CHAPITRE XV
LES CENTUM GRAVAMISA (19 février. — 21 mai 1521.)
Dès les premières négociations au sujet de Luther, le Conseil d'Allemagne avait déclaré à l'empereur que de sa propre autorité, il pouvait procéder à l'exécution de la bulle (1). Pour avoir plus de force encore, Charles avait voulu se concilier la diète en la consultant. Par deux fois, le 19 février et le 20 avril, elle avait répondu que si Luther ne se rétractait pas, il ne resterait plus qu'à lancer un édit contre lui (2). L'empereur, voulant marquer davantage encore sa déférence envers les États, les consulta de nouveau quatre jours après le départ de Luther (30 avril 1521). Les États lui reconnurent le droit de publier un édit : ils y obéiraient en fidèles sujets (3). « Le Saxon, écrit Aléandre, n'a jamais voulu sedépartir de son mutisme; je n'ai rien pu savoir du Palatin, mais, à ce que Ton m'a dit, la majorité des électeurs est du côté de l'empereur (4). »
Constamment, la diète s'était donc déclarée contre Luther pour la foi catholique. Mais, en môme temps, elle tenait à faire
croire encore que la formule employée par Luther impliquait une vraie confession, nous le renverrions au même recueil de lialan, Monumenia Reformalionis Lutheranae, p. 56 1. Dans une lettreàGiberti, Hezius lui demande de garder sub sigillo confessionU ce qu'il a écrit sur Érasme dans un rapporta Blosius. Or, qui prétendra que dans une lettre, et dans une lettre à Blosius, Hezius ait jamais pensé se confesser à Giberti ! Du reste, aujourd'hui encore, la même formultt est assez usitée dans le clergé. On l'emploie précisément lorsqu'il n*y a pas confession, afln d'assimiler la gravité du secret de la conversation k la gravité du secret de la confession .
(1) Baian. ii5 ; Brieger. 87-88 (Al. à Médicis, 4 marsioai).
(2) R\. II, 5i6 (19 février lôai : « Wo er aber auf allen... »): 599 (so avril i5ai).
(A) RA. II, 893 (Schwarzenberg a Guillaume et Louis de Bavière, i*'' mai i5ai) ; 897-898 (Scheifelln à Adam de Tftring, 5 mai i5ai). (4) Balan, ao5 ; Brieger, 178.
'son mécontentement contre Rome et les hommes d'Église de TAllemagne elle-même : elle rédigeait les Ce/i^iimGraramma (!)• Dans leur réponse du 19 février, les États demandèrent à 1 empereur de protéger l'Allemagne contre les pratiques abusives de la cour romaine (2) ; le 2 mars, Charles les priait de rédiger leurs doléances par écrit (3 . Une commission de princes ecclésiastiques et laïques fut chargée de ce travail. On manque de renseignements précis sur la manière dont procéda la commission. Mais le résultat de ses travaux est célèbre : ce sont ces 102 Griefs, dont il sera si souvent question dans l'histoire de la Réforme. La Commission dut achever de les élaborer pendant
(I) Voir B.Gebhaidt. Die Gravamina der DeuUchen Salion gegen den ROmischen HoJ, (Breslau, pqS, 2* éd. in-8) ; R\. Il, 66i et suiv.
De bonne heure, il circula à Worms des listes de griefs contre Rome. Ta première semble avoir été dressée par Georges de î^xe. On connaît les sentiments de piélc do co prince qui en apprenant la mort de Maximilien avait d'abord demundc m'îI avait reçu 1rs sacrements de TÉglise. (Kluckhohn. Reichttagsaklen.. Die Wahl i5i9 (1893), p i55). Toute sa vie. Tun des plus fermes soutiens du catholicisme en Allemagne, il semble avoir tenu d'autant plus énergiquement à élever la voii contre les abus. Au commencement de février 162 1, il faisait une lUte de i4 griels de TAllemugne contre le clergé allemand et surtout contre Itoine : il y parlait des Annales, de ceitaines absolutions que Ton obtenait à piix d'argent, des ruses et subterfuges des Courtisans romains, «les pouvoirs spiiituels des nonces, des Indulgences, des abbiyes en commai.ditc que possédaient le;$ cardinaux, du haut clergé allemand qui pressurait le peuple, des abus et empièten:ent8des tribunaux ecclésiastiques. La cau^e première de tous ces scandales était la cour dr> Uome : '< Car. comme est la source, ainsi sont les ruisseaux qui en découlent. > Le meilleur moyen d'obvier à ces abus était la convocation d'un concile ^rénéral. (RA. II, 6aa-666).
