‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 43 sur 113 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SECOND ENSEIGNEMENT A PARIS (19 juin 1511 — 4 décembre 1513)

« Le 19 juin, écrit Aléandre dans son Carnet, j*entrai au collège de la Marche, à la condition que le principal me donnerait mon logement, 30 écus d*or et 16 à mon serviteur, la pension de Charles Brachet à raison de 30 écus d'or, et celle de son précepteur à raison de 16 écus. » Dans la suite, il est vrai, le principal ne voulut reconnaître qu*une partie de ces clauses. Aléandre resta pourtant dans le collège. « En peu de temps, ajoute-t-il, ma présence y fit monter le nombre des pensionnaires de 25 à 140, comme chacun sait; ils seraient arrivés à 400 et au-delà si j'avais pu continuer à enseigner. Gloire en soit à Dieu(l) ! n

A Orlécms, et pendcmt son premier séjour à Paris, Aléandre avait eu im enseignement privé et un enseignement public (2). De retour à Paris, il les continua Tun et l'autre. Pendant de longs mois, comme on le verra plus loin, la maladie l'obligea d'interrompre son enseignement public ; mais il ne parait jamais avoir interrompu l'autre (3).

Dans ce double enseignement, il suivit la méthode du temps :

(1) H. Omont, p. ao. ai. Voir ForganiBation des collèges dans Thurot^ ouv. cUé^ p. 38, 99, etc. Rashdall, The Universities..., I, 478 et sulv.

(2) A Paris, les leçons privées se donnaient le matin, les autres dans Taprès-diner, c'est-à-dire à partir de dix ou onze heures. Thurot. Oav, cité, p. 66 et suiv.

(3^ En public, il se 1k>rna au grec et au latin ; dans les leçons privées, il y ajouta certainement Thébreu : de nombreux témoignages en font foi (Prélace de Josse Bade aux Vies de Plutarque (i5i4)- ; voir ci-après, p. 53, etc.). et un acte officiel le nomme professeur des trois langues (Voir ch. V.) Peut-être y joignit-il le chaldéen (Préfoce de Guillaume Gop aux Prœcepla salubria Pauli Aegineiae; plus loin, ch. VII, et celle d'Hummelberg aux Camaldalenses Qaaettîones ii5 11)^ et même le syriaque (Préface d* Aléandre aux Opuscules de Plutarque 3o avril 1009. Sur ces deux ouvrages, voir ch. VI), comme il en avait formé le projet.

il ne fit pas de cours sur une matière déterminée : il lui des auteurs (1). On connaît la plupart de ceux qu'il expliqua : le matin, dit Chevillier, il enseignait le grec, expliquait Platon, la grammaire de Théodore Gaza et autres livres grecs ; Taprès-midi, il enseignait le latin et expliquait Cicéron (2). Mais cette distribution du temps ne s'appliqua certainement qu'à une partie de son s^our à Paris. II est certain aussi qu'il ne se borna pas aux auteurs mentionnés par Chevillier : par divers passages de ses écrits ou de ceux des contemporains, nous voyons qu'il expliqua les Idylles de Théocrite (3) et la plupart des ouvrages que lui et ses élèves éditèrent alors (4).

L'enseignement d'Aléandre, et particulièrement son enseignement public, eut un éclat extraordinaire. Faut-il attribuer cet éclat à la science du professeur, ou plutôt à sa manière d'enseigner, meilleure que celle de ses devanciers ? Science et méthode durent être chez lui également remarquables ; il y joignait une grande facilité d'élocution, et par certaines de ses préfaces, on voit qu'il ne lui manqua même pas la mise en scène un peu décorative, l'art de la réclame, sans lequel, dans les milieux scientifiques eux-mêmes, la science ne parvient pas toujours à faire son chemin. Aussi, dès la fin de juillet 1511, quelques semaines après son retour à Paris, il obtenait des triomphes que bien peu de professeurs ont connus. « Le 30 juillet, écrit-il h Michel Hummelberg, j'ai commencé à lire Ausone en public (5 \

(1) Au moyen âge et à la renaissance, on n'enseignait pas la science directement et en elle- même, mais seulement par l'explication des auteurs qui faisaient autorité. On ne disait pas faire un coars de morale, mais lire un livre de morale (Thuriot. Ouv. cité, p. 65).

