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NOUVEL OBSTACLE A LA MISSION D'ALÉANDRE RUPTURE AVEC ÉRASME

(Septembre — Novembre 1520.)

Jadis, à Venise, Érasme s'était lié avec Aléandre d'une étroite amitié (1). Bien que TafiFection d'Érasme n'eût pas tardé à se refroidir (2), il avait cependant continué à parler d' Aléandre dans les meilleurs termes (3). Aussi, aux yeux du public, Tamitié subsistait-elle toujours ; le 11 janvier 1516, André Hoochstraten écrivait à Érasme pour Tinviter à passer par Liège à son retour de Bâle : il y trouverait Jérôme Aléandre dont la présence contribuerait grandement à lui rendre agréable un séjour dans cette ville (4).

En 1520, la gloire et l'influence d'Érasme étaient à leur apogée : il importait de ménager le célèbre humaniste et de le garder au catholicisme. Cette considération ne dut pas être sans influence sur le choix que Léon X et Jules de Médicis firent d'Aléandre

(1) Ci-dessus, p. 36-37.

(2) J. Paquier, Érasme et Aléandre^ dans Mélanges d*archéologie et dhistoire.,. XV (1895), p. 356.

(3) Operay III, 33o E (7 janvier 1517) ; 5o6 (i5 octobre iSig). En> i5i5, il faisait mention de lui dans une nouvelle édition des Adages, (B&le, chezFroben. Voir van der Heieghen, Bibliotheca Erasmiana;T. I, Adagia (Gand, 1897, in-13) p. 91. La mention d'Aléandre est dans la pré- (kœ. Érasme joint son nom à celui de plusieurs humanistes qui l*ont vu travailler à Venise. Voir, ci-dessus, p. 36, n. 5.

(4) Opéra, III, 1590 D : 11 janvier i5i6. C'est en effet de i5i6, et non de i5i7, qu'il faut dater cette lettre. Sur la chronologie des lettres d'Érasme, voir A. Lefranc, Histoire du Collège de France (Paris, 1898, in-8), p. 46 et suiv.; 344-348. — André Hoochstraten était doyen de la collégiale Saint- Denis à Liège. Compte-rendu, des séances de la commission royale d'histoire (de Belgique), Série III, T. XIV, p. 33 ; J. Darb, Histoire.,. de Liège au XVI' siècle (Uégfi, i884, in-8), p. 118.

pour porter la bulle au pays d'Érasme (1). Ils furent bientôt amèrement déçus.

En effet, lorsqu'à la fin de septembre 1520 Aléandre arriva dans les Pays-Bas, il se manifesta aussitôt entre les deux amis d'autrefois la plus vive antipathie (2). Deux ans après, dans un violent pamphlet contre Érasme, Ulrich de Hutten lui disait : « Tu nous représentais Aléandre comme le dernier des hommes, né pour la ruse et la fraude, toujours perfide, toujours méchant et malfaisant, ne connaissant les lettres que pour nuire aux lettrés. C'est toi, s'il m'en souvient, qui le premier, en cachette, as répandu le bruit qu'il était juif. Bien plus, alors qu'il était nonce pontifical à la diète de Worms, des hommes dignes de foi affirment t'avoir entendu dire que l'Allemagne ne garderait plus un seul homme libre si on laissait Aléandre s'en aller vivant ; s'il parvenait à accabler Luther, il s'attaquerait ensuite à tous ceux qui prisaient les choses de l'esprit {3). »

Au mois d'août suivant, Érasme répondait à Hutten (4) : « Dès avant son départ de Rome, disait-il, Aléandre avait conçu du fiel contre moi, comme je l'avais vu par ce qu'il avait écrit à l'évêque de Liège (5) . La cause en était cette première lettre que j'avais écrite à Luther, sur son invitation (6) ». Puis, Érasme nous

(1) Érasme était né à Rotterdam et depuis i5i3 il habitait ordinairement les Pays-Bas, en particulier [jouvain. Voir ses lettres de cette époque, III. 675 et suiv.; et F. Nève» Recherches sur le néjour et les éladei dCÉrasme en Brahani (Louvain, 1876, in-8), p. 18 et suiv.; La Renaissance des lettres. . . en Belgique (Louvain, 1890, in-8), p. 48 et suiv.

(2) Trois hommes surtout en ont parlé : Hutten, Érasme et Aléandre. Nous rapportons leurs différents témoignages.

