CHAPITRE XIX
l/EDIT DE WORMS A LIÈGE ET DANS LES PAYS-BAS
(34 mai — septembre 1521).
A la fia de 1520 l'animosité contre Rome n'était guère moins grande dans les Pays-Bas qu'en Allemagne (1). Diverses causes, tout particulièrement 1 influence d'Érasme, les avaient favorable, ment disposés pour les nouvelles doctrines. Dès le début de sa mission, il est vrai, Aléandre, avait obtenu de Charles un édit pour ces provinces. Mais cet édit n'avait eu qu'un faible résultat : en février, on apprenait à Worms que dans l'Artois^la Flandre et je reste des Pays-Bas, l'hérésie faisait plus de progrès que jamais. Aussitôt Charles donnait des ordres pour arrêter ce mouvement (2, ; le 22 mars, il publiait un nouvel édit (3 , qu'Aléandre s'empressait de faire publier (4). Mais on comprend qu'il se soit réjoui de l'occasion qui lui était offerte de séjourner dans ces provinces ; il espérait les purger complètement du venin des nouvelles doctrines.
Le 31 mai, Aléandre et Caracciolo partirent de Worms à la suite de Charles (5). Avec lui, ils descendirent le Rhin jusqu'à Cologne; le 11 juin, ils quittèrent l'Allemagne et arrivèrent à
(1) Baumgarten. Oav cité, I, 109 et les références données ci-après.
(2) Balan, 79-81 ; Brieger, 80-8 1 (28 fév. i5ai) ; RA. II, 5a 4.
(3) Liste chronologique des Édits et Ordonnances des Pays-Bas. Règne de CharleS'Qainl /o06-/55o. (Bruxelles, 1880-1890, a vol. in-8), 1, p. loa (Malines, aa mars i5ai).
(4) Arch. Vat. Arm. LXlV, vol. 17 (^Acta Worm.), f. 180 : A.u nom de son frère. J. B., Méandre présente la bulle et 1 édit contre Luther à Tévèque de Cambrai (5 avril i5at) ; f. 179 : Présentalioa de la bulle et de Tédit au vicaire général de l'évéque d'Utrecht. (S avril i5ai).
5) Gachard, CoHeciion des voyages des souverains des Pays-Bas, II (Bruxelles, 187 i,), in-i. p. 3o ; R\. II, 907.
Maestricht (1). Quelques jours après, Aléandre était àLouvain; il y faisait imprimerie texte latin de Téditde Worms. (19-26 juin 4521) (2). Comme il en surveilla l'impression, il ne s'y glissa évidemment aucune des modifications introduites parles conseillers impériaux dans l'édition allemande (3). Pour les deux édits originaux, il les gardait par devers lui, afin de pouvoir les montrer là où besoin serait. A son retour, il voulait les présenter à Sa Sainteté, et les déposer dans la bibliothèque du Vatican comme un « mémorial éternel (4). »
De Louvain, Aléandre se rendit à Bruxelles. Il y traduisit luimême redit en français et il le fit traduire en flamand (5). A la fin de juillet, ces deux traductions étaient également imprimées (6;.
Dès son arrivée dans les Pays-Bas, le nonce avait voulu publier redit (7). Mais il lui fallut surseoir à cette publication : redit manquait encore de quelques formalités requises pour sa validité dans le pays. Au milieu de juillet, ces formalités étaient remplies : dès lors, le nonce put sans obstacle le publier en même temps qu'il brûlait les œuvres de Luther (8). Le 13, il faisait Tun et l'autre à Anvers, un jour de marché ; les deux jours suivants . on y prêchait contre les nouvelles doctrines (9). Aléandre était d'autant plus heureux de ce résultat que naguère Anvers lui avait donné de particulières
( 1) Gachard, Ouv, cité, II, 3o. Brieger, 290, n. i.-
i2) L'édition allemande était pour l'Empire ; la latine devait être pour les terres de Charles. RA. II, 64o-6ii.
(3) Balan. aSg, a6o ; Brieger. 289, a4o, 386 Voir, plus haut, p. IX, 272.
