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ROLE DE L’HOTELLERIE DANS LA SOCIETE MODERNE

Si attachant que puisse être l’historique de l’hospitalité, notre intention n’est pas de le faire ici (1).

Certes, c’est un art que de pratiquer l’hospitalité, art qui, pour être complet, nécessite un don particulièrement subtil de psychologue, une connaissance complète des moyens tendant à la satisfaction de l’être humain à tous les âges de sa vie, une maîtrise de soi-même, toute une gamme de sentiments allant de la fermeté à l’enthousiasme. Recevoir de tous les coins du globe des individus, qui ont des mœurs dfférentes, leur rendre attrayant le contact avec un milieu nouveau, prévenir autant que possible leurs désirs, calmer parfois les impatiences que fait naître en eux un jugement hâtif sur des habitudes qui leur sont étrangères, enfin, provoquer l'intention de prolonger leur séjour et de le renouveler, que de qualités, que d’habileté cela suppose!

L'histoire de l’hospitalité offre un intérêt incontestable pour l’hôtelier qui aime son métier. Il y suivra l’évolution des voyages à travers les siècles, ces voyages qui étaient à

(1) Voir D' GzucrsMann : Das Gasiställenwesen, qui consacre des pages très intéressantes à l’histoire de l'hospitalité. Voir aussi notre bibliographie.

certaines époques comme des entreprises dangereuses, semiguerrières, pleines de risques, d’embüûches, véritable expéditions, d’où le voyageur ne revenait pas toujours sain et sauf.

Dans l’antiquité, l'étranger avait droit d'asile chez le par: ticulier, pour lequel c’était un sujet de fierté de recevoir l'hôte avec tous les honneurs dûs à son rang. Puis, peu à peu, naquit la nécessité d'installer le long des grandes routes des hôtelleries, sortes d'établissements publics gratuits, puis payants, où hommes et bêtes trouvaient logement et nourriture. Curieuse serait l’étude des édits réglementant la conditions des tenanciers de ces hôtelleries, souvent véritables coupe-gorges à l’époque de l’Empire romain.

Dans notre Gaule, les hôtelleries étaient regardées comme des repaires, des lieux maudits où les voyageurs ne pouvaient guère espérer trouver un confort quelconque. Au Moyen Âge, les couvents et les monastères sont ouverts à tous et l’on y reçoit les pelerins, les commerçants qui se déplacent, les chevaliers.

Il faut dire que les auberges sont toujours rudimentaires et peu sûres. Mais l’activité que firent naître les grandes foires annuelles ou saisonnières, les déplacements de plus en plus fréquents, des « personnes de qualité » accompagnées d’une suite nombreuse, les Ordonnances de l’ancienne France réglementant la tenue des auberges, contribuèrent à l’assainissement matériel et moral de l’hospitalité mercenaire. Enfin, l’établissement de postes régulières sur les routes du royaume, tout au long desquels existaient des auberges où les voyageurs se reposaient après les longues étapes vint donner naissance à l’industrie hôtelière de nos jours.

Les hôteliers s’ingénièrent à meubler leurs établissements avec goût, à les entretenir avec propreté, à y servir une nourriture saine et variée, à y instaurer des méthodes commerciales.. 1830, à Paris existe l'Hôtel Meurice, 1855 l'Hôtel du Louvre et à la fin du XIX: siècle, toutes ces belles maïisons dont plusieurs existent encore où les rois descendaient lorsqu'ils venaient à Paris. Les voyages, préparés par les « Courriers », puis par les Agences de voyage sont faciles. Le tourisme, mot inconnu hier, est considéré actuellement comme une industrie capitale dans l’économie du pays et l'hôtellerie qui lui sert de base est l’une de ses branches maîtresses.

Ce très court aperçu, cette csquisse, n’aura que le mérite

d'inciter le lecteur à se reporter aux ouvrages concernant l’hospitalité à travers les âges, qui nécessiteraient une étude spéciale bien intéressante.

De la lecture des conditions passées de l’hospitalité, l’hôtelier ne pourra qu’acquérir le désir de travailler dans sa sphère vers l’amélioration constante « du bien recevoir », dont il est resté maintenant le seul artisan.

Nous avons vu que l’hôtel, consommateur de produits de toutes sortes, fait appel à toutes les industries, à tous les corps de meuer. Il est aussi un magnifique champ d’essai pour les sciences appliquées et pour les arts.

