‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 63 sur 113 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DISCOURS DALEANDRE (13 février 1521).

Ce futTun des jours les plus solennels dans l'histoire de la Réforme naissante. L'empereur, tous les électeurs, à l'exception de Frédéric, un nombre considérable de princes ecclésiastiques et laïques^une foule de délégués de tous les ordres et de tous les États de l'Empire, tous les conseillers impériaux assistaient à la séance.

Aléandre n'avait pas eu le temps de composer son discours (i). Lui-môme est assez bref dans le compte-rendu qu'il en fait à Jules de Médicis (2). Mais de plus amples renseignements nous sont fournis par le chancelier de Saxe. L*électeur était malade ou plutôt avait feint une indisposition. Mais , dit Aléandre , « ses secrétaires écrivaient une grande partie de ce que je disais ». Œuvre d'ennemis, ces notes dénaturent quelques passages du discours prononcé par le nonce (3) ; dans l'ensemble, elles en rendent néanmoins assez fidèlement la physionomie (4).

Aléandre présenta d'abord à l'archevêque de Mayence un bref

(1) Celui que lui prèle Pallavicini n'est pas authentique. Cet auteur l'a composé en se servant de deux écrits d'Aléandre : son discours de Cologne devant Télecteur Frédéric (Balan, p. 69-70) et ses Instructions pour la députation projetée auprès du même électeur (Balan, p. 87-97).

(2) Balan. 66-57; Brieger, p. 6i-6a

(3) Aléandre parla de Charlemagne et des Ottons (Balan, p. 56 et suiv.) ; les notes des secrétaires de Frédéric n*en disent mot. Au contraire, elles s'étendent sur Frédéric beaucoup plus que ne le ût Aléandre (Balan, 67 ; Brieger, 62). Voir J. Elter, Luther and der Wormser Reichiag f52i (Bonn. 1886, in-8), p. 60-61.

(4) RA. II, 494-507 . Voir aussi la relation de Saxetta à Pelegrini RA. II, 8o4, 8o5 et Scheurl à Primer, i*'' mars i5ii (F. Soden et J.-K. Knaake, Chr. ScheurUs Briefbuch, (Postdam, 1867-1872,2 vol. in-8). II, ia4 et suiv.— Ce discours, croyons-nous, n'a jamais été traduit en français : c'est pourquoi nous en donnons ici une longue analyse.

pontifical à l'empereur, du 18 janvier précédent (1) ; l'archevêque le fit lire par Tabbé de Fulda. Léon X y rappelait les erreurs de Luther et sa condamnation par la bulle Exurge. Les soixante jours qui lui avaient été accordés pour se rétracter étaient écoulés : le pape le déclarait donc séparé de la communion des fidèles. Il rappelait à Charles la mission des empereurs de défendre la religion ; comblé lui-même des bienfaits de Dieu dès ses jeunes années, il tiendrait à honneur de suivre ses ancêtres et de combattre Thérésie.

Après la lecture de ce bref, comme pour amener les assistants à exécuter ce que le pape y demandait, Charles donna la parole à Aléandre.

« Martin Luther, dit Aléandre, a fait déjà beaucoup de mal à l'Église : il est de la dernière importance de l'arrêter au plus vite. Sous le couvert de TÉvangile, les hérétiques de Bohême ont porté partout le désordre et l'oppression : si l'on n'y met ordre, Luther aura bientôt fait de tout renverser dans l'Empire. »

« En médecin expérimenté, le pape a appliqué à cette maladie les remèdes nécessaires : il a séparé du troupeau la brebis galeuse. L'empereur est l'avocat et le protecteur de l'Église. Sa Sainteté a confiance que Charles ne fera pas moins pour la religion que ses ancêtres Philippe et Charles de Bourgogne et autres d'heureuse mémoire. Elle nourrit la ferme espérance que les électeurs, les princes, les États de l'Empire ne voudront pas permettre que Jean Huss et Jérôme de Prague sortent de leurs tombeaux. En agissant ainsi, ce n'est pas seulement l'intérêt de l'Église, c'est leur propre avantage qu'ils chercheront ; la liturgie et les sacrements une fois détruits, Luther aurait vite fait de leur enlever toute puissance à eux-mêmes. »

Après cet exorde, Aléandre entra dans le détail des faits. Il résuma tout ce qui, depuis 1517, s'était passé entre Luther et Rome : les premiers écrits hérétiques de Luther, les tentatives de Léon X pour le ramener, l'obstination de l'hérésiarque et sa condamnation par la bulle Exurge. « Cette bulle avait été mise à exécution dans les Pays-Bas, à Liège, à Cologne, à Mayence et ailleurs. A Cologne, l'électeur Frédéric avait désapprouvé cette manière d'agir. Mais Aléandre ne pouvait surseoir aux

(1) Fôrstemann, p. 27-29, n^ 1; Balan, p. 34; RA.. II, p. 495» 8o5.

