JE N’AI JAMAIS DE MA VIE VU MONSIEUR JULES SIMON
Si, comme audace, quelqu’un a plus fort que cela dans son Simoniana, j’écoute.
Mais d’ici là, mon ami, tirez l’échelle !
Je vais me dater, ce dont je n’ai pas besoin quand je me regarde.
C’était au temps où notre banlieue de Paris s’éclairait encore avec des réverbères allumés et éteinls aux heures réglementaires par des vieilles femmes tout huileuses, portant sur leur tête dans une boîte de ferblanc huile, mèches, ciseaux et torchons.
J’allais vers la barrière Clichy, le long du mur d’enceinte qui longeait les boulevards extérieurs.
Un jeune paysagiste assis sur une pierre peignait sur un petit panneau une des masures délabrées qu’on rencontrait alors parla.
Une allumeuse de réverbères s était arrêtée debout derrière le peintre, regardant la besogne. Je m’arrête
un instant à regarder aussi ; puis, discrètement, je m'éloigne.
L'allumeuse en avait fait autant, et elle marchait à côté de moi.
Quand nous sommes un peu loin, elle me dit avec commisération :
« — Y a-t-y des états bêtes !... »
Alfred Vernet, qui vient de mourir pendant que j'étais absent, reçoit un jour, de grand matin, la visite de l'ami P..., qui rédige aujourd’hui un journal au pays de Normandie. P..., lettré, charmant garçon, un peu bizarre — mais nous étions tous bizarres, dans ce temps-là ! — bégayant avec fureur et surtout naïf au possible. Il a dû en revenir.
« — Mon-on p'tit... je-je viens te-te demander un service.
« — Bien. Qu'est-ce que c’est?
« — Yoi-voilà ! Hi-hier soir, je suis en-entré dans ce nou-nouveau ca-café chantant, rue-rue Contrescarpe-
L’HOTELLERIE
Dau-dauphine. J’é-j’étais a-assis, et i-il y avait en-en face de-de moi une femme qui-qui était assise au-aussi et-et qui-qui me regarde. — A-alors, moi-moi, je la re-regarde aussi. — Voi-oilà quelle parle à la ma-archande d’oranges qui-qui vient de mon cô-côté et quiqui me dit : — You-ous devriez bien pay-ayer une orange à cette dame. — Moi-oi, je lui ré-éponds : com-combien est-ce? — E-elle médit : c’est qua-quatre sous. — A-alors, je lui dis : voi-oilà vos qua-quatre sous; do-onnez-lui une orange. Là-à-dessus, la-a marchande va lui donner l’o-orange. — E-elle mange l’o-orange, et puis, au-au bout d’un-un moment, voivoilà que-qu’elle remet son chapeau que-qu’ elle avait qui-itté, et puis que-qu’elle s’en va...
« — Et alors ?...
« — A-alors, mon-on p’tit! j’vou-oudrais bien que tu-tu y viennes a-avec moi ce-ce soir, pour-pour voir un peu co- comment tout-tout ça va finir... »
Guibollard, qui fait les «à peu près » d’instinct, se plaint amèrement de son neveu, pilier de cafés-concerts.
DES COQÜECIGRUES
« — Figurez-vous, me dit-il, qu’il va tous les soirs à Y He-des Radeaux!... »
Le parti bonapartiste, qui est « pour le peuple « comme le chien est « pour les côtelettes » , en arrive aujourd’hui à se rattraper à « Y hérédité morale ».
Et qu’est-ce que la morale a à faire par là !
Au café napolitain, Calinotte rêve, — braquée sur une carafe frappée.
— « ... non, mais je me demande comment ils s’y prennent pour faire entrer la glace là-dedans !... »
L’HOTELLEIUE
Un rédactenr du Journal des Débats, homme agréable d’ailleurs, épluche vertement notre Conseil Municipal qui change quelques noms des rues de Paris et qui fait bien .
Cet écrivain qui tient surtout à conserver la rue Marie- Antoinette, signe Francis Charmes — et au pluriel encore !
Une curiosité bien moderne et parisienne.
Toutes les places étant prises et encombrées à ce point que les impressionnistes se sont mis à faire de la peinture, le Simon Jules à faire de la morale et les républicains conservateurs a refaire la monarchie, il s’est trouvé sur le pavé parisien un brave garçon qui s’est déniché une spécialité bizarre où il n’a pas trop de concurrence à craindre. — Son unique métier depuis plusieurs années qu’il l exerce, c’est d'être honnête homme.
