‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 78 sur 113 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

MORT DE LEON X ET ELECTION D ADRIEN VI. — VOYAGE D'ALÉANDRE EN ESPAGNE ET RETOUR A ROME

(Décembre 1521. — Novembre 1522).

Aléandre avait publié l*édit à Liège, dans le Brab&nt et dans une partie de la Flandre ; il voulait aussi aller en Hollande où il apprenait que l'hérésie avait de nombreux adhérents (1). Mais il ne paraît pas avoir mis ce projet à exécution. Tant d'activité l'avait consumé. Vers le mois de novembre, sa santé s'affaiblit ; il vint à Liège, où il resta quarante jours malade (2).

Au milieu de décembre, il y apprenait la mort de Léon X et, vers la fin de janvier, l'élection d'Adrien d'Utrecht, l'ancien précepteur de Charles-Quint.

Certaines expressions échappées à Aléandre montrent qu'il était loin d'avoir pour Léon X une enthousiaste admiration. Çà et là il parle de la dissimulation de ce Pontife ; indirectement il lui conseillait de ne pas employer contre l'empereur un système « de ruses cachées »> (3). Plus tard, il dira que jamais il ne vit homme plus impénétrable (4). Les longanimités de Léon pour Érasme durent achever de refroidir Aléandre à son égard (5) ; nulle part, ni dans ses lettres, ni dans ses notes intimes, on ne voit qu'il ait goûté son gouvernement.

(l)Balan, 276, aSg; Hriegcr, 253, a64 (fin juillet,8 sept. iSai). En attendant de pouvoir s y rendre, il écrivait a un grand de la cour de (Jbia ries -Quint, vraiseiublablement Gattinara, pour lui demander de faire publier i*édit en Flandre et en Hollande, avec toutes les formalités requises ( Vat. 8075, f. 106*; Bruxelles, 16 sept. i5ai).

(2) (A. Mai) Spicilegiain Romanum (1839), II. 235.

(3) Balan, aoo ; Brieger, p. 236 (juin i52i).

(4)<( Dil quai ( Leone) mai vidi Principe ne huomo piu coperto ai negociar. > Arch. Vat. Nunz, di Germ. 5i, f. io3»", (Aléandre à Sanga; Ralisbonne, 2 5 mars i532).

(5i Plus haut, chap. XII, p. 229.

Toutefois, dans le pape humaniste, il perdait le protecteur qui avait fait sa fortune, qui Tavait nommé bibliothécaire du Vatican et Tavait envoyé en Allemagne. De prime abord , au contraire, la figure d'Adrien ne pouvait que médiocrement lui plaire. Un moment, il avait connu le nouveau pape à Liège, dans les discussions de la Marck avec les collégiales du Brabant et avec rUniversité de Louvain. Adrien y était l'adversaire de Tévêque (i). Sans doute aussi ce théologien médiéval n'avait-il plu que médiocrement au jeune humaniste.

Aussi semble-til avoir reçu la nouvelle de son élection avec une sorte d'effroi. Il songea à se concilier le nouveau pape en écrivant à un ami commun, Guillaume Enckenvoirt. Lorsqu*Aléandre était arrivé à Rome en 1516, il y avait trouvé Enckenvoirt. La Marck qui le soupçonnait de travailler contre ses inté. rôts, avait recommandé à son chancelier d'agir prudemment avec lui (2j. Mais Aléandre avait fait si bien qu'Enckenvoirt était devenu l'un de ses hommes deconfiance,à lui et au prince-évéque (3). Or Enckenvoirt était intimement lié avec le nouveau pape ; il de-

(1) Analecles pour servir à VhislcÂre ecclésiaslique de la Belgique y 1 (i864), p. 1 53- 107 (Université de Louvain, collège d'Adrien VI) ; DiplomcUariam norvegicam^ VI, 691 (reproduit dans J. Paquier, Ouu. cilé,p. 363) (Brabant); J. Paquier, J, Aléandre et, . . Liège (1896), p. 336, 291, 348 (Collégiales).

