‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 57 sur 113 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES ÉLECTEURS (25 octobre-(> novembre 1520.

Le 25 octobre, Aléandre se rendait avec Caracciolo chez Albert de Mayence (1).

Trois fois en dix ans (1504-1514), le siège de Mayence était devenu vacant et le chapitre avait dû payer à Rome vingt-cinq à trente mille florins de droit de pallium pour chaque nouvel archevêque. A la mort d'Uriel (9 février 1514), Albert de Brandebourg, de la maison des Hohenzollern, avait promis de solder lui-même les frais s*il était élu. Ainsi devenu à la fois archevêque de Mayence, électeur et chancelier de l'Empire à l'âge de vingttrois ans, il avait depuis lors joué un grand et triste rôle dans la prédication des indulgences et dans relation impériale.

Pour payer son droit de pallium et faire face à ses nombreuses dépenses, il avait emprunté trente mille couronnes chez les banquiers Fugger d*Augsbourg. Survint la publication des indulgences. Albert en accepta ou plutôt en demanda l'administration pour une partie notable de l'Allemagne ; la moitié des sommes à percevoir devait aller aux banquiers d'Augsbourg pour payer les dettesde Tarchevêque. Pour l'affaire de l'élection, on connaît le mot prêté à son frère Joachim : « J'ai honte de sa honte. ») Récemment, un historien allemand a prétendu qu'après la publication des actes de l'élection de 1519, on ne pouvait plus reprocher aux électeurs un marchandage en règle pour vendre leur voix au plus offrant (2). Sans doute la publication de ces

il) E. Bocking, Ulrichi Hutteni Opéra (Leipzig. iSôg, in-8). L 363; RA. II, ii57-459. Voir plus haut p. lôi les corrections à apporter à ce passage des HA.

(2) Von Sybel, dans la préface de Reicfistagsaklen unter Karl Y. T. 1, A. Klucltiiohn. Die Wnhl 1519 (Golha, 1898, in4°), p. III.

actes montre que certains électeurs reçurent de François P»* beaucoup d'êU'gent, lui firent maintes promesses, et n'en votèrent pas moins pour Charles (1). Mais cela contribue peu à les réhabiliter et pour Albert, le plus incriminé de tous, le mot de Joachim demeure toujours vraisemblable.

Cependant Albert avait Tambition défaire de sa cour le rendezvous des artistes et des lettrés. « Où se trouve en Allemagne un savant qu* Albert ne connaisse? écrivait Hutten; lequel s'est adressé à lui sans avoir éprouvé sa bienveillance et sa générosité?» Celui qui écrivait ces lignes élogieuses était lui-même un protégé d'Albert. En 1514, à son retour d'Italie, il était venu à la cour de Mayence et s'y était fixé. Mais l'amitié de Hutten n'était guère de nature à faire honneur à un prince de l'Église. Hutten savait sans doute habilement se servir du latin et de l'allemand ; il avait de la verve, de l'enthousiasme, un certain sens religieux^ mais l'auteur des Lettres des hommes obscurs et du poème Sur la vertu du bois de gaTac était un homme sans mœurs, un écrivain éhonté et Tun des plus chauds partisans des doctrines nouvelles (2).

Que ferait Albert après la bulle de 1-éon X? Au mois de juin il est vrai, il avait éloigné Hutten de sa cour, en lui assurant une pension ; mais Aléandre ignorait peut-être le fait, et, du reste, rien ne forçait l'électeur à maintenir sa décision. En un mot, on pouvait avoir les plus vives appréhensions sur l'attitude qu'il prendrait dans l'affaire de Luther.

Avec la rose d'or, les deux nonces apportaient à Albert un bref du 12 juillet dans lequel, notamment, Léon X se plaignait de Hutten et de son ouvrage sur r Unité de V Église (3). Ils furent très aimablement accueillis. Aléandre ne sait trouver assez de

(1) Même ouvrage, p. 826, 84a. 846. 857. etc.

(2) Sur Albert de Brandebourg, voir Janssen-Pastor, vol. I, II, III, passim. Falk, dans Kirchenlexicon (Fribourg, a* éd. T. I, 188a), donne la bibliographie antérieure à i88a .