Le 16 féviiur, Vlcandre envoya celte li^lc à Rome ^Balan, Gi ; Brieger, 64). Quelque temps après, il apprenait qu'elle était du duc Georges, et, peut-être pour plaire à Jules de Médicis, il en témo gnailunc grande tristesse (Balan, 79; Rrieger, 81) Le 16 mir«, Rome cnxoyait un bref à Geoiges de Saie : sans parler explicitement de ses Griejs, on Vy exhortait à défendre de plus en plus énergiquement la cause de l'Église. Bûcking, II, 90-91 (16 mai pour 16 mars), Balun, 128-139.
Au mois de mars paraissait une autre liste de Griefs : elle émanait des petits princes séculiers allemands et avait été rédigée par Guillaume de Uenneberg : on s'y plaignait à la fois de Rome et du clergé allemand, surtout pour ce qui regardait les procès et les frais de justice.
Ces deux listes, d'autres encore, dont plusieurs ne nous sont pas parvenues (Brieger, 54-55. U\. II, 704, 8a3), devaient servir de base au travail de la Commission qui rédigea les Centum Gravamina.
v2) RA. H, 517. Plus haut. p. 207.
(3) UA. Il, 5ao. Plus haut, p. 310.
le séjour de Luther à Worms (1); le 21 mai, ils furent lus devant les États.
Ils étaient divisés en quatre parties. La première énumérait les griefs de TAllemagne contre la cour de Rome, contre Tadministration romaine, son système d'impôts et son mode de procédure.
« La Curie multipliait les citations arbitraires en cour de Rome. Du reste, quand on n'obligeait pas à porter les causes à Rome, elles étaient accaparées par des conservateurs qui venaient au nom du pape s'établir dansles diocèses. Les Concordats avaient établi des mois où le pape pourrait conférer les bénéfices, et d'autres où ils seraient conférés par les collateurs ordinaires ; mais la Curie empiétait constamment sur ses droits. Quelqu'un mourait-il pendant un voyage à Rome ou possédait-il le moindre titre qui le rattachât à la cour pontificale, aussitôt Rome s'attribuait la nomination aux bénéfices du défunt : le pape les donnait en commandite à ses cuisiniers, à ses fauconniers, à ses piqueurs, qui y plaçaient n'importe quel prêtre vagabond pour administrer le service divin. »
« On percevait des Annates sous prétexte de la guerre contre les Turcs ; en réalité le pape les gardait pour lui. Dans les derniers temps, les droits de pallium avaient octuplé ; si on ne les soldait pas , Rome lançait des excommunications. Les courtisans modifiaient sans cesse, pour y trouver leur profit, les règles de la chancellerie pontificale. Des postes déjà pourvus étaient enlevés à leurs titulaires sous prétexte de réserves me«tales, et sans qu'on rendît au dépossédé les taxes qu'il avait versées. On ne devrait donner les bénéfices allemands qu'à des Allemands, et non à des étrangers qui ne savaient même pas l'allemand. On ne trafiquait pas seulement des bénéfices, mais encore des expectatives. »
w Les dispenses et absolutions de cas réservés étaient pour Rome une source d'argent. Le pape et ses courtisans s'arrogeaient toute sorte de pouvoirs pour tirer de l'argent des bénéfices : des élections valides étaient cassées,des bénéfices déjà pourvus donnés à louage, uniquement pour tirer de Téludes sommes considérables.
(l) Le 2 3 avril, on en fit déjà une lecture. Historische Vierteljahrschrifl, i»»- sept. 1898, p. 453.
