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VENISE ET PADOUE. - L'ACADÉMIE D'ALDE MANUCE

Venise, ville de commerce, fut longtemps en retard sur le reste de l'Italie dans le mouvement de la Renaissance. Au XIV* et au XV* siècle, l'humanisme y est faiblement représenté (1). C'est à Venise, il est vrai, qu'abordaient ordinairement les Grecs venant de leur patrie; c'est là qu'un grand nombre commencèrent à enseigner (2). Mais les plus illustres y restaient peu de temps : ils se laissaient vite attirer par l'accueil plus chaleureux et les conditions meilleures que leur ménageaient les autres villes de la péninsule.

A la fin du XV* siècle, tout change : « Venise touche au déclin de sa prépondérance politique ; mais elle arrive en même temps au point suprême de sa gloire artistique et littéraire : c'est l'époque où l'on construit la cour du palais ducal, où les Bellini, Cima, Carpaccio, Giorgione, Palma le Vieux et le jeune Titien, décorent les palais et les églises. La beauté de cette ville incomparable vient d'exciter, quelques années plus tôt, l'enthousiasme de Philippe de Commynes. Mais au point de vue intellectuel, Venise n'offre pas à l'étranger le personnel des cités universitaires. Les professeurs et les érudits de métier sont à Padoue, où fleurit l'université de la Sérénissime République. Les hommes qui, dans les lagunes, s'occupent de belles-lettres, appartiennent tous ou presque tous à l'aristocratie et au gouvernement. C'est une société très élégante et très polie, où la fréquentation de l'Orient et de la Grèce a élargi l'horizon de la pensée, où le bien-être de la richesse

(1) J. Burckhardt, LaCivilisalion en Italie au temps de la Renaissance ; traduction Schmitt. (Paris, i885, iu-8), I, p. 91.

[2) A.Firmin D'idoi, Aide Manuoe et l'Hellénisme à Vcawtf (Paris, 1875.10-8^), p. XXXVlll-XLlIl.

et la sécurité à peine troublée du lendemain permettent le développement complet de la vie de l'esprit. Une humble maison près du Rialto est comme le cercle littéraire de Venise. C'est l'imprimerie d'Aide Manuce, dont la renommée s'étendra bientôt aux foires de livres de l'Europe entière et que le génie de son organisateur, l'activité infatigable de ses presses ont mise au premier rang* des imprimeries savantes. Aide est en correspondance avec les érudits et les princes de Hongrie, de Pologne, de France et d'Angleterre. On attend comme des événements ses éditions nouvelles d'auteurs grecs, préparées par des savants de premier ordre et exécutées avec un soin typographique jusque-là inconnu. De tous côtés, on demande ses conseils, on s'adresse à l'académie qu'il a réunie autour de lui. A certains égards, l'imprimerie d'Aide Manuce est vraiment, pendant quelques années, le centre intellectuel de l'Europe » (i).

C'est en 1495 qu'Aide Manuce avait installé son imprimerie à Venise, près de l'église Sanl' Agoslino. Bientôt les lettrés s'étaient donné rendez-vous dans son atelier. En 1500 ils s'étaient formés en académie. La coiistitution de la société fut rédigée en grec : il était interdit aux membres de converser entre eux dans une autre langue. Aux réunions, on traitait de questions littéraires, du choix des ouvrages les plus utiles à imprimer et de l'adoption des meilleures leçons d'après les divers manuscrits. Soit à son début, soit dans la suite, l'académie Aldine compta dans son sein les savants les plus distingués de l'Europe : Alberto Pio, Pietro Bembo, Marino Sanuto. Scipion Carteromachos, Érasme, Jean- Baptiste Egnazio, Marc Musurus, Jean de Crète ou Grégoropoulos. Thomas Linacre, Démétrius Chalcondyle, Jean Lascaris et un grand nombre d'autres. Plusieurs d'entre eux étaient les collaborateurs d'Aide ; grâce à leur concfjurs, il put. à partir de 1500, multiplier ses publications, et donner chaque mois un nouveau volume à mille exemplaires.

C'est lors du séjour qu'il fit à Venise en 1503, qu'Aléandre semble être entré en relations suivies avec Aide Manuce et son entourage (2). Il apprenait alors le grec avec Scipion Carteroma-

(1) P. de Nolhac, Érasme en Italie (Paris, 1898, a- éd. in-81, p 3i .