Sur Ulrich de Hutten,outre les biographies de Luther et les a premiers vol. de Janssen-Pastor, voir Ed. Bocking, Ulrichi Butleni Opéra (Lipsiae, Teubner i859-i86a, 5 vol. in-8^ ; 1864-1870, a vol. de Suppléments) ; David Strauss, Ulrich von Hutten (Bonn, 1877, 3« éd. in-8») ; Œuvres complètes de Strauss, T. VII ; Szamatélski, Ulrichs von Hutten deutsche Schrilten (Strasbourg, Trubner, 1891) dans la collection Quelten und Forschungen zur Sprach-^ und Caltargeschichle der germanischen Vfdker, fasc. 67.

(3) Bficking, I, 36a-363.

termes pour exprimer sa satisfaction. « Auparavant il avait entendu mainte fois parler de Thonnêteté, de la religion, de la piété de ce prince ; aujourd'hui il avait trouvé chez lui un tel dévouement à Sa Sainteté et au siège apostolique, des sentiments si nobles^une telle sagesse, une telle grandeur d*âme, que tout ce qu'il avait entendu dire et l'attente même qu'il avait conçue avaient été dépassés par la réalité. »

Pourquoi tant d'éloges pour un Albert de Brandebourg? Sans doute il faut y faire la part de l'habileté : la lettre pouvait être interceptée. En outre, Aléandre savait il répétera souvent qu'à Rome rien ne pouvait demeurer secret. Mais il était réellement satisfait : « Albert s'était montré ostensiblement l'ennemi des erreurs de Luther et du venin de Hutten. Déjà à plusieurs reprises, il avait condamné dans ses diocèses les ouvrages de Luther (1) ; aussitôt après l'élection de Charles, il avait complètement écarté Hutten de sa cour et il avait mis quelque temps en prison le libraire qui avait édité les dialogues de cet auteur contre l'Église romaine (2). »

Le 28 octobre, Aléandre partait d'Aix pour se rendre à Cologne. Les premiers jours, il visitait l'inquisiteur Jacques Hochstraten et le théologien Arnold de Tongres, et il obtenait audience des deux électeurs ecclésiastiques de Cologne et de Trêves. Tous deux témoignèrent des meilleures dispositions et promirent même leur concours pour disposer Frédéric de Saxe et Albert de Mayence à accueillir favorablement les requêtes des nonces.

C'est à Cologne aussi que, pour la première fois, Aléandre allait négocier avec le protecteur de Luther, l'électeur Frédéric de Saxe.

La position de Frédéric était très forte en Allemagne. Malgré les désordres de sa vie privée (3), il jouissait d'une grande considération. Dans toutes les tentatives que Maximilien, François p'et Charles d'Espagne avait faites auprès des princes de l'Empire pour

(1) Voir, plus haut, p.- i5i , la correclioa à apporter aux R\. H. — Bocking, I, 363 et suiv. ; ^Albert à Léon X).

(2) UMerichi Hutleni eq. Germ. Forlana. -- Febris prima. — FebrU se* cunda. — Trias Romana. — Inspicienles ; édités chez Jean Sch6ffer, en avril i5ao. E. Bôcking,!, p. 48*.

(3) Voir, entre autres, P. KalkolT, Die Depeschen. . . (1897) p. 4a, note i.

l'élection future, c'est Frédéric qui avait toujours g€U'dé le plus de dignité. A la mort de Maximilien, il avait refusé la couronne impériale et il avait voté pour Charles. Aussi, les mois suivants, Charles et la cour d'Espagne s*étaient-ils montrés pleins d'égards pour lui. En attendant l'arrivée de l'empereur, il avait été nommé vicaire de l'Empire. Le 24 septembre 1519, Charles lui avait écrit de sa propre main une lettre en allemand où il donnait son consentement au mariage de l'infante Catherine avec le neveu de Frédéric et où il lui demandait des conseils pour les circonstances présentes. De son côté, Frédéric savait adoucir au besoin la rigidité de ses principes : devant ces marques de déférence, il ne parla plus de la diète qu'il avait demandée et que Charles désirait retarder jusqu'après sa venue en Allemagne.

