‹ L'hôtellerie des coquecigruesChapitre 8 sur 26 · LE BANQUEROUTIER FRAUDULEUX · texte numérisé non relu

LE BANQUEROUTIER FRAUDULEUX

C’est l’histoire très mouvementée d’une conspiration où l’un des principaux conjurés, sur le point de commettre un crime dont les responsabilités peuvent le mener très loin, cède à ses enfants tous ses biens et immeubles au moyen d’une vente simulée. M. de Bro* glie aurait pris, comme on le voit, l’exacte contre-

L’HOTELLERIE DES GOQÜEGIGRUES

partie du beau livre que Balzac a écrit sur l’honnête failli César Birotteau. — Son titre, d’un premier effet un peu forcé et, comme disent les Anglais, « sensational, » se trouve tout à fait justifié dans l’action même par l’analogie parfaite aux points de vue criminel et pénal...

Les premiers actes de la pièce sont complètement écrits. On dit beaucoup de bien, comme métier, de la charpente des trois premiers. — Le quatrième est insuffisant, mais peut se remanier.

Malheureusement, c’est le dénouement qui manque encore...

— Quand on a commandé impérativement sa soupe aux vipères, il ne faut pas bouder devant l’assiette.

(Manuel du Parfait Jules Sûnon).

— chez Roret. ,

« Comme il faut ! » Marseille au télégraphe. — Une Icarie catholique.

— Devant une poire. — Divagations correctionnelles. — Labiche touriste. — Le bon nègre. — Pediculus viator. — Les indispensables.

— Trop de fierté. — Le faux cancer. — Attention.

Je vois dans plusieurs journaux que l’ex-impératrice « a pris hier une tasse de chocolat ». (Sic.)

Si ça lui a fait du bien, j’en suis aise.

Mais je cherche dans tous les journaux ce qu’ont bien pu prendre les mères des deux autres pauvres diables de soldats anglais tués avec le jeune exprince.

Aucun ne me le dit, et ça me désoblige.

Mère lionne avait perdu son faon :

Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée

L’HOTELLERIE

Poussait un tel rugissement Que toute la forêt était importunée.

La nuit ni son obscurité.

Son silence et ses autres charmes De la reine des Bois n’altéraient les vacarmes. ÏSul animal n’était du sommeil visité.

L’ourse enfin lui dit : Ma commère,

Un mot sans plus ; tous les enfants Qui sont passés entre vos dents N’avaient-ils ni père ni mère?

« — Mais, Nadar, qu’est-ce c’est que çà?

o — Ça, mon ami, c’est du La Fontaine. Ça ne se lit plus. »

Nous voulons absolument l’Égalité, mais, en même temps, nous voulons être « distingués », c’est-à-dire autrement que les autres, ce qui ne s’accorde pas tout à fait. Le plus humble commis de magasin choisit la couleur et dispose le nœud de sa cravate pour avoir « l’air distingué », et je ne connais pas une concierge qui ne s’applique à être « comme il faut », c’est-à-dire différente de tout le monde et mieux que les gens comme il ne faut pas.

DES C0QUEC1GRUES

Etre « comme il faut » peut conduire loin et faire commettre Lien des niaiseries, sans parler de pis.

Ainsi nous apprenons traditionnellement à nos enfants qu’il n’est pas « comme il faut » de se servir de leur main gauche, et nous fabriquons ainsi une série de générations d’estropiés, — puisque je n’ai pas le droit de dire d ’estromains.

Peut-être, à force de persévérer dans ce procédé ultrasélectif, arriverons-nous à créer ainsi une race assez « comme il faut » pour être complètement manchotte et atrophiée de toutes ses mains et de tous ses bras gauches. Tels, mains et pieds hormis, ces poissons qu’on trouve dans les lacs souterrains de l’Amérique et qui, n’ayant plus d’occupation à donner à leurs yeux, puisqu’ils vivent dans le noir éternel, ont finalement pris le parti de devenir aveugles, • — ce qui doit être pour eux le comble du « comme il faut ».

Je tombe au bureau télégraphique sur une forte querelle :

Un gros monsieur, méridionalissime, tout rouge —

L’HOTELLERIE

vultus vultuosus , dit avec son incomparable énergie de précision la langue médicale, expressive comme tous les idiomes techniques, — se répand en imprécations violentes contre les employés et l’administration.

Il me prend à témoin et m’expose le cas.

C’est un fabricant des Bouches-du-Rhône, à Paris depuis plusieurs jours pour une commande importante, laquelle va être perdue pour lui parce que ses employés ne lui expédient pas la livraison assez vite. Voilà deux dépêches qu’il leur envoie hier et avant-hier, et pas même de réponse ! Ce matin, il leur en expédie une troisième qui commence par — « Nom de Dieu! » — et le télégraphe, qui est « comme il faut » , se refuse net à transmettre le juron sur Marseille. — « Cela nous est défendu, « répond imperturbablement Remployé.

« — Hé ! je me f.. . pas mal de vos défenses ! hurle le Marseillais exaspéré. Comprenez donc que c’est ma manière de parler, à moi, que mes gens de là-bas sont habitués à celle-là et pas à une autre, et que, tant que je ne leur aurai pas fait péter à l’oreille mon « Nom de Dieu! » tout le reste ne compte pas, et mes employés se disent : « — Nous avons du temps devant nous : le patron n’a pas encore parlé. » — Je vous paye pour que vous me serviez, que vous me serviez à ma façon et non à la vôtre, f... ! — Est-ce vrai, oui ou non,

que c’est moi qui vous paye ? Et c’est vous qui me commanderiez, nom de Dieu !... Est-ce que je vous donne à télégraphier des saloperies, moi? des « petites correspondances?... » — Vous me le f... trez là mon c( nom de Dieu! » c’est moi qui vous le dis, ou je vous f. .. à vous et à votre s... administration un procès en dommages-intérêts qui vous coûtera gros, mille « nom de Dieu ! »

J ai sténographié.

