CHAPITRE II
ALEANDRE A LIÈGE 9 décembre 1514 — 16 mars 1516)
Aléandre quitta Paris le 29 novembre (1). Dix jours après, (9 déc. 1514) il arrivait à Dinant où se trouvait le prince- évêque. Prévenu de son arrivée, la Marck envoyait au-devant de lui un secrétaire* ; il lui faisait préparer un appartement au château « alors que le reste de la suite de Tévêque habitait dans la ville».
Quelques jours après, Aléandre et la Marck partaient pour Liège où ils arrivaient le 23 décembre. La pluie tombait à flots, les chemins étaient épouvantables ; la mule d*Aléandre ne fut pas prête à temps, et il arriva un peu plus tard que la Marck. Il partit enfin pour aller trouver le prince-évêque, qui l'attendait. Mais des jaloux vinrent à sa rencontre. L'évéque, lui dirent-ils, ne voulait voir personne. Il n'avait qu*à retourner. On le mena dans une maison glacée où rien n'était préparé pour le recevoir, et, le lendemain, il tombait malade.
Par ses attentions, par ses visites fréquentes (2), le princeévêque le consola de ces déboires. Bientôt, il lui demandait d'écrire une description des forteresses études châteaux qu'il avait construits (3). Aussi, quelques jours après son arrivée, Aléandre faisait-il à Etienne Poncher un magnifique éloge de la Marck (4).
(1) Dans son Carnet de notes, il a décrit ritinéraire et toutes les péripéties de son voyage. Il passa par Nogent-sur-Seine, Meaux, Lizy-siir-Ourq, Gandelu, la Croix, Cohan, Tramery, Reims, TlsIe-sur-Suippe, Réthel et Méiières; il note ses dépenses, Targent que lui extorquent les hôteliers, et à Meaux les attentions délicates de deux amis. H. Omont, Journal, p. a8.
(2.)J. Paquier. Jérôme Aléandre et la Principauté de Liège (Paris, 1896, in-8J, p. 3.
(3) Item, p. a.
(4) Item, p. 1,3.
Le 18 janvier, la Marck ramenait Aléandre en France pour assister à Reims au sacre de François 1*' (1). Mais tandis qu' Aléandre rentrait à Liège dès la fin du même mois (2), la Marck restait en France jusqu'au commencement de mai (3) et passait presque toute la fin de l'année à visiter les villes de sa principauté. Pendant son absence, Aléandre fut son homme de confiance. De là, entre eux, une nombreuse correspondance, moitié privée, moitié officielle ; en même temps qu'elle renseigne sur les affaires de la principauté, elle nous montre les relations et le caractère des deux personnages.
Aléandre supporte péniblement Téloignement de la Marck. Jalousé des Liégeois, il doit rester à l'écart, dans unesolitudeoù il se dessèche de langueur ; il mourra bientôt si le prince ne revient dans sa ville (4). Lorsque la Marck lui écrit, il baise dix fois la lettre, et la conserve comme un précieux trésor (5) ; lors du retour de Tévéque, il emprunte pour peindre son allégresse les mots de la foule acclamant le Sauveur : <» Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». A peine peut-il se tenir debout ; mais rien ne pourra Tempêcher d'aller à la rencontre du princeévéque pour jouir de sa présence, et de cet air fortuné de France, dont il rapporte quelque chose avec lui (6).
11 sait manier habilement la flatterie. « La Marck, dit-il, aura surpassé ses prédécesseurs non seulement par les forteresses qu'il aura bâties, mais aussi par les monuments écrits qu'il aura laissés pour rétablir ses droits. » Ailleurs, il le félicite de l'élégante latinité de ses lettres (7). Surtout, il sait parler de la question qui tient le plus au cceur de l'évêque, de son cardinalat.
(1) H Omont, Journal.. . p. 3i ; UruslUem, {Ouu. cUé.p. 54j dit le ao janvier. Chapcaville, Gesla Ponlificuni Leodicns'mm (\ugustac Eburonum, iGi8). Jll, a53 ; Dari», Oav . cité, p 19.
