CHAPITRE VI
ALÉANDRE A MAYENCE. — LE CONSEIL DE CHARLES (7 novembre — 29 décembre 1520.)
Les premiers jours de novembre, les électeurs et la plupart des princes de TEmpire s'étaient éloignés de la cour (1). En attendant la prochaine diète, Aléandre s'occupa à presser lexécution de la bulle dans les villes du Rhin. A cette fin, il envoya Antonio Casulano dans la province de Trêves (2). Quelques jours après le départ de Frédéric, probablement le 12 novembre, il faisait lui-même brûler publiquement à Cologne les livres de Luther, du consentement de l'archevêque (3).
Lorsque, le 15 novembre, Charles quitta cette ville, les deux nonces l'accompagnèrent. Mais Aléandre avait hâte de faire mettre la bulle à exécution à Mayence ; il y précéda l'empereur de quelques jours (4). Toutefois, les occupations de l'archevêque, la mauvaise volonté de ceux à qui le nonce s'était confié, l'opposition des habitants retardèrent son action, et il vit l'empereur s'éloigner sans avoir pu rien faire [5;. Pour la première fois, il allait connaître les fureurs populaires:
Le lendemain du départ de Charles (28 novembre), il réitère ses instances ; mais le peuple proteste ; on crie que Luther n'a
(1) RA. il, io4.
(2) Casulano fit brùLer les œuvres de Luther à rUniversité de Trêves. Brieger p. 18-19, i46, 3o4.
(3) Walch, XV, 2019 etsuiv. 5 Cyprian, Nûizliche Urkunde.. Il, igS et suiv. ; Erasmi Opéra (II, Sga, et G. Kawereau, Der Briefwechsel des JastOM Jonas (Halle i884-i885, in-8), I» 46 (Érasme à Jonas, 11 nov. i5ao) ; Brieger, p. 18, 53, 54 ; RA. n^ 499. (discours d' Al . dui3 fév. i5ai).
(4) Gachard marque le a 3 novembre comme jour de l'arrivée de Charles à Mayence (Collection des voyages des souverains des Pays-Bas lï, p. ag). Or dès le ao Aléandre était dans cette ville. Voir J. Paquier. /. Aléandre et Liège^ p. ai5.
(5) Brieger, p. 17 (Al. à J. de Médicis, i4déc. i5ao).
pas encore été condamné ; le bourreau se refuse à Inexécution (1). Aléandre est accueilli à coups de pierres. On le traite de juif, de traître, de canaille (2). a Si l'abbé de Fulda ne m*eût porté secours, écrit-il à Jules de Médicis, je restais peut-être sur le terrain (3). »
En même temps on répandait par la ville, on affichait jusque sur sa porte des poésies qui le tournaient en ridicule.
Mais il tient ferme. Il recourt à l'archevêque : Albert lui manifeste le regret que les livres de Luther ne soient pas déjà brûlés dans sa ville^ comme ils Tont été ailleurs. Le 29 au matin, « on , publie à son de trompe la condamnation de ces livres et Ton invite le peuple à venir les voir détruire. » L'exécution a lieu le jour même ; en même temps, le dominicain Burchard prêche le peuple pour l'éclairer (4).
Le lendemain Aléandre quittait Mayence pour rejoindre la cour à Worms.
Avant le couronnement, il avait en vain sollicité pour l'Allemagne un édit contre les œuvres de Luther ; il ne l'avait obtenu que pour les Pays-Bas. On lui avait répondu que Charles ne pouvait le donner pour l'empire avant d'avoir été couronné. A Mayence, le peuple avait objecté qu'on n'avait pas le droit de brûler des œuvres contre lesquelles aucun édit n'avait été porté. Aléandre avait senti la force de l'objection. Tant qu'il n'aurait pas obtenu d*édit pour l'Empire, ces exécutions pouvaient être conformes à la bulle pontificale, elles n'avaient aucun caractère légal. Aussitôt arrivé à Worms, il sollicita donc cet édit.
Mais il ne tarda pas à voir que^ pendant s.a courte absence, un revirement s'était produit (5).
En effet, aussitôt après son dépeul de Cologne, Frédéric avait
(1) Bôcking, I, &a8. (Hutten à Bucer, a8 nov. i5ao).
(2) Bôcking, I, &36 ; Ënders. III. i5 (Hutten à Luther, g déc. i5ao) ; A. florawitz, Briefwechsel des Deaias Rhenanas (Leipzig, i886, in-8),p. a66(Rhenanus à B. Amerbach, 7 janv. i5ai) H. Zuinglii Opéra (éditeurs M. Schyler et J. Schultess, Zurich, i8a8-i84a, ln-8), VII, p. 157, n. LI ; Bôcldng, I, &38 ; Gaspard Hédion à Zwingli, ai déc. i5ao : « Parum abfuisset quin Aleander fùisset injectus merdae. »
(3) Brieger, p. 3o.
