LUTHER, L'ALLEMAGNE ET ROME
(31 octobre 1517 —15 juin 1520)
Le 31 octobre 1517, le docteur Martin Luther, de l'ordre des Augustins^ avait affiché solennellement quatre-vingt-quinze thèses sur la porte principale de la chapelle au château de Wittemberg.
Dsms ces thèses, l'existence des indulgences et du purgatoire, l'autorité du pape; étaient plusieurs fois reconnues et affirmées. En apparence, elles étaient toutes catholiques, il ne s'agissait que d'indulgences mal préchées, d'une réaction contre la valeur attribuée à des œuvres tout extérieures, peut-être même seulement u d'une querelle de moines », selon le mot attribué à Léon X.
Mais, en réalité, cet acte avait une portée autrement grande et redoutable. On a dit que pour bien comprendre Luther, il
(1) Sur la diète de Worms de i Sa i, et en général sur les origines de la Réforme, on peut dire que la bibliographie est infinie. Toutefois, notre travail sar cette première nonciature d*A.léandre reposera surtout sur nos documents manuscrits èi sur trois recueils de sources imprimées : Petrus Balan, MonumerUa ReformaUonis Lutheranae i52i-fô25 (Ratisbonae, Pustet, i884, gr. in-8), T. Brieger, AUander und Luther Î52i (Gotha, Perthes, i884, in-8); A. Wrede, DeaUche Reichsiagsakien . , . T. II (Voir, ci-dessus, CEuvres (TA' Uandre, p. LXVII). (Nous citerons ainsi ces trois ouvrages : Balan, Brieger, R A. II) Depuis l'apparition de ces ouvrages, ceux de Pallavicini, de Mûnter. de Friedrich, de K. Jansen (voir Œuvres dAlèandre, p. LXII-LXV) et autres sont devenus inutiles, ou ne peuvent servir que pour des points de détail. Nous avons composé cette partie de notre travail pendant l'été de 1897. après râppariUon de l'ouvrage de Wrede (Reichstagsakten, , ,) Depuis lors ont paru diverses études de Kalkoff (voir ci-dessus Œuvre* (TAlèandre, p. LXVIU) et le livre d'Âdolf Hausrath, Aleander und Luther auf dem Beichstage zu Wornu (Berlin, Grote, 1897, in-8). Ce dernier ouvrage ii*est qu'une œuvre de vulgarisation protestante où les erreurs ne font pas
fallait être né Allemand (1). De fait, cette première manifestation de rhérésiarque reflétait déjà les deux grandes divergences qui existaient depuis longtemps entre l'Allemagne et Rome : dififérence dans la manière de concevoir la religion qui doit unir rhomme à Dieu, plaintes contre la Curie romaine.
Dans la religion, les Italiens, les Romains en particulier, goûtaient surtout le culte extérieur. Pour eux, l'ascension de Tâme vers son Dieu devait principalement s*opérer par une série
défaut. En voir la critique par E. Berger, dans Historische Vierteljahrschrijt, 1*' septembre 1898, p. 45i-454.
Pour Luther, voir D. Martin Luther SàmtUche Schrijten (édition Johann Georg Walch ; Halle, 1740 et suiv. a4 vol. in-4). — D^ Martin Luthers Sàmmtliche Werke (édition d^Erlangen, i8a6-i857, 67 vol. io-8) ; aa i*r" vol.: a« éd., par E. L. Enders (Francfort. i86a et suiv.). — D Martini Lutheri Opéra latina varii argumenii,,, (H. Schmidt, Francfort, i865- 1875, 7 vol. ln-8).— W. M. L. de Wette, D' Martin Luthers Br(e/e, (Berlin, i8a5-i898, 5 vol. in-8). — J.K. Seidemann, Lutherbrieje (Dresde, 1859, i voL in-8). — G. A. H. Burl^bardt, D' Martin Luthers Briejivechsel (Leipzig, 1866, in-8). — E. L. Enders, D"^ Martin Luthers Briejwec?uel (FranlLfort, Galw et Stuttgard, 1884-1898, 7 vol. in-8); - G. E. Fôrstemann et H. E. Bindseii, Luthers Tuchreden. 4 vol. in-8 (Berlin, i844-i848). — HE. Brindseil, D. Martini Lutheri Colloquia. (Lemgoviae et Detmoldiae» 3 vol. in-8, i863-i866), etc. Pour une description complète de ces œuvres, voir une biographie de Luther, par ex. Kirchenlexlcon de Wetzer et Welte (Fribourg ; a« éd.), VHI (1893), col. 345. 346, et le Catalogue ojprinied Books du British Muséum.