Les indulgences étaient devenuea une affaire d'argent. Il n y avait pas un commissaire apostolique à passer les Alpes sans avoir une indulgence à vendre. »
La série se terminait par les vexations exercées contre Tordre Teutonique et' la revendication de la suzeraineté allemande sur la Sicile et Tltalie.
Les trois autres parties s'occupent peu de Rome (1) : elles parlent surtout des abus venant de TÉglise d'Allemagne elle-même.
« Des laïques, exerçant des commerces profanes, entraient dans la cléricature uniquement pour échapper à la juridiction séculière. En tout ou en grande partie , la propriété foncière tombait dans la main-morte; une fois devenue bien d'Église, elle Tétait pour toujours. Les prêtres et les évêques trouvaient nombre de moyens de soutirer Targent et d'acquérir des biens. Les peines ecclésiastiques consistaient presque uniquement en amendes. Continuellement on inventait de nouvelles dîmes et de nouvelles taxes; ceux qui refusaient de les payer étaient excommuniés. Objectait-on qu'une excommunication ne saurait avoir un motif d'argent , la réponse classique était que Texcommunication n'était pas lancée à cause de Targent, mais à cause de la désobéissance qu'il y avait à ne pas le donner. Des curés qui ne mettaient pas le pied dans leur paroisse n'en exigeaient pas moins les droits de casuel. Les cloîtres riches affichaient à la porte d'entrée qu'ils n'hébergeaient personne, mais, sous prétexte qu'ils devaient l'hospitalité, ils n'en achetaient pas moins tous les terrains d'alentour. Les ordres mendiants, qui avaient quelquefois jusqu'à trois ou quatre couvents dans la même ville, se faisaient nourrir par le pauvre peuple qui vivait du travail de ses mains. Ensuite, les supérieurs généraux exigeaient Targent ainsi extorqué et le canalisaient à Rome. »
« Les synodes étaient rares et leurs lois s'en allaient au vent. Les prêtres tenaient des auberges et des boutiques, avec des jeux de dés et de cartes. On trouvait mille prétextes pour faire porter les causes devant les tribunaux ecclésiastiques. Devant ces tribunaux, une cause durait quatre ans, qui devant les autres était terminée en quatre semaines. Moyennant finance, les
(l) A part la quatrième, qui n'est guère qu'un Appendice aux tiois autres, et répète souvent la première : H. Gebhardt, Oui;, cité, p. 108.
évéques fermaient les yeux^ sur la mauvaise conduite des prêtres et deslaîqncs, et ils étooffiaîent des afFaîres scandaleuses. Tous les jours, on lançait des excommunications pour de l'argent. Les tournées des envoyés épisçopaux n*avaient d'autre but que l'argent et Tavarice. »
Tels sont, en abrégé, les célèbres Centum gravamina. Ils résumaient les doléances si souvent formulées en Allemagne à Tâge précédent(l). Comme Aléandre aimait à le répéter (2), les plaintes qu'ils contenaient furent la vraie cause du succès de Luther et du Protestantisme.
Pendant la diète, ils retardèrent la publication de l'édit contre Luther et augmentèrent les luttes et les ennuis d' Aléandre. Quinze ans après, en composant des Instructions pour Morone* Van der Vorst et d'autres envoyés apostoliques, il pensera à ces Grie/s et aux ennuis qu'ils lui occasionnèrent à Worms : « Envoyé par Léon X, dit-il, Charles de Miltitz parla à tort et à travers du Souverain Pontife et de la Curie ; les Saxons exagérèrent ses paroles, les rédigèrent par écrit et, à Worms, TAllemagne entière me les jetait publiquement au visage(3). »
(1) Sur la part de vérité que renfermaient ces doléances, voir Janssen- Pastor, l (l^'97) p. 083-743, et surtout 739-743.
(2) Ci-dessus, cli. VU, p. 187-188.
(3) Compte-rendu des séances de la Commission royale d histoire [de DefgiqueJ 1864. p a35. Friedcnsburg, II, p 65.
CHAPITHE XVI
LES DERNIÈRES LUTTES (1-25 mai 1521).