(4)Balan, lU, aa, 389, Brieger, aa6.
(5) Pour la suite. Brieger, n<»* i et 3.
écrit à Chièvres et à Henri de Nassau que Ton ne saurait condam ner un Allemand sans l'entendre. Sur Tavis des deux conseillers, Charles avait mandé à Frédéric d'amener avec lui Luther à la diète (28 nov. 4520) (1).
L'idée d'Érasme et de Frédéric l'emportait. On avait beau affirmer que Luther était mandé uniquement pour une rétractation ; Aléandre pouvait craindre avec raison que, Luther venu, on ne procédât à un véritable jugement. De plus, beaucoup parlaient d'une rétractation partielle qui n'eût porté que sur les actes des conciles et les arrêts des empereurs. Les condamnations de Léon X et de ses prédécesseurs et l'autorité même du pape seraient laissées dans l'ombre. Or nouveau jugement, rétractation partielle, c'étaient précisément là les points qu' Aléandre avait avant tout mission d'écarter. Un nouveau jugement après la condamnation de Léon K, c'était l'Empire ne se reconnaiss€Uit plus obligé de faire siennes les décisions de Rome, c'était la séparation des deux pouvoirs, c'était l'édifice religieux et social du Moyen Age qui s'écroulait î
Aussitôt Aléandre s'occupe à rétablir dans les esprits l'autorité du Pontife suprême. Il rappelle le mot de saint Jérôme: « Le salut de l'Église dépend du pouvoir d'un seul grand prêtre. Si on ne lui accorde une autorité suprême et au-dessus de toute discussion, il y aura dans l'Église autant de schismes que de prêtres. » Il montre par l'histoire qu'il a toujours appartenu aux Papes de condamner les hérétiques et aux Princes d'exécuter la sentence. Enfin, le 13 décembre au soir, la Marck l'introduit près de l'empereur, et lui ménage un entretien avec Chièvres.
Dès l'abord, Aléandre posa le principe catholique de l'autorité du Pape : « Son opposition à la venue de Luther ne venait aucunement de la crainte de se trouver face à face avec lui ; mais on ne pouvait mettre en controverse ce que Sa Sainteté, seul vrai juge en l'espèce, avait déjà condamné. Les princes et les peuples n'étaient pas aptes à juger de ces matières et bien moins encore avaient-ils l'autorité pour le faire. D'un autre côté Luther, sans doute, en avait appelé à des juges équitables, mcds ses restric-
(I) RA. II, 466-468. Gyprian, mtzliche Urkande^ U, 189 et suiv. -.Walcb, XV, aoi8 et suiv.
lions étaient si nombreuses qu'on ne voyait pas qui il accepterait enfin pour juges, si ce n'est un Ulrich de Hutten et quelques autres de la séquelle des poétaillons teutons. S'il avait l'intention de se rétracter, il pouvait le faire d'abord, selon la teneur de la bulle, et venir ensuite à la diète, ou dans quelque endroit qu'il lui plairait. Sa Sainteté serait heureuse de lui pardonner et de le recevoir parmi ses enfants. »
Le tout-puissant ministre se laisse persuader ; il affirme que l'on ne fera rien contre l'honneur du pape et de l'Église, et il dit à Aléandre de se trouver le lendemain au conseil de l'Empire (1).
Matthieu Lang y présidait ; la Marck, Pietro Bonomo, évêque deXrieste, un grand nombre de princes laïcs étaient présents. Pendant une heure et demie Aléandre parla de la nécessité de condamner Luther. Pour être rigoureux avec ses principes, il eût peut- être dû se borner à exposer, comme la veille à Chièvres, Tobligation de ne plus mettre en cause les hommes et les idées que le pape avait une fois condamnés. Entrant au contraire dans des développements habiles, il parcourut les œuvres de Luther ; il en fit ressortir les erreurs les plus énormes contre la foi catholique et celles qu'il savait de nature à impressionner le plus ses auditeurs, en particulier les docteurs mariés qui se trouvaient parmi eux. Ensuite il développa les passages contraires du Nouveau Testament, des Conciles et des anciens docteurs.