(3) Ulrichi ab Hutten cum Erasmo Roterodamo, Presbytero, Theologo, Bxpostulalio^ i5a3 ; dans Eduard Bôcking. Ulrichi Hulteni opéra, II, i8o-9i8 (Leipzig, i85g, in-8). Cet ouvrage fut composé au printemps de i5a3 et parut à Strasbourg en juin ou juillet de la môme année (Hutten! Opera^ I, 8a). Le passage cité ici se trouve II, p. 307, ao8, dans l'édition Bôcking.

(4) Spongia Erasmi adversus aspergines Hutteni (août i5a3, imprimé en sept, chez Froben). Op, X, i645 A; Hutteni Opéra, II, (a65-3a4), a83-a85.

(5) Cette lettre ne nous est pas parvenue .

(6) Op. III, 444 £-445 D (3o mai lôig). traduite dans D. deLaur, Érasme précurseur et initiateur de Vesprit moderne (187a) I, p. a4g-a5a et en allemand par F. 0. Stichart, Erasmus von Rotterdam (Leipzig, 1870, in-8), p. 3ia^n3i4. Voir aussi Feugère, ^ra«m«, Étude sur sa vie et ses œuvres (Paris, 1874, in-8), p. 94-98. Sur les relations d'Érasme et de Luther, J. Dôllinger, Die RtformaUùn (Ratlsbonne. i846-i848, in-8) I, 1-18; 437-43 ; Kôstlin, Ouv. ciU, I. a86.

montre Aléandre, avant même d'arriver en Brabant, renseigné par la plus mauvaise langue du monde « qui lui infusait tout son venin •. Dès lors. Aléandre évite de lui parler ; il dit partout du mal de lui. En vain Erasme essaie-t-il de lui en demander compte ; il se dérobe. Érasme parvient enfin à Taborder à Cologne. L'accueil est des plus cordiaux. Aux reproches mutuels succède la réconciliation. L'entretien dure longtemps ; ils s'embrassent avant de se séparer (1).

En terminant, Érasme dit et répète que ses relations avec Aléandre n'ont rien à voir avec l'affaire de Luther ; il était Tami d' Aléandre avant que l'on connût le nom de Luther, Ce n'est pas à cause de Luther qu'il est devenu son ennemi, mais seulement parce que, sans aucune raison, Aléandre trouva bon de le mêler à cette affaire.

Avec Érasme, il faut peut-être en effet chercher la cause première de l'inimitié plus haut que la Réforme : elle se trouve dans la différence même du caractère de ces deux hommes. Érasme est un esprit critique qui voit les divers côtés d'une question ; Aléandre est tout d'une pièce. Ses études ont été multiples, mais elles ont été successives plutôt que variées, analytiques plutôt que synthétiques. Quand il envisage une question, il ne la voit généralement que d*un seul côté à la fois ; cet examen fait, il prend son parti.

(1) L*auteurde la Brevis Commemoraiio reram Colonine Agripplnae in causa Lutheri geslarum (dans H. Schmidt, D, Martini Lulheri Opéra toima.V.a^g), et, après lui, nombre d'écrivains protestants (par exemple f. Sleidan, Hisloria de SUUu religionis subCarolo V ; Seckendorf, De Lutheranismo, Francfort, i688, iii-&,T. I. § Sr, p. iS8)ont répété que Garacciolo et Aléandre avalent offert unévêchéà Érasme s'il voulait écrire contre Luther. Érasme aurait répondu: u Major est Lutherus quam ut in illum scribam ego ; major est Lutherus quam ut a me intelligatur ; plane Lutherus tantus est ut plus erudiar et profldam ex lectione unius pagellae lutheranae quam ex toto Thoma. » Le seul ton théâtral de cette réponse suflirait à faire soupçonner qu'elle n'est qu'une invention de polémique ; de plus, les faits prouvent qu*elle est purement fantaisiste. Dans la suite, ni Érasme ni Aléandre n*y font une seule fois allusion. En outre, la réponse d'Érasme touchant les œuvres de Luther est formellement contredite par un passage de Tune de ses lettres : < J'ai insisté auprès d'AIéandre, dit-il, pour qu'il me donnât la permission de lire les œuvres de Luther. » {Opéra 111, n^ Sg.l ; a3 sept. i5ai). Si, dans une entrevue avec Aléandre à la fin de iSai, Érasme lui demanda cette permission, comment eût-il pu tenir à Cologne le langage que lui ont prêté les anciens auteurs protestants?

Tant que les deux humanistes se vouèrent au seul culte des lettres, cette divergence n'eut pas à se manifester; avec la Réforme, elle se produisit au grand jour. Au résumé, ce fut la tempête suscitée par Luther qui amena la discorde. Elle jeta ces deux hommes, sinon dans des camps ennemis^ du moins sur des terrains si éloignés qu'ils ne purent s'entendre et se brouillèrent pour jcmiais.