(2) Chevillier, Ouv. cité, p. a 5 1, qui s'est inspiré surtout de la lettre dédicatpire du Lexique latin-grec. Voir aussi ms. Vat. lat. 6199. f. 37'' (Adrien Amerot à Aléandre. (Louvain, 17 mai i5i5).Ferron cite le Timée de Platon, le De Universilale de Cicéron . A . Kerroni ... ad Hisloriam D, Aemylii perducla historia usque ad Henricum II (Paris, i55o), f. 4i'.

(3i Horawitz, Af. Hummelberg (1875), p. 35.

(4) Plus loin, ch. VI.

(5) Ausone fut très populaire à la Renaissance. Avant ('édition de M. Hummelberg (i5u). Panzer dte huit éditions complètes de ses œuvres et dn nombreuses éditions partielles. {Ann. typ., v. 64 ; X, ia8). Ensuite, il en mentionne encore un grand nombre d'autres, jusqu'en i536, époque où s'arrèle son recueil. — Pour la Moselle, voir Ed. Bftcking. Moselgedichte des Decimus Magnus Ausonius und des Venaniius Honorius Clementianut Fortunatus ; dans Jahrbûcher des Vereins von Altherthumsfreunden im Rfœinlandt, i845, p. 3-11; H. de la Ville de Mirmont, La Moselle dAusone (Bordeaux, 1889^ in-8).

Tu sais avec quelle impatience ces leçons étaient attendues; c'était une telle affluenceque ni le portique, ni les deux cours du collège de la Marche ne pouvaient contenir les auditeurs. Et quels auditeurs ! Tous de la plus haute condition : des généraux de finances, des conseillers, des avocats royaux, nombre de recteurs, des théologiens, des jurisconsultes, des principaux, des régents de toute profession, si bien qu'on estime à deux mille le nombre des assistants. De fait, jamais, pour mon compte, ni en Italie, ni en France, je n'ai vu plus auguste ou plus nombreuse assemblée d'hommes cultivés. Comme je le prévoyais un peu, j'avais composé un discours qui n'était pas trop mauvais. J'ai pu m'en convaincre en particulier à ceci» que la leçon ayant duré deux heures et demie^ personne, malgré une chaleur suffocante, n'a manifesté la moindre lassitude ; bien plus, ma péroraison achevée, ils restaient là immobiles, attendant je ne sais quoi encore «» (1). Aléandre n'exagérait pas : l'un de ses élèves, Jean Kierher, est encore plus lyrique que lui pour décrire cet auditoire semblable à une « immense armée », et couvrant le professeur d'applaudissements (^2).

Heureuse époque qui savait ainsi se passionner pour le beau ! Des aérations confuses poussent vers l'inconnu ; on veut rejeter le moyen âge avec son culte exclusif d'Aristote et ses syllogismes vieillis. La Sorbonne gémit, mais tout se borne à des murmures ; le vent de la Réforme n'a pas encore soufflé en tempête. Quelques années après, la Renaissance gaie et insouciante ne sera plus possible : Luther aura partout semé la guerre. Les uns, comme Alécmdre, en seront distraits de leurs études ; soit prudence mal éclairée, soit peuresse, soit politique, les tenants des vieilles méthodes en seront devenus agressifs ; ils confondront avec le dogme tout l'appareil scolastique, et traiteront également d'hérétiques ceux qui nieront la présence réelle de

(\) k, Horawitz Michael Ilummelberg (1873), p. 33. (4 août i5ii\ {t) k. Horawitz. M Hammelberg, p. 3o. « HIeronymas noster .. auspicatus est Auaonium tan ta omnium approbatione et plausu, ut scribere nequeam ; coniluxerant quippe lot auditores et clarisaimi quidem viri, ut locus in collegio tantam frequentiam nulle pacto caperet ; coactus est porticum Cameraœosem repetere. Vellem vidisses turbam istam, diceres exercitui numerosisrioM fenioritem eMO. Qviid multa .> Creditur de eoek» datus, cooclamanique utFausIo: Vivat, Tirât ». (Jean Kierher à Michel Hummeiberg ; Paris, 4 août i5ii).

Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et ceux qui trouveront des erreurs dans la Vulgate. Des humanistes, comme Lefèvre d*Étaples, seront ainsi poussés vers les nouvelles doctrines. A la vue de telles discordes, suivant de quelques années à peine le triomphe rapide et paisible des belles-lettres, on se prend à se demander si le mouvement de Luther et de Calvin, loin de profiter à la civilisation^ ne Ta pas fait rétrograder pour de longues années I

Les jours suivants, ce fut le môme empressement aux leçons d'Aléandre ; il y venait chaque fois jusqu'à quinze cents auditeurs (1). La leçon commençait à une heure : deux heures auparavant, tous les sièges étaient occupés. Le collège de la Marche était trop étroit. Aléandre transporta son cours public au collège de Cambrai (2).

De mémoire d'homme, aucun professeur n'avait produit une telle admiration : « Quand je passe dans les rues, écrit Aléandre à Érasme, on me montre du doigt comme une merveille, et, pour peu que je m'absente de Paris, on réclame instamment mon retour (3). »

Plusieurs témoignages contemporains confirment l'éclat de cet enseignement.

w Jusqu'à notre époque, écrit Vatable en 1512, à cause de l'ignorance du grec, les meilleurs auteurs, la philosophie ellemême, qui est toute grecque, la théologie, sont restés dans les ténèbres et, aujourd'hui encore, dépérissent de vétusté. Mais une providence que j'ose appeler divine est venue au secours de la république des lettres : elle a poussé vers la France Jérôme Aléandre, homme plein de science, de mœurs très pures, mon professeur vénéré, et à qui l'on ne saurait donner trop de louanges (4). »

Dans répître dédicatoire des Vies de Plutarque, Josse Bade lui disait : « Le premier, tu as appris aux Français à étudier les lettres grecques, et non pas seulement les rudiments, comme quelques-uns l'avaient fait avant toi, mais la vraie langue grecque

(1) Home, Chigi, R. II, 49, f. 17 r®.

(2) A. Horawitz, M. Eummelberg, p. 3o, 33, 34.

(3) J. Paquier, Érasme et.AUandrêf p. i4 ; dans Mélanges d'archéologie et dhisioire^ publiés par l'École /française de Rome, T. XV, (1895), p. 36o.

(4) H. Omont, Essai.., p. 58.

avec toutes ses difficultés et toutes ses beautés. Lç premier, tu as fait entendre à des oreilles parisiennes une belle parole latine, en sorte qu*à toi seul Ton a pu justement dire^ dans un éloge public^ que tu étais l'éducateur de tout ce que Paris renfermait de noble et de distingué. Avec un bonheur comparable à celui d'Orphée et d' Amphion, tu as attiré en qucmtité innombrable autour de ta chaire des hommes illustres par la naissance et le mérite, et appartenant à toutes les professions (1) ».

On venait d'Allemagne pour l'entendre. L'électeur palatin lui envoya son frère Wolfgang, qui ne manquait aucune de ses leçons, non plus que Jacques Simler, son précepteur (2).

Sa réputation le mit même en relations avec Louis XII ; le continuateur de Paul Emile, Amauld Ferron, nous montre le fils de Charles d'Orléans conversant avec l'humaniste sur les Commentaires de César, l'armée de Xerxès et de Sémiramis, le caractère français, latin et grec : les Grecs avaient beaucoup écrit et peu agi, les Français peu écrit et beaucoup agi, les Latins avaient fait l'un et l'autre (3;.

(1) F. I r« : ViUe Plutarchi Gheronei '| Post Pyladen Brixianum | longe diUgenUus repositae: f| cum majore verioreque In || dice : necnon cum Aemilii Probl Vilb. — Marque typographique de Jean Petit, — Yenundantur sab PriTi II legio regio in calce explican || do Ab Jodoco Badio et Jeanne Parvo.— F. ly'*: Clarorum virorum cathaiogus;— f . a r^ : JodocusBadiusAscensius Hieronymo Aleandro Mottensi, viro clariasimo et literarum et literatorum raroadmodum decori: << Quum autnovitiorum... E chalcographia nostra,ad KaLdec. MDXIUI ». — F. S-aa : Alphabetica UbuU. — F. I-GCCXCIU : YiUThesei, ^. — F. GCCXCIII v« : Finis in Ghaicographia Ascensiana, idibusnovembrisMDXIIII In-fol. (Paris, Bibl Mazarine 6^5S, BK C'est hi seule des grandes bibliothèques de Paris qui possède cet ouvrage). — L*ëpitre dédicatoire de Josse Bade à Aléandre se retrouve dans Vitae Plutarchi || Gheronei novissime post || Jodocum Badium Ascen || sium longe diligentius repositae : ma || joreque diligentia castigatae, ete, — Venetiis, per Melchiorem Sessam et Petrum de Ravanis socios. Anno do || mini MGGGGCXVI. Die XXVI. Novembris. — In-foi. (Paris, Bib. nat. Inv, Rit. J. 8aa).