(4) Balan, 269 ; Brieger, 242-
(5) Balan, 278 ; Brieger, 244-
(6) Balan, 277 ; Brieger, 253. Sur les éditions française et flamande des Acta Wormatiensia {Krch. Vat. Ann. LXIV, t. 17, f. 107 i65 -, 167-175). voir plus haut, Œuvres (V Aléandre^ p. IX. I^*édit flamand est reproduit dans les Placards de Flandre (1662, in-fol. \ T. I. p. 88-102. Voir aussi Liste chronolO' gique des Édits et Ordonnances des Pays-Bas. Règne de Charles^Qaint, 1506^ 1555 (Bruxelles, 1 88")- 1890, 2 vol. in-8) I, p. 102 (8 mai i52i)
(7) Il semble en eftet avoir coinincncê cette publication : le 16 juin, révoque d*l trccht, Pliilippe de Bourgogne, reconnaissait qu'on lui avait remis la bulle et redit contre Luther avec une lettre de Jérôme Aléandre. (Arch. Vat. Acta Worni. f. 181 1
(8) Balan, 271-278; Brieger, 244. 248-249.
(D) Balan, 271-272; Brieger, 2I8-250.
inquiétudes (1). Par ses soins Léon X écrivait un bref à un grand personnage de la vilJe pour le remercier du zèle qu'il avait déployé dans cette circonstance (2).
Le 16 juillet* Aléandre envoyait la bulle apostolique et Tédit impérial aux évéques des diocèses où il ne pouvait aller lui-même : il leur commandait de les publier dans leur église cathédrale, ainsi que dans les églises collégiales et paroissiales de leur diocèse (3). Le 25, il reproduisait lui-même à Gand Texécution faite à Anvers. « Il y avait plus de cinquante mille assistants. L'empereur vint à passer et sourit aimablement en signe d'approbation. A l'entour du feu se tenaient les quatre ordres mendiants avec la croix en tête (4). »
En même temps, Aléandre voyait plusieurs Luthériens venir à résipiscence. Il avait de Rome les pouvoirs suffisants pour absoudre la plupart d'entre eux. Mais il en était autrement pour Pirkheimer et Spengler : Jean Eck les avait fait nommer dans la première bulle contre Luther (15 juin 1520) et celle du 3 janvier les citait également, en réservant leur absolution au pape (5). Déjà, à la fin de mai, ils avaient prié Aléandre de s'interposer pour eux à Rome et il en avait écrit à Jules de Médicis(6). Au commencement de juillet, il réitérait sa demande (7) ; un mois après il recevait de Rome le pouvoir de les réconcilier avec l'Église (8).
(1) Balan. 79 ; Brieger, 81. Sur les Loïstes d'Anvers, voir Bulletin de V Histoire du Protestantisme français, "89a, n° 5 et les ouvrages y cités. Sur les Augustîns d'Anvers, ci-après, ch. xx. p. a82-a83.
(2) Balan. n" ii3.
(3) Val. lat. 8075, f. Il5^ (Aléandre aux évoques des Pays-Bas. Anvers, i3 juillet i5ai).
(4) Balan, 376 ; Brieger, a5a.
(5) Voir sur toute cette afTaire K llagen, Deatschland litt a. relig, Ver^ htïttnisse (Francfurt A. M. 1868. in-8), II. ii3-i3a. Cet auteur suit Taffaire jusqu'au 3 janvier lôai. C'est là que la prennent Fr. Roth, Wilibald Pir^ kheùner, p. 39-44, dans Schrijïen des Ve reins fur Reformationsgeschichte n° ai (Halle, 1887, in-8), P. Kalkoff. Oav cité (i896) Voir aussi Historisches Jahrbuch, XVII (1896) (Nie. Paulus) ; Revue des Questions Historiques, l"oct. i897>P- 579 (S. Brùkke).
(6) Balan, p.. 25i-a5a ; Brieger, aa4 aaâ.
^7) Balan, p. 374-376; Brieger. a45-a46.
(8) Balan, p. 378, 379 ; Erasmi Opéra (1703-1706), III, 669 (Érasme à Pirkheimer, 39 nov. i5ai).
Aucun témoignage précis ne dit qu'Aléandre ait octroyé l'absolution.