ordres du pape. Luther l'avait accusé d'avoir corrompu à prix d'argent les conseillers impériaux ; mais les conseillers ici présents savaient que c'était un impudent mensonge. Aléandre n'avait point l'argent suffisant pour corrompre l'Allemagne entière ; en réalité, par les erreurs qu'ils contenaient, les livres de Luther suffiraient à faire brûler cent mille hérétiques. »

Après avoir lu devant l'assemblée certains passages de ces livres, «Luther, poursuivit Aléandre, est coupable envers Dieu, en renouvelant les hérésies de Wiclef, qui nient la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Disciple de Jean Huss et de Wiclef, détruisant toute autorité dans l'Église et dans l'Ëtat, il est coupable envers le pape, l'empereur et toutes les puissances d'ici-bas. Luther se réclame de l'Église grecque ; mais, au concile de Florence, l'Église grecque a admis le dogme du Purgatoire et celui de l'autorité du pape. Il est coupabl.e envers les anges : comme saint Paul qui, lui, était inspiré de Dieu, il dit que si un ange descendait du ciel pour le contredire, il ne faudrait pas l'écouter. Il est coupable envers l'ordre ecclésiastique : dans son livre de la Captivité de Babylone, il parle contre Je sacerdoce, contre les vœux, contre les cérémonies de l'Église ; il engage les chrétiens à se laver les mains dans le sang de la prôtraille. Luther est coupable envers les saints dont il engage à ne plus célébrer les fêtes, envers les conciles dont il méprise les décisions. Combien d'autres hérésies n'a-t-il pas écrites sur le libre arbitre et la valeur des indulgences ? )•

a Quelques-uns prétendent que Luther dit la vérité parce qu'il s'appuie sur l'Écriture. Mais il ne se sert de l'Écriture que pour l'expliquer à sa façon. C'est la méthode ordinaire aux hérétiques d'appuyer leurs errements sur l'Écriture et le démon lui-même savait employer l'Écriture pour tenter Jésus-Christ. « Il aétéécrit, « lui dit-il, qu'il a commandé à ses anges de veiller sur toi, afin « qu'ils te gardent et que tu ne heurtes point ton pied contre la « pierre. »

« On dit que la vie exemplaire de Luther est un garant de la vérité de sa doctrine. Aléandre ne veut rien dire contre sa vie, mais il sait que souvent le diable se sert des apparences du bien pour tromper l'humanité. D'après saint Jérôme, les hérétiques ont toujours été les plus artificieux et les plus hypocrites des hommes et, dans le fond, des loups dévorants. L'on veut comparer Luther

à Origène : si, pendant sa vie, Origène eût été repris et condamné comme Luther, nul doute qu'il ne se fût soumis. »

« On blâme la destruction des livres de Luther : mais depuis des siècles, c'est la coutume de brûler les livres [des hérétiques. On dit qu'on ne peut condamner Luther sans Tentendre : mais qui pourra convaincre Luther puisqu'un ange du ciel se tromperait en osant condamner ses écrits ? S'il veut être entendu, il n'a qu'à se rendre à Rome. Il en appelle du pape au concile : mais il méprise le concile aussi bien que le pape, puisqu'à son avis le concile de Constance s'est trompé en condamnant Jean Huss ! »

Qui donc pourrait entendre et juger Luther? L'empereur? Mais il n'a pas mission pour juger des choses de la foi. D'autres laïques ? Mais ils le peuvent moins encore, puisque par leur situation, leur puissance, leur naissance, ils sont de tout point inférieurs à l'empereur. Et comment un laïque pourrait-il être juge en ces matières, alors que^ sans la permission du pape, un saint Jérôme ne se connaissait pas le droit de disputer avec l'hérétique Jean de Jérusalem ? On veut que le pape donne à Luther des juges choisis parmi les prélats et les savants d'Allemagne ; mais si leur sentence ne plaît pas à Luther, il la rejettera et ce délai n'aura servi qu'à propager le mal. >>

« Au plus vite, il faut empêcher cette hérésie de se répandre. L'Allemagne, toujours si catholique, ne doit pas donner plus longtemps l'exemple d'une nation chrétienne en désaccord sur les articles de sa foi. L'empereur, les électeurs, les princes, tous les Etats doivent s'unir pour détruire les livres d'un hérétique obstiné et pour empêcher qu'à l'avenir ils ne puissent s'imprimer et se vendre. »

Aléandre termina par une question personnelle. Luther avait avancé qu'il était d'origine juive. En quelques mots, le nonce montra combien cette accusation était dénuée de sens « Il n'était point un inconnu : plusieurs de ceux qui l'écoutaient savaient qui il était, lui et sa famille. Ses ancêtres étaient marquis d'Ysterstein (d) en Istrie; si, depuis lors, sa famille était tombée

(1) Les gens de rélecteur de Saxe ont dû mal entendre ce nom propre, ou mal le traduire . Il est évident qu'AIéandre a parlé de PieirapUosa, ce qui se rendrait en allemand par Rauhersteijiy ou quelque forme analogue, comme Bweslein (voir ci-dessus, p. 9). Gomme Ysteriein signifie Pierre d'hirie^ le mot Pilosa a été omis et le mot htrie a été répété, probablement d'après deux versions différentes des scribes de Frédéric.

dans la pauvreté, c'était un malheur dont ni lui ni elle n'étaient responsables. »

Aléandre parla trois heures (1). Il eût pu, dit-il, le faire pendant quatre autres, tant ces matières lui étaient devenues familières. En effet, ce discours rappelle les idées qu'il avait exposées déjà aux conseillers de Charles et à rélecteur de Saxe. Le simple résumé qui précède montre qu'il les développa avec habileté.