Il y a ajouté subsidiairement la connaissance des langues étrangères et une longue pratique du journalisme, — Mais sans sa qualité pivotale, cette éclatante
DES C0QUEC1GRUES
honnêteté, dans son œuvre toute de confiance et conscience, il n’y aurait rien de fait ni à faire, et vous allez voir comme.
Tous les matins, dès l’aube, il dépouille avec une célérité vertigineuse les mille et un journaux qui arrivent à Paris de tous les coins du globe, et il traduit ou coupe chaque passage où se trouve cité le nom d’un contemporain célèbre, écrivain, artiste, inventeur, homme politique, car il a pour abonnés naturels tout ce qui tient une place sur les hauteurs.
Immédiatement, avec une rapidité électrique, les Alex. Dumas, les O. Feuillet, les Sardou, lesMeilhac et Halévy, Gérôme, Cabanel, Doré, Détaillé, etc., qui n’auraient jamais l’occasion ni le loisir de fouiller quotidiennement ces monceaux d’imprimés, sont avisés sans s’être dérangés et presque pour rien, de ce que le monde pense d’eux à cette heure-là. Comme qui dirait le Cours de la Bourse du génie, — et ça aurait bien étonné le Siècle de Périclès.
Les malins savent cela et connaissent dès longtemps Blum et sa correspondance. A ceux qui ne les connaissent pas et qui ont besoin de les connaître, ne fût-ce que pour remercier les amis inconnus qui les proclament sans même qu’ils le sachent, je crois être beaucoup plus utile qu’à cet honnête « Interprète » en ayant l’air de lui faire cyniquement une réclame. — C’est 40, rue Saint- Georges.
L’HOTELLERIE
Vieilles histoires, toujours jeunes puisque nous ne les voyons pas changées quand nous les retrouvons.
Fouillons au tas des « cochers ».
Un monsieur important : — Cocher ! es-tu pris ?
Le cocher tendrement : — Tu m’aimes donc bien, que tu me tutèyes ?...
Autre :
— Cocher ! 1 1 , rue de Buffault !
— Laquelle, m’sieu ?
— Comment, laquelle?
— Oui ; nous en avons trois : la rue Buffault, la rue Truffault et la rue Duphot.
— Je vous dis : Bue de Buffault !
— J’entends bien, m’sieu ; — mais laquelle?...
De balcon à balcon, au quartier Bréda, Calinotte raconte son dîner d’hier à son voisin, peintre fallacieux ;
« — . alors on nous a servi des pigeonneaux.
Le voisin, glacial. « — Comment dis- tu ça?
Calinotte, déjà intimidée. « — Je dis : des pigeonneaux.
Le voisin, haussant ies épaules. « — Allons, bon ! ! ! »
Calinotte. « — Comment faut-il dire ? »
Le voisin. « — Mon Dieu! tu parleraisbien, très bien même, si tu voulais ; seulement tu ne fais jamais attention ! Raisonne donc un peu, car c’est vraiment bien simple ! — Quand tu es au théâtre est-ce que tu dis à l’ouvreuse : Donnez-moi un pibanc ? Non ; tu deman des un petit banc. — Au café, tune demandes pas un piverre ; tu dis : — Donnez-moi un petit verre. Comprends-tu maintenant que tu dois dire : des petits geonneaux , — puisqu’ils sont petits ?...
Calinotte, illuminée. <x — C’est vrai pourtant. — Eh ! bien, j’avais toujours dit : des pigeonneaux ! *
Le voisin. « — Tu n’es pas la seule . »
De la coupe aux lèvres. — Où M. Jablochskoff a tort. — Le trial de Chavetle. — Un buveur d’éclairs. — Sept enfants ! — Grasset orateur. — Un souvenir de Métastasé. — La catastrophe du ballon Giffard. — Une science toute française. — Question de « business ».
— Les âneries de M. Dupuis de Dôme. — Marey Monge et Dupuis Delcourt. — Carnot et ce Trochu. — Les mots d’Alexandre Dumas.
— Une bonne affaire. — Le duc de Broglieel le Banqueroutier frauduleux. — Histoire d’une conspiration. — On demande un dénouement. — La soupe aux vipères.