Depuis que Charles avait signé Tédit contre Luther, Aléandre voyait donc tout lui réussir. Aussi, dans les mois qui suivirent la diète, son pessimisme de nagujère fit-il place à un optimisme exagéré. Au mois de juin, il constatait que « de jour en jour, Taffaire de Luther tombait en ruines (1). » Il ajoutait huit jours après : « Je crois bien qu*à cause de nos péchés, cette maudite secte durera encore quelque temps ; mais Dieu qui n'abandonne pas son Église, l'exemple de l'empereur, cet édit qui produit im eflfet formidable, diminueront, éteindront et anéantiront complètement cette abominable hérésie ; elle est déjà en grande partie tombée et elle tombe davantage tous les jours. Le temps, enfin, qui a coutume de tout adoucir, fera beaucoup pour l'apaisement des haines, surtout avec l'appoint du bon gouvernement et de la sollicitude du Siège apostolique (2). »
A Liège,les gens du pays étaient dans les meilleures dispositions. Quelques étrangers, il est vrai, essayaient d'y introduire la doctrine et les ouvrages de Luther ; mais sous peu Aléandre espérait y mettre bon ordre (3). A Louvain tout allait pour le mieux (4). En Allemagne, on ne parlait pas plus de Luther que s'il n'eût jamais existé (5). A Erfurt, il est vrai, les étudiants faisaient encore quelques démonstrations contre le clergé (6) ; mais Aléandre espérait les faire promptement cesser en parlant à Tempereur. En même temps venaient des pays étrangers de rassurantes nouvelles : le roi de Portugal, et plusieurs autres princes écrivaient à Charles contre Luther (7). Henri VIII composait contre lui
Mais vu Tactivité qu'il déploya sur tous les autres pointa, il n^est guère douteux qu'il ne se soit empressé d*user des deux brefs que Rome lui avait envoyés.
(1) Balan, 359; Brieger, aSg (19 juin 1031).
(2) Balan, 261 ; Brieger. a4i (27 juin i52i). Voir aussi Balan, 262, 27^, 276-277, a83 ; Brieger, 2^2-243, 244, 253, 267
(3) Balan, îôg ; Brieger, 238 (19 juin i52i).
(4) Balan, 262 ; Brieger, 243 (27 juin i53i).
(5) Balan, 274 ; Brieger, 244 (6 juillet i52i).
(6) Balan, 273; Brieger, 25i (16 juillet i5ai) ; Friedensburg, Beilnïge; dans Zeitschrifl Jûr Kirchengeschichle (1896), p. 497 (Gapito à Aléandre, Halle, i3 juillet iSacj.
(7) Balan, 277 : Brieger, p. a53 (un juillet x53i). Balan donne la lettre du roi du Portugal (n" 72 : 20 avril i52i). Voir aussi n® 93 (Henri VHl à rarchevèque de Blayence, 20 mai i52i) et RA. II, 954, avec les sources y citées.
son ouvrage sur les Sacrements : François !•' faisait brûler ses livres à Paris (1).
A la fin d'août pourtant, Aléandre se heurta à quelques difficultés. Ça et là, « pour paraître supérieurs au vulgaire » des laïques, des membres du clergé « se paraient du titre de Luthériens. » A Bruges les nouvelles doctrines avaient pénétré chez les Chartreux et les Bénédictins « hommes qui, par suite d'une vie trop tranquille et trop solitaire, ont coutume d'être mélancoliques » ; bien plus, des religieuses bénédictines et bernardines étaient tombées dans ces erreurs pour avoir lu les ouvrages de Luther dans des traductions flamandes (2).
Mais Aléandre fait la visite des monastères ; il trouve le mal moins grand qu'il ne le craignait, et menace d'exproprier de leurs biens ceux où reparaîtrait Terreur. Dans la ville elle-même, il constate qu'il règne un excellent esprit, excepté chez deux ou trois amis d'Érasme ; les livres de Luther n'avaient pas pénétré dans le peuple, et le magistrat était dans les meilleures dispositions.
Au commencement de septembre quelques marchands Marrstnos (3) infectaient encore les Pays-Bas de livres luthériens ; mais du pays même, il ne voyait plus guère que deux hommes de dangereux, Érasme et l'augustin Proost ; il espérait ramener Érasme. Quant à Proost, s'il n'y pouvait réussir, il le réduirait par la force et la secte aurait disparu du pays (4j.
(1) Balan, a8a ; Brieger, 267 (93 août i5ai).
(-2) Balan, a84, 385 ; Brieger, aSg, a6i (a6 août, 1 sept. i5ai). — La Re* naissance n'aimait pas les moines. Érasme disait que dans son ancien cou- Tent de Stein, « il y avait des hommes stupides et ignorants qui faisaient consister la piété uniquement dans le froc et la tris(esse dhameur. » Durand de Laur, Érasme précurseur et initialeur de ï esprit mocfern^ (Paris, 187a, a vol. in-8), I, 73.
C^) Voir, ci-dessus, p. i8a.
U) Balan, a88 ; Brieger, a65 (8 septembre i5ai).