(2) D'après un renseignement que M. V. Joppi avait pris dans le Journal manascHt d*Aléandre à Udine, M. de Nolhac dit que ces relations comment

chos : dans la suite, il lui écrira de Padoue une lettre grecque pour le remercier et lui offrir « les prémices de ses connaissances dans cette langue, à la manière des paysans qui offrent une coupe de lait à Pan, et une poignée d'épis à Cérès » (1). Carteromachos était tout-puissant chez Aide : il avait rédigé le règlement de la jeune Académie. (2) 11 dut servir d'introducteur à Aléandre. Aussitôt Aide le prenait parmi ses correcteurs. Déjà, il avait en vue l'édition des Opuscules de morale, de Plutarque, que Demetrius Ducas devait éditer chez lui au mois de mars 1509 : il confia une partie de la tâche au jeune helléniste. (3).

Aide semble même n'avoir pas tardé à prendre Aléandre en particulière estime. En 1504, il lui dédia ses premières éditions de l'Iliade et de l'Odyssée. Les deux épîtres dédicatoires qu'il lui adressa donnent des renseignements précieux sur lui, sur ses études et sa famille. (4).

w C'est sous ton nom, mon cher Aléandre, dit Aide dans la

Gèrent en 1499. (Les Correspondants d'Aide Manace, p. 6a). Mais, depuis lors, M. H. Omont a publié le Journal, et on y lit autrement le passage sur lequel s'appuyait M. de Nolhac: « Sub Manteio (et non Manutio) in œde D. Marci. » (p. S*)).

(1) P. de Nolhac, Les Correspondants dAlde Manace, p. 61 (aS mai) ; voir aussi p. 4o, 46 {n° 33, 37). Nous croyons que la lettre à Carteromachos est de i5o6, au lieu de i5o5, coiuine le propose M. de Nolhac. Pour la correspondance de .Vaîavec S/cirrop/ion'on, voir Legrand, Bibliographie hellénique (Paris, i885, in-8)I, p CXXXIV.

(2) F. Didot. Oav. cité, p. 437 ; Legrand, Ouv. cité, I, p. CXI.

(3) De Nolhac, Ouv. cité, p. 6a. 63, (n» 5a-54).

(4) A. Renouard, Annales de Vimprimerie des Aide (Paris, 3® éd., i834, in-8), p. 46-47; Paris, BihL Nat, Inv. Réserve Yb, 5oi, 5oa. L'épitre dédicatoire de Tlliade n'est pas datée ; mais, par un passage de cette cpitre, on voit qu'en donnant son édition de l'Iliade^ Aide pensait déjà à la faire suivre de celle de TOdyssée : « Homeri Iliadem Ulysseamque cum caeteris quae exstantejusdem poetae, sub nomine tuo, mi Aleander,exire ex Neacademia nostra voluimus ». Or répitre en tète de l'Odyssée est du 3i octobre i5o4 (2^ Kal. Nov.). Celle de l'Iliade est donc des mois précédents. Dans des notes sur la vie d* Aléandre l'ancien, Aléandre le Jeune la place en i5o3 : « i5o3. Testimonium Aldi in praefatione Uiados ». (Voir Mélanges d'Archéologie et d Histoire publiés par V École française de Rome,\ni (1888) p. 383-385. Ce renseignement parait exact : dans Tépitre dcdicatoire. Aide dit qu' Aléandre n'a pas encore a4 ans, âge qu'il atteint le i3 février i5o4.

En tète de l'Iliade de la Bibliothèque nationale de Paris, on trouve celle note au crayon: « Edition avec l'épître du 2 des cal. de novembre i5o4. — Les a feuillets liminaires du tome i<"' sont différents de ceux des trois

