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ALEANDRE, BIBLIOTHECAIRE DU VATICAN

(27 juillet 1519-1520).

Nicolas V avait été le véritable fondateur de la bibliothèque vaticane (1). A sa mort fi455), la bibliothèque palatine, comme on disait alors, comptait 1160 volumes dont 353 grecs. Ses successeurs tinrent à honneur de l'accroître; en 1484, à la mort de Sixte IV, elle se composait de 3.650 volumes environ, dont peut-être 1.000 grecs (2).

Dès lors, les bibliothécaires sont des hommes remarquables parleur talent. Sixte IV prend Platina; Jules II, Fedro Inghirami; Léon X, Philippe Béroalde le jeune, puis le dominicain Zénobi Acciajuoli, enfin Jérôme Aléandre (3).

Le jour même de sa nomination, celui-ci en racontait ainsi les

(1) J. B. de Rossi, La biblioteca délia sede apoitolioa ed i catahghi dei suoi manoscr un (Roma, i884, in-4) ; De origine, historia,itidicibus scriniiet bibUoiheca'i aposlolicae (Romae, iS86, in-4) ; J. Carini, La Biblioieca VcUicanapro^ prietà délia sede aposiolica (Rome, i8(4a, in-8) ; P. Fabre et E. Mûnti, /.a Bibliothèque du Vatican au XV* iiêcle ; deiM Bibliolhêque des Écoles françaises d Athènes et de Home (Paris, Thorin-Fontemoing, in-8), fasc. 48 (1887).

(2) P. Fabre, Notes sur les archives du château Saint- Ange^ dans Mélanges. . . de r École Jr. de Rome, XIII, janv. 1898, p. 3-19; La Vaticane de Sixte IV; même Revue, XV (1895) p. 454-484. Très bons articles, avec une bibliographie complète du sujet.

(3) Arch. Vatic. Regist. ii94,f. a3o. Il est à remarquer que c*est le même folio où Aléandre dit avoir trouvé la minute de cette bulle : H. Omont. Journal, p. 4i. — Imprimé dans J. Sadoleti epistolae Leonis X nomine scriptae (Romae, 1709), p. 196-aoo. n" 117; Assemani, Praefatio gen^ralis in Cat. mss. Bibi. Val. p. LXII ; dans Bibliothecae Aposlolicae Vaticanae. Catalogus Romae, 1706, T. I ; Eug. Mùntz, La Bibliothèque du Vatican au .YF/«<iVcte (Paris, 1886, in-12), p. a8.

Il y a i5 ans, Tbistoire de la Bibliothèque Vaticane dans la première moitié du XYI*" siècle était presque inconnue. Le livre de M. Mûntz a jetébeancoupde lumière sur ce point. Pourtant, nous avons pu trouver encore, surtout dans les Archives Vaticanes, un grand nombre de documents ignorés jusqu'ici, et qui pour cette période complètent Tbistoire de cette célèbre institution. Nous utilisons ici ceux de ces documents qui regardent directement Aléandre.

détails à Jules de Médicis : « Ce matin, dit-il, deux envoyés de Giberti, votre si intelligent et si dévoué secrétaire, viennent m'annoncer que je suis mandé par le Souverain Pontife. Du mieux que je pus, en boitant, puisque depuis vingt-cinq jours des douleurs dans un genou me retiennent entre les quatre murs de ma chambre, j'arrive au palais. Là, quantité de gens que je rencontre me félicitent de mon heureuse fortune. Je demande ce qu'enfin cela veut dire ; on me répond que le Souverain Pontife me l'apprendra. Cependant je vois arriver les cardinaux pour le consistoire. Ce consistoire terminé, Giberti m'introduit et je me prosterne aux pieds du Saint-Père, qui me parle de Zénobi Acciajuoli et de ses qualités ; mais il le croyait déjà mort ou, dans quelques heures au plus, c'en serait fait de lui. « Je suis heureux, me dit-il, de vous donner la succession d'Acciajuoli en vous préposant à la bibliothèque palatine. » Il ajouta que, pendant sa maladie, Acciajuoli lui avait écrit pour me désigner comme le plus digne d'occuper ce poste.