On a mesuré souvent, et même en vers, la distance de la Coupe aux Lèvres. C’est surtout en fait d’inventions qu'on peut compter les pas. — Combien de projets magnifiques se cassent le cou en route, du laboratoire à l’usine !
A d’autres découvertes géniales qui ont pu accomplir l’héroïque trajet, que manque-t-il parfois pour étonner et renouveler le monde? — Un rien.
Ainsi de la lumière Jablochskoff, — un bienfait qui
L’HOTELLERIE
trouve le moyen de se faire maudire. — Cela crève les yeux ! dit le public, qui se détourne. — Oui, et le soleil bien davantage. Seulement le soleil, qui est un finaud, a pris la précaution de nous décocher ses rayons du plus haut.
Si, au lieu de nous aveugler horizontalement à bout portant, M. Jablochskofï avait eu l'inspiration élémentaire de nous envoyer seulement des toits de nos maisons sa merveilleuse lumière, accrue par de puissants réflecteurs, sa cause était gagnée d’emblée, et il n’aurait plus eu contre lui que les marchands de lunettes bleues.
La précaution semblait pourtant si simple !
Aux temps héroïques où le très spirituel Chavette, l’héritier avantagé d’Henry Monnier, s’appelait de son noni Vachette et combattait le bon combat contre la terrible et admirable Stoltz, en sa qualité de directeur des théâtres royaux de La Haye, il comptait parmi ses pensionnaires un trial étrange.
Le trial de Vachette avait une grande qualité et un
DES COQUECî GRUES
grand défaut : il aimait jusqu’à la passion son vieux père et l’alcool de tout âge.
On sait ou on ne sait pas que les éclairs au théâtre s’obtiennent en allumant un mélange préparé d’esprit de vin et de lycopode. En province et meme à La Haye, l’éclair est d’une grande ressource et d’un effet dramatique toujours certain. Aussi en fourreraient-ils partout, jusque dans le Cctid. — J’ai entendu un ténor qui dut une fière chandelle aux éclairs dont un directeur intelligent et qui ne « reculait devant aucun sacrifice », avait soutenu son grand « air de la Mort » au cinquième de la Lucie.
Quand je pus, pour une fois, me donner la joie d’aller passer quelques jours à La Haye avec mon vieux Vachette, je le vis préoccupé : un atout lui manquait. Il avait dû renoncer partout aux éclairs. — Son trial les lui buvait.
D’autre part, la piété filiale, comme toutes les piétés, accomplit des prodiges. Je ne saurais affirmer que le trial de Vachette en fût arrivé à allaiter son vieux père à travers des barreaux de prison comme la fille de ce Sextus quelconque condamné à mourir de faim, et qui s’en vengea depuis en nous faisant mourir d’ennui à le traduire. Mais n’ayant rien, puisqu’il buvait tout, l’excellent fils, à force de passes et autres contre- passes, parvint à faire venir à La Haye son vieux
L’HOTELLEKIE
moustouflon de père, du fin fond d’une de leurs vallées d’Auvergne.
11 amène glorieusement au « Café de la Comédie » ce père triomphal, depuis tant de mois annoncé, et le présente avec orgueil à tous, jusqu’au dernier servant et à la laveuse.
— C’est lui ! C’est mon père ! Est-il fort et solide, hein ? Tàtez-moi ces bras-là ! Soixante-dix-sept ans ! Avec toutes ses dents, toutes ! Montre, papa ! Quelle conservation ! — Et dire que cet homme -là a eu sept enfants ! !...
Je m’oublie, laissant mon souvenir flotter dans le vague de ces temps lointains — d’où j’entends encore la voix enrouée de Grassot terminant, par cette prosopopée, l'oraison funèbre d’un camarade :
— ... enfin, Messieurs, notre cher, à jamais regretté camarade, comme artiste, me rappelait Talma, et, comme homme, — ma mère !!!
Je lis dans les feuilles qu’un haut fonctionnaire public vient d’être arrêté comme faussaire habituel — et je pense à ce qui devait se passer dans le cerveau de ce misérable pendant toute son abominable vie de remords, de transes, d’angoisses, — au milieu des respects et de la considération publics.