première, queTIliade et l'Odyssée d'Homère et les opuscules qui nous restent du même poète, vont sortir de notre nouvelle Académie. Cette dédicace n'a pas pour but de t'exciter à étudier les bonnes lettres : c'est au frein plutôt qu'à l'éperon qu'il faudrait recourir; mais je veux ainsi faire connaître à tous ma grande affection pour toi, à cause de ta belle et divine intelligence, de ta science et des nombreuses langues que tu possèdes. Tu n'a pas encore atteint vingt-quatre ans. et déjà tu excelles en grec et en latin, et tu n'es pas moins habile en hébreu; maintenant, tu t'appliques avec une telle ardeur au chaldéen et à l'arabe que bientôt tu seras un objet d*admiration pour avoir cinq intelligences à ta disposition (1), puisque déjà tu en possèdes trois, ce dont se glorifiait le grand Ennius. Tu t'exprimes en grec avec une telle aisance, tu prononces si correctement l'hébreu qu'on te croirait né aux temps anciens, en pleine Athènes ou en pleine Jérusalem. — Que dirai -je de notre langue 1 atine ? Tu la possèdes si parfaitement qu'en vers tu as déjà composé de longs et savants poèmes lyriques et bucoliques, des épigrammes, des ïambes et autres poésies de tout genre ; en prose, des épîtres, des discours, des dialogues, et nombre d'autres œuvres, toutes d'un style facile, toutes dignes des éloges des meilleurs juges, comme l'estimeront bientôt ceux entre les mains desquels elles vont parvenir. Je passe sous silence tes connaissances en musique, en mathématiques, dans tous les arts libéraux, et cette recherche fiévreuse de la science universelle à laquelle tu te consacres maintenant nuit et jour à Padoue, en communauté d'affection et de sentiments avec le jeune patricien Maffeo Lioni, si bien doué et si. amoureux des belles-lettres »

« Mais ce qui est surtout digne d'éloge, c'est la pureté de tes mœurs et tes sentiments si chrétiens ; tu ne te proposes pas pour modèles ces esprits superficiels qui, pour paraître d'une nature supérieure, affectent du dégoût pour la voie commune des

autres éditions. Cette difTérence n'a été remarquée ni par Renouard, ni par Brunet. »

Les deux épitres dédicatoires à Aléandre sont reproduites dans les autres éditions aldînes de 1617 et de i5a4. sans autre changement que la suppression de la date dans celle de l'Odyssée. Voir Rcnouard. Annales de t imprimerie des Aide (Paris, 3« éd., i834. in-8), p. 80, 98.

(1) Quinque te habentem corda brevi sint homines admiraturi ».

hommes de bien ; à peine ont-ils flairé les sciences, si je puis m'exprimer ainsi qu'ils deviennent incrédules, et, naturellement, fort vicieux (1). »

En terminant. Aide félicite Aléandre de l'affection que lui porte Maflfeo Lioni «son Mécène-», et il lui renouvelle l'assurance de sa propre affection, c Tiens pour certain, lui dit-il, que par tesgran. des qualités et tes mœurs irréprochables, tu m'es aussi cher que tu le fus à ton père. »

Dans l'épître dédicatoire de l'Odyssée, il disserte sur le nom de Jérôme et sur le dessein qu'a eu la Providence en le faisant donner à Aléandre ; les noms portent avec eux une énergie secrète, à Timage du nom incompréhensible de Dieu, qui est d'une vertu infinie. Le père d'Aléandre, ce grand philosophe et cet excellent médecin, a donc fait très sagement, en donnant à son enfant le nom de Jérôme ; il lui a proposé ainsi ce grand saint comme modèle, pour la science comme pour la vertu. Jusqu'à présent, Aléandre s'est merveilleusement avancé vers le but indiqué; qu'il continue, et il acquerra une gloire immortelle.

Lorsque parut cette dernière préface, Aléandre venait de quitter Venise pour aller à Padoue. Trois ans auparavant, il avait déjà passé quelques mois dans cette ville (2) ; le 42 juin 4504, il y revenait en compagnie de Maflfeo Lioni, « pour y étudier la philosophie » (3).

L'université de Padoue était alors dans toute sa prospérité Au commencement du XV* siècle, elle était devenue la propriété des Vénitiens ; aussitôt la République en avait fait sa chose. « son université ». Elle y avait encouragé les études et alloué de forts honoraires aux professeurs ; de toute Tltalie, et même de Grèce, de France et d'Allemagne, on avait appelé des savants

(1) « Vix olfactis, ut sic dixerim. doctrinis, infidèles evadunt, et, quod idem sequitur, vitiosissimi . » Nous ne pouvons nous expliquer la traduction de Firmin Didot Our cité, p. 2O8] . t Us deviennent des êtres dépravés, après avoir à peine goûlé de la doctrine des infidèles. » Mais ce n'est pas la seule remarque qu'il y aurait à faire sur cette traduction et sur l'ouvrage en général. Cf. deNolhac, Les Correspondants d'AldeMannce, p. 4 ; Lcgrand. ^ibliographie hellénique (i885), I, p. GIV, GXXVI.