Dès son arrivée dans les Pays-Bas, Charles avait envoyé un message à l'électeur pour s^excuser de n'avoir pas amené l'inffimte Catherine, la fiancée de Jean Frédéric ; la reine Jeanne avait obstinément refusé de se séparer de sa fille. Puis, par trois fois, l'agent impérial Brunner était venu prier Frédéric de vouloir bien assister au sacre. Frédéric s'était mis en route au commencement de septembre et le 25, il était à Cologne. Mais la peste sévissait à Aix-la-Chapelle. Toujours préoccupé de sa santé, il se faisait représenter au sacre par le prince d' Anhalt ; lui-même demeurait à Cologne où Charles, continuant les prévenances à son endroit, lui faisait offrir son propre médecin. C'est là que, quelques jours après, il le vit pour la première fois. Il le traita avec la plus grande distinction, lui donna pour son neveu \me lettre où il le nommait son « cher beau-frère o et lui fit remettre un Mémoire sur ses relations avec les puisscmces étrcmgères (1).

L'électeur était difficilement abordable. Aux nombreuses exigences de l'étiquette, à l'humeur solitaire de sa nature s'ajoutait chez lui le dessein de contrecarrer l'action des nonces. Luther était le plus brillant professeur de sa jeune université de Wittemberg; dans la manière d'agir de Rome, Frédéric ne voulait voir que des préoccupations humaines, un cunour immodéré du pouvoir et de l'argent. Toute sa vie il demeura catholique et il n'eut jamais la pensée qu'une nouvelle Église pût s'édifier à côté de l'ancienne ; mais il fut en même temps le plus ferme

(I; Baumgarten, I, 38i etsiiiv. ; RA, II, 9, aa, 67, 78, los, 853, etc.

soutien du réformateur. Sans lui, Luther eût vraisemblablement succombé (1).

A Cologne, pour éviter de donner audience aux nonces, il prétextait les nombreuses affaires qu'il devait traiter avec l'empereur. Enfin, le dimanche 4 novembre, Aléandre et Caracciolo parvinrent auprès de lui (2). En présence des évéques de Trente et de Trieste et de quelques conseillers, Caracciolo lui remit ses Jettres de créance (3) ; puis il s'éteodit sur les gloires de l'électeur et de ses ancêtres : c'était en considération des mérites de ses aïeux qu'autrefois les Papes avaient transféré l'Empire des Grecs aux Allemands : aujourd'hui c'était sur l'électeur que reposait l'espoir de l'Église et de l'Empire.

Aléandre entra alors en scène. Il remit à Frédéric le bref qui lui confiait, à lui et à Jean Eck, la mission de publier en Allemagne la bulle contre Luther (4). Puis, dans un discours en forme, il exhorta Frédéric à obtempérer aux ordres du pape (5).

Il commença par d'habiles compliments à l'adresse de l'électeur. i< Sa Sainteté connaissait son dévouement à la foi catholique ; Elle le savait digne d'ancêtres qui, par leurs travaux et l'effusion de leur sang, avaient contribué en première ligne à fixer l'Empire en Allemagne ; en toutes choses. Elle pouvait avec confiance s'a-: dresser à lui. Les ancêtres de Frédéric s'étaient tenus auprès des bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague ; les erreurs de Martin Luther étaient plus dangereuses que celles de ces hérésiarques, plus dangereuses que celles d'Arius et de Photius ; elles tendaient à détruire tout ordre social et religieux. Si l'on ne les extirpait radicalement, il était à craindre qu'elles ne fissent bientôt subir à l'empire allemand le sort de l'empire grec. C*est pourquoi Sa Sainteté faisait à Frédéric une double demande :

(1) Voir Theod. Kolde, Friedrich der Weise nnd die Anfànge der Rejorma* lion, (Erlangen, Deichert, i88i, in-8).