Nous pourrions nous étendre longuement sur l’évolution : du progrès dans toutes les sciences qui ont rendu l’urbanisme, l'habitation, l’alimentation humaine ce qu'ils sont de nos jours et nous pourrions montrer facilement que c’est à l’hôtel que furent surtout pratiquées les premières expérimentations: procédés de chauffage les plus nouveaux (thermo-siphons, mazout), transformateurs de haute-tension, ascenseurs rapides et silencieux, télautographe, signalisation lumineuse, tubes pneumatiques, transporteurs d’ordres de toutes sortes, matières isolantes nouvelles, canali-sations de cuivre et de fer galvanisé remplaçant le plomb, fosses septiques dans les campagnes, frigorifiques perfectionnés, machines à laver la vaisselle et le linge, appareils de cuisine pratiques et rationnels, etc. etc... etc. Enfin, le téléphone dans toutes les chambres, en attendant qu’y pénètre la radio, les plates-formes pour l’atterrisage des avions; tous ces perfectionnements qui ont pour but — sans l’atteindre jamais — de rendre l’existence de l’homme plus heureuse, ont été expérimentés à l’hôtel et y ont acquis droit de cité. Les rapports eutre la science et l’hôtel sont si étroits, qu’en certains pays, les groupements hôteliers entretiennent, en se chargeant de l’impression des travaux de certains savants, l’émulation scientifique au bénéfice de l’hôtel. (1)

En matière d’art, l’hôtel a surtout suivi et non precédé l’évolution de l’art dans l’architecture et l’ameublement. Non point, parce que les hôteliers aient été plus timides ou plus routiniers, mais, recevant une clientèle très diverse, de goûts variés, il leur a fallu être circonspects, astreindre

(1) L'Institut International d’Organisation Scientifique du ‘Travail publie une liste bibliographique. concernant l’organisation scientifique du travail dans les hôtels, les hôpitaux, etc.

l'architecte et le décorateur à la sobriété, leur imposer le souci du pratique, du confort véritable.

L'hôtel aura contribué à l’évolution de l’art décoratif moderne français dans un sens plus sobre, plus dépouillé, plus humain. Il a aussi joué le rôle d’un admirable organe de publicité en faveur de cet art, qu’il a fait connaître et apprécier à une clientèle, venue de tous les points du monde.

De nos jours, l’hôtel est, de plus en plus, non seulement un pourvoyeur de repos et de nourriture, mais encore un centre commercial, intellectuel, artistique. S’il y a encore de rares personnes qui n’aient pas eu l’occasion de descendre dans un hôtel, nombreuses sont celles qui y concentrent aujourd’hui leur vie familiale, mondaine et leurs affaires.

Pour répondre aux demandes, quelques grands hôtels en Europe, et plus encore aux Etats-Unis, sont devenus de véritables cités où le voyageur et le séjournant trouvent à leur portée tous les agréments et toutes les facilités de l’existence: banque, bureau de voyages de poste, commerces divers, cliniques, installations thermales les plus variées, théâtre, église, salles de fêtes, de concerts, de réunions, sans compter les nombreuses salles de café, de jeux, les restaurants et les bars pour toutes les bourses, les salles de banquets.

La crise du logement qui a sévi depuis la guerre dans de nombreux pays a, sans doute, hâté l’évolution inexorable des mœurs. On peut aussi affirmer que, frappées lourdement par les impôts, les grosses fortunes n’ont plus eu la possibilité d'entretenir les grandes propriétés urbaines et les châteaux de province où se donnaient les fêtes brillantes et manifestations mondaïines qui, maintenant, ont lieu à l’hôtel.

Dans notre siècle de spécialisation à outrance, toute maladie qui demande des soins particuliers se soigne désormais en maison de santé ou de cure. De même la célébration des grandes cérémonies familiales, les dîners, les bals se donnent dans les salles d’hôtel destinées à cet usage. La maîtresse de maison, si elle n’a plus la joie triomphante d’une réception particulièrement réussie, qui soit son œuvre exclusive, est, par contre, débarrassée de mille soucis absorbants et des difficultés réelles de main-d'œuvre. La vieille servante familiale n’est plus, désormais, qu’un souvenir attendrissant du passé, la crise des domestiques des deux

sexes est sévère et la vie familiale doit se restreindre à un minimum qui ne permet plus d'offrir, aux hôtes ravis, la délicate hospitalité du « vieux temps ». Quelle est, d’ailleurs, la femme moderne qui soit prête à supporter la tyrannie des devoirs mondains l’obligeant à payer désormais résolument de sa personne? Elle n’a ni le temps, ni la volonté, ni les moyens de le faire. Elle ne le saurait pas, non plus, ses études au lycée prolongées tard ne lui ayant pas laissé les loisirs d’apprendre, dans toute leur complexité, leur minutie, les « travaux ennuyeux et faciles » de l’économie domestique, auxquels sa mère consacrait sa vie. Quand la femme de nos jours ne travaille pas, soit pour son compte personnel, soit comme associée de son mari, maintes questions sollicitent son activité intellectuelle, qu’elle ne veut pas laisser sans aliment.