(2) II. Omont, Journal, p. 38 : plus haut, p. i5

(3) H. Omont, Journal, p. 10 ; de Nolhac. Les Correspondants dAlde Manuce (1888), p. Ci.

pour y occuper des chaires. Quand Aléandre y arriva, Marc Musurus y enseignait le grec, après Chalcondyle et Laurent le Cretois (1). Mais, par-dessus tout, les luttes philosophiques y occupaient les esprits. Tandis qu à Florence, on admirait Platon, à Padoue on se passionnait pour Aristote : Pierre Pompo • nace y enseigna la philosophie de 1488 à 1509. Il expliquait Aristote, tout particulièrement la Physique et les Opuscules Sur la Nature, Dès cette époque, il avait les idées qu'il développa plus tard dans son traité de YJmmortalité de VAme (2) : tout en disant qu'il respectait les données de la révélation, il soutenait que la raison était impuissante à comprendre la vie de l'âme en dehors du corps qu'elle anime (3).

A Padoue, Aléandre suivit les cours de Marc Musurus et étudia le grec avec ardeur (4) ; dans une lettre du 10 mars 1506, il prie instamment Aide Manuce de lui envoyer un Théocrite et

1) R. Copley Christie, Etienne Dolet, traduction Stryienski (Paris, i886, in-S), eh. II (p. 17-36); Legrand, Bibliographie hellénique (Paris, i884 in-8), I. p. XGV, CXII- ; P. de Nolhac, Érasme en Italie, p. 53 et suiv.

'2) De ïmmortalitale animai (Bononiac, per Juslinianum Ruberiensem^ i5i6, in-fol.) ; voir surtout le chap. 9 . — Partant d'Aristote, Averroes avait admis une âme universelle, et était ainsi arrivé au panthéisme. Pour multiplier les individus. S^ Thomas d*Aquin avait mis dans Tâme une relation intrinsèque avec le corps qu*elle devait animer : la matière était le principe dindividuation. Pomponace rapprocha davantage encore Tâme du corps, ce qui ramena à considérer l'existence de Vhme comme inséparable de celle du corps.

(3) Voir E. Renan, Averrocs et CAverroîsme (Paris. 1861, in-8), surtout p. 353 et suiv. ; Francesco Fiorentino, Pietro Pomponazzi, Studi sloriri sulla scuola Bolognese e Padovana delsecolo XV! (Firenze, 1868, în-8), surtout p 9, 179; Giacinto Fontana, Sulla immortalità delV anima di Pietro Pomponatzi (Siena, 1869, ^^'^) î ^- Pastor, Histoire des Papes depuis la fin du moyen âge^ traduction Furcy Raynaud (Paris, 1888- 1898, in-8), T. V, p. 1 54- 157.

(41 Mazzuchelli (Oui;, cité, T. I. P. I. p. 4aa) parle d*une lettre grecque d* Aléandre à Marc Musurus. Il renvoie à Papadopoli. De fait, cet auteur la mentionne (Historia Gymnasii Patavini, Venetils, 1726, in-fol.II, 194) ; niais à son tour, il renvoie à Angclita, De Officiis Curia» Romanœ. 11 ne semble pas avoir lu cet auteur, car il le cite Ex Annot, à Viclorello in Alexandro. Nous n*avons pu trouver ni Angelita, ni la lettre même à Musurus. Mais ces Annotiones a Victorello in Alexandro (sic) sont évidemment les notes de Vittorelli dans la 2* édition de Ciaconius Or, dans ces notes, il n'est pas question de la lettre d'Aléandre à Musurus. (Édition de i63o, col. i53i-i5aa). Voir une critique très sévère des erreurs de Papadopoli dans Legrand, Bibliographie hellénique (i885), p. VI : <« Tous les cléments constitutifs d'une biographie bien documentée, Papadopoli les invente et en parsème ses articles avec un aplomb stupéflant. »

un Thucydide (1). Peut-être aussi se perfectionna-t-il alors dans les sciences médicales (2). Mais c'est la philosophie qui fut le principal objet de ses préoccupations {3). Cette étude exerça sur son esprit une grande influence. Non pas qu'il ait jamais douté de l'immortalité de Tâme, ni qu'il ait compté sur ce point parmi les disciples de Pomponace. Mais peu enclin d'avance à ridéalisme, il s'assimila le caractère ferme et pratique du système d'Aristote : du bon sens, peu de tendance aux spéculations élevées, des idées précises, quelquefois sans grande étendue; telle sera pour ainsi dire désormais la caractéristique de son esprit (4J.