(2) Pour la suite, 4-6 novembre, outre les lettres d* Aléandre, voir Axiomaia Erasmi Roierodami pro causa M. Lnlheri^ et Breuis commemoraiio rerum Coloniœ Àgrippinœ in causa Lutheri gestarum, dans H. Schmidiy Martini Lutheri Opéra latina varii argumenti (Francfort, 1865-1873,7 vol. in-8), V. p. a38-35o; Walch, Luihers Schryien, XV, 1919 sqt. -, — Kôstlin, I, p. 899, note i.

(3) Gyprian, Nûtzliche Urkunde,, {Ouv. cité), II, i64 et suiv. (6 juin i5ao) ; Walch. XV, 1916-1917.

(4) Cyprian, Ouv. cité, II, 178 et suiv. ; Walch, XV, 1918. (b) Balan, p. 69, 70.

Elle Texhortait à détruire les livres de Luther, conformément aux lois de l'Église et de TEmpire ; puis, si Luther ne se rétractait pas, à le remettre au Siège apostolique, ou à lui infliger lui-même le châtiment qu'il méritait. C'est ainsi que déjà avaient fait l'empereur, les évêques et les princes qui en avaient été requis au nom de Léon X. Le nonce ne doutait pas que Frédéric ne voulût en agir de même. Par là il ferait une chose digne d*un prince chrétien, digne de lui et de ses ancêtres, une chose utile à la chrétienté et dont il recevrait de Dieu la récompense (1). »

L'électeur fit donner une courte réponse par Tévêque de Trente : l'affaire était trop importante pour prendre une décision immédiate ; c'est pourquoi il ajournait sa décision (2).

Dans une lettre à Léon X, Aléandre se livrait à l'espérance (3) : « l'électeur paraissait presque persuadé ; il disait qu'il n'avait jamais échangé vingt paroles avec Luther ».

Nqus touchons ici du doigt une étrange disposition qui se manifestera mainte fois dans la suite chez Aléandre et plus encore chez les autres envoyés pontificaux. Un Frédéric de Sfioce, un

(1) Aléandre ajoute :« Haec est, ill^' Princeps, ejus ponlificii decreli cujus tibi diploma affero summa, hoc argamentam. » Dans cette phrase, Wrede (RA. II, 463) voir avec raison une allusion au bref publié par EÛlan (p. i sqt.), et qu*Aiéandre avait d abord eu rintention de remettre à l'électeur. Il ajoute que probablemeat ni le bref ne fut remis, ni la phrase ne fut prononcée. De plus, cette phrase semble désigner en même temps la bulle Exurge « pontificium decretum, » dont le nonce remit évidemment un exemplaire à Tëlecteur, peut-être cet exemplaire p2om6^, dont il est question ci-dessus (p. 147).

Nous avons du 8 juillet i5ao deux brefs de Léon X à Frédéric de Saxe, le premier connu depuis longtemps et é^iité dans les œuvres de Luther (Walch XV^ 1666-1670), le second publié par Balan (p. i sqt.)- Balan s'est efforcé de montrer que le premier était une falsiflcation protestante (p. V sqt.) ; mais il parait certain que, le 6 octobre i5ao, en même temps que la bulle Exarge^ Jean Eck le remit au duc Jean de Saxe, frère de l'électeur. (Walch, XV, 1878).

Le second bref n*est pas tiré des Brevia minata, minutes des brefs expédiés par la Curie, mais de la collection d* Aléandre intitulée Acta Wormatiensia ; il y précède immédiatement le discours mentionné ci-dessus. Il est très probablement Tœuvre d'Aléandie, qui sans doute pensait le remettre à rélecteur dans cette première audience. Ni alors, ni plus tard, aucun document de Tépoque n*y fait la moindre allusion . Avec Wrede (hc, cU.) nous inclinons à croire que ce bref ne fut jamais remis à Frédéric.

(2) Georgii Spalatini Annales ReJormationU , éditées par E. 8. Gyprian. (Leipzig, 1718, in-8), p. 11 etsuiv.

(3) RA. II. p. 46i.

