LA DIÈTE DE WORMS — PREMIÈRES NÉGOCIATIONS AU SUJET DE LUTHER
(Janvier •— 12 février 1521).
A Cologne, Charles-Quint, de concert avec les électeurs, avait fixé l'ouverture de la diète au 6 janvier 1521 (1). Une ancienne coutume, consacrée par la Bulle cf Or, voulait que la première diète de chaque règne se tint à Nuremberg ; mais, à cause de la peste qui sévissait dans cette ville, on avait choisi Worms. Ces assemblées éprouvaient souvent des retards considérables. Cette fois, la plus grande partie des États était à Worâis dès le commencement de janvier ; la diète devait s'ouvrir le 27 de ce mois.
En attendant ce jour, on travailla à résoudre certaines diffi* cultes accessoires dont on désirait ne pas encombrer les séances de la diète (2) ; mais on n'y put parvenir. Il en fut de même de la question religieuse. Après son arrivée à Worms (5 janvier), Frédéric eut au sujet de Luther un entretien avec Tempereur ; Il est à supposer qu'il obtint une réponse assez favorable ; Luther en profita pour écrire à l'électeur qu'il était toujours disposé à aller à Worms et à se soumettre à la décision de juges impartiaux (3). Sur ces entrefaites, le discours de Jean Faber, prieur des Dominicains d'Augsbourg, venait donner un nouveau coup à la cause qu'Aléandre défendait.
Le 6 janvier était mort le cardinal Guillaume de Croy, neveu
(1) HA. U, p. i3i-i73.
(2) Brewer, Cakndars, III, App. a, n. 39. RA. 11^ i3i.
(3) De Wette,t, 548-55t; R\. II, 476. (aSJanT. i5ti).
du ministre Chièvres. Le 22, en présence de Charles, de la cour et des nonces, Faber exhortait l'empereur à marcher vers ritalie, qui faisait partie de l'Empire, et à procéder à la réforme de TÈglise. L empereur avait le droit de déposer pape et cardinaux.
Ce discours eut aussitôt un grand retentissement (1). L'effet en fut encore augmenté par deux écrits que Faber avait composés peu auparavant. Dans sa pensée, ils devaient demeurer secrets ; mais une indiscrétion les livra à la publicité et bientôt ils furent traduits du latin en allemand. Faber y proposait un nouveau moyen de terminer l'affaire de Luther. « Aucun hérétique de la primitive Église, disait-il, n'avait été cité à Rome ; il n'était pas davantage nécessaire que Luther y fût entendu. Le pape et les princes catholiques lui donneraient des juges ; pendant la durée du jugement, chaque parti s'abstiendrait de nouvelles démonstrations (2). »
Aléandre assistait à la cérémonie funèbre où Faber avait prononcé son discours. En vain fit-il entendre ses protestations f3|. Faber avait parlé avec l'assentiment de Chièvres ; peu après, il prêchait le carême à Worms.
Le message impérial d ouverture parla de la nécessité de rendre à l'Empire sa grandeur d'autrefois. Pour y arriver, Charles attendait le concours des électeurs, des princes et de tous les États. Il parlait de l'érection d'un Conseil d'Empire pour le temps où l'empereur serait hors d'Allemagne, de Yexpédition romaine, de la nécessité de faire respecter l'Empire à l'extérieur, de réta-
(1) Sanuto. Diarii, XXIX, 617-619 ; Balan, 4i et suiv. ; Brieger, iSg; RA. Il, i48, 484, 779> 784-
(2) Fôrstemann, Neues Urkundenbuch zur Geschichte der evangeUMchen Kirchen Reformation (Hambourg, 1842, in-4), p. 66-67, n* a3. Nio. Paulus, Der Dominikaner Johann Faber und $ein Gutacfiten ûber Luther ; dans HiBiorisches Jahrbuch XVI, 1895, 39-60; RA. II, 484, 485, 1007 ; E. Berger, dans Hiêloriêche Vierieljahrschrijt, 1898, i«' septembre, p. 45a. •
(3) RA. II, 781. — Le 8 février i5ai, Aléandre envoyait à Rome « oerti articoli qui circumferuntur de un advisamento ribaldo in la causa di Luther, et dicesi che sono di Erasmo fatti. >• (Brieger, p. 56). 11 ne peut s*agir id des Axiomes d^Ërasme, qui ne devinrent publics qu'à la fin de février lôai. (H. Schmidt, Z). Martini Lulheri Opéra latina V, a39). Cet advisamento était donc le Consilium, ou second écrit de Faber. Voir Knaake, Theologisehe Studien undKriiiken, i896,p. i'j2'i'jZ;?,KA\koff. Die Depeschen. . . (i897),p.8o.
blir le bon ordre à l'intérieur par la répression du brigandage et la bonne administration de la justice.