Quoique je ne reconnaisse pas la vérité de ces dernières paroles, je ne puis que me réjouir de me voir loué à ce point par un homme si remarquable et dans un tel moment. C'est à peine si Acciajuoli m'avait parlé trois ou quatre fois dans sa vie. Je ne savais pas qu'il fût malade ; je n'ai fait aucune démarche auprès de lui, et la meilleure conclusion à tirer de tout cela, c'est que je vous dois à vous seul d'avoir obtenu cette faveur, de préférence à tant d'hommes si remarquables qui l'ambitionnaient. Aucun bien ne me vient de Rome que vous n'en soyez l'auteur ; ce nouveau bienfait s'ajoute à tant d'autres dont je vous suis redevable. »

La lettre se termine par une louange délicate à l'adresse de Jules : « Quel sujet de joie pour vousl Aléandre est le dernier de vos serviteurs ; il mérite à peine de faire partie de votre maison ! et à ses derniers moments, Acciajuoli, homme si remarquable par sa science et sa vertu, l'a jugé digne d'un poste que l'on confie aux plus grands lettrés. Voilà ce que tous sauront et, par là, ils pourront voir ce que l'on peut attendre de ces autres hommes qui vous entourent et qui surpassent Aléandre autant que le Gange l'emporte sur l'Éridan » (1).

(I) (Angelo Mai) Spicileg ium Romanam (Romae, i839-i844, in-8). II,p. a3ia33 (tiré du Vat. lat. 8075, f. 27' . Double, avec variantes, au f. 76'. La principale est p. a3i, li. 7 de la lettre : f 76' : hesterno mane pour hodiemo mane)-

Les mois suivants, Aléandre annonça sa nomination à plusieurs de ses amis et toujours avec le même ton de satisfaction. « Jusqu'à présent, disait-il à Etienne Poncher, ce poste n'a été confié qu'aux hommes les plus marquants dans les lettres. Il m'est d'autant plus cher que le pontife me Ta donné de lui-même, sans que j'eusse ambitionné ni même rêvé un tel honneur. Le bibliothécaire a sous lui deux custodes, hommes qui ne sont ni ignorants, ni de vile condition, et il est attaché à chaque custode un serviteur pour nettoyer la bibliothèque, l'ouvrir et la fermer. Il a un bel appartement dans le palais (1), la nourriture et 120 ducats d'or par an. Mais ce que je prise encore bien davantage, c'est qu'il a libre accès auprès du pape (2). »

Dans une lettre à Guillaume Petit, Aléandre disait que désormais il était en faveur près de Léon X, du cardinal de Médicis, de beaucoup d'autres cardinaux et d'hommes très marquants dans Rome (3).

Aussitôt après sa nomination, Aléandre s'occupa activement delà Bibliothèque (4). Le local laissait beaucoup à désirer; il l'écrivait à Léon X en termes gracieux (5i : « Vous désirez, très saint Père, vous souhaitez Lvec ardeur une pluie abondante qui calme un peu les chaleurs de Tété et vous permette de gagner, selon votre habitude, cette retraite si utile à votre santé. Vos désirs sont justes ; car ce ne -sont pas seulement les hommes, dont vous êtes le Père et auprès de qui vous tenez la place de Dieu, mais les plantes et la terre elle-même qui souffrent d'une chaleur par trop excessive, et qui supplient les divinités du ciel de leur envoyer une pluie abondante. Seule, votre bibliothèque

(1) Depuis Sixte IV, la Bibliothèque était située au-dessous des appartements Borgia ; le bibliothécaire et les custodes étaient logés à côté. La disposition en fut un peu modifiée sous LéonX. Toutefois, dans ses grandes lignes, la disposition de la bibliothèque est restée la même, de Sixte IV à Sixte-Quint. P. Fabre, Articles cités,

(2) L Dorez, Recherches surtaHib. da card. G. Aleandro ; dans Revue des BiblioihèqueSy II (189a), p. 68. (Ligne la : viris pour vivis; 1. ao : convictus pour qaartas). ~ Voir aussi Vat. 8076, f. /i'(à Gristoforo Marcello) . f. ii4' (à du Prat) ; 109' (à G. Cop) ; f. 1 15^ (à Georges PoIIinus).