Aléandre, en eflFet, a su présenter les opinions de Luther et la situation de l'Allemagne sous l'aspect le plus propre à se concilier ses auditeurs. Dès le début, il montre l'Empire aussi intéressé que l'Église à la répression du réformateur. Si l'Église tombait, l'Empire aurait vite fait de la suivre dans sa chute. Il sait l'admiration de l'empereur pour son aïeul Charles le Téméraire : il lui rappelle l'attachement de ce prince à la religion catholique. Par leurs doctrines, Wiclef et Jean Huss avaient troublé l'Angleterre et la Bohême : Aléandre resserre les liens qui rattachent Luther à ces deux hérésiarques. Pour faire de lui un complet disciple de Wiclef, il lui prête même la négation de la présence réelle. Il glisse rapidement sur l'aflFaire des indulgences, d'où tout le débat était sorti . Il avait pu se rendre compte des abus auxquels la prédication de ces indulgences avait donné lieu. Trois ans après, il conseillera de n'aborder ce sujet en Allemagne qu'avec une grande discrétion (2).

Il ne s'arrête guère davantage à la doctrine romaine de la supériorité du pape sur le concile. Au contraire, il s'étend avec complaisance sur le mépris de Luther pour les conciles eux-mêmes, et particulièrement pour le concile de Constancs. Rome avait toujours eu fort peu d'estime pour ce concile. Elle en reconnaissait sans doute les dernières sessions comme œcuméniques;toutefois,il est certain que l'esprit qui avait régné à Constance était en opposition avec les tendances romaines. Mais le concile de Constance était vénéré en Allemagne; il avait inspiré le Concordat qui, depuis soixantetreize ans, régissait les rapports de ce pays avec Rome. Aléandre était heureux de trouver un point de contact entre l'Allemagne et

(1) Balan. p 56, Brieger, p. 6i. A Jean Eck Aléandre parle de deux heures. Balan, p 59. Voir aussi RA. Il, 8o5 : A. Saxetta à F. Pelegrini.

(2) J. J. Dftllinger, Deiinige... (1882) T. III, p. 247.

Rome ; Tapologie du concile de Constance lui permit de flatter Topinion allemande sans blesser les théories romaines.

L'impression produite par le discours fut considérable. Les partisans décidés de Luther furent exaspérés (1). Mais un grand nombre de membres de la diète furent ramenés à Torthodoxie (2). « Beaucoup de princes et de nobles, écrivait Aléandre trois semaines après, n'avaient lu que les malédictions de Luther contre le pape et le clergé ; ils n'avaient jamais vu ce qu'il dit des sacrements et les endroits où il approuve toute la doctrine de Jean Huss. Lorsque j'eus exposé ses opinions en pleine assemblée, en me servant de ses propres livres, un très grand nombre se prirent à le détester. N'était la haine qu'ils ont contre Rome, je croirais l'aflFaire déjà finie, tellement depuis dix jours je constate d'apaisement dans leur fureur. Dieu veuille que chaque jour amène une nouvelle amélioration. » (3).

Les témoignages de Caracciolo (4) et de Cochlœus confirment celui d' Aléandre. Beaucoup démembres de la diète, dit Cochlœus, n'avaient pas lu la Capliviié de Babylone. En entendant les passages qu' Aléandre en avait tirés, ils se regardèrent les uns les autres avec étonnement et murmurèrent contre Luther. Ayant en connaissance de ce revirement, Frédéric vint au secours de son protégé; il expliqua que ces passages n'étaient pas de Luther, mais qu'ils avaient été inventés par ses ennemis : il fallait que l'accusé comparût pour s'expliquer et se défendre (5).

Aléandre voulut montrer l'inanité des dires de Frédéric. A la fin de février, il répandit dans Worms une collection de propositions malsonnantes tirées de deux récents écrits du réformateur : la Captivité de Babylone et r Assertion de tous les articles condamnés par la Bulle de Léon X II accrut ainsi l'heureuse impression que son discours avait produite et enleva aux amis de Luther tout prétexte de crier à la calomnie (6).

(I ) Balan, 67 ; Brieger, 62.

(2) Balan, 76 ; Brieger. 76.

(3) Balan. i3a ; Brieger, 98 (8 mars i5ai).

(4) Balan, p. Sa. (Jules de Médicis à Aléandre Florence, 3 mars i5ai).

(5) Historia Joannis Gochlaei de Actis et scriptis Martini Lutheri (Parisiis, i665, in-8), f. 27, 28.

(6) G. E. Fôrstemann, yV^u^s Urkundenbuch zur GescfUchte der evangeliS' chen Kirchen-Reformation (Hamburg. 1842, in-4), p. 44-45; Lathers Werke

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