LE CONCILE DE PISE
La confiance qu'inspirait Aléandre faillit le mêler inopinément aux luttes religieuses et politiques de Tépoque ; la part qu'il prit au concile de Pise forme un épisode curieux de son s^ourà Paris (1).
On sait quelle avait été Torigine de cette assemblée. Après s*étre allié à la France contre Venise, Jules II avait soudainement changé de tactique: son plan n'était pas de détruire Venise, mais d'affermir le pouvoir temporel de la papauté et de chasser d'Italie tous les Barbares, Venise humiliée et soumise, il l'avait reçue en grâce ; puis, avec elle, Ferdinand et Henri VIII, il s'était ligué contre la France.
Louis XI r ne se borna pas à attaquer le pape avec les armes temporelles. Le 15 septembre 1510, il se faisait reconnaître par le clergé français, réuni à Tours, le droit de combattre Jules II et de tenir pour nulles ses censures (2). Quelques jours après, il s'entendait avec l'ambassadeur de Maximilien, Mathieu Lang, pour la réunion d'un concile (3). Au jour de son élection, Jules II
(1) Ce qui se rapporte spécialement à Aléandre dans cette étude est tiré surtout du ms. Vat. lat SqiA, f"' i-6i, et de la lettre à Érasme déjà citée [fdélanges,., de V École française de Rome, XV, 355-363) Pour le concile luimême, voir Promoliones et Progressas Sacrosancti Pisani Concilii modemi indicti et inchoati anno Domini Î5fl : œuvre de Zacharius Ferrerius, ou Zaccaria Perreri, abbé de Sabasio, près Assise. - Sine loco et anno. (Bibl. nationale de Paris, B.356). Gomme cette édition n*est pas foliée, nous renverrons plutôt à la suivante, qui la reproduit en entier : Promoliones et Progressas Sacrosancti Concilii Pisani; dans Acta primi Concilii Pisani...^ ÎW9; item Constiiationes . . , Concilii Pisani II, i5ii, (Lutetiae Parisiorum, 1619.) Voir aussi L . Sandret, le Concile de Pise ; dans la Revae des Qaestions Hisio^ riques, T. XXX[V(i«<^ oct. i883), p. 4a5-456 : enfin, Rinaldi.Mansi. Labbe, etc.
(2) Rinaldi^ Mansi, Ann. eccL XI, p. 555; Promoliones... (1612), p. 65.
(3) Rinaldi, XI, 556.
avait fait le serment d*en convoquer un dans l'espace de deux ans {i).A la fin de 1510> Tempereur et le roi le sommaient de tenir sa promesse«(2). Cette démarche n'avait aucun résultat ; mais, sur les entrefaites, cinq cardinaux se séparaient du pape (3), et convoquaient le concile de concert avec Maximilien et Louis XII (16 mai 1511). Ce concile devait se réunir à Pise le !•• septembre. Après deux mois de retard, il s*ouvrait solennellement daos cette ville ; le 5, le 7 et le 12 novembre, il y tenait ses trois premières sessions (4).
Mais Jules II ne restait pas inactif. De son côté, il s'empressa de convoquer un concile à Latran pour le 19 avril 1512 (5) ; puis, il dégrada les cardinaux schismatiques, jeta Tinterdit sur Pise et sur la république de Florence, à laquelle cette ville appartenait, et travailla à faire comprendre que sa cause était celle de TÉglise et de l'Italie (6}. En même temps, des théologiens prenaient la plume pour sa défense. Au mois de septembre 1511, un anachorète de Vallombreuse écrivait « pour le concile de Latran contre . le conventicule de Pise » (7) ; au mois de novembre, Thomas de Vio, plus connu sous le nom de Cajétan, publiait son traité oDe la comparaison de Tautorité du pape et du concile ou de l'Eglise (8) ». L'opinion, en Italie surtout, commençait à se séparer du concile. La ville de Pise ne tardait pas à lui devenir hostileet, le 7 décembre, il se transférait à Milan ; du 4 janvier au 21 avril 1512, il y tenait ses cinq dernières sessions (9).
(1) Rhiildi, XI, 4ao; 569-673. Promotionet.., (i6ia). p. 1-20.
(2) Prwnotiones. . . (1612), p. vu.
(3) DoeumemU e sUuii di tloria pairia per le provincie di Romagna (Bologna, 1896, in-8), I, p. 197, 981, etc. /Journal de Paris de Grassis).