(2) J. Paquier, Oav cité, p. 9, 10.
(3j Brusthem, Oui;, cité, p. 56 et suiv.
(4) J. Paquier, Oav. cité, p. la, 1.7, 33.
(5) Uem,\). 3i. Voir la lettre de la Marck dans L. Dorez, Une lettre de Gilles de Goarmonl à Girolamo Aleandro, p. 9 ; extrait de la Uevae des Bibliothètiaes . juin-juillet 189!$.
{C^) J. Paquier, Oav, cité, p. 30. (7)//<»m, p. 23, 89.
La Marck désirait ardemment la pourpre (1). 11 arriva à en faire une question européenne entre François I", Charles-Quint et Léon X. Sa présence au sacre de François P' et surtout le séjour prolongé qu'il fit ensuite à la cour de France avaient en partie pour but d'obtenir cette di^jnité (2) .
Dans ses lettres, Aléandre s'associe aux désirs de l'évéque. « Bientôt, lui écrit-il Je9 février 1515, nous espéronsqu'une promotion cardinalice nous donnera à tous un motif de réjouissance (3/. » Quelques jours après, il considère la chose comme faite ; il entonne rhymne de joie ; un genou en terre, il le salue cardinal de la sainte Église Romaine. « Personne dans l'entourage du princeévêque n*en sera plus heureux que son secrétaire ; la philosophie et rhistoire lui ont montré quel lustre ce sera pour le nom de la Marck, quelle utilité en retirera la principauté, quel honneur en rejaillira sur les siens » (4).
Au résumé, cette correspondance accuse un changement curieux dans la manière d'Aléandre. Jusque-là, ses lettres sont celles d'un jeune savant ; quelquefois avec une pointe de prétention, elles paraissent plutôt modestes si on les compare à celles de l'époque ; toujours dignes, sans légèreté de mœurs, elles ont çà et là un agréable laisser-aller. En arrivant chez l'évéque de Liège, Aléandre devient obséquieux et quelque peu servile : il prend le style d'une Semaine religieuse (5).
Mais ce n'est là que le côté accessoire, anecdotique, du passage d'Aléandre à Liège. Aléandre fut pour la Marck un auxiliaire
(1) J. Paquier. Ouv. cité, p ai, 157, etc. La Mark irélait pas un esprit vulgaire. (Voir une bonne étude sur la Mark dans Conférences de la Société (fart et d histoire du diocèse de Liège (Liège, Oemarteau], Série III, 1890, p. 73-118) (Joseph Demarteuu). On peut donc croire que dans la dignité de cardinal, cet évèque entrevoyait moins une salisfaclion de vanité qu'un surcroît d*autorité et de prestige : ce titre devait lui permettre de rétablir plus aisément Tordre dans sa principauté, et de n*y être plus seulement un prince-évèque quelque peu nominal.
(2) J. Paquier, Ouv. cité, p. 2i, i46 et suiv. ; Ruscelli, Lettere di Principi (Venise. i58i), I, lô, etc.
(3> J. Paquier, Ouv, cité, p i5.
(4) Item, p. ao, ai.
(') Voir en particulier, J. Paquier, Ouv. cité, p. i3, i4, a6, 3i, 36, et les nombreux autres passages où il parle à la Marck de son dévouement pour lui.
dévoué, un ministre actif et énergique, qui l'aida à devenir le maître effectif de sa principauté. Dès les premiers jours, il porte son activité vers les affaires du prince-évôque, et il Texerce de vingt cotés à la fois. Démêlés avec les Hutois, les Églises collégiales, l'Université do Louvain, discussions avec les Pays-Bas, la cour impériale, la cour de Rome, il mène tout de front comme un homme vieilli dans la gestion des affaires civiles et religieuses (1).