Il en appert que l'administration des Postes et Télégraphes se réserve l’examen et le refus de telles ou telles dépêches. S’il s’agit d’injures, dès lors publiques, ou de propos grivois, c’est au mieux. Mais on comprend moins que ces interdictions puissent s’étendre au delà, et surtout elles ne sauraient être discrétionnaires. Le public doit être servi à sa volonté par ceux qu’en effet il paie.

Renvoyé à M. Cochery, qui n’en est pas à « la Loi du Sacrilège » .

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11 y a vraiment de bien braves gens parmi ces « Blancs » qui défendent encore l'autel à l'heure qu'il est.

On comprêfrd le Blanc, d’ailleurs, tout en préférant le Bouge, couleur de l'espérance. — Le tout, c’est de tenir le Bleu bien en horreur.

Seulement, quelle faiblesse dans ces combattants naïfs! Faiblesse tout expliquée chez des mortels nés gobeurs à ce point de s’indigner à la pensée qu'ils pourraient descendre d'un singe — • et d’être tout fiers de se croire issus d’un petit morceau de boue...

Leur porte-glaive principal — spes ullima Romœ — en cette dernière bataille qui n'est pas encore la pénultième, M. de la Bassetière a défendu en désespéré la cause à laquelle il croit.

C'est bien. Je suis pour tous ceux qui croient à quelque chose, et tellement que j'estime même ceux qui croient à Bien, Bien étant assurément quelque chose encore.

Mais, d'un coin de la galerie qui juge les coups, « je demeure stupide, » comme dit Cinna malgré Brid’oison, quand j’entends M. de la Bassetière, acculé

DES C0QUEC1GRUES

finalement au grand fossé où se fait la culbute et perdant la tête, invoquer à l’aide ses deux derniers champions contre l’Université.

Qui?

Musset, Lamartine.

Quel Musset ? Je ne puis supposer que ce soit Hassan, ni Rolla, ni Mardoche, ni Frank, ni Dalti, ni Perdican, ni « l’abbé » quoique abbé, — toutes incarnations diverses mais exactement identiques d’un idéal obstinément unique et fort mal édifiant.

Ce n’est pas non plus à des contemporains que l’Église, toujours prudente, songerait à offrir, comme pendant à l’Imitation de Jésus-Christ, l’exemple de l’existence insuffisamment hagiographique de ce lévite.

Est-ce alors le Musset qui a craché, de l’oreiller dune fille publique, un reste de cigarette sur le socle du marbre de Houdon? — Ou celui qui inventa avant Dennery « la Croix de ma mère » ? Il la fourra partout, en effet, cette croix de la mère et surtout de la fille, au cou de Laurette, aux mains de Camille, entre les seins payés de Marion.

J’avise alors charitablement mon prochain, dans la personne autorisée de M. de la Bassetière, que ce

n’est pas là des gages, et que mon prochain s’est du tout au tout trompé.

C’est précisément la Foi qui faisait défaut au Musset sceptique et charmant qui sut si bien sourire et meme pleurer. J’entends toutes les « Foi.» 11 n’a cru à rien, à l’Humanité ni à la Justice. Cet esprit si libéralement doué avait l’irremédiable malheur de n’être pas une àme. Poète, il manqua de ce qui fait surtout le poète — vates — la Prophétie, et il n’entrevit que d’en bas le sommet d’où le Génie découvre et signale les avenirs. Il n’eut môme pas certains sursauts et les quelques pressentiments de Heine, lequel vendit deux fois, pour le moins, le Dieu qu’il n’avait pas, — « catin » que le justicier Proudhon envoie au charnier des Filles Repenties.

Jamais il n’a dit, jamais il ne songea môme à dire la parole qui console et qui encourage. Il n’a pas versé à ceux qui avaient soif le vin vivifiant, le vin des forts ; il les a allanguis et énervés dans les torpeurs décevantes des parfums-poisons de l’Orient, manipulés, par l’Italie. La conclusion de son Œuvre sceptique et démoralisant est sèche, désespérée, antihumaine et antichrétienne, comme la résultante de l’Œuvre despotique et étouffant de Balzac.

Aussi l’incontestable grandeur de l’un, la grâce et le charme de l’autre n’ont pu les sauver. Plus impi-

toyable encore que le Temps de Fénelon, le sentiment Humain ne pardonne pas à qui s’est passé d ) .

Au surplus, un souvenir m’est toujours reste qui pourra, dans une certaine mesure, servir à compléter ici le diagnostic général ; — nous nous comptions cent à peine derrière le convoi de l’un; nous n’étions pas soixante à marcher derrière l’autre...

De ce «Byron monté en épingle », — « Mlle Byron » comme l’appelait notre Préault, — si nous arrivons à l'autre parangon catholique revendiqué par M. de la Bassetiere, la cause devient pire.

Ce deuxième flûtiste a fait bien plus de mal encore que le premier.

Né royaliste, catholique et aristocrate (j’entends évidemment le sens étymologique du mot), Lamartine crée en ce qu’il peut la Bépublique par cette parole, spécialement odieuse en sa bouche : « — Défions-nous des surprises du cœur ! » — Devenu républicain uniquement parce que la Bépublique le porte, — tout comme M, Thiers tout à l’heure, mais, lui, avec des circonstances aggravantes, — il fait tout ce qui est en lui pour égorger la République.