« Si l’on portait écrites sur le front, dit Métastase, les « peines qui sont dessous, combien nous feraient pi- » lié qui nous font envie !.. . »
Les Parisiens que le baccarat couche trop tard ont hier deux fois montrer le poing à leurs Cercles vicieux : ils ont été les seuls à ne pas jouir au matin du demi-orage, très agréable en sa moitié, qui nous est arrivé du S. -S. -O., sur le coup de quatre heures.
La foudre est tombée sur plusieurs points où elle a exécuté ses tours familiers, chers aux rédacteurs de faits divers, et que ne désavouerait point le prestidigitateur Brunnet.
C’est ainsi que, dans le quartier de la Madeleine, elle est tombée sur la maison n° 117 de la rue Royale,
L’HOTELLERIE
où elle a enlevé seize tuiles et une petite qu’elle a portées sur le toit de la maison d’en face, aux places où précisément les mêmes tuiles se trouvaient manquer ; — si bien que le couvreur, mandé depuis plusieurs jours, a vu en arrivant sa besogne faite.
La foudre est ensuite descendue à la cave, a débouché une bouteille de vieux Médoc, s’en est versé un verre et en a offert un autre à un pompier de la caserne de la rue Blanche, venu pour souhaiter la Sainte-Marie à la cuisinière Gertrude. — Le pompier a refusé la politesse par discrétion.
De là, le fluide électrique serait monté jusqu’à l’humble « grenier » — 10,000 francs par an, sans compter la sauce — du philanthrope Jules Simon, et aurait arraché de la bouche même de ce républicainconservateur une Vérité vraie, qui a été portée sur-lechamp, cachetée par le commissaire du quartier, au laboratoire de M. Fremy, rue Lacépède — pour être analysée.
On affirme — sur les cendres de Mme Roulier mère — qu’il est impossible de laisser telles quelles
DES COQüECÎGRUES
les ruines du palais des Tuileries, — plus belles cent fois dans leur sauvage désolation que ne le fut jamais le palais debout ;
— qui, sous les lierres à venir, disposées ad hoc , trouées et ravagées davantage, avec quelques grands arbres pittoresquement repiqués dans les combles, comme par un hasard de nature, seraient le plus merveilleux des décors dans le jardin des Tuileries prolongé et remanié ;
— que l’Anglais payerait au poids de l’or s’il pouvait les transporter d’un bloc au milieu des grands chênes d’Hyde-Park ;
— et de plus, quoi qu’en dise le sage Clémenceau, ce futé qui cette fois s’est laissé mordre, — qui sont pour tous les partis quels qu’ils soient — je dis TOUS — le plus éloquent et le plus dramatique de tous les enseignements.
On affirme encore et on jure aussi qu’on ne rebâtira jamais à cette place un autre palais, — nouveau nid pour nouvel oiseau — quand, pour tout être ayant des yeux, il est archi-démontré qu’il sera archi-impossible, les ruines enlevées, d’y faire autre chose.
Et quel flux d’excellentes mauvaises raisons ! Et quelle stérile puissance d’affirmations vaines !
Le grand Arago — rien des Postes ! — nous disait :
« — On a souvent demandé pourquoi le cri du coq effraie le lion ?
» C’est peut-être parce que ce n’est pas vrai. »
La catastrophe du ballon Giffard est un véritable deuil pour Paris. Sa destruction serait, plus encore, un irréparable malheur pour la science universelle.
Nos yeux s’étaient habitués à contempler ce dôme énorme que le voyageur apercevait dès Courbevoie au sommet de l’axe de notre admirable avenue des Champs-Elysées, que ne possède aucune ville au monde. Puis on voyait insensiblement monter, planer et descendre la sphère gigantesque, pour reprendre à nouveau l’essor dans sa majestueuse lenteur.
Avec une patriotique et légitime fierté, on se rappelait que l’aérostation, cette « Science toute Française », est l’une des plus intéressantes découvertes que notre pays ait données au monde — et le penseur guettait d’en bas chaque retour de l’admirable
DES COQl'ECîGRUES
monstre dont la science attendait réponse à tant de questions posées, sans parler des questions à naître...
J’ignore si l’avarie du ballon Giffard est réparable. Je le désire, sans me demander si la faveur du public, qui était enfin acquise, n’aura pas un temps de recul à la reprise des ascensions : je n’ai pas à m’occuper de ces questions de « business » toutes secondaires ; — je pense seulement, avec un regret profond, que mes yeux ne reverront point un aérostat pareil...