(2) Plus loin. ch. VII.

(3) Amoldi Ferroni... Ad hUt, P. Aemylii perdacta hisloria usque ad Hen-ricBm // (Lutetiae, apud Vascosanum, MDL. — Paris, BibL nat. Ls* ag). F. 4i r^. Si Ton en croit Ferron, Louis XII Taurait même royalement pensionné : c< II lui octroya, dit-il, une pension annuelle de cinq cents écus d'or. Gette libéralité en amena un grand nombre à s*adonner aux belleslettres. » (Quingentorum nummorum aureorum stipendie annuo foverat.) Mais, avec toutes ses pensions réunies, Érasme ne reçut jamais pareille somme. (Rebitté, G. Badé, p. i3a-i36.) Plus tard^ le traitement des professeurs du GoUège de France ne sera fixé qu'à aoo écus ; encore seront-ils

Aussi les (iignités afSuèrent-elles rapidement. Vers 1511, it est principal du collège des Lombards ^1) ; la même année, poète lauréat et deux fois procureur de la nation d'Allemagne (2). Le 18 mars 1513, l'Université le choisit pour recteur, charge qu'aucun Italien n'avait remplie depuis Marsile de Padoue en 13d 2 (3). Il n'y avait pas encore un an qu'il était reçu docteur es arts : « Bientôt, lui dit Josse Bade, par une exception rare à

loin de le recevoir avec exactitude (A. Lefranc. Oav, cUé, p. i3o.) Du reste, en i5ia^ Méandre dit lui-même qu*il n'a du roi aucun traitement fixe (J. Paquier, Érasme et Alêandre, p. i5; dans Mélanges darchéologie et dhisioire^ publiés par V École française de Rome, XV, (iSqô) p. 36i.) Mais, n'eutelle été versée qu'une fois, cette somme suffirait à montrer en quelle estime le parcimonieux Louis XI 1 tenait l'humaniste ; ne i'eût-elie jamais été^ la naissance de la légende prouverait combien le passage d'Aléandre avait Arappé les imaginations.

Depuis, la légende a encore ajouté un embellissement au récit de Perron : dès Torigine, ce serait sur l'invitation de Louis XII qu'Aléandre serait venu à Paris avec Tassurance d'une pension de 5oo écus d*or. Cette assertion se trouve pour la première fois, croyons-nous, dans la seconde édition de Ciaconius (Vitae Pont, et Card., i63o, col. i5a2;. Elle viendrait donc d*Aléandre le jeune (Voir, plus haut, Œuvres dAléandre^ p. LXL.) Ajoutons que, dans ce passage, on trouve plusieurs inexactitudes sur le séjour d'AIéandre à Paria.

Jusqu'à ces dernières années, tous les auteurs ont reproduit l'assertion de cet ouvrage. Enfin, en i888, M. de Nolhac a démontré qu'Aléandre vint à Paris de son propre mouvement, et non p(Mnt appelé par Louis XII {Revue des Éludes grecques, I, i888, p. 61-67). Aléandreditla mémechpseà Érasme, dans une lettre que nous avons publiée, il y a quatre ans (Mélanges de VÉ' cote française de Rome, XV, 1895, p. 36o). L*appel de Louis XII n*en est pas moins répété encore dans une biographie d'AIéandre imprimée en 1897, parmi les travaux faits par le séminaire historique de l'Université de Louvain, sous la présidence de M. A. Gauchie (Annuaire de tVniv. caih. de Louvain^ 1897, p. 3o4) Cette erreur, du reste, est loin d'être la seule que renferme cette courte biographie,mal traduite, sembie-t-il^ de Mazzuchelli .

