CHAPITRE XI
LUTHER MANDÉ A WORMS - ÉDIT CONTRE SES ŒUVRES (6 mars — 26 mars 1521 j.
Le 6 mars au matin, la réponse des États était communiquée à Tempereur. Le jour même, on élaborait le sauf-conduit qui permettrait à Luther de venir à Worms et d'en repartir sans être inquiété. Dès le 8,Aléandre l'avait sous tes yeux, signé de la main de Charles (1). Pour le mandat à comparaître, on eût désiré que l'électeur de Saxe s'en chargeât lui-même (2). II s'y refusa et Ton décida d'envoyer une lettre impériale ; datée du 6 mars, elle ne fut probablement écrite que le 11 (3) : « Honorable, cher et dévoué, *> écrivait l'empereur à Luther. Les ministres de Charles avaient beau répéter à Aléandre que c'étaient là de simples formules et que du reste, avec une lettre trop dure, Luther ne viendrait pas, le nonce s'indignait de pareils titres donnés à un hérétique notoire (4). Il eût préféré aussi qu'au lieu d'un héraut, on se fût contenté d'un simple courrier comme on l'avait décidé d'abord.
Robert de la Marck venait de partir en guerre contre Charles-Quint ; derrière la Marck, il y avait François I*% et Léon X était l'allié de la France. De plus en plus, le nonce se persuadait que ces condescendances à l'égard de l'hérésiarque étaient destinées à se venger du pape et à lui faire modifier sa conduite politique. Pour les mêmes motifs, il crut même, sans fondement plausible^ que le sauf-conduit qu'on lui avait montré avait été changé en un autre moins sévère ; pour lui, les conseillers de Charles désiraient la venue de l'hérésiarque et, le 8 mars,
(1) Brîeger, 94.
(2r RA. II, 5a7.M.M.Mayer, Spengleriana (Nuremberg, i83o),dansRA.II, 891.
(3) Balan, lao ; RA II, 5a6-5a7 .
(4) Balan, i38; Brieger, lor (i5-i6 mars iSai).
il allait jusqu'à se demander si les dispositions de ces conseillers étaient aussi bonnes que celles de la diète (1).
En même temps qu'on mandait Luther à Worms, on s'occupait à rédiger un édit qui fût conforme au vœu des États ; Aléan* dre s'efforçait d'obtenir « qu'il fût en termes convenables, et conforme aux prérogative? du Saint-Siège. » (2)
Grâce à l'activité de Ziegler, il était achevé dès le 8 mars, et Aléandre espérait que trois jours après on aurait fini de l'imprimer (3). Le 16, « par la faute de l'entourage de Charles, » il ne l'était pas encore (4). Enfin, le 19, Aléandre annonce qu'il est prêt à être expédié.
Pourquoi cette promulgation dut-elle attendre 'huit jours encore ? Une fois de plus, Aléandre en voyait la cause dans des ressentiments contre la politique de LéonX.(5)Plus probablement, néanmoins, doit-on chercher une autre explication (6). Pour éviter de nouveaux retards, et peut-être de nouvelles observations de la part des États, on s'était résolu à ne plus leur soumettre de projet d'édit, et, tout en tenant compte de leurs observations antérieures, de ne faire la publication qu'au nom de l'empereur. Cette solution pouvait mécontenter plusieurs membres de la diète : avemt de publier l'édit, on voulait apparemment terminer avec elle d'autres négociations au sujet de t expédition romaine et des relations avec les Suisses (7). Lorsque ces négociations eurent échoué,rédit parut (26 mars 1521); il était daté du 10 mars.
(1) Peut-être ne se trompait-il pas complètement : quelques jours auparavant, alors que le conseil de l'Empire avait reconnu à Charles le droit de dire en son propre nom un édit contre Luther, Ghiëvres, Gattinara et les autres s étaient déclarés contre cette manière de procéder. Balan, ii5 ; Brieger. 87-88. Quelques jours après, lorsqu*on décida de faire venir Luther, on choisit comme héraut Gaspard SturmJ'un de ses partisans les plus déclarés. Deux mois auparavant, Sturm avait hautement approuvé le discours de Faber ; un homme de Schinner ayant parlé devant lui contre les idées de Torateur, il avait mis la main à son épée pour le faire taire. Balan, 4a, i64; Brieger, iSg.