L*obstination de Luther, Ja réponse des États 30 avril , des lettres venues d*Espagne (1), tout poussait Charles-Quint à en finir avec le novateur Aussi, au commencement de mai, l'affaire marcha-t-elie avec une rapidité inaccoutumée Le b" mai. le conseil de l'Empire se réunissait et, sur le désir même de Charles (2), on décidait de confier à Aléandre la composition de l'édit.
Gattinara en écrivait aussitôt à Schinner \[Vj : « Ce matin, on s'est occupé de Luther. Pour en arriver à donner à 1 affaire une bonne orientation, on a décidé qu'Aléandre ferait une minute de redit à publier ; on en discutera le texte au conseil, on le traduira ensuite en allemand et on le publiera, de manière a pouvoir arriver à un heureux résultat avant la fin de cette diète. Tra\jaillez donc à ce que la minute de Tédit soit prête sitôt que faire se pourra. »
En même temps , on recommandait à Aléandre de mettre en lumière les erreurs de Luther et la nécessité de procéder contre lui. « Il s'était aliéné, il est vrai, la meilleure partie des gens par ses mœurs, ses manières, son obstination et ses propos révoltants contre les Conciles II n'y en avait pas moins un grand nombre à tenir encore pour lui, non parce qu'ils savaient ce que voulait Martin, mais pour désobéir à Rome et pour s'emparer des biens de l'Eglise (4). »
(1) RA. Il, 637,90a ; Drieger. 198. H-rgenrolb. Calendar, Spanish. Supplément aux Tol. [ et ir, 384-388. Daumgarten. t. I, livre II, ch. 8.
(2) llalan, a6i ; Brieger, a4i.
(3) Balaii. n" 79, p. aoo ; RA.. II. 638.
(4) BdlaD, ao5 -. Pricger. 178. Ilrm, a4?
Aléandre reçut cet avis le l*"^ mai au soir. Il voulut enlever aux Impériaux tout prétexte de composer Tédit eux-mêmes : il passa la nuit entière à écrire et, le lendemain matin, malgré la nouveauté du travail, il pouvait présenter à l'empereur et à son conseil un long projet d'édit. « Ils en ont témoigné une grande satisfaction, écrit-il à Rome, mais ils ne Ten ont pas moins transmis au conseil d'Autriche (1), ce qui m'a déplu au plus haut point. Ce conseil a toujours des lenteurs infinies et il compte parmi ses membres des Luthériens, des salariés secrets du Saxon, bref, uniquement des ennemis des prêtres et de Rome. Je crains fort que s'ils consentent à l'expédier promptement, ils ne le fassent avec des modifications regrettables, surtout au sujet du ban impérial, ce qu'il y aurait de pis au monde (2j. »
Cette dernière crainte ne se réalisa pas. Il ne semble pas que le Conseil ait fait d'importantes modifications sur la partie de redit qui regardait Luther. Mais, vers la fin, Aléandre avait longuement parlé des imprimeurs ; il eût même désiré faire contre eux un édit spécial. Cette partie dut subir de grands changements. Dans plusieurs endroits, il motivait les prohibitions par la bulle du dernier concile de Latran sur les imprimeurs ; ces références furent complètement supprimées. De plus, il avait maintenu fermement toutes les prérogatives du Siège apostolique, surtout pour qu'à l'avenir on ne pût alléguer la comparution devant la diète d'un hérétique notoirement condamné par Rome : tout en laissant la substance de ces passages, le conseil en enleva quelques détails. Enfin, pour que redit ne parût pas apocryphe, on lui recommanda deviser moins à l'élégance du style qu'à la forme usitée dans cette sorte d'écrits (3).
(1) Sur ce mot, voir plus haut, p. 175.
(2) Balan, p. ao6; Brieger, p. 179.
