CHAPITRE I
ALE ANDRE SECRETAIRE DETIEiNNE PONCHER (4 décembre 1543— 29 novembre 1514)
Le dimanche, 4 décembre 1513, écrit Aléandre dans son Carnet, je suis venu habiter chez mon Révérendissime maître Mgr Etienne Poncher, évéque de Paris et prochancelier de France, homme d'une très grande valeur morale et intellectuelle, mais par-dessus tout de la plus grande modestie. Dieu m'accorde de vivre avec lui des jours longs et heureux (1) I »
Etienne Poncher fut pour Aléandre un protecteur délicat. Il recommande à tous d'avoir pour son secrétaire les mêmes attentions que pour lui; il lui offre un salaire et, comme celui-ci refuse, il le force du moins à plusieurs reprises d'accepter des dons généreux. « Si la suite répond à ces heureux débuts, écrit Aléandre, ce n'est pas un maître que j'ai trouvé, c'est le meilleur des pères. »
Aléandre donna probablement encore quelques leçons de grec (2); mais cet enseignement fut tout privé et, semble-t-il,
(1) H. Omont, Journal, p aS. — En i5o3, Etienne Poncher avait accompagné Louis XII en Italie, en qualité d* orateur du roi; Tannée suivante, il était devenu évoque de Paris. Depuis lors, il avait eu une seconde mission en Italie (i5ii) et, à la mort de Jean de Ganay, il était devenu prochancelier de France, charpie qu'il conserva jusqu'à la mort de Louis XII. Voir Rinaldi, Ann. eccl. XI, ôgii; Moréri, v, 291; Gallia Chrisiiana, VIF, 157 ; P. Anselme, VI, 448, 449. Documenii e. sludi di sioria Patria per la Bomagna (1886), I, 372 (Journal de Paris de Grossis). R. de Mauïde la Clavière. Chroniques de Louis XII par Jean dÀuton (Paris, Renouard, in-8), lll (1893), p. 33, IV (1895) passim.
(2) Giaconius. VHae Pont, et Card. (1677), III, 6a4. Mazzuchelli. Ouv. cil^ T I, P. I, p. 4i3; A. Horawitz, Siizungsberichie der Wiener Ak. T. LXXXVI. (1877), p. 360. {a6 mars i5i4. Hummelberg à Aléandre.).
accidentel. Sa principale fonction consista à suivre la cour avec Poncher ; ce fut son apprentissage diplomatique. Ce qu'il écrivait à Paul Emile quatre ans auparavant (1) suffirait à montrer que ce genre de vie ne devait pas lui déplaire.
Au mois de janvier 1514, il est à Blois, où il voit mourir Anne de Bretagne (2). Il demeure dans cette ville jusqu'au printemps; puis, en juillet et en août, il passe six semaines à Saint-Germain en l'Haye (3). Le 7 août 1514, la paix était signée avec TAngleterre(4) et, quelques jours après, Louis XII en informait Léon X ; à la demande de Poncher, Aléandre écrivait la lettre destinée au pape (5).
Souvent il écrit pour le roi : 25 ans après, il parlera à Cervini des « nombreuses lettres latines » que Louis XII lui fit faire pour exhorter le roi d'Ecosse à demeurer sous Tobéissance du siège apostolique (6).
Le 9 octobre, étant à Abbeville. il assiste au mariage de Louis XII avec Marie d'Angleterre, mariage « contracté avant la fin de l'année de deuil de la reine Anne. » Là il profite de quelques jours de liberté pour aller à Amiens, où il sait s'intéresser à la fois « à cette ville magnifique, à la superbe église, aux nombreuses reliques de saints et au reliquaire d'un art grec » qui renferme la relique de la vraie croix (7). Quelques jours après, il voit le couronnement de la reine à Saint-Denis, et les jeux qui suivent « où, de l'aveu des Français, les Anglais remportent en adresse » ; il remarque avec étonnement le luxe extraordinaire déployé par les Français dans ces fêtes (8).
Si Aléandre avait refusé une pension d'Etienne Poncher, c'est qu'il désirait soit une pension du roi lui-même, soit des
(1) Plus haut, livre II, eh. H.
(2) H. Omont, Journal, p. i5, 3.
(3) Item, p. i5, 36, 34.
(4) Dumont, Corps diplomatique, t. IV, p. 1, p. iSS-igi.
(5) Ms. Vat. lat. 3922, f 54'^-55'' : « Ex" literarum Gh™« Régis Ludovic! XII ad Leonem \ Pont. Non ideo dlstulimus. . . », avec note autographe d'Aléandre disant qu'il a écrit cette lettre à Saint-Germain en THaye. Elle ne se trouve pas dans les recueils de lettres de l'époque.