Dès l'origine, en effet, Aléandre se décida pour le parti de l'attaque énergique contre l'hérésie naissante. L'Église catholique est divine : il faut se soumettre à elle ; une fois la tempête apaisée, on songera aux réformes utiles. Pour Érasme, la question est plus complexe. Le pouvoir a été longtemps détenu dans l'Église par des hommes dont les préoccupations étaient trop humaines. Les abus ont poussé Luther à la révolte ; il faut agir en douceur avec lui et les siens, essayer de les amender plutôt que de les exterminer (1). Puis, à quoi servira de les écraser avant d'avoir fait disparaître les abus ? En même temps que la doctrine, ceux qui vivent des abus triompheront ; les réformes seront écartées et l'Église continuera d'aller à sa ruine.

Il y a plus. La doctrine elle-même, Érasme y est-il bien fermement attaché en 1520 ? Dans les premières années de la Réforme, ses écrits, ses condescendances pour les novateurs, tout semblait nier son adhésion au dogme catholique ; plus d'un pensait avec Aléandre que « toutes les hérésies de Luther se trouvaient dans les écrits d'Érasme ». A trois siècles de distance, alors que les luttes sont apaisées, le jugement des historiens ne diffère pas de celui du nmice. Les écrits d'Érasme, ses lettres à Luther et à Mélanchton (2j, sa conduite à Cologne,* tout semble dire qu'alors ses préférences étaient pour les novateurs.

Le 30 mai 1519, Érasme avait écrit à Luther une lettre élogieuse que le cercle de Wittemberg s'était empressé de publier. Cette lettre avait étonné et peiné les catholiques tandis qu'elle avait porté la joie dans le camp opposé (3). Elle avait choqué particulièrement Aléandre, et achevé de l'indisposer contre Érasme. Celui-ci le reconnaissait déjà dans sa réponse à Hutten ;

(1) Opéra III. ôga (ii nov. loao) ; III, bfik F (25 mars i5ai).

(2) Corpus Rejormatoram (Ph. Melanchtonis Opéra), I, 77 (aa avril ibig). ao4 (juin i5ao) : Qui fa vent Luthcro, favent vero fere boni omnes. . . .

(3) F. 0. Stichart, Ouv. cité, p. 809 et suiv.

l'année suivante il le disait encore à Mélanchton : « Publiée à mon grand détriment, ma première lettre à Luther fournit à Aléandre, depuis longtemps malveillant à mon sujet, l'occasion d'ourdir ma perte. Il essaya d'indisposer contre moi Léon X ainsi que l'évéque de Liège qui auparavant, si je puis m'exprimer ainsi^ raflPolaitde moi. L'évéque lui-même me montra une lettre qu'Aléandre lui écrivait de Rome et où il m'attaquait d'une manière passablement odieuse (1). »

.Lorsqu'au mois de septembre 1520 Aléandre arriva dans les Pays-Bas, il eût été d'une sage politique de ménager Érasme, de le gagner par la douceur, de flatter sa vanité en lui demandant conseil. Mais la nature d' Aléandre l'empêcha de songer même un instant à ces procédés. Tout pénétré des Instructions qu'il avait reçues, il ne put se départir de cette idée que tout devait plier devant Rome et devant son représentant. Il ne put ni supporter l'attitude d'Érasme ni cacher qu'il la réprouvait. Peut-être la jalousie du lettré fut-elle pour quelque chose dans ses attaques ; elle n*y eut du moins qu'une bien faible part. Ce qu'on y sent, c'est l'indignation, trop violente il est vrai, du catholique et de l'homme d'action contre des écrits qui semblent en plus d'un point avoir inspiré Luther, contre une indifférence qui lui paraît une désertion.

De son côté, ami de la douceur et de la temporisation, Érasme ne pouvait approuver l'attitude d'Aléandre. Peut-être aussi ne vit-il pas sans un secret dépit le petit humaniste de Venise arriver dans les Pays-Bas revêtu de toute l'autorité de Léon X. Il dut laisser échapper les sarcasmes dont parle UlrichdeHutten et ridiculiser, en les exagérant, les côtés faibles d'Aléandre, son zèle un peu artificiel, plus humain que surnaturel, plus politique que religieux, inspiré par la pensée de servir les intérêts de Rome plutôt que la cause de Dieu, auquel enfin n'étaient pas étrangères les considérations personnelles et le désir de faire « la carrière ». Il s'attaqua à la bulle elle-même et répéta qu'elle ne pouvait venir de Léon X (2). « Lorsque j'étais à Anvers, écrira le nonce

(1) Opéra UI, 817 G (6 sept. i5a4).