(d) Relire la très essentielle, excellente Étude de Vacquerie sur A. de Musset. Quand les Snobs et autres Philisti i; s veulent supprimer la partialité au critique, c’est pour lui couper l’essentiel et le traiter ensuite d’eunuque plus à leur aise. Mais Vacquerie n’est pas de ceux qui se laissent prendre, et il a frappé dru, virilement, faisant justice.

A l’heure où les trônes de l’Europe craquent au contre-coup de notre grande secousse de février, quand les peuples haletants ont le regard fixé sur nous, il tue d’un coup la France — qui peut tout, alors ! — et il tue du même coup la liberté du monde, par la proclamation de son manifeste impie, le « Chacun chez soi et pour soi » des Guizot et des Dupin.

En supprimant l’échafaud politique, le dernier échafaud à supprimer, — surabondamment suppléé d’ailleurs par les fusillades, chaque fois qu’il en sera besoin, — ce Gribouille sentimental et convaincu prépare le massacre d’interminables séries de milliers d’hommes. C’est derrière lui premier que se groupe d’instinct et légitimement le premier ferment embryonnaire de la réaction bourgeoise qui le jettera ignominieusement demain aux gémonies, — sans que cela apprenne rien non plus pour après demain au même M. Thiers.

Tombé dans le dédaigneux oubli et encore — pour s’être obstiné toujours à « arrondir » ses domaines, car ce grand seigneur à la main ouverte, ce lakiste est doublé d’un paysan cupide, — tombé dans une pauvreté dorée qui serait l’opulence pour tant de misérables, il se livre aux métiers vilains et condamnables, compile, pille, signe tout ce que la spéculation éhontée des libraires marrons peut soutirer frauduleu-

sement encore de son nom épuisé. Finalement, il tend aux passants son chapeau.

On lui donne un palais, on lui refait des rentes. Il demande encore, il demande toujours, et il se plaint, et il se lamente, fatiguant de lui les Dieux et les hommes.

Exemple inouï du plus monstrueux égotisme : — • Lamartine est né avec une intelligence supérieure à celle des autres hommes ; il est né riche, il est né beau, il est né noble, ce qui même aujourd’hui, paraît-il, est encore un avantage ; il a été aimé, il a eu la gloire, il a été maître pendant tout un grand jour de ce beau pays de France, il a eu tout pour lui, tout, — lorsque tant d’autres n’ont rien, — et l’abominable ingrat accuse la Providence, qu’il appelle alors la Destinée î Après tant de millions engloutis par lui, pour lui seul, pour son unique et insatiable folie, il geint, il mendie, et il mendiera encore, et il mendiera toujours, mendiant relaps, obstiné, acharné à cette mendicité dont il arrive, chose inouïe, à tirer gloire, tant la soif de sa vanité inextinguible, à jamais inassouvie, le courbe bas!

Car il finit atteint du plus terrible des châtiments de la Fatalité antique : — frappé de cécité, comme Œdipe, il ne voit même pas sa honte !

L’HOTELLERIE

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Puisque le catholicisme n’a pu trouver que ces deux derniers témoins à la rescousse contre l’Université, au nom de nos Dieux à nous, amis, gardons-nous de les lui disputer et précieusement laissons- les lui. — Plus que jamais, tout est bien !

Nous, disons ce que nous voyons être la Vérité, en dehors de la légende, contre la tradition niaise, et au risque même d’indigner et*9b courroucer M. Prudhomine — qui pleure encore « notre ingratitude » vis-à-vis de Lamartine — et même la sienne.

Fernand Desnoyers a raison quand il s’écrie :

« Il est des morts qu’il faut quon tue !»

Le temps est aux miracles.

Je ne mentionne pas les millions sur millions qui affluent aux nouvelles sociétés financières, comme hier à ce hon M. Philipart, de tous les points de tous les territoires. Les actionnaires montrent un tel empressement que la haute sollicitude de nos administrations de

chemins de fer organise tout exprès des trains de plaisir pour la circonstance.

Ce phénomène, qui se reproduit climatériquement, à époques périodiques, ne peut plus que nous étonner, mais sans nous surprendre.

J’en arrive à comprendre le remords tardif des Allemands de ne pas nous en avoir pris davantage. — Faut-il qu’en effet nous soyons riches !...

Arrivons aux choses sérieuses.

Le vicomte de Chaulnes, — qui possède un remarquable coléoptère dans sa boîte au sel, eût dit Commerson, — nous fait parvenir par la presse religieuse l’agréable nouvelle que son hanneton a fait des petits : le vicomte nous promet sous pèu l’énumération des guérisons miraculeuses actuellement en cours de fabrication à la Salette. Seulement, le vicomte, qui ne répudie pas par moments une douce gaieté, se paye le malin plaisir de faire attendre un peu les « libres penseurs » ; mais c’est pour les faire mieux sauter, car, cette fois, la thérapeutique sacrée déclare qu’elle

L’HOTELLERIE

est décidée à « couper la patte à Coco ». — Coco, ça doit être M. Paul Bert.

Espérance !

Confiance !

C'est le refrain Bu pèlerin.

Voilà pour le spirituel .

Mais notre vieille noblesse ne se tient pas encore pour contente; elle a juré de nous rallier en nous comblant.