(6) Friedensburg, Ouv. cité, IV, p. 20.
(7) H. Omont, Journal, p. 34.
(8, //em, p. 3i.
bénéfices, comme Tévéque le lui avait fait espérer. Mais celui-ci ne se pressait pas d'accomplir sa promesse. Bientôt Aléandre devient anxieux ; il finit même par se demander si l'attachement que l'évoque a pour lui est aussi grand qu'il la cru d'abord. Il se rappelle alors les avances que lui a faites le prince-évêque de Liège, Érard de la Marck.
Pendant l'été de 1514 Érard de la Marck se trouvait à Saint- Germain-en-Laye, mandé par Louis XII qui désirait, par son entremise, arriver à conclure la paix avec l'Angleterre (1 ).L'évêque de Liège avait de grandes vues : placé à la tête d'une principauté ruinée par un demi-siècle de guerres, il voulait la rendre grande et prospère ; comme la plupart des princes de cette époque, l'une des premières gloires auxquelles il aspirait était d'être le protecteur des arts et des lettres. Il avait vu que, depuis six ans, Aléandre ne s'était pas encore attaché à la France ; il lui avait fait les plus belles offres pour l'entraîner à Liège.
Aléandre a refusé. Mais peu à peu, il sent davantage l'incertitude de l'avenir. Il va donc chercher ailleurs cette situation stable qu'il n'a pu trouver chez Poncher L'automne venu, il fait entretenir la Marck par leur ami commun, François Médulla. Le prince-évêque lui fait les plus belles conditions : deux chevaux, deux serviteurs, cent ducats d'or et, à Tavenir, trois cents francs chaque année. Le 14 novembre, la décision d' Aléandre est prise sans retour. Une conversation un peu froide avec l'évêque de Paris le dispense de longues précautions pour la lui annopcer.
Mais Poncher n'avait pas cru au sérieux de cette nouvelle. Le lendemain, en voyant Aléandre préparer son départ, son visage change d'aspect; il hésite, il chancelle, il le prie d'attendre; il passe plusieurs nuits sans sommeil et fait l'impossible pour le retenir. Enfip^ apprenant qu' Aléandre a donné sa parole, il consent à le laisser partir en le priant de demeurer toujours son amî. Il pousse la grandeur d'âme jusqu'à faire son éloge à la
(I) Jean de Los, Çhronicon reram gesiarumab a, iUi)5 ad a. 45iU^ p. i3i ; dans De Ram, Documents relatifs aacc troubles du pays de Liège sous Louis de Bourlx>n et Jean de Home (Bruxelles, i844. in-4") ; Brusthem, Vita /?"» D. D Brardi a Marca^Ep, Leodiensis ; dans Bulletin de l'Institut archéol. liégeois, (VIII) p. 5o ; J. Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège au XVI* siêcle(L\ège. L. Demarteau, i884, in-8), p. 17.
Marck : « Je ne Teusse jamais quitté, dit Aléandre, s'il m eût procuré auparavant la pension qu'il m'offrit lorsque je me fus engagé avec l'évoque de Liège (1). »
(1) Dans la suite Aléandre resta en relations avec Poncher ; nous avons encore plusieurs des lettres qu*il lui adressa. Les voici dans leur ordre chronologique le plus probable. J. Al, et Liège n''* *i, *4o, 88. (i Janv. ao oct. i5i5; i5i6-i5i7); Vat. 8076, f. lao»- (37 août i5i7) ; ff . ii6% 177' (3juil. I5i8); f. "iiô'^ (i4 mars lôig) ; *f. 117'' (avril-mai iSig) ; ff. *3a% *iao' (août 1519) : *f. ii3^ (5 oct. iSig ; attribution probablement fausse); f. *aoo' (i5i9-i5ao); f. *io3^ (2o déc. i5a4). —Vat. 8076, f. ii3' (4 janv. iSig) ; f. ii3" (4 fév. iSig) : a lettres d'Aléandreà François Poncher. — Vat. 8076, f. 144'' (fin de i5i<( .3) ; f. *i43'^ (i4 mars ibig) : a lettres de Jules de Médicis à Etienne Poncher. Les dix lettres marquées d'un astérisque sont celles dont le destinataire est indiqué dans le ms. ; pour les cinq autres, il est plus ou moins probable. Nous ne parlons pas ici plus longuement de ces lettres ; quelques-unes sont éditées ; nous donnerons les autres dans les Lettres familières d'Aléandre.