(3) Vat. 8075, f. a6' (5 oct. iSig).

(4) Les mois précédents, Aléandre s était même déjà probablement occupé de la Bibliothèque vaticane . L . Dorez, Recherches. . . dans Revue des Bibliothèques, II, (189a), p. 5o, 55-56.

(.5^ (K, Mai) SpicHegium Romanum. II, p. a34 ("octobre 1619^

palatine, que rien sous le ciel ne surpasse en valeur et en beauté, désire voir Tété se continuer, craint les mauvais temps, redoute les pluies, éloigne de tous ses vœux les tempêtes. Elle a peur que quelque coup de vent ne pousse la pluie au travers de ses fenêtres dépourvues de vitres et ne cause ainsi un affreux dommage aux livres, ces doux fruits de Tàme, comme les nomme si heureusement Pindare. Des héros illustres ont confié ces semences à un papier fragile ; mais ces minces feuilles dureront plus longtemps que les marbres de Messala et, ces feuilles, elles sont alignées nombreuses dans votre bibliothèque qu elles ornent comme des perles de l'Orient, comme les plus beaux des coraux. Mais j'ai une crainte ; c'est que ces héros, dont la plupart ont augmenté déjà le nombre des dieux, n'empêchent la pluie de tomber et n'éloignent un tel désastre de leurs enfants. Ainsi donc, voulez-vous que vos vœux se réalisent, que la pluie tombe, faites mettre des vitres aux fenêtres, faites disparaître tout ce qui pourrait nuire à votre bibliothèque. Cet ordre donné, vous verrez l'atmosphère changer, le ciel se couvrir de nuages, trois ou quatre jours de pluie abattre les ardeurs de l'été, puis aussitôt venir la plus douce des températures, le plus agréable des étés de la Saint-Martin. Alors Votre Sainteté pourra heureusement aller à la campagne et plus heureusement encore retourner dans sa ville. »

En administrateur sage et économe Aléandre ajoute : « Ces réparations n'entraîneront qu'une faible dépense. Nous avons déjà une bonne partie des vitres, et il est facile de réparer une toiture qui existe encore, tandis qu'une fois en ruines on ne le fera plus qu'avec des frais incroyables. Du reste, si Votre Sainteté veut bien me le permettre, je lui dirai en toute franchise, mais aussi d'un cœur qui lui est tout dévoué : Si votre père, si votre aïeul ont, à grands frais et avec beaucoup de peine, réuni des livres de tous les coins du monde, travaillant ainsi à là gloire de leur patrie et à l'utilité de l'Europe entière, si vous-même, vous avez mis un zèle égal à les recouvrer lorsqu'ils eurent été perdus, ne devez-vous pas non seulement conserver, mais encore augmenter, orner et enrichir cette bibliothèque, que Dieu vous a donnée en même temps que le pontificat ? »

Un mois après son entrée en charge, Aléandre recevait d'Espagne deux volumes grecs de la Bible prêtés naguère au cardinal

Ximénès. Le 27 août 1513, Léon X avait permis à Fedro Inghirami de prêter au cardinal-archevêque de Tolède « les livres des Juges et de Ruth, les quatre livres des Rois, le premier et le second des Paralipomènes, les livres d'Esdras, de Néhémias, de Tobie, de Judith, d'Esther et de Job, les Proverbes de Salomon, l'Ecclésiaste, la Sagesse, l'Ecclésiastique et les deux livres des Macchabées »,le tout en grec. Ces livres avaient été remis, moyennant caution, à l'agent du cardinal, Alfonso Garsia del Rincon, abbé de Complut. Le cardinal devait les rendre dans l'espace d'un an, sous peine de deux cents ducats d'amende (d). En 4519, il mourait et les livres n'étaient pas rentrés. Le 7 janvier 1519, Léon X avait en voyé un bref au nonce d'Espagne, Giovanni Ruffo, pour le retour de ces volumes i2). Le 23 août suivant, ils étaient rendus à la Vaticane (3).