(4) PromoUones,,. p. 30-106. ~ Le Glay, Nég, dipl. entre la France ei r Autriche, I, 445-M8.
(5) Ck)cqtt6lines, BaUarium Romanum, t. III, p. ni, p. SaS, n® 33 ; Harduin, ConeiL^ IX, i584 {Saero$ancUe . . . 18 juillet i5; i).
(6) Rinaldi, XI, 583-687. 6regoroviu8,Gesc/uc/ito der Stadt Rom, (a« éd., 1874, in-8). VIII. 83.
(7) OraUo Angeli Anachoritas ValUsambrosae pro conciUo Lateranensi œntra conveniieubun Puanum, 6 id. sept. i6h. Bibl. nat. Paris, B. 3i66 ; Panzer, Ann. (xp., Vlll, p 387, § 178, n* i ; Rinaldi, XI. 686.
(8) Auelorilas Papae et Ck>ncHii sive Ecclesiae comparata. Romae, per Maroellum Siiber, alias Franck, a. MDXl, die XIX m. nov. Le nom de l'auteur se m en tète der<pitre dédicatoire. Bibl. nat. Paris^ Iuy. Réserve, F. 1896 ; Paozer, Ann. fyp., VU, p. 563, n? 535 ; VI, p. 873, n» 333 ; Vlll, p. 360 n» 43.
(9) Promotionet.., p. 106-306.
Dès Torigine, l'Université de Paris avait envoyé ses orateurs au concile : deux pour la faculté de théologie et un pour chacune des trois autres (1). Au commencement de 1512, celui de la faculté des arts, Simon Jaquet, principal du collège de Navarre, demanda son rappel. Le 4 février, « d'un consentement unanime, toutes les nations de l'Université élurent à sa place le très illustre Jérôme Aléandre de la Motta, homme d'une grande doctrine et d'excellentes mœurs, maître es arts, poète lauréat, comte du sacré palais et professeur public de trois langues à Paris » (2).
Mais, trois jours après, Aléandre refusait la mission qu'on voulait lui confier. « Il a exprimé ses remerciements à sa mère la faculté des arts : assurément, il était disposé à ne reculcg* pour elle devant aucune fatigue ; mais sa santé, l'utilité pour l'Université de continuer son enseignement et surtout les grandes discordes qu'il voyait entre les chrétiens l'avaient décidé à prier de l'excuser ». On insista, mais en vain : il persista dans son refus (3).
A Paris même, il devait cependant bientôt avoir encore à s'occuper du concile. Le livre de Cajétan avait rallié des partisans, sinon à la personne de Jules II, du moins à l'autorité pontificale, qui y était exaltée. Déjà, il est vrai, Zaccaria Ferreri (4) et je jurisconsulte milanais Philippe Decius (5) avaient écrit en faveur du concile. Mais c'était l'Université de Paris qui était encore en Europe la plus haute autorité théologique : le 10 janvier 1512, les Pères de Milan lui envoyèrent le livre de Cajétan pour en
(1) Paris, Bibl. nation, mss. Nouu. acquis, lai. 178a (Conclasions de la faculté de théologie, 3 novembre i5o5-25 nov. i533), f. 20 v® (i*' août i5ii) : délibération de la faculté de théologie pour Targent à donner à l'un de ses envoyés.
(2) Vat. 3914, f. 7 v». « Nos Gérard us Regnault fidem (àcimus... Actum Parisiisapud Sanctum Julianum Pauperem i5ii, pridie non. febr.
(3) Vat. 3914, f. 8 r». € Nos Gerardus... Actum in Gollegio magistri Gervasi christiani i5ii, 7'id feb. Ces deux documents ont été publiés par Hergenrôther, ConcUiengeschichte (Freiburgl B. 1887, in-8). T. VIU, p. 488, 489.
(4) Apologia Sacri Pisani Concilii modernif 27 sept. i5ii. Bibl. nat Paris, B. 356. Reproduit dans Melch. Goldast, MonarchiaeS. Rom. /mperîî (Francfort, 1621, in-fol., lU, p. i653-i665 ; et Promotiones... (1612), p. i-Ba (numérot. à part) .