« Quand j'étudiais à Padoue, écrira plus tard Aléandre, je fus quatre années entières sans m'absenter ; pendant les vacances, je profitais encore plus qu'au nioment des cours » ^5). Mais,

(1) P. de Nolhac, Les Correspondants d Aide Manace {v^^%)y n<'53, p. 63.

(2) Dans un bref à Aléandre (a8 février i5a7). Clément Vil parle de ses nombreuses connaissances en médecine (Bologne, Vniv, 954, f. 68-70 ; Vat. 8MÂ, p. 450-453). — J de Theux dit qu'Aléandre était « docteur en médecine de TUniversité de Padoue ». {Le Chapitre de Saint- Lambert à Liège : Bruxelles, 1870-1871, 4 vol. in-4^ T. III, p. 3i-3a). Mais il n*eut jamais ce grade. En effet, dans le bref de Clément VU dont il vient d*ètre question, bref inspiré par Aléandre, on lit qu*il était in Artibas et in Theologia magis^ ter. . . in medicina et chirnrgia maliam stadiosas. S'il eût eu des grades dans ces deux dernières branches, Aléandre les eût évidemment fait mentionner. Du reste, la notice de J. de Theux sur Aléandre contient plus d'une inexactitude.

(3) H. Omont, Journal^ p. 10 ; P. de Nolhac, Les Correspondants dAlde Afanuctf(i888), p. 63.

(4) On sait par différents témoignages qu*à Padoue Aléandre passa un doctorat. Ce doctorat est évidemment celui de théologie. En effet, Aléandre était maitre es arts et en théologie (Voir, ci-dessus, le bref de Clément VII, et en outre, pour le doctorat en théologie, Tédit de VVorms, qui désigne ainsi Aléandre : « Specialem nuntium et oratorem honorabilem Hieronymum Aleandrum, Theologiac doctorem... »). Comme il passa le doctorat es arts à Paris, c'est donc le doctorat en théologie qu'il passa à Padoue. — Liruti rNotizie I, 46a), dit qu'à Padoue Aléandre fut reçu docteur en philosophie et en théologie. De fait, ces deux titres « philosophise et théologies Doctor », lui sont donnés dans l'épitaphe qui Ait écrite sur son tombeau dans l'église Saint-Chrysogone. Mais il est clair que par doctorat en philosophie il faut entendre le doctoral es arts, qu'il passa d Paris en i5ia. Le bref de Clément VII^ qui fait une longue énumération des titres littéraires et scientifiques d'Aléandre, eût évidemment mentionné ce doctorat en philosophie^ s'il eût été distinct du doctorat es arts.

(5) Vat 3913, f loOif (Aléandre à Gionti, 3i juillet i54o).

dans ses préoccupations studieuses. Aléandre ne séparait pas la maison d*Alde Manuce de T Université de Padoue : pendant ces quatre années, il dut faire plus d une fois le voyage de Venise pour assister aux séances de l'Académie, s'entendre avec Aide sur les livres à éditer et les corrections à faire. On peut affirmer en effet que pendant ces années il coopéra à plusieurs éditions Aldines, éditions qu'il devait plus tard reproduire à Paris.

On a de lui deux lettres qu'il écrivit alors à Aide Manuce. Dans la première, (26 janvier 1506 (1\ on le voit travaillant à l'édition des Opuscules de Plutarque. Les leçons de l'Université l'absorbent : pourtant, dans dix jours, il espère pouvoir voler à Venise. Dans la seconde, du 10 mars suivant, il parle des épreuves d'imprimerie qu'on lui envoie de Venise: à l'édition de Plutarque semble être venue se joindre celle de Théocrite (2). Mais cette dernière n'arriva jamais à terme : Aide ne donna plus d'édition de Théocrite après celle de 1496.