Il a fallu, en effet, pour réaliser ce rêve grandiose, un homme exceptionnel et qui se rencontrât dans des conditions plus exceptionnelles encore. Un même siècle ne produira pas deux fois M. Giffard, avec sa fortune et sa remarquable obstination.
Ici, je me sentirais d’autant plus à l’aise pour louer que je me suis trouvé, deux très essentielles fois, en implacable contradiction avec M. Giffard — pour la navigation aérienne et contre les Prussiens. — Je me détourne de ces deux souvenirs et je ne vois plus devant moi qu’un homme studieux, inventif, et spécialement désintéressé.
Cet homme, par le bénéfice légitime d’une invention utile et très heureusement exploitée, se trouve vis-à-vis de revenus annuels de proportions formidables. Par grâce particulière et dont nous profitons,
L’HOTELLERIE
il est possédé d’une passion qui domine toutes les passions ordinaires de l’homme : il a l’amour, la fureur, — la Foi — de l’aérostatique, qui est tout le contraire de l’aéronautique. — Mais cela, il ne sait le voir.
Il croit à la direction des ballons et il s’attachera avec une persistance obstinée, acharnée, à sa chimère. Notre génération l’a déjà vu une fois au-dessous d’un ballon, il y a bien des années, par un orage effroyable, partir héroïquement comme une flèche, sur une machine à vapeur dont les sifflements se perdaient dans les hurlements de la tempête. Ce jourlà, il ne dirigea pas du tout son ballon, — naturellement, et, plus naturellement encore, ça n’apprit rien à M. Dupuy de Dôme , — mais il revint à terre, contre toute vraisemblance, et aussitôt, sans désemparer, il se mit à construire ballons sur ballons, petits, moyens et grands. La légende, — puisqu’il est convenu que nous ne savons jamais d une façon précise tout ce qui se passe au delà de nos grilles d’enceinte, — la légende nous le raconte alors faisant successivement fabriquer deux ou trois ballons-monstres captifs — de vrais Géant , ceux-là ! — à Vienne, à Londres, que sais-je ? Chacun de ces ballons, à peine gonflé d’hydrogène, a ses destinées presque immédiatement achevées : accident, rupture de cable, etc., et chacune de
DES COQUEGIGRUES
ces tentatives coûte à M. Giffard quelque cinq cent mille francs.
Il ne se tient pas pour battu. Et pendant que, ultralibéralement, il prête à tout premier venu et au dernier aussi sa coûteuse flottille de ballonneaux cubant de cinq cents à deux mille mètres chacun, — pour la science, pour le plaisir, pour rien ; — finalement ce Magnifique jette près d’un million dans ce dernier captif qui a eu au moins, dit-on, l’honnêteté de lui rendre une part des capitaux mangés par ses frères aînés.
Trouvez-moi un grand seigneur comme celui-ci, qui vous entretienne avec une aussi fastueuse profusion sa maîtresse — et qui d’abord ait eu la gloire d’aller choisir Celle-là ?...
Un mot encore : on a pu dire dès la fin du siècle dernier que l’aérostation était tombée tout à trac des mains géniales des Montgolfier sur un tapis de bateleur dont elle ne s’était pas relevée. S’il est trop vrai qu’à deux ou trois exceptions près, l’aérostation, cette gloire de France, soit depuis bien longtemps compromise par les aéronautes forains dont l’unique métier consistait à partir d’un hippodrome quelconque pour aller au rez de terre tomber un quart d’heure après devant une bouteille devin au Bas-Meudon, il faut
L’HOTELLERIE
reconnaître qu’à ce M. Giffard appartient pour bonne part l’honneur d’avoir rendu à l’aérostation quelque respectabilité.
Voyons maintenant le revers de la médaille :
Je ne m’arrête pas à certains détails des entreprises aérostatiques de M. Giflard. Ainsi, toute chose humaine ayant sa fin marquée, il est d’intérêt très secondaire d’examiner si les enveloppes superposées, tout impeccablement agencées qu’elles fussent, ne devaient pas infailliblement tromper finalement à un moment donné l’espoir du constructeur. Je ne demande pas si, pour un aérostat captif, c’est-à-dire non mobilisable, on n’eût pas dû préférer, à défaut du triple airain du Juste d’Horace dont nous nous trouvons manquer, une simple enveloppe de cuivre comme celle projetée par Marey Monge, cemme celle commencée, non finie, par le pauvre Dupuis Delcourt, qui s’y ruina et eut l’atroce douleur de voir les morceaux de son rêve aux mains des brocanteurs de la rue de Lappe.