C’est ainsi qu’un autre descendant des croisés, M. le marquis de Rays, ne voulant pas faire de concurrence au vicomte sur le terrain spirituel, s’est modestement réservé l’extinction du paupérisme en assurant l’existence temporelle à tous ceux qui ont moins de six francs : c’est dire qu’il a de la clientèle sur la planche.

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À chacun de ces déshérités, le bienfaisant marquis octroie libéralement un hectare de terrains, pouvant, il 1’affirme, il le garantit sur sa parole et son marquisat de marquis, rapporter quelques mille francs de rente.

— Faut -il que lui aussi soit riche !

Le marquis fait plus : non seulement il permet à ses bénéficiaires de vendre ou d’affermer leurs terrains, mais encore, « dans la période troublée que notre pays traverse [sic) », il leur accorde le droit de léguer à leur volonté les héritages à provenir de leurs hectares; — de plus en plus magnifique, il leur concède la suppression du suffrage universel, qui n’est pas, selon lui, « une expression » ; — de plus, la monarchie;

— de plus encore sa protection exclusivement réservée à la religion catholique; — et enfin, par-dessus le marché, un journal mensuel — dont il leur donne déjà le titre, n’étant pas « regardant » de sa nature.

Seulement, il faut d’abord envoyer au marquis cinq francs pour chaque hectare. Le marquis accepte les bons de poste, et il en a déjà accepté pas mal puisqu’il a, dit- on, frété un bateau, le Chandernagor , pour aller rendre visite aux « hectares », — situés au cap Breton , lequel ne se trouve pas précisément en Bretagne. — Voir les détails inouïs dans Y Indépendance belge et dans Y Événement d’hier.

L’HOTELLERIE

Tout ça se gobe — et raide ! On croit qu’on rêve...

La généreuse conception du marquis nous semble d’une telle hardiesse que nous ne saurions trop appeler sur elle l’attention de sa famille d’abord et des autres personnes compétentes ensuite. N’y a-t-il pas là un excès de libéralité qu’il ne serait que temps d’arrêter ?

Il y aura encore des braves femmes pour nos garçons.

La petite Titine aime par-dessus tout les poires. Comme elle est toujours très sage, on tâcbe aussi de la satisfaire, et on lui a mis ce matin une belle poire dans le panier qu’elle emporte à l’école.

Le soir, en procédant à la toilette du panier, maman retrouve la poire intacte.

« — Tu n’as pas mangé ta poire ? Tu as donc été malade ?

» — Non, maman. Mais ma petite amie Marie — tu

sais? la petite fille avec qui je déjeune toujours? — elle ne savait pas sa leçon et on l’a mise au pain sec.

» — Eli bien ! tu pouvais partager ta poire avec elle !

»— Oh ! non, maman, puisqu’elle était punie !... — Mas, pour la consoler, j’ai mangé mon pain sec aussi! »

— « Y en avait des blancs, y en avait des noirs, y en avait des bleus, y en avait des verts, y en avait des ponceaux, y en avait des lilas, y en avait des jaunes, yen avait des gris, y en avait des chinés... — Tun’te rappelles pas ?

» — Non.

» — Y avait des éléphants, y avait des chameaux, y avait des perroquets, y avait des serpents, y avait des moutons, y avait des taureaux, y avait des papillons, y avait des colimaçons... — Comment, tu n'te rappelles pas?

» — Non !

L’HOTELLERiE

» — Y en avait des gros, y en avait des moyens, y en avait des minces, y en avait des longs, y en avait des courts, y en avait des gras, y en avait des maigres, y en avait des jolis, y en avait des pas beaux ; — y en avait qu’avaient des ailes, y en avait qu’avaient des pattes, y en avait qu’avaient des cornes ; — y en avait qu’avaient des poils, y en avait qu’avaient des plumes, y en avait qu’avaient des écailles ; y en avait qu’avaient des becs, y en avait qu’avaient des gueules, y en avait qu’avaient des trompes, y en avait qu’avaient des dards... — Tu vas te rapp’ler, maintenant?

» — Ma foi, non !

» — Y en avait en haut, y en avait en bas, y en avait dans les cotés, y en avait dans l’milieu, y en avait dans les coins, y en avait dans les pataraphes, y en avait partout plein... — Tu y es, c’te fois-là ?

» — J’y suis pas î

» — ... crée patience î ! î Ah ! tu n’te rappelles pas

qu’y avait des perroquets, qu’y avait des éléphants, qu’y avait des cochons d’mer, qu’y avait des... — ■ Tu m’ feras croire qu’tu n’te rappelles pas ?

» — Quand j’ te dis que j 'me rappelle pas !

» — Oh !!!... Mais, propre à rien que tu es ! quand j’te dis qu’y en avait des bleus, qu’y en avait des verts,

DES C0QUEC1GRUES

qu’y en avait des gris, qu’y en avait des chinés!... — Là, t rappelles-tu, à c’t’heure?

» — Non, j’te dis !

» — Comment, bougre d’âne, salopiot, Auvergnat ! tu m’soutiendras qu’tu n’te rappelles pas ? — Tiens !!!... »

Et v’ii ! et v’ian !

Et voilà comment Chavaroux, pour avoir battu scn compagnon Fremeau, comparaît devant la 7e chambre de police correctionnelle.

« — Chavaroux ! dit le président plein de dignité, — vous avez frappé Fremeau et il est à peine rétabli des coups que vous lui avez portés.

» — Pourquoi aussi qu’y s’ostinait à n’pas se rapp’ler quand j’m’époumonais à lui dire : — Y en avait des bleus, y en avait des verts, y en avait des chinés, y en avait...

» — Mais j’me rapp’lais pas !