L'édition de Plutarque devait elle-même attendre longtemps encore : elle paraissait enfin au mois de mars 1509. précédée d'une lettre dédicatoire à Jacques Antiquario, de Pérouse, où Aide exposait les difficultés de l'entreprise, d'une préface grecque de Demetrius Ducas, et d'une épigramme d' Aléandre, dans la même langue. « Si dans l'Elysée, disait-il^ les ombres étaient capables de sentiment, quelle gratitude Plutarque ne devait-il pas éprouver aujourd'hui pour Aide ? Aide avait rendu la vie aux saintes pages de Plutarque, que détruisait le Temps, comme autrefois Latone aux membres d'Hippolyte (3). »

Dans les premiers mois de 1507, Aléandre paraît avoir quitté définitivement Padoue pour se fixer à Venise (4). Il est alors en pleine possession de ses vastes connaissances, et l'un des membres les plus en vue de TAcadémie.

(1) P. de Nolhac, Ouu, cité. p. 6a.

(2) /tem, p. 63

(3) Voir pi as haut, p. X.

(4) P. de Nolhac, Les Correspondants dAlde Manuce (1888;, p. 4o (i4 avril i5o7), 73 (i5 août i5o7). — Enfin, au séjour d'Aléandre à Padoue se rattache une ode de Pierio Valeriano : Ad Sodales Patauii philosophantes . Valeriano y parle du « Motensisvehemens,eteruditus. »> Pierii Valeriani Hexamelri, odœ et epigrammaia (Venetiis^ i55o, apud Gabrielem Jolitum), f. ia6^ (Paris, Bib. nai Inv. Rés., p Y c, 898).

En octobre 1507, il est obligé d'aller à la Motta et à Udine pour un procès (i). Mais loin d'Aide et de ceux qui l'entourent, « un jour lui paraît un siècle (2). » Aussitôt ses affaires terminées il retourne à Venise. On ét^it aux premiers joxirs de 1508 ; dans le même temps arrivait chez Aide Érasme de Rotterdam (3).

Érasme venait chez Aide pour y publier une seconde édition de ses Adages {^). En 1500, cet ouvrage avait été édité à Paris chez Jean Philippi. Depuis lors , Tauteur avait recueilli de nombreuses notes dans la lecture des œuvres de l'antiquité, et cette seconde édition devait être véritablement un livre nouveau. Arrivé à Venise, Érasme trouva des secours inespérés qui l'enrichirent encore. Dans son édition de 1515(5), il dira « tout ce qu'il a trouvé chez Aide de richesses littéraires, et d'empressement aimable à les lui communiquer ».

Aléandre semble avoir été le plus aimable de tous. Ici, ii

(l) P. de Nolhac. Les Correspondants d'Aide Manuce (i888), p. 73, (n • (];{ : i5 août 1607) ; 63-65 (nn»» 54-56: i" nov. 1507, 4 janv. i5o8).

(•.>) P. de Nolhac, Ouv, cité, p. 6'i (n« 55).

(.3) Plus tard, Aléandre dira qu'à Venise, il a vécu «jusqu'à 6 mois - {hen sei mesi\ dans rintimité d*Érasme (Brieger, Ouv, cité, p. 52). Comme il est parti de Venise le a4 avril i5o8, lui et Érasme seraient donc arrivés chez Aide avant le mois de janvier Mais ni la correspondance d'Aléandre (P. de Nolhac, Les Correspondants d'Aide Manuce, p. 65, n° 56), ni les circonstances de la vie d'Érasme (P. de Nolhac, Érasme en Italie^ 1898, p 3o) ne pernèettent de s*arrèter à cette hypothèse. Ce n*est donc pas six mois, c'est trois mois et demi qu'AIéandre et Érasme vécurent ensemble.

Pour les sources dQ% relations d'i^.rasme et d'Aléandre, voir, à la fin du volume, Tappendice 1.

(4) P. de Nolhac, Érasme en Italie (1898), p. 3o ; 39-43. — Pour les éditions des Adages, voir Van der Haeghen, Bibliotheca Erasmiana, T. I. Adagia. (Gand, 1897, in-12). Mais malgré les qualités de cet ouvrage, nous avons dû recourir aux éditions même d'Érasme pour constater les modifications successives qu'Érasme introduisit dans cette œuvre (Voir, plus loin. liv. IV, et appendice I).