De même, ne regardons pas de trop près à cette déchirure finale qu’il eût été, — d’après le récit officiel lui-même, — facile d’éviter en tenant le ballon toujours plein.
Nous devons être tous trop heureux que l’accident ait eu lieu à terre, sans mort d’homme...
Mais pour avoir été mis tant de fois en demeure^ M. Giffard nous devait autre chose que l’éclosion non intermittente de cette pullulation de ballons de plus en plus gros. Libre à lui de poursuivre son rêve d’aéronaute en chambre et de couver sa chimère de Poisson Volant : de cette monomanie innocente, enfantine, il n’est responsable qu’envers lui seul et son médecin. — ■ 11 nous doit d’autres comptes au bout de la campagne de son admirable ballon captif du Carrousel.
De cet engin puissant et permanent, la science attendait légitimement un relevé d’observations météorologiques, biologiques et autres, qu’il n’avait été donné jusqu’alors au monde savant de pouvoir suivre dans des conditions aussi parfaites.
11 est, outre ces études d’ordre général , une question particulière d’application scientifique, ou plutôt, à l’heure qu’il est, de simple expérimentation, que les derniers événements ont mise douloureusement à notre ordre du jour.
On se rappelle l’héroïque histoire des aérostiers de la République française, créés en 1793 par le Comité de salut public ; qui devant Mons, Maubeuge, Frankenthal, Ehrenbreisten, Aix-la-Chapelle, etc., sans parler de Fleurus, — accompagnèrent partout nos armées de Sambre-et-Meuse, du Rhin, jusqu’au Da-
nube, transportant leur matériel, fabriquant leur gaz en rase campagne, inspirant confiance aux nôtres, terreur aux autres, et eurent finalement bonne part dans la victoire.
Comment aurions-nous oublié d'autre part qu’hier, dans Paris investi par l’Allemand, au bout de cent ans de plus de science acquise, dans une capitale qui est un monde, où tout était facile et tout prêt, la Défense n’a jamais pu obtenir de ceux qui s’étaient arrogé le droit de la diriger, seulement un aérostat d'observations militaires qui eût pu du tout au tout changer la face des choses, — ■ car vous vous le rappelez trop notre éternel bulletin, toujours le même! — de nos détachements s’apprêtant à faire la soupe, surpris par l’Allemand et « se repliant en bon ordre ». Nous n’avions plus fait alors un pacte avec la Victoire, comme sous Carnot, mais bien avec la Surprise, de par le Trochu.
La question est depuis plusieurs années posée, et l’Exposition Universelle nous a montré les premiers essais de la Photographie Aérostatique. Indépendamment de l’intérêt que présente la poursuite de ces essais au point de vue des relevés planimétriques quelconques, tout Français comprendra de quelle importance serait la solution du problème posé et déjà à moitié résolu : — Envoyer de la nacelle d'an
DES COQEECIGRUES
aérostat permanent , toutes les dix minutes , à un quartier général , la photographie des mouvements de l’ennemi sur un périmètre en proportion avec V altitude de l’aérostat.
Nous croyons savoir que le savant et modeste colonel Laussédat s’occupe de ces travaux avec zèle, mais aussi avec un budget et un matériel plus qu’insuffisants; nous avons appris encore sans surprise que la Prusse les poursuit chez elle avec une ténacité jusqu’ici infructueuse. Jamais, il faut le dire, engin aérostatique n’avait été plus admirablement propice à ces travaux que le ballon du Carrousel.
Cette conquête si patriotique, qui doit compléter avec la science moderne l’impérissable découverte des Montgolfier, M. Gilfard pouvait nous l’assurer.
S’il a subordonné aux exigences des ascensions payées les services scientifiques que la météorologie et la photographie aérostatique devaient légitimement attendre de son ballon du Carrousel, qui ne se refera pas de longtemps, il aura irréparablement perdu l’occasion de s’attester enfin lui-même autrement que comme un « trouveur » heureux et son admirable aérostat n’aura été rien de plus qu’un spectacle monstre et une banale spéculation.
