mordent à belles dents dans un demi- cent de pommes avortées, suracides, vertes à donner la colique, rien qu’à les voir.

Ils mangent, mangent, mangent toujours et encore ces pommes atroces qu’ils refuseraient avec légitime indignation si on les leur donnait à leur goûter. — Ils se battent presque pour la dernière.

Tout s’explique : les pommes sont volées..

‘ 0" î lit j'i. . * ■ < P • • )

Un original. — Le petit empoisonneur. — Le financier Charles Laffitte et le général de Galiffet. — Pour faire un canon. — L'ortograf naturèle. — Iterum MascariUus. — Jules Simon, impressionniste du Devoir. — Une letlré d’Armand Barbés. — Simoniana. — Tirons l’échelle! — L’Allumeur de réverbères. — Les états bêtes. — Alfred Vernet. — Vile des Radeaux. — Devant une carafe frappée. — M. Francis Charmes (au pluriel). — Histoires de cochers. — Les . petits geonneaux.

Cet animal de Y... a juré de ne rien faire comme tout le monde. Au restaurant, il ne demande jamais « l’addition » ; il crie : — « Garçon ! ma facture ! » — et. les voisins de se retourner. Alors Y... est content.

De même ne prend-il jamais la glace en morceaux avec une cuiller, mais avec sa main — sous prétexte que c’est plus commode et surtout plus propre — « ... — assurément, dit-il, puisque je ne salis pas la glace et qu’en même temps je me lave les doigts. »

Chez lui, il s’est toujours refusé à retenir et d’abord

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à connaître le nom de ses cuisinières. Je dis « ses », parce qu’il en change tous les huit jours.

Au lieu de s’embrouiller dans les Marie, Mélanie, Mariette, etc., il appelle indifféremment tous ses cordons bleus du même nom : Y Empoisonneuse. — 11 y en a bien que ça suffoque un peu, mais celle à qui ça ne va pas n’entre pas.

Son « empoisonneuse » actuelle est accouchée d’un gros garçon il y a quinze jours. — Elle a repris son service avant-hier.

En la revoyant :

« — Eh bien ? lui a dit V. . . , toujours à outrance ; coin* ment va le petit empoisonneur ? »

Le Gaulois parle de Barras-Bonaparte et de Gambetta-Galiffet : il faut bien dire quelque chose quand on n’a rien à faire. Comme l’ami Chapron, qui n’est point une bête, je ne crois pas plus à un dix-huit brumaire qu’au poisson volant de M. Dupuy de Dôme.

Mais je n’entends jamais prononcer le nom du géné-

ral GalifFet, un extra-sanguin, sans me rappeler les transes qu;il causait à son spirituel beau-père. Charles Laffitte avait fini pourtant par trouver un moyen d’assoupir un peu, en les usant, les exubérances par trop véhémentes de son terrible gendre : c’eûtjété de lui faire scier du bois pendant deux heures tous les matins.

— «... mais, ajoutait-il en soupirant, je le connais : je n’obtiendrai jamais cela de lui !... »

Refaire l’empire — sans empereur ?

Cela rappelle un peu le procédé enseigné par Petit Paul à sa petite sœur pour faire un canon :

— « Tu prends un trou et tu mets du cuivre autour. »

Le Petit Paul est pour Yortograf naturèle , comme notre regretté Erdan.

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Il écrit vache , tout simplement — v-h.

Ecce iterum Mascarillus!

Le néo-catholique Simon Jules, cet impressionniste du DEVOIR, s’agite, n’ayant plus le choix désormais, en la sainte compagnie des Chesnelong, Buffet, de Broglie et de Mun. Le bon apôtre veut qu’on s’occupe de lui : occupons-nous-en.

Il courait depuis quelques jours par la ville certaine anecdote rétrospective dont Y Évènement avait même soufflé mot. — Je vais préciser et me donner la superlative, infinie jouissance d’appliquer une chiquenaude sous le nez de ce maître comédien.

Quelque chose comme un bout de réponse au discoursministre de Nancy. — Attention, Escobar, mon agneau I Tu vas saluer !