L'un des principaux fruits de l'activité d'Aléandre est l'inventaire des manuscrits grecs que l'on fit alors sous sa direction (4). Cet inventaire compte 450 manuscrits. 11 devait servir jusqu'à celui de Cervini dressé en 1555 (5).

Celio Calcagnini nous montre le nouveau bibliothécaire tout empressé à communiquer les livres. « Ayez pour certain, écrit-il à rhumaniste allemand Jacques Ziegler, que nulle part ailleurs qu'à Rome on ne trouve une telle floraison de belles intelligences, une moisson aussi abondante des travaux de Tesprit. J'ai une affection toute particulière pour Jérôme Aléandre, qui possède à fond le latin, le grec et Thébreu ; peu avant mon arrivée, le Souverain Pontife, de son propre mouvement, l'avait fait

(1) Arch. Vat. Arm. WIX, T. fi.S f. 1 16. orig. Barberini. XXXII, vol. 219, L I', copie.

(2) L . Dorez, Recherches et Documents sur la Bibliothèque du cardinal Sirleto ; dans Mélanges. . . de l'École française de Rome, XI ( 1891 ). p. 4<>2.

(3) Archiv. Vat. Arm. XXIX, T. 68. f. 77^

(4) Mss. Vat. grecs i483 et i484.

(5) P. Batifol, La Vaticane depuis Paul lll, dans la Revue des Questions historiques, 1889, I*" janvier, p. 178; T. von Sickel, Romische Berichte I; dans SUzangsberichte der WUner Akademie, PhiL Hist. Kl. T. GXXXni(i895).

Aléandre ne prit pas part à l'inventaire que rédigèrent en i533 les deux custodes Fausto Sabeo et Nicolas Majorano, et qui se trouve dans le ms. Vat. lai. 3951. Outre £. Mûntzet P. Fabre (oui;, cités), voir pour les catalogues de la Vaticane sous Paul lïl F. Ehrlé, Zur Geschichte der Catalosierung der Yatikana, dans Historisclies Jahrbuck, XI, 1S90, p. 718-729.

bibliothécaire, à la mort de Zétiobi Acciajuoli, homme plein de science et de vertu. Tous les jours, Aléandre me sort d'immenses trésors de la bibliothèque palatine » (1).

C'est sans doute aussi dans ces commencements qu' Aléandre s'enquit d'une foule de détails qui se retrouvent dans ses papiers sur la Bibliothèque du Vatican. Il prend une liste des bibliothécaires et des custodes (2); il fait copier des brefs touchant la nomination de ses prédécesseurs et leur administration (3), en particulier celui du 24 août 1513 par lequel Léon X réglait tout ce qui concernait la bibliothèque (4).

Dans la suite, les missions et les travaux d' Aléandre l'empêchèrent de s'occuper aussi activement de sa chère palatine. Toutefois, à Rome ou au loin, elle fut toujours l'objet de ses préoccupations ; il y faisait déposer des documents importants (5), cherchait à attirer sur elle Tattention d'Adrien VI (6), recueillait des manuscrits, et s'intéressait à l'histoire des bibliothécaires et des bibliothèques (7).

(1) Calcagnini Ferrariensis Protonot. Apost. Opéra aliquot (Basileac, i544, in-fol.), p. loi (Epistolarum liber VII). Reproduite dans Pauli Coloinesii... Opéra, curante Jo. Alberto Fabricio (Hamburgi, 1709, in-4], p. 5io-5ii.

(2) H. Omont. Journal,.,, p. 5; 4i, 4^ ; Vat. 8966, f. I28^

(3) Bol. Univ. 964, f. 5I-56^

(4) Le voir dans Mûntz, La Bibliothèque du Vatican au XVI* siècle, p. aS et suiv.

(5) Brieger, Aleander und Luther i5Qi (i884), p. 55, 24a.

(6) (A, Mai) Spicilegium Romanam (1889), II, 387; Vat. 8075, f. io4\ 118' (Aléandre à Enckenvoirl, fin janvier, 5 mai, 27 juin i522).

(7) L. Dorez, Recherches... dans la Revue des Bibliothèques II (189a), p. 5o. 54-58. Les manuscrits cités par M. Dorez contiennent pluMcurs autres passages du genre de ceux qu*il a publiés.

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