L’HOTELLERIE
J’ai oublié le nom de cette bonne dame de la fin du siècle dernier qui s’attendrissait sur elle-même en apprenant encore une dernière découverte scientifique : « — Vous verrez, disait-elle, que je mourrai tout juste- » ment la veille du jour où ils auront trouvé le moyen » de nous empêcher de mourir. »
La bonne dame était trop pressée; elle pouvait encore quelque temps attendre sans inconvénient. Nous avons cherché, depuis elle, quelque cent ans, et, en vérité, ces cent ans-là n’ont pas été manchots sur le champ des inventions ; mais, quoique tout soit possible (« — même Dieu! » dit l’ami Gaspard, qui est un garnement — ), nous n’en sommes pas arrivés à supprimer la Mort, c’est-à-dire à nous guérir de cette maladie mortelle dont nous sommes tous atteints et qui s’appelle la Vie.
Cependant il en est qui se regimbent, oubliant le mot de Fontenelle {. — était-ce bien Fontenelle? — ) « — Tout le monde s’épouvante de la mort et pourtant » tous les jours je vois que tout le monde s’en tire !... » — Ces entêtés, sans oser se l’avouer à eux-mêmes, s’obstinent justement à nourrir je ne sais quel vague espoir d’un qui ne fantastique dans l’universelle et implacable loterie où il n’y a pas un seul numéro gagnant. Ils ne songent pas à se dire que, si la vie était éternelle, l’homme serait le premier à implorer la mort comme le suprême bienfait.
DES COQUECIGrRUES
Tant de gens se cramponnent à la vie et s’efforcent de faire la sourde oreille à l’appel quand la terre les siffle, que d’autres qui ne rêvent point, plus positifs et sans préjugés, trouvent leur profit naturel et immédiat à propager et exploiter ces illusions. De là, de temps à autre, l’annonce à grand fracas d’un nouveau spécifique et d’un nouveau docteur Noir, zouave Jacob ou tout autre guérisseur de cancer, sans parler de la fontaine de Lourdes et de l’eau de Sainte-Farcy, selon l’Évangile de Scholl.
Les gredins qui font impudemment ce métier n’ont pas besoin de connaître un mot de médecine : il leur a suffi de mettre la main sur un commanditaire pour payer les annonces des journaux, — malheureusement et forcément irresponsables. Parfois c’est une véritable association de commanditaires malfaiteurs, avec acte de société, assemblées, dividendes et tout ce qui s’ensuit. — Nos guérisseurs de cancers et autres trouvent immédiatement à point nommé des dupes par troupeaux et les tondent jusqu’à l’âme. On ne paye qu’en entrant et il n’v a pas de limite au prix. Souvent le « docteur » spécifie qu’on ne lui versera qu’une moitié d’avance, l’autre moitié après guérison, et, comme la seconde moitié ne se payera jamais, la première est toujours plus grosse que deux entiers selon le cours.
Abuser sciemment par des promesses décevantes,
L’HOTELLERIE
en les volant, des infortunés qui se tordent sous le mal, peut déjà compter pour une escroquerie peu vénielle. Mais où l'escroc devient un scélérat, c'est quand il jure à un fils, crédule alors jusqu'à la superstition, l’irréalisable guérison d'une mère...
Puisque les médecins n’ont pas l'esprit de faire euxmôines leur police au moins comme leurs voisins du barreau avec un Conseil de l’Ordre, espérons qu'un léger temps d’arrêt dans les procès de presse finira par laisser une embellie à nos magistrats pour régler un peu la matière.
On pourra voir alors qu'il y a encore de beaux jours pour nos jeunes substituts qui ont leurs dents à faire.
Tous ceux qui ont connu l'excellent Alexandre Dumas père se rappellent avec quelle prodigalité inouïe il se donnait et donnait aussi ses amis par-dessus le marché, à n’importe qui et trop souvent au dernier gredin.
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Il recommande une fois à l’un de ses plus fidèles un aigrefin de la pire espèce, avec une de ces lettres dont il foisonnait : « — Je vous envoie mon meilleur ami ; » ouvrez-lui votre porte à deux battants ; faites pour » lui ce que vous feriez pour moi, etc., etc., etc. »
A quelque temps de là, rencontre de Dumas et de l’ami, qui bat froid. Explication. L’ami reproche à Dumas, qui a tout oublié, ses excès de confiance et de facilité ; il lui rappelle la présentation de son dernier protégé :
— Eh bien ! interrompt Dumas, — c’est le meilleur, le plus charmant garçon du monde ! Plein d’esprit, — et de cœur!...