Les Luthériens parlaient souvent de la conformité de leurs doctrines avec celles de l'Église grecque. Aléandre s'étendit particulièrement sur les docteurs orientaux ; puis, tout à coup, il mit devant ses auditeurs la bulle du Concile de Florence sur l'union des deux Églises ; il y montra les Grecs se soumettant à l'autorité du pape, croyant au purgatoire et à la valeur des suffra-
(1) Au cours de cette nonciature, il sera question de trois Conseils : le Conseil secret, Conseil privé ou Conseil de Charles, composé surtout d'hommes des Pays-Bas, Chièvres, Gattinara, Carondelet et autres : le Conseil de X Empire, qu' Aléandre appelle d*ordinaire Conseil d'Allemagne et une fois Conseil d* Autriche, il avait à sa tète Matthieu Lang, archevêque de Salzbourg; le Conseil plénier^ autrement dit Conseil de toutes les nations soumises à Charles. Outre les membres des deux conseils précédents, il comprenait des Espagnols et des Italiens. Sur ces trois Conseils, voir P. KalkofT, Die Depeschen... (1897) p. 13-17. Du reste. Vlntroduction de cet ouvrage, bien que par endroits trop confessionnelle, renferme beaucoup d'idées fort Justes sur Aléandre et son rôle en i5a i .
ges pour les morts. L'autorité du Pape était le point fondamental de la controverse : il montra au Conseil nombre de vieilles cheurtes du temps de Charlemagne et d'Otton, où le pape était constamment nommé le Pontife de Rome et de TÉglise universelle.
Ce discours produisit un heureux effet. Si Tarchevéque de Mayence, chancelier de l'Empire, eût été présent, un édit contre Luther aurait été aussitôt lancé ; on décida de l'attendre pour revêtir le décret du sceau impérial.
Après cette délibération, Aléandre se rendit au Conseil secret. Il s'y entretint avec le chancelier Gattinara et le ramena aussi à sa cause. Enfin il alla dîner chez la Marck : il y trouva Chièvres, Frédéric, frère de l'électeur palatin et un grand nombre de princes. Naturellement l'entretien tomba sur la question du jour. Un grand de la cour, tout imbu des œuvres de Luther, proposa de nombreuses difficultés ; le nonce y répondit victorieusement, La réunion, le contradicteur lui-même se rangèrent à son avis (1). C'était vraiment la journée des triomphes. Aléandre avait reconquis le terrain perdu.
Une nouvelle lettre de Charles à Frédéric fut le premier résultat de son activité (17 décembre 1520) (2) : « Luther était excommunié : avant tout, il devait se rétracter et se soumettre au jugement du Saint-Siège. Ensuite, l'électeur l'amènerait avec lui, non à Worms, mais à Francfort ou dans quelque autre ville du voisinage. Luther y attendrait les ordres de l'empereur ; s'il ne voulait pas se soumettre à ces conditions, il devait demeurer à Wittemberg. »
Restait à obtenir l'édit contre Luther que le conseil avait décidé quelques jours auparavant ; le jour de Noël, Aléandre le sollicite encore de Tempereur (3). Le 29 il vient au conseil. De nouveau, il y montre la nécessité de se soumettre aux ordres de Rome. L'empereur le soutient ; un sévère édit contre Luther et ses partisans est décrété pour tout l'Empire (4).
En même temps on décidait d'envoyer une ambassade à Fré-
(1) Brieger, p. 22-87.
(2) Walch, XV, 2027 ; Balan, n» 44 ; RA. IT. 468.
(3) Mozitz Max Mayer, Spengleriana CNûrnberg, Campe, i83o), p. i3- 61, dans RA. II, p. 890.
(4) Brieger, p. 49, 'à ; Balan, p. 76, 99, etc.
déric ; Tévêque de Trieste et le conseiller Josse Laurens devaient lui montrer la nécessité de brûler les œuvres de Luther et de s'emparer de sa personne.
Aléandre rédigea lui-même les instructions qui devaient les guider dans leurs négociations (1). Ces instructions sont pour nous du plus haut intérêt : elles renferment les principales idées d'Aléandre sur la situation présente. Ce sont celles qu'il avait déjà en partie développées à Cologne devant l'électeur lui-même, à Worms devant Chièvres, le Conseil de l'Empire et Gattinara ; ce sont celles qu'il devait reprendre dans la suite aux phases les plus marquantes de la lutte.