Le dévouement d'Aléandrepourla Marck fut largement récompensé : les bénéfices affluèrent rapidement. Au printemps de 1515, le chancelier Lambert d'Oupeye tomba malade. Çà et là Aléandre insinua habilement à la Marck son désir de le remplacer : aussitôt après la mort d'Oupeye (9 août 1515), il était nommé chancelier (2). Depuis deux mois déjà, il était chanoine tréfoncier de Saint- Lambert (3) ; avant la fin de l'année, il devait devenir prévôt de la collégiale Saint Pierre (4), la première des sept collégiales de la ville de Liège (5), le 18 mars suivant, prévôt de Saint-Jean rÉvangéliste (6); en même temps, la Marck lui continuait sa pension de 30() francs (7) ; au mois de novembre, il avait plus de 1.000 francs de revenus annuels. Comme il en remerciait le prince, M ce n'est que le commencement, lui répondit celui-ci, et comme
(1) L'exposé des faits énoncés dans cet alinéa demanderait de longs développements. Mais, si curieux soient-ils, ces faits ne présentent qu'un intérc^t local et restreint, et souvent Aléandre n*y joue qu*un rôle secondaire. On courrait donc risque de devenii fastidieux en les présentant en détail dans une biographie générale du personnage. Pour obvier à cet inconvénient, nous avons déjà, dans un précédent ouvrage, étudié les relations de Jérôme Aléandre et de la Principauté de Li^(/e (Paris, Picard, 1896. in-8; pp. XXI- 376). Depuis lors, V Université de Loavain et la Commission royale d^hiiloire de Belgique ont entrepris d'autres travaux sur le manuscrit Vatican 388i. — Nous-mème, nous avons recueilli de nouveaux documents sur les rapports d'.Uéandre avec Liège, en particulier dans le manuscrit 904 de l'Uni versilé de Bologne. Nous espérons les publier bientôt.
{->) J. Paquier, Oav. cité, p. 3o, 32, 35, 45.
(3) Item, p. 39, 44 H. Omont, Journal, p. 16.
(4) Item, p. «6, 90.
(5) Comptes-rendus de la Commission royale d'histoire (de Belgique). 8ér. III, t XIV, p. 3 18. Les archives du clergé secondaire se conservaient dans cette église.
(6) J. Paquier, Ouv. cité. p. lao-iai.
(7) Item, p. 64.
un prélude de ce que je veux vous donner, pourvu que vous soyez toujours pour moi ce que vous avez été jusqu'ici. » (1).
En eflfet, les faveurs durent augmenter encore. Au printemps suivant, en passant par la France, Aléandre parlait à ses amis de deux mille livres tournois de revenus i2).
Enfin, la Marck confia à Aléandre une mission qui, de prime abord, ressemblait plutôt à une charge qu'à une faveur, mais qui pourtant devait être le point de départ de sa grandeur : il l'envoya traiter à Rome les affaires du diocèse.
Le diocèse de Liège avait de nombreuses difficultés en cour de Rome.
Au mois de novembre 1515, Aléandre écrivait à la Marck qu'il était mal secondé auprès de la Curie ; ses agents, Copis,Badoche et autres, s*y occupaient peu de ses intérêts ou du moins ne parvenaient pas à faire cesser les difficultés (3). Peu après, Jean- Baptiste Aléandre était mandé de Paris à Liège ; il devait partir pour Rome comme représentant de la Marck (4). Mais bientôt la Marck comprit qu^avec ses talents et sa renommée d'humaniste, Jérôme ferait meilleure figure au milieu de la Rome de Léon X ; il fut décidé qu'il peutirait et que Jean-Baptiste resterait à Liège (5).
(1) J. Paquier, Oui;, cité, p. 92, io3.
(2) A. Homwïiz, Analekten... dans SUzungsberichle der Wiener- Âkad. Ph. Hisl. Klasae, T. LXXXVI..(i877), p. 271. (Josse Bade à M. HumineU>erg).
(3) J. Paquier, Ouv. cité, p. 81.
\4) /tem, p. 9, 90, 9a, 96, 98, 99 ; H. Omont. Journal. . ., p. 27. (5) Item, p. 102 ; H. Omont, Journal, p. 17.