(5) Goldast, Op. cit., p. 1667-1676 ; Promotiones . . . (i6ia), p. 69 et suiv. Dans les mêmes recueib se trouve à la suite une seconde consultation de Decius, du commencement de i5i2.
obtenir la condamnation, et, le 19 février, le roi appuya leur demande (1). Quelques semaines après, TUniversité nomma des délégués pour examiner l'affaire ; dans une lettre à Érasme, Aléandre raconte le choix qu'on , a fait de lui et décrit l'aspect des réunions.
« Il 7 a trois jours, dit- il, on m'a élu pour qu'au nom des philosophes j'examine, avec les théologiens et les jurisconsultes, un petit livre envoyé par le synode de Pise. Nous avons de fréquentes réunions : quelle ostentation, Seigneur Dieu! quels combats, quel faste de langage, quels mots épouvantables, quel bruit de paroles sans aucun sens ! Les yeux fermés, j'avale toutes ces pilules, je n'avance d'un pas, je ne puis bouger, et nous voilà embourbés dans Pise ! Ce n'est pas que dans notre Université il n'y ait des hommes fort honorables par leur science et par leur vie, théologiens, jurisconsultes et médecins ; j'en trouve aussi parmi ceux à qui l'examen de ce livre a été confié. Mais, quoique ceux-là sachent mêler l'utile à l'agréable, ils ne peuvent m'empécher d'entendre chaque fois des choses qui me soulèvent le cœur (2).
Les délégués ne purent se mettre d'accord. Aussi, sans attendre Ja condamnation officielle du livre de Cajétan, une partie de l'Université confia à un jeune docteur, Jacques Almain, le soin
(1) Rinaldi, XI, p. 6ii. Promotiones..., p. i55, i56.
(2) J. Paquier, Érasme et Aléandre ; dAtii Mélanges., , XV (iSgS), p. 358. — Du Boulay (VI, 5o, 5i) et Grévier (V, 8o, Si) disent que l'Uni venité se réunit en âYril, et de nouveau le la mai. Mais ni l*un ni i*autre ne semblent avoir sur ce point des notions très précises. Gomment admettre, en particulier, que rUniversité « ne reçut qu'au mois d'avril », pour la discuter le la mai (Grévier, V, 8o}, une lettre donnée à Blois le 19 février? Nous croyons donc pouvoir maintenir la date fin de février f5f2, que nous avons assignée à la lettre d'Aléandre CMélanges..,, p. 358). Tout au plus pourrait-on la reporter en mars ou avril .
Le recueil des Conclusions de la Jacalté de théologie^ récemment découvert (Paris, Bibl. nat. mss. Nouv. acquis, lat. 1783), confirme ces suppositions. On y lit au f. a4 v« : « Anno praedicto (i5ia) die sabbati XXIIII* aprilis fuit sacra theologiae facultas congregata apud Sanctum Maturinum ad audiendum relationem deputatorum nostrorum magistrorum qui fuerunt deputati super oodice firatris Thomae do Vio ; qua relatione facta, fuit conclusum -qood distribuerentur articuli sive propositiones malesonantes omnibus magittris nostris expensis fàcultatis ». Il ressort de ce texte que le a 4 avril avait âéik eu lieu la nomination des délégués choisis pour examiner le livre de Gajétan, ainsi que les premières séances de ces délégués.
de le réfuter (1). La même année, Cajétan répondait à cette réfutation (2), et les deux adversaires en restaient là.
Déjà^ lorsque ce dernier livre parut, le ccmcile avait cessé d'exister. Le 21 avril, il avait suspendu Jules II : ce fut sa dernière session. Quelques-uns de ses membres essayèrent ensuite, mais en vain, de le continuer à Lyon (3). De son côté, le 2Ù mars 1512, Jules II en était arrivé à enlever la couronne de France à Louis XII, tt fils d'iniquité et d'ingratitude, » pour la donner au roi d'Angleterre, Henri VIII (4). Le 3 mai suivant, il tenait la première session du concile de Latran.*
L'examen même du livre de Cajétan traina en longueur ; il se continuait encore alors que le concile essayait de se survivre à Lyon. Au commencement de 1513, la faculté de théologie tenait de nombreuses séances au sujet du concile de Pise(5) ; elle y dis> cutait sur l'envoi de lettres au roi, à la reine et à l'évèque de Paris pour les amener a à procurer la paix et l'union dans rÉghse et le royaume de France, et les exhorter à ne pas trop se confier dans le concile réuni à Lyon. » Dans la séance du 15 janvier, on parla de s'excuser, auprès du roi, a de la lenteur que l'on avait mise à poursuivre la réfutation du livre deVio, réfutation que Ton était en train de faire. » Le 15 mars, la même faculté concluait de différer cette réfutation jusqu'après Pâques : on la continuerait ensuite (6) ».