(2) J. Paquier, J. Aléandre et... Liège (1896), p. i3a. Enckenvoirt était archidiacre de Famenne et de Gampine au diocèse de Liège. Voir Archiv. Vat. Arm. XXi\. T. 59, f. ^2 (j8 avril 1607), Reg. 981, f. 239'- (29 oct.iôia). Analecles pour servir à thist. eccL de la BeUjique, Série H, T X (1897) (E. de MarnefTe): Archidiaconé de Famenne : — Arch. Vat. Reg. 981 . f. 339'' (29 oct. 1012); Arch. Bullar. Leonis X', anno 5, T. 9, f. 298; Vat. 8070, f. io4'' (Al. à Enckenvoirt. 5 mai 1622) : Archidiaconé de Ompine. Voir aussi sur la vie d 'Enckenvoirt en générai, Ciaconius. Vilœ PonliJ. et card. (1677) T. III ; et J. Paquier, J, Aléandre... el Liège, p. 236.

('A) J. Paquier, Ouv. cité, p. 187 Voir aussi p. 226, 234. — Nous avons sept lettres d'Aléandre à Enck«*nvoirt : Vat. 8075, f. 223** (Aix-la-Chapelle, 24 octobre i52o) ; f. 224' (Worms, 6 février i52i', ; (?) f. 38'' (Worms, 6 mai 1021) ;f. 224"" (Bruxelles. 2 sept. i52i) ; f. 6" (Imprimée dans A. Mai. SpicilegiumRom. II, 235-238). Sans date. Mais Aléandre y parle de la nouvelle qui lui est récemment parvenue» de Télection d*Adrien VI. Le 18 janvier 1622, Charles-Quint reçut cette nouvelle à Bruxelles (Hofler, Sitzungsberichle der Wiener Akad. Phil. Ilisl Kl. T. LXXII (18721 p. 187) Aléandre dilqull l'apprit de la Marck, qui le tenait de Charles. La lettre est des jours suivants, c'est-à-dire de la fin de janvier i522. — Val. 8076, f. io4' Saragosse, 5 mai 1.522); f. 118' (Tortose, 27 juin 1632).

vait être le seul cardinal créé pendant son pontificat. A la nouvelle de Télection d'Adrien, c'est donc lui qu'Aléandre prend pour confident de ses impressions. « D'abord, dit-il, il a versé d'abondantes larmes. Mais, bientôt, il s'est réjoui en pensant à la science et aux vertus du nouveau pape ; il a vu là le doigt de Dieu. Il félicite Enckenvoirt de l'élection de son intime ami et il a confiance qu'Adrien appréciera ses propres efforts contre la Réforme. » Enfin, il recommande à son ami la bibliothèque du Vatican ; bientôt, il espère voir le pape dans cette bibliothèque, l'y voir souvent toucher de ses mains ces livres précieux auxquels Adrien a toujours attaché un si grand prix (4).

A l'automne précédent, Aléandre avait formé le projet de retourner à Rome par la France (2). Comme Adrien était en Espagne, il se décida à l'y aller rejoindre. A la fin de février, il s'embarquait à Calais avec la Chaulx ; le 2i mars, il était à Plymouth et, un mois après (24 avril), il arrivait à Saragosse (3). Le lendemain matin, il présentait ses hommages à Adnen (4). Enfin, le 26 avril, il obtenait du pape une audience privée dans laquelle tt il lui rendait compte de sa mission et lui exposait l'état des affaires religieuses en Allemagne (5i. »

L'impression qu'Aléandre emporta de cette entrevue ne dut pas être heureuse ; les bruits malveillants que la voix publique colportait sur Adrien le découragèrent davantage encore. « Comme vous me le dites, écrivait-il deux mois après à son frère Jean- Baptiste, j'avais toujours craint, je vous l'avouerai, que mes affaires ne prissent une mauvaise tournure avec ce pape ; car bien qu'il fasse bonne mine à tout le monde, en réalité il n'en est pas moins austère, n'ayant égard qu'à Dieu et ne laissant personne

(1) (A.. Mai) SpicHegium Homanum (iSSg), II, a 35 -a 37.