» — Comment tu n’te rapp’lais pas qu’v avait des perroquets, qu’y avait des chameaux, qu’y avait des cochons de mer, qu’y avait...

r> — Mais non, mais non, j’te dis !

» — Comment, tu m’soutiendras en face qu’tu n’te

rappelles pas qu'y en avait qu'avaient des becs, qu'y en avait qu’avaient des dards, qu’y en avait qu’avaient des écailles . »

M. le président, solennel, ainsi qu’il lui appartient.

« — Allez-vous recommencer avec vos trompes, vos perroquets, et vos dards ? — Et c’est parce que votre camarade ne se rappelait pas toutes ces belles choses que vous l’avez aussi indignement frappé ! »

Frémeau, s’encourageant. — « Oui, là ! Ousqu’y z’étaient tes perroquets, ousqu’y z’étaient tes dromadaires, ousqu’y z’étaient tes plumes, ousqu’y z’étaient T tes dards, ousqu'y z’étaient tes écailles ?...

Chavaroux. « — Y n’étaient pas sur le papier de la tapisserie, chez cmarchand d’vins ousque nous avions pris le p’tit blanc, le matin, à la Halle? — Hein ???...

Fremeau, illuminé du coup. « — Ah ! oui ! oui ! ! oui ! ! ! C’est vrai, c’est vrai qu’y z’y étaient tout de même! — Mon président ! c’est moi que j’suis fautif ! ! ! « * (Hilarité générale dont le président daigne prendre sa part.)

Chavaroux. « — Là !... Tu vois bien que tu t’rappell’ maintenant !

M. le président, toujours solennel, mais bénévole:

« — Il eut été plus simple d’expliquer cela à Fremeau sans le frapper. »

Chavaroux, qui n'a aucun antécédent judiciaire, mais au contraire de très bonnes notes (sauf le biberon), est condamné à 16 francs d’amende.

« — Là !!! dit-il à Fremeau avec reproche. — Tu vois ! ! !

» — C’est vrai! dit Fremeau, j’suis fautif! M’en veux pas !... — C’est pardine vrai qu’y en avait des perroquets !...

» — . . et des serpents !

» — ... et des éléphants !

» — ... et des cochons d’mer !... »

(Exeunt. )

Labiche, avant d’être quelqu’un, était déjà quelque chose. — Il avait fait, au sortir du collège, son

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voyage d’Italie, en grande partie à pied, par étapes, comme on faisait dans ce temps-là.

Chaque soir, en arrivant au gîte, quelles qu’eussent été les fatigues de la journée et tombant de sommeil, notre tout jeune homme avait le courage de transcrire avec conscience minutieuse le compte rendu de ses impressions depuis la veille.

Je trouve dans ces notes, remarquablement pittoresques et pleines d’observation, les lignes que voici, datées de Naples :

« — J’avais déjà plus d’une fois pu constater qu’il est bon de compter deux fois son argent avec les changeurs de ce pays.

» Ce matin, j’ai été convertir en monnaie au cours les cinq cents francs que mon père m’a envoyés.

» Le banquier, qui demeure dans une petite maison au premier étage, a été fort aimable et m’a donné d’excellents conseils, pour le pays, vu mon âge.

» J’ai pris congé de lui en le remerciant, et, tout en descendant l’escalier, j’ai compté mon argent; — il m’avait gardé cinquante francs déplus que le change convenu .

» Je remonte immédiatement et frappe à la porte, qui s’ouvre :

» — Monsieur, vous m'avez donné cinquante francs de moins !

» — Tiens! — dit l'homme, plus gracieux et souriant que jamais, — vous vous en êtes aperçu?... »

La jeune mère créole, sous la vérandah, couve du regard son tout petit et premier enfant, l’héritier unique, l’espoir de la plantation.

Un bon nègre, pris tout jeune il y a nombre d’années dans une tribu d’anthropophages, est commis au soin de garder et distraire l’enfant adoré.

Le nègre joue de son mieux avec le tout petit, le dorlotte, le câline, le fait sauter, l’étend sur ses genoux, — et finalement, lui tapotant le ventre, il dit à la mère, en comble de compliment :

— Petit foie à ça, bon manger !... »

i/KOTELLERIE

Le peintre myrmidonien Meissonier, qui est loin de jouir de la sympathie universelle, habite Poissy; mais il vient souvent à Paris.

Le grand Gaspard, qui demeure à Maisons-Laffitte et ne peut pas souffrir le petit Meissonier, s’exaspère chaque fois qu’il le rencontre dans ses jambes au chemin de fer.

Il s’en venge en l’appelant pediculus viator.

Un peu vif tout de même !

Nous avons tous l’innocente fatuité de nous croire indispensable à quelqu’un ou à quelque chose.

On annonce au cocodès de N... que son ancienne maîtresse, qui l’avait si bien lâché, vient de mourir.

« — Ah ! dit avec conviction de N..., toujours arcliibête, mais encore plus humain, — en voilà une qui devait finir comme ça !.. . »

Un peintre en lettres travaille en haut de son échelle à Fenseigne d’un marchand de vins. Il a, comme tout mortel en évidence, son petit public qui l’entoure au bas de l’échelle et le contemple.

Un bon monsieur, plein d’obligeance, sort du demicercle et s’avance :

« — Unpelit conseil, si vous voulez bien, mon ami! Dans Commerce de Vins, YEINS ne prend pas d’E.

L’artiste, dédaigneux, sans se retourner :

« — Attendez donc au moins que ça soit sec! »

J ai fait , comme on dit, deux logements depuis ces derniers vingt ans, — douze ans dans le premier, huit jusqu’ici dans le présent.