La situation de TAllemagne, celle de Charles-Quint, les questions que soulevait le message, tout devait faire de cette diète l'une des plus importantes de TEmpire. Pourtant, si grandes que fussent les affaires d'ordre temporel qu'elle avait à traiter, ce n est pas d'elles que la diète de Worms devait tirer son principal intérêt. Ce qui la rendra à jamais célèbre, c'est la question religieuse qu'elle fut appelée à résoudre. Worms a été le vrai point de départ du protestantisme ; c'est à Worms que Luther et les siens ont commencé à être traités par l'Empire en personnages avec lesquels il fallait compter. La France moderne date du 5 mai 1789 ; l'Allemagne moderne date du jour de la comparution de Luther devant la diète de Worms.
Toutefois le message impérial ne parlait pas de Luther. L'entourage de Charles, en effet, était loin d'être encore décidé à soumettre cette affaire à la diète. Sous l'impulsion d'Aléandre, au contraire, le Conseil de l'Empire continuait de travailler à l'édit qu'on devait lancer contre Luther. Schinner, Bonomo, Banisius et deux conseillers allemands avaient à ce sujet de longues conférences avec le nonce. Les négociations traînaient (1) ; malgré lui, Aléandre était amené à discuter. Il avait une peine incroyable autour de cet édit. Cependant, il en élaborait un projet latin ; le 3 février, l'empereur assistait au conseil et l'édit latin était fixé dans ses parties essentielles.
Trois jours après, Charles se montrait de plus en plus déternfiné contre Luther. On lui présentait la Proteslation et Oblalion par laquelle Luther demandait à être remis à des juges impartiaux ; il la déchirait sans la lire, et plein de joie, Aléandre en envoyait les morceaux à Jules de Médicis (2).
Le lendemain de cet épisode, l'édit latin était achevé et, bientôt après, le conseil en approuvait la version allemande ; mais tout fut terminé avant qu'on eût décidé si, oui ou non, pour la publi-
(1) Au dire de Schinner, la faute en était à Matthieu Lang qui voulait ainsi être agréable à Frédéric de Saxe. Baian. p. 53.
(2; Balan, p. 5a, io3, 107 ; Brieger, p. 55 ; RA. II, 476. Aléandre demandait à Jules de les faire déposer c dans la petite chambre secrète de la bibliothèque palatine ». Ce document eai < depub longtemps perdu. » Regesium CkmentU V (Romae, i884t in-fol.). T. 1, p. XLVIII (préface).
cation de l'éditdans TEmpire, on demanderait l'approbation des États (1).
En même temps se poursuivait une autre série de négociations : on se passerait des Ëtats,mais on prendrait une voie de conciliation pour ménager l'électeur de Saxe. Après de longues délibérations entre Aléandre, Caracciolo, Gattinara et Glapion, on s'arrêta à un moyen terme. Au nom de l'empereur, on enverrait vers Luther des hommes recommandables par leur doctrine et leur vertu. Ils lui demanderaient s'il reconnaissait pour siens les livres qui circulaient sous son nom. S'il les reniait, en tout ou en partie, on le constaterait dans un acte notarié : s*il les reconnais-' sait, et qu'il ne voulût rien rétracter, on pourrait dès lors procéder vigoureusement contre lui. S'il se rétractait, ou s'il donnait à ses propositions un sens catholique, on le recevrait en grâce. Dans l'intervalle, ses livres seraient séquestrés, pour être plus tard brûlés comme dangereux.
Sans voir le projet d'un bon œil, les deux nonces déclarèrent n'avoir pas à s'y opposer (2).
Ce projet était surtout l'œuvre de Glapion. Après l'avoir ainsi élaboré, il demandait une audience à l'électeur Frédéric ; celuici la refusa, mais il chargea son chancelier Brûck de conférer avec le moine.
Les conférences durèrent plusieurs jours ; Briick en a écrit pour Frédéric de longs comptes-rendus que nous possédons encore (3).
Glapion commença par Téloge de Luther. « Il y avait dans ses ouvrages beaucoup de choses qui pouvaient être d'un grand profit. Son livre de la Liberté chrétienne était écrit avec art et doctrine ; il témoignait d'une grande intelligence et d'une belle âme. De nombreux abus s'étaient introduits dans TËglise ; si Luther s'était contenté d'en demander la réforme, tous les hommes hon-
(1) Balan, p. 52-53, yy ; Brieger, p. 49; RA.. II, 507-508; 787. Scheuri dit même que l'empereur avait déjà signé l'édit (F. Sodenet J. K. Knaake, Cristoph ScheurVs Briefbuch, ein Beitrag zur Geschichie der Reformation and ihrer Zeit (Postdam, i8()7-i872, a vol. in-8), 11, laa et suiv. : Scheuri à Pnmer, i6 févr. i5ai.
(2) Balan, p. 116-117.