— Oui, mais il m’a emporté ma montre, qui était accrochée à la cheminée.
— Gomment !... à vous aussi ! ! !
C’est une pluie de ratages, décidément !
Nous avions dès longtemps oublié la mort du jeune Napoléon chez les Zulus, les conditions médiocres de
L’HOTELLERIE
cette fin finale et même, pour faire bonne mesure, le testament par trop plein de séductions où le jeune Espoir qui « s’était senti né artilleur » nous menaçait de faire malgré nous notre bonheur à sa façon.
Nous ne nous rappelions plus rien de tout cela si ce n’est « le Pigeon » à la Parny, que les bonapartistes furent si agréablement attendris de voir voltiger sous la coupole de Saint-Augustin, au service funèbre, eux qui croyaient si bien n’en avoir pas laissé un seul avec ses plumes derrière eux !
Souvenirs et regrets !...
Aujourd’hui un journal très bien fait d'ordinaire et qui n’y doit avoir que plus de mal, étant impérialiste, n a pas trouvé, semble-t-il, son « prince » suffisamment enterré, et il lui apporte un grès en plus.
De la conversation servie comme primeur extra entre le rédacteur du Gaulois , « dont la douleur garantit l’impartialité » et le lieutenant Carey — il résulte plus qu’explicitement :
1° — que le «prince » et non l’officier anglais com mandait la reconnaissance qui s’est laissé suprendre ;
2° — que ledit commandant n’avait pour tout son détachement que trois carabines, lesquelles n’étaient même pas chargées au moment de la surprise ;
DES COQUEGIGRUES
30 — que l’officier anglais avait proposé de reconnaître « d’une hauteur » , mais que le « prince commandant » avait jugé un bas-fond préférable pour cette opération ;
4° — que ledit « prince » ne croijait pas aux Zulus !.,
Je répète que ce n’est pas nous qui racontons, mais eux.
En terminant, le lieutenant Carey « s’écrie avec émotion », mais textuellement :
« — Quel vrai soldat il eût fait ! »
Moi, je n’y mets pas autrement obstacle ; mais si les « vrais » soldats ne sont pas plus malins que celui-là, je me demande comment sont les faux; et si c’est lace qu’on nous sert comme aigle, je veux bien que le loup me soupe si je sais à quoi je pourrai désormais distinguer un aigle d’une oie ?
Vraiment, comme dit Brid’oison :
« — On-on ne se di-dit pas ces cho-oses-là à soimême ! »
L’HOTELLERIE
Alexandre Dumas a laissé derrière lui un inépuisable stock de « mots » à défrayer à jamais la chronique parisienne, et je me suis demandé bien des fois comment personne n’avait encore songé à colliger et publier un Alexandre-Dumasiana. L’affaire serait indubitablement excellente pour le compilateur comme pour l’éditeur, et je suis, quant à moi, tout prêt. — Mais voilà ! L’œuvre dépasserait les proportions des dictionnaires réunis Littré et Larousse.
Un soir de première représentation, il était dans une avant-scène, rayonnant de tous ses rayons, exubérant de gaieté, de bienveillance, d’ampleur et de santé. Et la loge ne se désemplissait pas d’amis et de visiteurs toujours renouvelés.
L’aimable, mais physiquement microscopique A... M... se fait jour et parvient jusqu’à la main du grand homme.
« — Je vous admire de loin depuis une grande demiheure, mon cher Maître, et je me disais combien je voudrais être ce que vous êtes quand je serai à votre âge!... »
Le père Dumas, souriant, répond du haut de ses immensités au jeune criquet :
fit
« — ... et même maintenant ! »
On parlait mystérieusement depuis quelque temps du début fort inattendu d’un nouvel auteur dramatique. Nous pouvons aujourd’hui donner satisfaction à la curiosité publique.
Le nouvel émule des Augier, Dumas, Feuillet, n’est rien moins que M. le duc de Broglie, connu seulement jusqu’ici dans le monde littéraire par un ou deux articles un peu incolores, il faut bien l’avouer, publiés par la Revue des Deux 3Iondes. M. le duc de Broglie aurait trouvé là sa véritable voie. Son drame, — car c’est un grand drame avec une partie franchement comique et même grotesque, — a pour titre :