Si vous vous demandez de quel intérêt cette confidence personnelle peut être pour l’Histoire générale des Temps Modernes, attendez un instant.

Quand j’arrivai donc m’installer dans le premier de ces deux logis, la concierge me recommanda une pau-

I/HOTELLERIE

vre vieille femme atteinte d’un cancer de la face, que secouraient le samedi quelques locataires de la maison. — « C’est bien, répondîmes-nous; vous nous renverrez.»

Le lendemain, en ouvrant ma porte, je recule : — devant moi, une forme à peine humaine, une larve, timidement debout sur la seconde marche du palier, car elle n’osait frapper, dans l’infinie humilité de sa disgrâce ; — de petite taille, chétive, ratatinée en son misérable vêtement devenu couleur de suie ; la tête ensevelie sous un lambeau noir tombant scrupuleusement comme un suaire sur le visage pour dérober aux yeux des bienheureux en santé l’épouvantable, l’inexorable mal qui la ronge : — un spectre!

Je me penche vers le fantôme, — mais de vagues, indéfinissables et intolérables senteurs me repoussent. Je l’interroge doucement : elle s’efforce à me répondre mais la malheureuse ne peut même pas : elle est aphone ! — L’éternel silence . en plus, par-dessus la peine de misère, les tortures et l’horreur de l’ulcère incurable !...

Que de mal amoncelé sur un seul pauvre être irresponsable ! — et comment pouvons-nous jamais sourire ?...

Je lai dis de venir tous les samedis ; cliaque fois on lui remettra un franc.

Depuis, la tant misérable vint régulièrement au jour fixé. Je n’étais pas là toujours pour lui ouvrir la porte, naturellement, et quelquefois je ne la voyais pas de six mois. Mais, moi absent ou présent, il n’y eut pas eu un franc dans ma maison à chacune de ses visites que le tout dernier de mon petit monde lui eût donné les vingt sous de son déjeuner, pour que l’engagement sacré fût tenu. — Parfois, de loin en loin, rentrant ou sortant, je trouvais derrière ma porte la lamie muette sous son linceul noir, et je voyais au même instant quelqu’un des nôtres, homme ou femme, venant déposer dans sa main desséchée l’obole — avec un frisson . . .

Quand je quittai ce premier logis pour celui que j’occupe à présent, la nouvelle adresse fut scrupuleusement donnée et recommandée à la pauvre femme.

Elle ne nous abandonna pas et, fidèlement, vint chaque samedi recevoir la trop chétive offrande.

Samedi dernier — fin de mois — je rentre un peu maussade. — La vieille femme au cancer est debout

L’HOTELLERIE

à ma porte, humble, se faisant toute petite sous son voile ..

Un éclair subitement me traverse : — vaguement, d’autres fois déjà, elle m’avait semblé grandie?... — Aujourd’hui surtout !...

— Mais, au fait ? — depuis combien de temps vient elle donc chercher un franc tous les samedis?

Douze et huit, vingt ! — Vingt ans !!!

Il y a vingt ans que son cancer dure ? Mais ce serait à s’abonner au cancer !...

Je vais sur elle !...

« — Vous avez un cancer de la face ? Montrez-Ie moi! »

Frémissement de la lémure : elle recule ; j’avance et, comme elle ne se presse pas d’ouvrir le suaire qui enveloppe sa tète, je tire l’épingle. Trois fois elle se tourne vers l’ombre ; trois fois je la retourne vers la lumière, — et j’écarte...

La vieille coquine Identêe qui est devant moi na jamais eu de cancer. . .

DES COQULCIGRÜES

Résumé et conclusion :

Je fais calculer ce que représentent les vingt sous qu’elle a reçus de moi par semaine depuis vingt ans.

Avec les intérêts composés, total : mille sept cent dix-neuf francs, trente- un centimes ; — à vérifier.

Mais ce n’est rien :

— Ajoutez à mon franc hebdomadaire ce qu’elle touchait d’autre part des autres locataires de ma seule maison dans ses seules matinées du samedi, heure réglée;

— plus le quotient de chacune des autres heures de cette journée et de toutes les autres heures de toutes les autres journées de chaque semaine, sans doute bien employées, dans d’autres maisons d’autres quartiers.

Et vous avez comme revenu quelque chose de mieux que les appointements d’un général de division.

Et je ne m’étais pas trompé, au moins là, quand elle m’avait semblé grandie , — car, comme on le pense bien ce n’était plus dès longtemps ma première petite vieille toute « chiguerdie », comme on dit au pays Chinonnois.

L’IIOTELLF.RIE

Ma première vieille au cancer avait certainement et depuis longtemps cédé son fonds.

Sans doute en ce moment elle vit de mes rentes sur quelque plage bretonne ou dans quelque cottage normand, — où je voudrais si bien être à cette heure...

Et depuis elle, dans combien de mains successives et non moins indignes ai-je déposé avec cette persistance stupide ce qui n’était même pas mon superflu?... — Et combien encore nous compte-t-on, dans le troupeau des moutons à tondre, par celles-ci ou d’autres, transmis et cédés ?...

— Maintenant, direz-vous, est-il permis de pousser à un tel point l’insouciance et la légèreté ?Et puisque nous n’en sommes encore qu’à l’assistance et à la charité, n’est-il pas coupable de se laisser aller, au profit d’escrocs impudents, à un détachement dès lors préjudiciable aux misères vraies et honnêtes ?

Je n’ai qu’à baisser le nez...