Mélanchton, un landgrave de Hesse, les hommes les plus engagés contre Rome laissaient-ils échapper quelques paroles de découragement, bien plus, se bornaient-ils à recevoir les nonces avec égard et courtoisie, aussitôt ceux-ci d'envoyer à la Curie des lettres de triomphe où ils annonçaient la conversion prochaine de ces personnages. Sans nous arrêter à rechercher la part de Terreur et de l'habileté dans de tels renseignements, bornons nous à constater que les deux nonces furent étrangement déçus s'ils avaient cru qu'une conversation avec Frédéric avait suffi pour changer Tesprit du protecteur de Luther.

Érasme était alors à Cologne, chez le comte Neuenahr (1). Le lendemain de cette audience, l'électeur le fit appeler pour lui demander son avis. L'auteur de V Éloge de la. Folie n'avait pas encore écrit contre Luther son Traité du Libre Arbitre ; à ce moment il penchait beaucoup vers le Réformateur. Rome lui paraissait moins agir pour le bien de l'Église que pour son intérêt propre ; dans les attaques contre Luther il voyait surtout le côté des passions humaines. Interrogé par Spalatin, il balbutia d'abord, n'osant se compromettre; mais pressé par l'électeur qui avait sur lui les yeux grands ouverts , il donna enfin la réponse connue : « Luther a péché en deux points : il a touché à la couronne du pape et au ventre des moines. »

La conversation prit fin sur ces paroles. Mais ensuite Érasme fut plus explicite avec Spalatin qui l'avait accompagné chez son hôte le comte Neuenahr ; il rédigea en sa présence une série de propositions ou Axiomes où il développait sa pensée : « Il fallait chercher la cause de tous ces maux dans la haine des belles-lettres et la tyrannie de certains hommes fort suspects ; tous les hommes raisonnables trouvaient Luther raisonnable de s'oflFrir aune discussion publique et de s'en remettre à la décision déjuges non suspects (2). »

(1) Plus loin, chap. V.

(2) Schmidt, Lalheri opéra, 11, 33 1 ; F. Stichart, Erasmas von BotUrdam (Leipzig, 1870, in-8>, p 335 ; Druminond, Erasmus (London, 1873, in<* 8), II, 76 et suiv. ; K. Hartfelder, Friedrich der Weise und Desiderius Eraimm; dans Zeitschrijl fur vergleichende Liiteraiurgeschichle und RenaissanceUiU'' ralur^ N. F. IV, ao3-ai4.

L'expédient proposé par Érasme n*eût évidemment pas abouti à ramener Luther. Déjà, Luther s'était choisi des juges ; il en avait appelé aux universités de Paris et de Louvain ; lorsqu'elles eurent prononcé contre lui, il

Frédéric suivit le sentiment d'Érasme ; c'était du reste la solution que Luther lui-même avait indiquée dans sa Protestation du mois d*août précédent (1). Le soir du6 novembre, il fit donner aux nonces la réponse suivante (2).

« L'électeur ne s'était pas attendu à recevoir du pape une pareille invitation ; il s'était toujours eflForcé de marcher sur les traces de ses ancêtres, et dans la circonstance présente il voulait se conduire encore en électeur très chrétien de TEmpire romain et en fils soumis de l'Église catholique. Les brefs apostoliques lui apprenaient qu'Aléandre et Eck étaient chargés de l'affaire de Luther. Eck avait cru bon de faire figurer dans la bulle d'autres noms que celui de Luther et, pendant Tabsence de l'électeur, de la publier dans ses États (3j. Tout cela ne s'accordait pas avec les négociations actuelles et l'électeur demandait aux nonces euxmêmes s'il pouvait supporter un tel procédé. Il ne connaissait pas encore la conduite de Luther et de ses sujets en cette occasion ; mais il n'était pas impossible que tout son peuple, savants et ignorants, eût pris parti pour Luther. »