L'édition critique de J. K. F. Knaake (D. Martin Luthers Werke. Kritische gesammtausgabey Weimar, i883 et suiv., gr. in-8), est loin d*étre terminée.
Lei écrivains allemands, habitués à avoir ces ouvrages à leur disposition , en citent rarement les titres avec exactitude. En France, il est difficile de se les procurer. A Paris, par exemple, la Bibliothèque de l'Université est la seule où se trouve l'édition d'Erlangen-Francfort.
Pour la vie de Luther, voir Janssen, Geschichte des deutsehen Volkes (Fribourg, i7**i8« édition revue parL. Pastor, 1897 et suiv., Jn-8) (catholique); J. KAstiin, Martin Luther (Elberfèld, 1875, in-8«) ; F. Kuhn, Luther, sa vie et son œuvre (Paris, i883, in-8) (protestants).
Enfin pour la Correspondance dAléandre pendant la nonciature de ^Vorms, voir, à la fin du volume, l'Appendice H.
Jusqu'ici, les notes intimes d'Aléaiadre nous ont souvent guidé. Soit que pour les années qui suivent il n'en ait pas rédigé, soit plutôt qu'elles aient été perdues, nous n*en avons aucune sur sa première nonciature eh Allemagne : elles ne reparaîtront qu'avec la nonciature de i5a4 auprès de François !•>'. Nombreux toutefois sont les documents qui nous restent : la correspondance diplomatique et familière du nonce, les attaques de ses adversaires et les autres écrits du temps nous permettent de le suivre à peu près constamment dans sa lutte contre le Réformateur.
(1) H. Baumgarten, Geschichte KàrV s V. (Stuttgard, in.8), I(i885), 338.
de démonstrations pieuses et de formules codifiées. Pour l'Allemand, idéaliste et rêveur, cette union devait être avant tout intérieure et suprasensible. Aussi, depuis longtemps, dans le nord de rEurope,avaient cours des opinions théologiques dont la tendance était de diminuer, souvent avec excès, la valeur de Toeuvre extérieure au profit de l'œuvre intérieure et, par-dessus tout, d'exalter la foi en Jésus-Christ (1).
Les thèses de Luther étaient le reflet de Tâme allemande. Sous leurs obscurités et leurs contradictions, elles prêchaient la religion intime substituée aux pratiques extérieures, la doctrine de la grâce opposée à celle des œuvres ; elles proclamaient que l'indulgence « n'était qu'une déclaration du pardon de Dieu (2). »
Elles reflétaient bien davantage encore les doléances de l'Allemagne contre a l'avidité romaine ». Depuis longtemps, l'Allemagne se plaignait d'être exploitée par Rome ; on y disait que, par delà les monts, l'argent allemand servait à des usages peu religieux. Au XV*' siècle, plusieurs diètes avaient menacé de rompre avec le pape et la Curie ; dans toute la littérature populaire de l'époque soufflait un esprit d'opposition à l'Église de Rome (3).
Or, dans ses thèses, Luther^ tout en prodiguant au pape les marques du respect, ébranle sa puissance, et la réduit au rôle d'un simple pasteur des âmes. Il laisse surtout entendre assez clairement qu'à ses yeux mainte pratique religieuse est autorisée par Rome moins à cause du salut des âmes que dans une pensée d'argent (4).
En affichant ces thèses, Luther lui-même était loin d'en saisir toute la portée ; bien moins encore avait-il entrevu jusqu'où ce
(1) Sans remonter jusqu'à Wiclef et Jean Huss, dont pourtant Luther se réclamera plus tard, on trouve ces doctrines vivantes à Erfùrt, avec Jean de Wesel, au milieu du XV* siècle, et, quelques années après, à Tubingue avec Conrad Summenhardt et Paul Scriptoris. — Kostlin. p. 4o et suiv. ; Kuhn, p. 37, 69 ; J. Janssen, L' Allemagne à la fin du Moyen Age (Paris, 1887, ln-8, trad. française), p. 58o et suiv.; Geêchichtê des deuUchen Volkes^ 1(1897, éd. Pastor), p. i43; 7^5 et suiv. : A. Baudrillart, Revue des Questions hisioriquei^ i«'ocl. 1887, p. 619.
(2) Thèse 38.
(3> J.-B. Welss, Weltgeschichie VII (1892), 63o et suiv. ; J. Janssen, Ge$ehUhte dês deuUchenVolkes,l(tSg'jU p. 683-7^3. (J. Janssen. L'Allemagne àlafindu Moyen Age, Ô69 et suiv.)