Et je dois confesser qu’il aurait manqué quelque chose à toute cette ineptie mienne, mais que je me suis encore arrangé pour qu’il n’v manquât rien.

Je n’ai pas fait arrêter ma voleuse — cpii va tout à l’heure voler chez vous.

— Attention !!!

Un souvenir de Cham. — Le chien Blancblane. — La Pologne. — Baudelaire, la duchesse d’Albe et Goya. — Une genèse. — Les sangsues du Val-de-Grâce. — Lunettes à 78 fr. la paire. — La question Taylor. — « ShameJ »

Tout à fait personnel, mais pas moyen de faire autrement !

Il paraît que j’étais bien malade après les ballons du siège de Paris, puisqu’une consultation des docteurs F.*.., P... et J..., — le grand-prêtre des foïetri mires , — m’avait condamné à mort.

Je ne m’en doutais pas, mais je n’en valais guère mieux. J’avais souffert comme tous les autres les privations physiques, peut-être même un peu plus, car pendant que j’organisais jours et nuits la poste par

ballons, je n’avais même pas les vivres du soldat. — Mais c’était le moral qui avait été autrement touché à fond, puisqu’en ces cinq mortels mois je n’avais pu arracher de nos étals-majors militaires et civils un matériel captif pour les observations aérostaliques — qui pouvaient tout changer...

Donc j’étais un soir étendu chez moi comme les jours précédents, ne pouvant plus me tenir debout ni assis. C’était le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles, au fort du combat. Nous entendions les obus, et l’odeur des incendies venait à nous...

Mon jeune fds apporte à ma femme un journal. — en lui indiquant du doigt un passage. . .

Je vois ma femme tout d’un coup très pâle ; — l’enfant est ému, lui aussi...

Je tends la main sur le journal — et j’y lis :

« — On vient d’arrêter Nadar, dont on connaît les opinions exaltées, et qu’on avait remarqué au passage de la démonstration des francs-maçons... »

Un autre journal non moins honnête, mais plus pressé encore, me donnait comme fusillé.

Des invitations à la valse !

Les deux braves gens qui choisissaient ce moment très propice pour appeler ainsi sur moi les sympathies de mes concitoyens étaient un nommé Yrignault — qui eut, m'a-t-on dit, une mauvaise fin en correctionnelle ou aux assises, quoiqu’il se fut vanté, — il l’imprima ! — d’avoir « tué de sa main » vingt-deux communards (je dis, après lui, vingt-deux), sans dire si c’était pendant ou après la bataille ; — l’autre était un agent russe, à l’œil bordé de rouge, du nom de Poggenpohl.

Mais à cette heure-là, ces gens là faisaient auorité — et Dieu sait s’ils s’en donnaient à fusiller dru ;out ce qui leur tombait sous la main, sans rien en- ;endre, au tas et aux mitrailleuses, sur un mot, sur m signe, sur rien...

D’autre part, je ne pouvais me dissimuler qu’en effet étais un « exalté », peut-être même un forcené, puis-

L’HOTELLERIE

que j’avais toujours jugé abominable qu’un Français pût tuer un Français...

Mais j’étais si las, si écrasé de* vivre, — mon pays vaincu, après tant de chagrins et au milieu de tant d’horreurs — ■ que je n’aurais pas daigné faire un geste pour défendre ma vie...

Cependant ces journaux couraient la ville, et mes amis s’effrayaient.

L’un d’eux, sans prendre le temps de vérifier la nouvelle, court à Versailles.

Il s’adresse à un député de l’extrême gauche, qu’il savait l’un des plus intimes dans ma maison.

Celui-ci lui répond qu’il est désolé, mais que j’étais, moi, àParis, pendant qu’il était, lui, à Versailles, et qu’il lui est impossible de s’occuper de « cela ».

Ce même soir, Chain, qui n’était pas encore mon

ami, dont j’avais été simplement le collaborateur au Charivari et aux Journaux pour rire de notre vieux père Philipon, Cham dînait à Versailles chez un général; — n’était-ce point le général Appert ?

On venait de se mettre à table.

Un des officiers présents raconte qu’il vient de lire la nouvelle démon arrestation.

Cham se lève comme par un ressort, dépose sa serviette et s’excuse, déclarant qu’il lui est impossible de manger tant qu’il ne m’aura pas trouvé et dégagé... Il se porte garant et caution personnelle.

On veut le rassurer, le remettre au lendemain; il persiste, — et si bien qu’on lui donne un aide de camp avec lequel il court à l’Orangerie et partout, appelant en vain mon nom par les agglomérations de prisonniers...

Il n’avait pas à me sauver, moi. Mais nous savons qu’il en a bien effectivement sauvé d’autres, — et qu’on le trouvait là toujours prêt!...

D’autre part, vous en avez vu par cent, par mille et

L’HOTELLERIE

par dix mille des croquis — irritants parfois — de cet inépuisable gouailleur, contre la République, c’est-àdire contre ce grand yerbe qui résume tout : la Justice.

Etait-il responsable, né de l’autre côté des déshérités, en dehors de ce qui est la liberté et l’égalité, et n’ayant tété que ce lait-là ? Etait-il le vrai coupable de n’avoir pas deviné ce qu’on ne lui avait pas appris, — ce qu’il aurait, mieux que tout autre, respecté et aimé ?

Voici un de ces dessins :

La charogne d’un chien flotte sur l’eau'. Derrière elle un nageur qui se bouche le nez :

— Tiens ! je croyais suivre le convoi d’un libre penseur !