Quelques jours après cette décision, Aléandre devenait recteur de l'Université; pendant les trois mois de sa charge, il dut s'occuper beaucoup de cette question; dans la préface de Plutarque^ Josse Bade le félicite de l'habileté qu'il y montra (7j.
(1) CréYÎer, v, 8i. — Le livre d'Almain a pour titre ; Libelltu de au€tonkde Eccksiae. . a Jacobo Almain. Parrhisiis, Joh. Granion... 1S12. Paria, BUil> nat. F. 189a ; Panzer, Ann, typ., VU, p. 56^ n* 687 .
(2) Apologia Iraclalus de comparata aucloritate Papae et ConciUL Roniae XXIX nov. i5». Panzer. Ann. typ., VllI, p. a5i, n** 56. Rééditéchei Qaeatel à Cologne, en i5i4, avec le précédent.
(3) Mansifdans Rinaldi, XI, 687. Promotiones , . . ^ p. i65.
(4) Voir le bref publié par A. Ferrajoli, dans Àrchioio délia Sog. Rom. di storia patriay XÎX, 1896, p. 4a6-44i. •
(5) Paris, Bibl. nation, mss. Nouv. acquis, lai, 178a, f. a5 r^-v^» (4, 5,»»^ la, i3, i5 janvier i5u).
(6) Item, f . a8 v^
(7) Voir, ci-dessus, p. 55.
Dans toute cette affaire, Alëandre se conduisit avec prudence et habileté. La mission qu'on voulait lui confier auprès du concile de Pise était plus épineuse qu'honorable : elle l'aurait compromis auprès de la cour de Rome et de ses compatriotes, et ne lui aurait attiré que des ennuis. Il dut se féliciter de son refus, lorsque, trois mois après, il put entendre la lettre pleine de tristesse que les délégués de TUniversité écrivaient de Milan à leurs collègues de Paris : « Avec l'Apôtre, ils pouvaient dire en toute vérité : « Combats au dehors, craintes au dedans, » et avec le Psalmiste : « A cause de toi. Seigneur, chaque jour est « pour nous un jour de mort ; nous sommes comme des brebis « destinées au sacrifice. » Depuis le premier moment de la légation qu'ils remplissaient pour le Christ et pour l'Université, ils n'avaient pas été un seul jour exempts de péril, et ils n'avaient que trop connu les travaux, les difficultés et les angoisses qu*énumère l'Apôtre en parlant de lui-même (1). »
Dans les controverses au sujet du livre de Cajétan, tout en ne blessant personne à Paris. Aléandre préluda au rôle de défenseur de Rome, où il devait s'illustrer plus tard. Cest du moins ce que, vingt-deux ans après, il écrira à Paul III : « Je servais le siège apostolique lorsque j'étais recteur de l'Université de Paris : le roi très chrétien nous ayant confié le soin de discuter l'autorité du concile de Pise, je fus celui qui contribua le plus à l'abattre et à le faire dissoudre (2). »
(1) Vat, 3914. f. 5 v'*-7 : « Si vos delectat... » (ai avril i5ia). Du Boulay (VI, 5o-dj) dit que le 19 mai, TUniversilé se réunit pour lire la lettre du 10 janvier, par laquelle ses délégués à Pise lui déBonçaient le livre de Gigétan. Il est beaucoup plus vraisemblable que. le la mai, ce n'est pas de la lettre du 10 janvier, mais de celle du ai avril que l'Université prit connaissance. — Gomme signataires de la lettre du 10 janvier, du Boulay donne Geoffroy Bovstard, Guillaume Duchéne, Martial Galifcier et Simon Jaquet. Boussard ne figure pas parmi les sdlgoataires de la lettre du ai avril. C*était lui, en eflét, qui avait apporté à Paris le livre de CS^étan (du Boulay, VI^ 5o) : appaxemmeot o*était-U pas retourné .
(2) A. liai. Spiciiegium Romanam (Romae, 1889, in*^), II, a4o (sept. i535).