(4) Thèse 89.
premier acte allait Tentrainer. Mais les contradictions de ses ennemis, uiie nature fougueuse et emportée, là faveur dont il se sentait entouré l'amenèrent rapidement aux dernières conséquences du principe de la justification par la foi et à la séparation d'avec Rome. Il nia à la papauté toute autorité de droit divin ; sous sa plume, le pape devint Tantechrist et Rome la moderne Babylone. En vain Léon X le cita-t-il à comparaître devant lui ; en vain le cardinal Cajétan et Charles de Miltitz cherchèrent-ils à le ramener. Les imprudentes agressions de Jean Eck relancèrent bientôt cet esprit emporté et déterminèrent sa rupture définitive avec Rome (juillet 1519).
Désormais toute tentative d'apaisement fut vaine ; chaque jour Luther s'enfonça dans ses hérésies et dans son schisme et il y entraîna l'Allemagne après lui. Les tendances, les mécontentements de naguère s'y changèrent en un courant formidable contre les croyances et plus encore contre Tautorité et le gouvernement de TÊglise romaine. On ne se lassait pas de répéter que la Curie donnait tout à prix d'argent, qu*elle se vendait au plus offrant, qu'elle violait les Concordats, asservissait l'Allemagne, la pressurait et la méprisait tout à la fois. Amis et ennemis des nouveautés, un Georges de Saxe aussi bien que son parent Frédéric, avaient sur ce point une égale violence de langage.
Sans doute plusieurs savaient s'élever à des idées plus hautes ; ils comprenaient que l'unité de l'Église est la condition même de son existence et ils restaient catholiques quoique anti*romains. Mais chez la plupart la passion entraînait aux extrêmes ; pour eux, Lutherétait le héros populaire, le champion de l'Allemagne contre la tyrannie italienne. Il fallait restreindre la puissance romaine et, si le pape refusait d'entrer dans cette voie, en finir avec lui pour ne plus reconnaître que la religion individuelle prôchée par le Réformateur.
Léon X s'occupa de bonne heure de Pagitation provoquée par Luther (1). Toutefois il était certainement très loin d'en prévoir les conséquences. De plus, les papes de la famille Médicis ne se
(1) Bembus, Epistolarum nomine LeonU X scriptae, lib. XVI, no i8 (3 fév. i5t8), dans Opère del cardinale Pietro Bembo (Venezia, 1729, in-fol.), IV. p. i4a; Walch. \V. 5i8; Rivista storica Italiana VI (1889)^ p. 766 (De Leva, contre Baumgarten) .
servirent jamais des censures de TÉglise qu*avec la plus grande modération. Léon ne se décida donc que tardivement à retrancher Luther de la communion catholique.
Enfin, le 15 juin 1520, il lançait contre lui la bulle Exurge. Longtemps discutée dans une commission de cardinaux, de juristes et de théologiens, cette bulle avait été préparée par le cardinal Accolti qui l'avait ornée d'une somptueuse latinité (1). Après un début quelque peu théâtral, elle dressait la liste des erreurs de Luther, les condamnait, condamnait les ouvrages où elles se trouvaient, défendait à quiconque de garder ces ouvrages en sa possession et ordonnait de les brûler publiquement. Puis, par un retour habile, le pape revenait sur tout ce qu'il avait fait pour Luther. Il lui accordait pour se soumettre un délai de soixante jours, à partir du moment où la bulle serait promulguée.
Certaines dispositions de cette bulle contrastaient avec les voies de temporisation où Léon X s'était tenu jusque-là. II devait garder cette attitude de vigueur jusqu'à la fin de son pontificat.
(I) BULLA GOIfTRA BRRORES | MaRTINI LUTHBRI | BT Sb QU A CI UM.-»- il rme< (U
Lion X. — In-4*, ii feuillets non numérotés. Signatures A il — G il. A. la fin : Impressum Romae per Jacobum Mazochium. | DeMandatoS. D. N. Papae. (Paris, Biblioth. de la Soc. de THist. du Prot). Cette bulle est reproduite dans \e Bnllariam (éd. Coquelines). T lil, P 3, p. 487etsuiv. ; H. Schmidt, Opéra varii aryumenU^ IV, p. a6i et suiv. Sur la préparation de cette bulle voir H. Laemmer, Meletematam Romanomm Mantissa (Ratisbonae, 1876, in-8), p. 197-198.