Il commence par poser les principes : « Par la miséricorde de Jésus-Christ, les députés prieront et supplieront le duc de ne se laisser guider par aucun sentiment personnel. Il ne s'agit point ici de continuer des altercations entre Luther et quelques théologiens ; il s'agit uniquement de la religion chrétienne elle-même qui sera nécessairement divisée si les écrits et les doctrines de Luther viennent à l'emporter. Il se peut que Rome et l'Allemagne aient eu à souffrir d'abus venant du clergé, abus que du reste les ennemis des prêtres se plaisent à exagérer. Mais le duc doit se garder de mêler et de confondre ces abus avec les rites et les cérémonies que nous ont transmis nos ancêtres, avec la foi catholique du monde entier. Avec les abus que l'on voudrait combattre^ cette confusion ferait crouler l'Église elle-même. Il n'y a rien de pis, rien de plus condamné par notre Sauveur que les séditions et les schismes. Que si quelquefois les papes viennent à pécher, ils ont dans les cieux un juge qui les jugera, v Les scribes et les phari- « siens sont assis sur la chaire de Moïse : faites ce qu'ils disent, « ne faites pas ce qu'ils font » : tel est le langage du Rédempteur. Il n'ajoute point que l'on ne doive pas écouter les papes, qu'il faille les déposer, les chasser ou les exterminer. Les hommes constitués en dignité peuvent pécher et pèchent en effet ; les dignités ellesmêmes n'en restent pas moins intactes et sacrées ».
Après cette exposition des principes de l'Église romaine, l'instruction passe à Luther et à ses erreurs. « Aujourd'hui, il se présente pour l'Allemagne deux moyens de réagir contre les abus de la
(l) Balan, p. 87-97.
cour de Rome, écrire des doléances et les transmettre à l'empereur qui agira ensuite à Rome, ou suivre Luther. Qui ne voit que la première manière est la seule juste et équitable ? Quelle mission Luther a-t-il pour juger le pape et la hiéreurchie ecclésiastique ? Il détruit toute autorité dans TÉglise ; il aura bientôt détruit toute autorité dans PEtat. »
« Du reste, Tempire allemand n*a-t-il pas été fondé par les papes ? Si depuis mille ans, comme le veut Luther, les papes n*ont eu aucune autorité véritable, TEmpire et ses dignitaires» empereur et électeurs, tout est par là môme réduit au néant. Luther et les siens sa prétendent toujours les meilleurs, les seuls vrais catholiques ; tout le reste de TEurope est donc dans Terreur, toute la chrétienté s'est trompée pendant ces mille années où selon Luther le flambeau de la vérité est resté éteint dans TÉglise ! La prière de Jésus-Christ aura été inefficace, lui qui €f demandé à son Père que son Église ne défaillît pas I L'Eglise entière aura failli, et le seul Luther aura eu raison de brûler publiquement ses décrets et ceux de ses Conciles ! »
A Cologne, le duc avait fait deux objections contre la bulle : si Luther avait été trop loin, la faute en était à ses adversaires et surtout à Jean Eck ; de plus, on ne pouvait brûler ses ouvrages ni le condamner lui-même sans Tentendre. Aléandre répond à ces deux difficultés. Il n'est pas d'un homme qui veut restaurer le pur esprit de l'Évangile de travailler à détruire la foi catholique pour tirer vengeance de ses adversaires. Quant aux ouvrc^^es de Luther, ils parlent assez haut contre lui ; il est impossible de donner un sens convenable aux blasphèmes qu'ils renferment. »
u Puis, quels juges donner à Luther ? Des théologiens ou des jurisconsultes ? Il condamne leurs livres et les jette au feu. Des philosophes ? Il traite d'imbécile Aristote, le premier de tous. Des évéques ? Il nie leur autorité. Il ne reste plus que les gens du monde et en première ligne ceux à qui Luther a inspiré la haine du pape et des prêtres. Mais la raison et l'histoire prouvent que les laïcs, les empereurs eux-mêmes ne peuvent être juges en matière de foi. Et par quelles autorités, par quels raisonnements pourrait-on convaincre Luther ? Il condamne toutes les branches des sciences ; de l'Écriture-Sainte, il rejette ce qui le gêne et il interprète le reste à sa façon. Comment pourrait-il se rendre à la raison, celui qui a fait et écrit tant de choses déraisonnables?»