(1) Cheviilier, Ouv cité, a53 ; Du Boulay, Ouv. cUê^ V. 889 ; Grévier, Oav. cité, V, 83 ; A. Firmin Didot, Aide Manuce..., p. 44s.

(2) Du Boulay, Ouv. cité, VI, 940; Crévier, Ouv. cité, V. 83; H. Omont, Journal, i5. — Sur cette charge, voir Compendiam recenter edilum de multiplid Parisiensis Universitatis magniflcentia... Parisiis per Toussanum Denis, i5i6 (i5i7), f. 5, 6 (Paris, Bibl nat. Inv. Rés. R. i334) ; Thurot, Ouv. cHé, p. SI. La nation allemande comprenait presque toutes les nations étrangères.

(3) H. Omont, Journal, p. i4. Du Boulay {Ouv. cilé, VI, 940, 976) donne le'a3 mars. — Sur ces fonctions d'AIéandre nous n'avons pu trouver aucun renseignement original, ni dans ses manuscrits, ni à Paris dans les registres et autres papiers de TUniversité.

la loi de l'aune (1)^ observée dans cette irille, sans brigue^ sans voix discordante, sans recours aux armes, comme il arrive d*orditiaire, mais du vœu ardent de tous, à l'unanimité et par acclamation générale, tu as été appelé au rectorat de la très illustre Académie de Paris, magistrature si enviée et si honorable (2). » Cette chaige était loin d'être une sinécure : nombre d'affaires ressortissaient au recteur (3). Dans la même préface, Josse Bade nous apprend que, pendant les trois mois de son rectorat^ Aléandre eut le temps de montrer qu il n'était pas seulement versé dans les lettres, mais apte à conduire les affaires les plus difficiles (4).

Pourtant, ce brillant enseignement touchait à sa fin. Aléandre était à peine en France, qu'il semble avoir eu déjà des velléités d'en partir. Le 5 juin 1510^ il émettait à Bonomo l'idée d'aller en Allemagne, et laissait percer son peu de goût pour le professorat : ce n'est pas dans une université, c'est à la cour qu'il aurait songé à se rendre (5). Le 8 mars suivant^ il dit à Michel Hummelberg qu'après avoir jeté les semences de l'hellénisme en France, il ira en faire autant en Allemagne, « leur commune patrie (6) ». « En France et en Italie, il y avait de bons esprits, mais on y était trop guidé par l'amour du gain ; l'Allemagne se laissait diriger par le seul attrait de la vartu et de la gloire. Lacédémone se contentait de sa pauvreté : ainsi l'Allemagne savait travailler pour le bien général et s'intéresser à toutes les manifestations de l'esprit humain (7). »>

Fréquemment, la même idée reviendra dans la correspondance du maître et de l'élève (8) ; elle parait aussi dans la lettre à Érasme des premiers mois de 1512. « Il est distrait de ses études par les multiples occupations qu'on lui crée de tous côtés»

(1) Comme Josse Bade l'explique dans le même passage, il ùillait être docteur depuis un an au moins pour poavoir devenir redeur de rUaiverslté.

(2) Oiiv. cité, f. 3. Voir aussi Thurot. Ouv. cité, p. 3a.

(3) Compendiwn. , . (i5i7), f. 7.

(4) Sur les questions débattues pendant ce rectorat, voir du Boulay, VI, 58. Joaae Bade ûdi allusion aux affaires du concile de Pise. Voir ch. V.

(5) Ifs. Val. Ut. 8075, f. 33a v"» (d-dessns, ch. II).

(6) A. HorawiU, Michael HnmmMerg, p. a6.

(7) A. Horawitz, Michael Hummelberg, p. a8 (Orléans, ao mai i5ii). (S)/lefii, p. 17 (37 mars i5ii), 38 (ao mai i5ii).