(2) Voir, entre autres, Opera^ III, 693 ; F. O. Stichart, Oav, cité, p. 33a et suiv. ; Mûnter, Oav. cité (1798), p. 66-57. ^^t auteur remarque très justement qu'Ërasme dut être fort blessé de voir qu*à son arrivée dans les Pays- Bas, Aléandre ne l'ait pas pris comme conseiller et comme guide dans l'accomplissement de sa mission.

quatre mois après, Érasme fut constamment introuvable. Il en fut de même à Louvain. Seulement j'entendais dire de tous côtés qu'il trompait les gens en affirmant que la bulle était fausse et qu'elle ne venait pas du pape. (1) »

Dans les premiers jours de novembre Érasme venait à Ck)logne ; il y avait avec Frédéric de Saxe cette entrevue où il présentait Rome poursuivant Luther pour des motifs tout humains (2). Le soir du même jour, il écrivait ses Axiomes, En même temps, il est vrai, il redoublait de précautions pour que sa conduite restât ignorée ; il redemandait à Spalatin le manuscrit des Axiomes {3) et il allait trouver Aléandre. L'entrevue dura cinq ou six heures : chacun essaya d'atténuer ce qu'il avait dit ou pensé. Mais ni l'un ni l'autre ne furent dupes de ce jeu. Dans une lettre à la Curie^ Aléandre blâma sans détour la conduite d'Érasme (4). De son côté, Érasme ne pouvait évidemment approuver la destruction violente des œuvres de Luther. Ici, il parlait de ces incendies avec une réserve qui sent la désapprobation (5) ; là, il blâmait ce tumulte universel que Ton faisait autour de Luther (6).

(1) Balan, p. loi, Brieger. p. 5a (Worms, 8 fév. iSai).

(2) Dans une lettre à Jules de Médicis, Aléandre représente Érasme « s en allant la nuit pervertir les électeurs, » (Brieger, p. Sa). A Cologne, Érasme semble n*avoir vu que Télecteur de Saxe. L'expression d*Aléandre n*est cependant pas une pure figure de style ; on peut la prendre au pied de la lettre . Le mot d*Ërasme à Frédéric était de nature à fixer ropinion en faveur de Luther. En fait, il acheva de rendre hostile à Rome, non seulement Frédéric, mais Louis le l^alatin, son allié.

(3) Spalatin le lui rendit, mais après en avoir pris copie, ce qui lui permit de les faire imprimer peu après. lis parurent à Leipzig au mois de février suivant. Voir les Annales de Spalatin, et H. Schmidt, D, Martini Lu" Iheri Opéra lalina, v. aSg.

(4) C'est par la lettre d' Aléandre du i8-?4 décembre i5ao que nous avons connaissance de ce passage. (Brieger, p. 4i, a88» note a ; RA. II, 769). Trois lettres du début de cette nonciature ne nous sont pas parvenues : la première du 10 novembre, la seconde du a8 du même mois et la troisième du i4 décembre. (Ci-dessous, appendice II). Or, dès le i8-a4 décembre (Brieger, p. 4i), nous voyons qu'Érasme a eu connaissance de la lettre d* Aléandre à son sujet, et en a écrit à Worms. Cette raison, jointe à Tempressement qu'avait Aléandre de renseigner la Curie, semble indiquer que ce fut probablement dans la première des trois lettres perdues (10 novembre i5ao) que se trouvait le passage \en question.

(5) Opéra, UI, ôga ; G. Kawereau, DerBriefwechsel des Jastas Jonas{Hà\le, 1 884-1885, in-8) I, 46 (Érasme à J. Jonas, 11 nov. i5ao).

(6) Opéra, 111, 544 C (^Érasme à Marliano, a5 mars i5ai).

Ainsi^ dès le début de la mission d'Aléandre^ nous trouvons aux prises les trois hommes en qui se personnifiaient le mieux les diverses tendances religieuses à l'origine de la Réforme : Aléandre, Érasme et Luther. Aléandre représente le point de vue romain dans toute sa rigidité, Luther^ l'opposition à Rome dans toute sa violence, Érasme, la modération qui désirait louvoyer entre ces deux extrêmes, éviter une rupture complète avec Rome et se garder en même temps de tout acte tendant à affermir ou à augmenter Tautorité romaine, qu'il estimait déjà trop absolue.

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