« Il n'y a qu'un seul vrai juge pour Luther : c'est le pape. Le duc ne serait pas flatté qu'un de ses sujets en appelât contre lui à une juridiction étrangère ; le vicaire de Jésos-Christ peut beaucoup moins y consentir pour les choses de la foi. Luther en appelle à un concile général ; si un tel appel était légitime , chacun pourrait Tinteijeter à tout instant ; ce serait dans l'Église l'anarchie en permanence. »
Les juges à donner à Luther étaient la grande objection de rélecteur ; il n*avait plus confiance dans les sentences qui venaient de Rome. Comme Érasme, il croyait que dans cette affaire Rome ne pouvait guère rendre de jugement désintéressé. Aussi, Méandre revient-il sur cette question; il répète qu'il n'est point nécessaire d'entendre Luther pour saisir le sens hérétique de ses œuvres, u Frédéric parie du cardinal de Trêves ; mais il n'a jamais été véritablement délégué pour cette affaire et, leût-il été, sa mission est finie dès lors que le pape appelle la cause à lui. Si Martin veut être entendu par la diète, c'est pour soumettre l'autorité du pape au jugement des laïcs, c'est pour pouvoir répandre impunément ses erreurs à l'abri d'un saufconduit. Autrefois Luther avait déclaré qu'il se soumettrait au jugement du pape ; maintenant il en appelle au concile général. Si la diète vient à lui être contraire, qui ne voit qu'à plus forte raison il inteijettera le même appel contre sa sentence ? »
Mêlant enfin l'intimidation à la persuasion, les députés devaient montrer à Frédéric les Grecs perdant l'Empire pour s'être éloignés de Rome, et l'empereur invitant le duc à ne plus protéger un perturbateur. « Que Luther se rétracte : Léon X le recevra en grâce. S'il persiste^ Frédéric a le devoir, au nom de ses intérêts divins et humains, de brûler les livres de l'hérétique, pour l'empêcher de faire le mal davantage ; il doit s'emparer de lui ou mieux encore le remettre à l'empereur. »
Ces instructions font le plus grand honneur à Aléandre. Sa droite raison lui a fait saisir le point de la situation. Il avoue que Rome a péché ; le nier eût achevé d'exaspérer l'Allemagne et de soulever les esprits. Mais,en homme habile, il met à cet aveu des atténuations ; comme il le dira trois ans après (1), il était de son
(1) Dans le ComUiam super re Luiherana (i. D6lliDger, Beitràge. . . (1889}, III, p. a43eiMiiT.).
rôle de mettre au tableau le moins d ombres possible. Plus tard il saura se retourner contre Rome : il lui criera qu'elle doit se réformer et que c'est de son sein, comme d'un cheval de Troie, que sont sortis tous les maux qui ont dévasté l'Église (1). Aujourd'hui, il insiste avant tout sur la distinction entre les hommes et les principes : la direction de l'Ëglise a pu être défectueuse, l'Ëglise ellemême est de droit divin ; il faut la purifier ; c est un crime de la vouloir détruire. Et ces principes sont accompagnés de développements qui montrent déjà chez leur auteur une profonde connaissance de l'histoire de l'Église et de la Théologie ; Aléandre n'exagérait pas lorsqu'il disait (2i qu'il avait passé ses nuits à étudier l'histoire de l'Église, la doctrine de ses Pères et de ses Théologiens.
Pour rinstant, il allait malgré tout éprouver une déception. Frédéric n'avait même pas attendu la lettre de Charles pour prendre une décision en faveur de Luther ; à la nouvelle que ses livres avaient été brûlés à Cologne et à Mayence, il avait écrit à Charles qu'il jugeait inutile de l'amener avec lui à Worms(3). Lorsqu'il eut reçu la lettre impériale du 17 décembre il se confirma dans ces dispositions, et ne songea aucunement à engager Luther à se rétracter ^4). Enfin, il n'eut pas même à s'expliquer avec les deux députés qui devaient aller vers lui ; l'annonce de son départ de Saxe et de sa prochaine arrivée à Worms fit renoncer à l'ambassade projetée.
En même temps. Aléandre demandait en vain à faire sceller et promulguer le décret du 29 décembre. L'archevêque de Mayence avait peur des attaques de Luther et de ses partisans ; il répugnait à plusieurs princes de déplaire à l'électeur de Saxe (5) : les conseillers de Charles ne voulaient pas indisposer l'Allemagne à la veille de la diète importante qui allait s'ouvrir. Malgré son zèle, malgré les bonnes dispositions de l'empereur, Aléandre dut attendre l'ouverture de la diète : amoureuse de sa liberté, l'Allemagne ne voulait pas se voir imposer une mesure qu elle n'aurait pas librement consentie.
(1) Consultatio delectorum Cardinaliuin . , . (i538), début; J. Paquier, J. Aléandre et Liège (1896), p. 286 (A.I. à Hezius), etc.
(2) Brieger, 35 ; etc.
(3) Walch.XV, aoig-aoai; R\. II. 471.
(4) RA.. Il, 473.
(5) Balan, p. 58-59, 7^« 99 ' Brieger. p. 49, 75 ; Riederer, Beitrag zu dem Rejormationsarkundf p. i3i. (L. Spengler à Pirkeimer^ 10 janv. i5ai) ; R\. II. 5o7-5o8 ; 890.