« Signé: Chàm. »

— Et bien ! non, mon vieux camarade ! tu te mentais à toi-même, et moi qui avais fini par te connaître comme tu me connaissais, j’affirme sur ta bière que tu aurais suivi mon corps allant tout droit au cimetière,

comme j’ai fraternellement accompagné le tien jusqu’à la porte de ton église...

Tout scélérat qui n’est pas greffé sur un fou est inéluctablement enté sur un imbécile.

Mme G... est vraiment une excellente créature! Je ne sais si on peut arriver à être aussi bon qu’elle : meilleur, je défierais. C’est l’abnégation même, l’éternel sacrifice et l’infinie douceur.

Son enfant fut brûlé ; après l’avoir pansé et consolé, elle a été prendre un charbon allumé à la cuisine et l’a appliqué sur son bras pour se rendre compte de ce que le petit pouvait souffrir... Une autre fois, elle s’est fait arracher une dent devant l’enfant pour l’encourager chez le dentiste.

L’HOTELLERIE

Elle a soin de tous et de tout, gens et bêtes, préoccupée uniquement et inquiète toujours de ce qui n’est pas elle. — La nuit, elle se lève et parcourt les chambres pour bien s’assurer si on a rempli d’eau les pots réservés à la chatte et au petit chien Blancblanc. — Vous pouvez croire que Blancblanc, à peine entré, est devenu le vrai maître de la maison.

L’autre jour, Blancblanc, qui est cependant bien élevé, avait été « improper ». Le mari de Mme G... adresse à Blancblanc de justes observations.

— Je t’en prie, ne le gronde pas aussi fort ! intervient doucement la bonne Mme G... — tu vas l’attrister !

— Voudriez-vous mourir?

— Non!

— Voudriez-vous n’être pas né?

— Oui!

Et de combien, au vrai fond, est la différence?

D..., jadis libéral au temps qu’il était pauvre, a renoncé, depuis qu’il est riche, à la liberté et à ses pompes. D... n’est pas seul de son espèce; vous en avez rencontré bien d’autres que lui. Il est pour l’autorité quelle quelle soit, quand meme, partout, et il déclare qu’il n’y en aura jamais assez. Il adore le bâton, préfère pourtant le sabre, et se proclame prêt à lécher surtout le talon le plus dur : il est arrivé à mettre de la coquetterie dans sa bassesse et même de la fierté. Tels ces laquais d’autant plus gonflés que leur livrée est plus chargée des insignes de leur servitude. Le prototype de D..., c’est le Shah-abaham de Perse : son idéal, le roi de Dahomey. Combien de fois a-t-il rêvé le règne définitif du Prussien pour être débarrassé de la République et délivré de la liberté !

Ne vous avisez pas de lui démontrer, l’histoire en main, que c’est toujours l’excès de l'autorité qui pro-

duit la Révolution, il entrera en fureur. Enfin, il en est devenu gâteux et tout à l'heure épileptique.

On parle des Polonais.

— Ah! oui, s'écrie D..., déjà tout rouge, — ces révolutionnaires, ces misérables ! — des scélérats ! des incendiaires !

— Mais voyons, D..., calmez-vous et réfléchissez qu’en somme les Russes et les Allemands — sont chez les Polonais, que les Polonais sont opprimés...

D..., poussé à bout, avec exaspération :

— Eh bien !!!...// ne fallait pas quils fussent opprimés!!!...

Goya a laissé deux admirables portraits de son amie, la duchesse d’Albe, bien connus des dilettanti.

Dans tous les deux, de môme grandeur, la duchesse

a la même position : couchée sur un lit de repos, la tête reposant sur le bras coudé.

Dans l’un, elle porte le costume espagnol, velours, passequilles, etc. Je crois que celui-ci est aujourd’hui la propriété de Paul de Saint-Victor. — Dans l’autre, beaucoup plus intime, elle est nue et, par une idiosyncrasie bizarre, les seins se dressent en deux pointes et s’écartent à outrance aux sommets.

Le très cher, — à jamais irremplaçable Baudelaire me racontait les deux tableaux vers lesquels il se disposait à me conduire, et, me les décrivant avec cet incomparable précision d’impression et de rendu qui lui permettait de peindre avec sa parole non moins sûrement et magistralement que Goya avec son pinceau :

— Tu comprends, me dit-il : les seins sont frappés de strabisme sur sim et divergent.

Si j’avais du goût pour fabriquer des légendes genésiaques, celle-ci m’aurait tenté :

L’HOTELLERIE

— Quand le bon Dieu créa les peuples, il voulut n’en favoriser aucun.

Il prit sa balance de bon Dieu, c’est-a-dire une balance bien exacte, et il leur donna bien à tous le même poids.

Seulement, il fit le poids du Français en plume et celui de l’Allemand en plomb ..

Vous connaissez peut-être la vieille légende des sangsues du Val-de-Grâce?

Malgré le tort que Broussais a fait à cet annélide, espèce à peu près perdue désormais, au moins chez nos pharmaciens, notre hôpital militaire du Val-de- Grâce en conserve, assure-t-on, quatre-vingt-dix sujets que l’on montre aux visiteurs étrangers.

Tous les mois, plus que religieusement, — réglementairement ! les quatre hauts personnages qui composent la Commission officielle, directeur, médecin en

chef, intendant, etc., se réunissent et constatent la présence, le nombre et l’état des quatre-vingt-dix sangsues,

— neuves,

— ayant servi,

— indisposées,

— se passent gravement la plume pour contresigner l’état, — et non moins gravement se saluent, la besogne faite.

Mais ce que vous ignorez sans doute, c’est

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