(2) Balan, i3o; Brieger, 91.
(3) Balan. i33; Brieger, 95.
(4) Balan, i4o; Brieger, io5.
(5) RA. II, 827 (Al. à J. de Médicis, 19 mars i5ai).
(6) RA. II, 539, 827, contre Brieger, Neue Mitteilungen (i883), p. /|, eiOiw. cité (i884), p. 281.
(7) Baumgarten, Geschichle KarVs. \\ I, 445. Plus haut, p. ao8.
Le pape, y lisait-on, avait condamné la doctrine de Luther et la diète s'était prononcée contre toute nouveauté en matière religieuse. Luther était mandé à Worms pour se rétracter. En attendant, ses livres devaient être remis à l'autorité et gardés par elle en dépôt ; on ne devait plus ni les imprimer ni les acheter ni les vendre (1).
Depuis le commencement de la diète, Rome se demandait avec anxiété quelle tournure y prendrait la question religieuse : averti par Aléandre de Tétat des esprits en Allemagne, on s'y rendait compte que l'affaire était plus grave qu'on ne l'avait cru d'abord. Lorsqu'on y apprit que Luther était mandé à Worms, le mécontentement y devint extrême. Léon X dit à l'ambassadeur espagnol Don Manuel que Charles avait été mal conseillé : Luther ne pouvait être bien reçu nulle part, pas même en enfer (2).
En même temps, Jules de Médicis rappelait à Aléandre qu'autrefois l'empire avait appartenu aux Romains ; c'était le Pape qui l'avait donné à l'Allemagne, et il le lui avait donné pour la défense de l'Église. Aujourd'hui , l'ingratitude des Allemands dépassait toute limite. Si la considération et la crainte de Dieu, si leur propre conscience ne pouvait les amener à bien faire, ils devaient au moins avoir égard à leurs intérêts temporels Luther, Hutten et autres n'étaient pas moins opposés à leur autorité qu'à celle de l'Église romaine (3).
Le 15 avril,il accentuait encore davantage son mécontentement <( Jusqu'ici Sa Sainteté avait maintenu l'empire en Allemagne ; il l'y maintiendrait si l'Allemagne continuait à demeurer fidèle au Saint-Siège. Que si les Allemands persévéraient dans leur ingratitude, le siège apostolique pourrait transférer ailleurs un privilège qu'il avait déjà enlevé à d'autres pays pour le leur donner (4) ».
Luther était mandé à Worms. En apparence, les efforts d'Aléandre avaient échoué. En réalité, les résultats obtenus étaient
(1) Balan, 121-123 ; K\. Il, 5:^o.
(2) Baumgarten, I, 435-436.
(3) Balan, ia4 (ig mars i5ai). — Item, n° 34, p. 85 ; HA. II, 825.
(4) Balan, 166-167. — Item, aoa, n* 77.
déjà considérables. L* Allemagne détestait Rome et cette haine la poussait vers le schisme de Luther. Aléandre a saisi que la prudence l'obligeait à disjoindre la cause du gouvernement romain de celle du catholicisme ; il fait comprendre à TAllemagne qu'elle peut haïr Rome, ses mœurs, son administration^ qu'elle peut lui faire entendre ses réclamations ; mais qu'elle serait inexcusable de tomber par là même dans les hérésies et le schisme de Luther. L'Allemagne ne veut pas que l'on condamne un Allemand sans l'entendre : Luther pourra venir à Worms ; mais l'empereur ni la diète ne sauraient être ses juges dans la foi. Diaprés la teneur de l'édit du 10 mars, il y viendra seulement pour rétracter les erreurs sur lesquelles il a été condamné par le pape. En attendant^ un premier édit est lancé contre ses ouvrages : dès lors, l'empereur, après avoir consulté la diète, en défend la vente et Timpression dans tout l'Empire.