« L'électeur n'avait jamais eu, il n'avait rien de commun avec Luther. Que si Luther avait enseigné contre le pape ou autrement des doctrines qui ne convenaient pas à un théologien chrétien, il le désapprouvait. Il y avait deux ans, l'électeur s'en était remis

refusa de se soumettre à leur jugement et répondit par des grossièretés. Pour Luther, les seuls juges raisonnables eussent été ceux qui auraient jugé comme lui. Mais les abus s'étaient amoncelés dans l'Église ; on était à Tune de ces époques « où les élus eux-mêmes sont à la veille de s'engager dans la voie de Terreur. » (^Matth. XXIV. 34). Le soleil de TÉglise s'était obscurci ; vingt ans auparavant, Alexandre VI avait rempli la chrétienté de ses scandales, et, depuis moins longtemps encore, Jules II avait étonné le monde par sa facilité à oublier ses alliances, par ses guerres et ses excommunications toutes politiques.

(1) Schmidt, Op. taL, V, 5.

(2) Sieidanus, De statu Religionis CommentariaikrgetkioTeiil, iSSg, in-fol.), p. ai ; Spalatin, Annales, p. la ; Le Plat, Monumentorum ad historiam Conc, Tridentini amplissima collectio < Louvain, 178a, in-4, T. II, p. 75-76 ; Schmidt, V, a44 ; RA. Il, 464 (résumé allemand).

(3) Sur cette publication, voir Kostlin, I, 38i ; E. L. Enders, Lutkers Briefioeehsel, H, 49a. note a. — Voir aussi K. Hagen, Deatschand litter. u. religiôse VerhdltnUse (Francfurt a. M. 1868, in-8). Il, ii3. Sur les noms i^joutés à celui de Luther, voir Th . Wiedemann, D' Johann Eck Professer der Théologie an der Universitàt Ingolstadt (Kegensburg^ i885, in-8), p. 170 et suiv.

aii ccârdinal Cajétan qui désirait terminer la lutte par des exhortations paternelles. »

« Au reste, pour cette affaire, l'archevêque de Trêves avait été nommé commissaire pontifical. Luther offrait de se soumettre à sa sentence. Au jugement d'hommes pieux et instruits, c'étaient les attaques de ses adversaires qui Pavaient forcé d'écrire. L'électeur n'avait encore appris de personne que les livres de Luther fussent dignes du feu. S'il les avait sus tels, il aurait fait tout ce qui était du devoir d'un électeur chrétien et d'un fils soumis de TËglisè catholique. Mais la manière dont on menait toute cette affaire lui était plus odieuse qu'il ne saurait dire, à lui, à son frère et à leurs sujets. Il suppliait donc les nonces d'entrer dans une tout autre voie, c'est-à-dire de remettre l'affaire aux mains de juges impartiaux, instruits, pieux et non suspects, et de ne pas brûler les livres de Luther avant de l'avoir entendu. Quand Luther serait convaincu, Frédéric ne protégerait aucunement le coupable ; jusque-là il était persuadé que le pape ne voudrait rien lui demander qu'il ne pût honnêtement accorder. »

Après délibération des deux nonces, Aléandre prit la peurole. Il commença par résumer la réponse de l'électeur; ensuite, il montra comment le pape avait cherché de toute manière à ramener Luther dans la bonne voie. Caracciolo reprocha à Luther de n'avoir pas tenu ses promesses réitérées et Aléandre s'efforça de prouver la légitimité de leur demande. Il montra que,dans une question concernant la foi, seul le jugement du Pape pouvait faire autorité. L'électeur ne supporterait pas davantage que ses sujets s'adressassent au roi de France ou à un autre juge étranger.

Après avoir parlé longuement, Aléandre conclut en disant qu'il ne dépendait ni de lui, ni de son collègue, d'entrer dans une voie différente de celle qu'indiquait la bulle ; c'est pourquoi ils continueraient à brûler les ouvrages de Luther. Du reste, le Pape n'en voulait point à la personne même de Luther ; il ne désirait aucunement se souiller les mains de son sang.

Il était déjà tard; les nonces paraissaient disposés à parler encore; mais l'électeur se retira. Comme personne n'avait mission de répondre en son nom, l'on se sépara sans avoir pu s'entendre.

Le lendemain, l'électeur quittait Cologne pour rentrer dans ses États. Aléandre ne le retrouvera que trois mois après, à la dièt« de Worms.

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