(3) Balan. aCo-aôi ; Brieger, a4o-a4i. En lisant altentivement ce passage (jusqu'à p. a4i. ligne la), on voit qu'Aléandre y parle uniquement des modifications faites du i*r au 7 mai, et non de celles que subit plus tard redit allemand, comme le croit Wrede, (RA. II, 454; voir, plus loin, cb. WIII, p. a7i-a7a). La lecture de Tédit fournit de cette assertion une preuve encore plus convaincante, ^i, dans sa lettre du 27 juin, c'était des modifications introduites dans Tédit allemand imprimé qu' Aléandre eût parlé, il s'en suivrait que dans l'édit latin, tant imprimé que manuscrit, il serait question de la bulle du concile de Latran sur les imprimeurs. Or redit latin ne parle pas plus de cette bulle que Tédit allemand imprimé.
D'après ces indications, Aléandre se remit à l'œuvre, et, dès le 7 mai, il donnait un second projet d'édit. Aussitôt, on le transmettait aux secrétaires Ziegler et Spiegel pour la traduction allemande : ceux-ci y travaillaient sans relâche et, le 8 au matin, la traduction était achevée. Elle reproduisait fidèlement l'original latin : les seules différences consistaient en une plus grande conformité avec le style ordinaire de la chancellerie (1).
Pour la première fois, Aléandre rencontrait une bonne volonté et un empressement qu'il ne pouvait trop admirer. « L'empereur^ écrit-il, est dans les meilleures dispositions ; on le voit assez au zèle des secrétaires ; en un jour et une nuit ils ont plus avancé que, dans d'autres circonstances, ils ne l'auraient fait en un mois. (2) »
Aussitôt Aléandre envoyait à Gattinara l'original et la traduction (3). « Pour ce qui regardait Luther, lui écrivait-il, on ne saurait montrer plus clairement que dans la première partie avec quel amour de la paix, avec quelle clémence l'empereur avait procédé contre lui ; la seconde, sur les imprimeurs et les mauvais livres, ne contenait rien que de salutaire et d'acceptable ; de plus, elle était absolument conforme aux décisions du Conseil de TEmpire. Aléandre priait le chancelier de tout peser mûrement et de montrer à l'empereur et au Conseil que ses demandes n'étaient dictées que par la justice et l'équité. »
Quelques instants après, il parvenait à une conclusion plus rapide : il allait chez Charles et, non sans difficulté, obtenait que son édit ne passât plus par le Conseil (4). On allait en transcrire les deux minutes et on les publierait aussitôt.
On était au mercredi : le vendredi, 10 mai, les deux transcriptions étaient achevées ; avec l'assentiment de Gattineo-a, Aléandre en faisait immédiatement commencer l'impression. Le dimanche suivant, il se présentait à Charles pour la signature. On apporte une plume : le nonce se voit enfin parvenu au terme de ses luttes et de ses ennuis.
(1) Plus loin, ch. XVin, p. 271-272.
(2) Balan, p. 224 ; Brioger, p. 192 (8 mai i52i).
(3) Balan, p. 228-229 ; Brieger, p. 190, a" 28 (8 mai i52i) ; RA.. II, 689.
(4) Brieger, p. 192, (8 mai i52i).