A Paris, il ne peut espérer amasser jamais beaucoup d'argent ; il vit, mais il vit au jour le jour, et sa bourse ne contient que des toiles d'araignée. Sans doute, il est philosophe, il est chrétien, et ce sont là des préoccupations inférieures; mais, mortel, il est sujet aux soucis, aux maladies, à la vieillesse et à la mort. A son arrivée, il est tombé malade, et pouvant à peine se faire comprendre, il a éprouvé tout ce qu*a de pénible et d'amer l'isolement au milieu d'un pays étranger. Quelquefois, en jetant un regard vers l'avenir, il se demande avec mélancolie s'il pourra seulement avoir une maison pour abriter sa vieillesse. Assurément, jamais il ne regrettera d'avoir suivi le conseil d'Érasme et d'être venu en France ; mais sa situation est plus brillante que solide. Il ne reçoit aucun appointement fixe, et les guerres de Louis XII ne lui permettent pas d'en espérer. Un mois, il a gagné soixante-dix francs et plus ; les deux suivants, il se fit à peine de quoi manger son pain sec. Une foule de prétendus savants se mêlent d'enseigner et remplissent les chaires de leurs coassements ; la foule ignorante va les écouter, parce qu'elle les comprend mieux. Pour lui, son cours estil gratuit ? l'auditoire est immense ; devient-il payant? tous de s'enfuir, « comme les colombes de Chaonie à l'approche de l'aigle ». Sans doute, il lui reste toujours un bon nombre d'hommes très remarquables, mais pas assez, pourtant, pour l'empêcher de se croire fait pour un plus grand théâtre (1). »

Dans ses lettres, on trouve autre chose que le désir de quitter la France : Aléandre voulait une situation plus lucrative et il se souciait peu de rester professeur.

Le manque de santé l'avait souvent forcé d'interrompre son enseignement et le lui faisait trouver de plus en plus à charge. En 1511 et en 1512, il souffrit cruellement d'une maladie presque mystérieuse. Il en vint à soupçonner, et ses amis avec lui, qu'il était victime d'un mauvais sort (2;. Pendant de longs mois, il dut

(i) J.Paquier, Érasme et Aléandre, p. i3-i6 ; dans Mélanges darch. eld'hisl. XV, (1895), p. 359, 362.

(2) A. Horawitz, Mkhael Uummelberg (1876), p. 47-48. Al. à Hum. 3 juil* let lôia : Vereor ne quid passas sim 6770 tou paorxavoii. — A. Horawitz, Analekien zur Geschichte des Humanismus in Schtoaben, iôf^-^fôiS ; dans SUzangsberichte der Wiener Akad. Ph. Hisi. KUuse, T. LXXXVI (1877), P- «27- 938. Jean Kierher à Hum. 5 juin i5i3 : « Quid monstri intus alat, nescio. »

suspendre son enseignement public: un Allemand, Jean Rhegi us, essaya alors de le remplacer, mais sans succès (1). « Il est incroyable, écrivait Jean Kierherà Hummelberg, combien ces vacances qu'il prend si mal à propos, nous ont détournés de la douceur des lettres grecques (2). »

L*année suivante, il semble être revenu à un état moins pénible ; mais il se dit, sans doute, que sa nature était moins faite pour la spéculation que pour Taction, que sa santé ruinée se refusait aux longues et inactives études.

A la fin de 1513, il disait adieu à l'enseignement et devenait secrétaire d'Etienne Poncher (3).

De ce passage, Harlfelder {HistorUchen Taschenbach, F. 6, Jahrg. ii (1893), p. i54) tire la conclusion que ses élèves autrefois les plus admirateurs, comme Rierher, le regardaient d*un mauvais œil. Mais le contexte de la lettre de Kierher n'indique aucunement la défiance dont parle Hartfelder — Suivant Aléandrele Jeune (dans Giaconius, Vitae Pont, et Card. (i63o), col. i5as), et du Boulay ( V. 88a), il se serait rompu une veine de la poitrine pour avoir trop élevé la voix. Dans les lettres d'Aléandre ou de ses contemporains, on ne trouve rien qui fasse allusion à ce mal.

(1) A.. Horawitz, Analeckten.,. dans SUzungsberichte der Wiener Akad, Ph, Hist, Kl„ T. LXXXVl (1877), p. a3o (8 juillet i5ia). Sur ce J. Rhegius, voir E. Bôcking, Ulrici Haiteni opéra ; supplementum^ 11^ p. 394.

(2) A. Horawilz, Item, p. 217 (5 juin i5ia)

(3) H. Omont, Journal, p. a3 : ^ MGXIII, die dominica 4 decembris, cœp habitare cum Reverendissimo domino meo D. Stephano Poncherio. » Voir aussi Josse Bade, Épitre dédicatoire des Vies de Piutarque (i*^ déc. i5i4).

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