Promu à la hauteur d’un véritable service public, l’hôtel tend à remplacer le logis familial. L'hôtel appartement, qui est déjà réalisé largement aux Etats-Unis, a trouvé en France des défenseurs zélés. Grâce à sa composition comprenant un nombre variable de chambres, dotées de parfait confort, salle à manger, pièces de réception, bibliothèque, etc, l’hôtel appartement (1) permet au client d’être suffisamment isolé, de se sentir chez lui, en même temps, de profiter des pièces communes et surtout des services communs.

Cette expression moderne de l’habitation bourgeoise a-t-elle des chances de s’acclimater en France, est-il souhaitable qu’elle y parvienne?

Il est certain que l’idée du « chez soi » est très ancrée chez le Français qui tient à un cadre patiemment composé par lui ou par les siens, aux meubles qu’il a choisis ou qui témoignent d’un long passé. Il répugne, en outre, à la vie en commun qui suppose un amoindrissement de son individualité, de son charmant égoïsme foncier. Il est non moins certain qu’au foyer familial se développaient les vertus qui ont fait, jusqu'ici la force de notre race: respect de soimême, du nom, du culte de l’honneur familial, probité, sens de la solidarité au sein du groupement. La formule de malédiction « qu’il meure le dernier des tiens » n’était pas

(1) Ce que serait un nouveau mode d'habitation : l’hôtel-appartement, par Marcel Passexar, chez l’auteur, 24, place ‘Charles-Fillion, Paris (r7°).

insensée; elle visait, par delà celui auquel elle s’adressait, tous ceux qui l’entouraient au foyer ou étaient appelés à le perpétuer. Et ce n’est plus la solidarité du clan, mais une fâcheuse promiscuité que la vie à l'hôtel créé et entretient.

Enfin, pour effleurer une question qui nous est chère, que deviendra l'enfance à l’hôtel? Privé de toute la forte . et saine poésie des traditions familiales, que ne préserveront plus l’atmosphère de tendresse, l’âme de la maison, l’enfant acquerra trop tôt la connaissance desséchante de la réalité qui fait replier l’homme au sein de son égoïsme. Il verra le naturel de la vie sous un jour crû et quelles déceptions n’aura-t-il pas à l’âge ou le rêve est encore permis? Trop vite il prendra le goût d’un luxe un peu banal qui constitue, souvent, plus une recherche des aises qu’un sens délicat du beau.

En perdant tout caractère personnel, le service à l’hôtel gagne, sans doute en impeccabilité, mais, du même coup, le lien sentimental qui unissait autrefois parents et enfants, maîtres et serviteurs, disparaît.

Sauvegarder ces précieuses influences familiales au sein d’une vie collective à l’hôtel, paraît difficilement réalisable. Le foyer n'est-il pas d’ores et déjà bien compromis par les conditions mêmes de la vie moderne et est-ce encore possible de s’opposer à cette évolution forcée? L’avenir seul élucidera ce point.

L’hôtel joue, non seulement dans la vie de société nationale, un rôle important; il exerce certainement une influence heureuse pour le rapprochement des pen Et ce n’est point là sa moindre utilité.

Devenu par excellence l’endroit où les races entrent en contact à l’occasion de congrès, expositions, conférences, traités commerciaux et de paix, et journellement à la faveur des relations de voyage, l’hôtel sert l’idée de confraternitè internationale. De là, avons-nous vu, s’est faite la nécessité d'étudier les relations entre voyageurs et hôteliers sur le plan international, au sein de groupements tels que PAIliance Internationale de l’Hôtellerie, tédération de Chambres Nationales et de l’Union Internationale Hôtelière, associations d’invidualités de tous pays. De leur -côté, les organisations ouvrières étudient les grands problèmes qui les touchent, dans le sens auquel les dispose le mieux leur idéalisme: Union Internationale des Travailleurs des Hôtels

Restaurants, Cafés (1), Association Génevoise Internationale des employés d’hôtels et de restaurants, à tendance politique neutre (2).

On le voit, l’industrie hôtelière ne peut plus être considérée comme une force économique et sociale négligeable. Consommatrice appréciable par la quantité et ia variété de ses besoins, merveilleux champ d’étude et de vulgarisation scientifique, artistique, centre de réunions familiales et nationales, point de contact entre les peuples, l’hôtellerie moderne contribue, dans un cadre de plus en plus étayé, à la réalisation de la paix entre les hommes de bonne volonté.

(1) Compte 67.000 membres environ.

(2) Compte 22.000 membres répartis en 15 sections dans le monde.

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