Un de nos écrivains les plus estimés pour son talent et son caractère, honoré de la proscription sous l’empire, Deschanel, m’apportait un matin, il y a quelques

années, de Hollande, une lettre de mon ami vénéré Armand Barbes, l’admirable fou qui rêvait en 1830 l’utopie de cette République — que nous avons aujourd’hui.

Il y avait là un enfant, homme depuis, dont Barbés avait été le parrain — sans l’église, bien entendu. L’enfant était suspendu aux lèvres de celui qui lui apportait des nouvelles du vieillard bien-aimé vers lequel nous le conduisions chaque année pieusement. De cet enfant, le souvenir est aussi net et précis que le mien, — le mien que j’ai mot pour mot, jusqu’aux inflexions, dans l’oreille, comme si je venais d’entendre...

Donc, la lettre lue, on cause — et je ne sais à propos de quoi, le nom du Simon se trouvant lâché, naturellement je m’écrie :

« — En voilà un... farceur!

— Certes, oui, me répond Deschanel ; — mais vous ne savez pas à quel point!...

— Si!

— Non, — et vous allez vous-même reconnaître que non. •— Écoutez-moi ceci :

« Quand Simon, après sa lettre à Charras, eut prêté serment à l’empire pour arriver à la députation, ses amis lui tournèrent le dos. Nous l’évitions.

» Mais un matin, à l'angle d'une rue — (Gastiglione) ? — je me cogne, poitrine à poitrine, juste en plein dans le Simon. — Pas moyen d'esquiver l’échange au moins de deux mots :

» — On ne se voit plus ?... me dit notre assermenté, Lien moins embarrassé que moi, je vous jure.

» Une défaite quelconque : — Je travaille beaucoup, je ne sors pas.

» — Moi, mon cher, j’arrive de Belgique, où on m’avait demandé des conférences, [avec onction) ils ont été très bons pour moi. — J’ai même poussé en Hollande, jusqu’à la Haye, [dégagé] Croiriez- vous, mon cher, que moi, — moi ! — je ne connaissais pas Barbés ? — J’ai voulu le voir, ce Bayard, — (avec émotion) ce vieux lion de la démocratie, qu’on laisse mourir dans son coin, — ah !... (Ici. j le regard au ciel.)

» (Un dégagement.) — Et puis il faut tout vous dire, mon cher Deschanel : j’avais une raison, tout intime, (la voix se creuse). . . profonde !... (temps de repos.)

» ( Avec lenteur et gravité.) — Je n’ai pas besoin de vous dire, à vous, mon cher Deschanel, que, lorsque mes opinions se sont modifiées du tout au tout sur cette grosse question du serment, j’ai eu vis-à-vis de ma conscience les motifs les plus graves, les plus pé-

remptoires. . . — Mais (avec bonhomie ), que voulez-vous ? On est homme, on paye toujours par quelque côté son tribut à la faiblesse humaine. Si sûr de moi que je fusse, je n’étais pas fâché — non, je n’étais pas fâché d’avoir sur cette résolution l’avis de Barbés, cette âme loyale entre les loyales... (unrepos).

» J’allai donc le trouver, — vous savez ? Kalverstraat, le long de ce canal... Je le vis ( émotion , trémolo ), ce vieux lion, ce Bayard de la démocratie qu’on laisse mourir dans son coin (l’œil au ciel), • — 'ah ! ! !...

» (Un temps : reprise adagio.) — Mais, dès que j’abordai la question, Barbés me saisit le bras, me le serra avec force ( — il est des bons encore, allez ! — ) et m’interrompant : — « Pardon ! me dit-il — (avec solennité et fermeté) — dès que Jules Simon a prêté le

SERMENT, c’est QU’UN HONNÊTE HOMME POUVAIT LE

prêter. — Passons, passons !... » — (Souriant avec mélancolie). — Ça me fit plaisir !.. . (dégagé, prestoletl 6) : — Eh bien, mon cher Deschanel, au plaisir de vous revoir !...

— Eh bien ! poursuit Deschanel, j’arrive delà Haye : la lettre que je vous apporte est datée d’avant-hier matin, et quand j’ai demandé à Barbés : — « Vous avez donc dit à Jules Simon..., » — Barbés m’a répondu :

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