Tout à coup 1 empereur se ravise ; il veut d'abord en conférer avec les États (1 1 î
Les deux nonces sont consternés. Tantôt ensemble, tantôt séparément ils font entendre leurs plaintes : « Les princes avaient décidé d'agir en tout selon la décision de Tempereur : pourquoi vouloir les consulter encore ? » Ils obtiennent du chancelier cette réponse finale : u Dans ses terres, Charles ferait tous les édits et toutes les exécutions que l'on désirerait. De plus, à Worms même, avant de partir, il ferait brûler publiquement en sa présence les œuvres de Luther. Mais pour Tédit allemand, c'est-à-dire pour celui qui devait se publier et se répandre dans l'Empire, si Charles voulait être obéi, il lui fallait nécessairement en faire part à la diète. Cette communication- n'aurait pas pour but de demander de nouveau l'avis des États, mais de leur dire que, conformément à leurs conclusions, il avait fait cet édit et que sa volonté était de le faire mettre à exécution dans l'Empire (2). »
En réalité, pour Aléandre, tout redevenait incertitude : encore une fois le navire était rejeté aux flots. Qu'adviendrait- il de l'édit T «Le ban impérial surtout excitait les murmures ; les uns par crainte, d'autres par amour pour Luther prédisaient qu*il serait une source de troubles et de brigandages. « Mais en édictant des peines plus légères, quel résultat obtiendrait-on? « Sans la perspective de châtiments sévères, les peuples ne tiendraient aucun compte de l'édit. Celui du 10 mars était loin d'avoir eu l'effet qu'on s'en était promis. A la cour, sous les jeux de l'empereur, on n'en avait presque tenu aucun compte. Parles soins de Hut. ten, les portraits de Luther et autres vauriens s'étalaient au grand jour ; les livres de Luther et autres écrits mauvais n'avaient cessé de pleuvoir comme par le passé. (3) »
Ne faire publier l'édit que dans les terres de l'empereur eût produit le plus mauvais effet : u Une fois cette concession faite, on nous dirait que nous devons être satisfaits, on ne s'occuperait nidefaire un édit pour l'Empire, ni de l'envoyer aux villes et lieux
(1) 3alan p. a4o ; Briegcr, p. 3o4 .i5 mai i5ai} ; Balan, p. a5o ; Bri6gtr« p. 3a3 (a6 mai i5ai).
r>) Halan, 24o-24i ; Brieger, ao4-ao5 (3) Ralan. a4a : Bricger, aoG ; voir aussi i8o, igS. igg, 9a4. RA.. II, 6io«
8yi (Spengleriana),
mêmes où le mal a pris naissance, où par conséquent il est nécessaire d'appliquer le remède. Les luthériens en deviendraient plus hardis ; il vaudrait mieux qu'aucun édit n*eût jamais été lancé (1). »
Quelles pouvaient être les causes d'un changement si subit? De nouveau, dans l'entourage du nonce, on parlait de préoccupations de politique étrangère. Les entreprises de François P"^ (2), ses lettres à la diète (3) irritaient les conseillers de Charles ; ils voulaient, pensait-on,s'en venger sur Léon X qui ne s'était pas encore détaché de la France pour s'allier à l'empereur (4) : « Je constate, dit Aléandre, combien mal à propos pour nous sont venues ces lettres de France, les troubles de Navarre, et ceux qu'a provoqués Robert ; on se défie de tout le monde ici et, d'après ce que j'entends dire, c'est en première ligne sur le Souverain Pontife qu'un grand nombre d'entre eux portent leur défiance. »
Toutefois, il semble que dans la circonstance, ces préoccupations ne jouèrent qu'un rôle très secondaire; comme l'ajoute Aléandre lui-même, on craignait surtout des difficultés avec les États (5). Le 11 mai était arrivée à Worms la nouvelle de la disparition de Luther ; au premier moment, et dans l'absence de tout détail, on pouvait craindre que cet événement n'amenât de dangereuses complications (6). De plus, le même jour, les États n'avaient pas répondu aux désirs de l'empereur au sujet de Y expédition romaine (7). Enfin l'on n'avait rien décidé encore sur la manière de pourvoir aux frais qu'entraînerait l'érection du Conseil de V Empire et de la Chambre impériale (8). Charles dé-
(1) Balaa, a3a ; Brieger, ai5 (i8 mal i5ai).
(2) A.U commeacemeat de mai, les Suisses se détachaient de Gharles- Q'iiat pour 8*allier à François ^^ Brieger, 179 (5 mai), 9o5 (i5 mai). R\. II, 38o. Après avoir osé provoquer Tempereur à Worms, Robert de la Marck loi fisisait la guerre en Flandre avec Tappui secret de la France. Brieger, 101 (bibliographie, note 4); i84-i85, 194-195. ao5. G*élalt la France aussi qui soutenait le duc de Gueldre et Jean dWlbret.
(3) Balan, aaS-aaG, aSS, a4i ; Brieger, 194, ao5, ai6 ; Le Glay. II,468-47a ; RA. II, n"" 39, p. 38a et suiv.
(4) Balan, a3a ; Brieger, ai5.
^5) Balan, a3a, a4a ; Brieger, ao6. ai5.