(5) Bâle, chez Froben, préface. Voir Van der Haeghen, Bibliotheca Eras^ miana, T. I. Adagia (Gand, 1897, în-ia),p. 88-p3. Cette préface ne se trouve pas dans les éditions des années suivantes. Elle reparait, avec modifications, dans l'édition de i5a6, à Tadage Festina lente. Édition de i5a6, p. 34o ; édition de 1703, II, 4o5. A moins d'indication contraire, c'est toujours d'après cette dernière édition que nous citerons les œuvres d'Érasme (Desiderii Erasmi, Opéra omnia ; Éd. Jo. Clericus. Lugduni Batavorum, 1703-1700, 10 vol. in- fol.)

indique à Érasme le recueil de proverbesd'Apostolios(l). Ailleurs, il lui donne l'interprétation d'un passage du Théétète dePlaton(2). Souvent il travaille avec lui. et c'est bientôt entre eux une étroite familiarité. Plus tard c'est à Aléandre qu'Érasme en appellera pour témoigner de la manière dont à Venise il a composé ses Adages (3). En 1521, lorsqu'à Tamitié venait de succéder une violente antipathie, Érasme écrivait d* Aléandre : «J'ai admiré sa science, j'ai aimé son caractère, quoique lui aussi il ait le sien ; il semblait y avoir harmonie entre nos deux natures (4). » Ils se donnèrent les marques de l'aflFection la plus vive, et vécurent dans une telle intimité qu'au dire d'Érasme « il connaissait Aie • andre à fond, dans tous les replis de sa nature, bref, aussi bien qu'Aléandre pouvait se connaître lui-même (5). »

Bientôt, la conversation d'Érasme ouvre à Aléandre de nouveaux horizons. Érasme parle de la France, des nombreux esprits distingués qui y soupirent après la Renaissance des lettres, des essais infructueux tentésjusqu'alors pour l'y acclimater. L'Université de Paris compte plus d'étudiants que jamais, mais elle perd de sa puissance et de sa grandeur parce qu'elle est incapable de satisfaire aux nouvelles aspirations. L'imagination d' Aléandre est éblouie: il songe à porter à Paris le flambeau des belles-lettres. Sa nature mélancolique et ennemie du repos, ses rêves d'avenir, ses désirs degloire,tout le pousse à aller tenter la fortune au-delà des monts. Sa décision est vite prise. Aussitôt, Érasme lui aplanit les voies et lui donne des lettres de recommandation pour les amis qu'il a en France (6). Aléandre commande à Aide trois

(1) Et. Op., Il 4o5.

(2) Adage Rana gjrina sapienlior. Op , H, 419 B.

(3) Op , III, 808 D. (3i août i5a4).

(4) Op., m, 544 D. Erasme à Aloysius Marlianus, 25 mars i5ai, (el non i5ao^ comme on lit dans cette édition).

(5) Op., III, i435 F (à anonyme, 3 mai i532); 1755 B (à Viglius Zuichemiis, i533). Voir aussi 1271 E (à Sadolet, 7 mars i53o) : W, i645 A Spongiae Erasmi adversus ispergines HuUeni (sept. i5a3j: ï p. *** 2 : B. Rhonanusà Hermann de Cologne (i5 août i536) ; Ip *** : B.Rhenanusà Charles- Quint (i54o) ; A. Horawitz u. K. Hartfelder, Briefioechtel des Bea'us Rtienanus (Leipzig, 1886, in-8), p. 4^7 : B. Rhenaniis à Hermann do Cologne (i5 août i536) ; J. Paquîer, Érasme et Aléandre; dans Mélanges. . . de l'École Jrançuise de Rome. XV, p. 356 (Aléandre à Érasme, 1012).

(6) Op,, III, 544 G (25 mars i52i). ftem, III. 1271 E : Érasme à Sadolel, 7 mars i53o.

caisses de livres pour être expédiées à Paris (1), et, le lundi de Pâques (24 avril 1508), il quitte Venise. Lé 5 mai, il dit adieu à la Motta, qu*il ne reverra que dix-huit ans plus tard. Il passe par Conegliano, Castelfranco, Villafranca et Mantoue ; le 4 juin suivant, dans Taprès-midi, il arrive à Paris avec son ami MaflFeo Lioni, Leonardo Venier. autre patricien de Venise, et le Padovan Lodovico Braga (2;.

La première phase de sa vie était achevée. Par quinze années d*étude. il y avait posé les bases de sa grandeur future.

(1) H. Omont. Journal, p. ii.

(2) H. Omont, Journal^ p. ii,45.

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