(2) Balan, aoi, 27a, a83 ; Brîeger, 287, aSo, ib-j.

(3) Vat. 8075, f. qS"^ (Aléandre à Glapion. Calais, a3 février i5aa) ; f. loV (Aléandre à Enckenvoirt, Saragosse, 5 mai i5aa) ; C. Uôfler, Papit Adrian VL (Vienne. 1880, iQ-8), livre II et surtout, p. 178-179; Friedensburg, Oav, cUé (iS^Z), IV, 43 > (Clément VU à Aléandre, 5 mai x53i) ; J. Paquier, J. Aléandre et... Liège (iSg&), p. a36-a38.

(4) Vat. 8075, f. lor ; Udine, Notizieistoriche.,. (Voir, plus haut, p. XLIX), p. i46.

(.5) Vat. 8075, f. 10 1\

autre avoir empire sur lui. Aux cardinaux, aux princes, aux autres grands personnages qui demandent des faveurs, il répond par Nous verrons. Pour moi, j'en venais à me demander s'il me connaissait et s'il prétait attention à l'issue de l'affaire de Luther. Il me dit seulement un jour : « Ne vous préoccupez pas de « vous ; nous en aurons soin nous-méme. » Je ne saurais vous dire combien de fois j'ai été sur le point de me désespérer et de partir. Ces temps derniers, quoiqu'il y eût un très grand nombre de bénéfices vacants, il n'a jamais voulu en donner à personne, mais il les a tous notés dans un livre ; des princes et une foule d'autres ont eu beau courir lui en demander, il n'a su répondre à tous et constamment que par son Nous verrons. Il voulait, ajoutait-il, s'enquérir des suppliants et il n'a jamais donné un bénéfice à qui le demandait (1). »

On sent la même anxiété dans les lettres qu' Aléandre écrivait alors à deux amis d'Adrien, Enckenvoirt et Thierry Hezius. « En considérant la vie, les mœurs, la sagesse, la science, le port majestueux d'Adrien, écrivait-il à Enckenvoirt, il croyait voir un ange plutôt qu'un homme. » Mais, ajoutait-il, il était dans le plus grand embarras pécuniaire, et il n'osait pas demander au pape de lui venir en aide. Les bruits qu'il recueillait sur Adrien lui faisaient craindre aussi pour sa Bibliotèhque du Vatican : u II n'y avait rien de plus beau sous le soleil et elle allait devenir extrêmement utile contre les nouveaux hérétiques, comme il espérait le montrer à son retour à Rome. » (7 mai 1522) (2'. Le 27 juin suivant, il recommandait encore à son ami cette bibliothèque, et il lui demandait de vouloir bien écrire à Adrien pour le recommander lui-même (3).

Dans le même temps, il parlait à Thierry Hezius des nombreux bénéfices devenus vacants. « Sans doute le pape avait dit souvent qu' Aléandre n'avait pas besoin d'intercesseurs auprès de lui : il saurait de lui-même se souvenir des services que le nonce avait rendus. Mais ses dettes augmentaient et il n'avait encore reçu que des promesses. Bien plus, après tous les travaux qu'il avait accomplis, tous les périls qu'il avait courus pour le siège apos-

(1) J. Paquîer, J. Aléandre et .. Liège (1896), p. 289. (>) Vat. 8075, f. io4\ (3) Vat. 8076, f. X18'.

tolique, il semblait qu'on voulût le tenir à Técart et qu'on n'eût pour lui que du mépris (1). »

Une fois encore, Aléandre avait trop cédé à son humeur pessimiste. Adrien ne pouvait méconnaître le mérite de celui qui venait d'obtenir l'édit de Worms. Le 29 juin, la tristesse et les appréhensions s'évanouissaient tout à coup. *< Le jour de la saint Pierre, écrivait Aléandre à son frère Jean-Baptiste, le pape s'est fait apporter le livre des bénéfices vacants ; d'un bénéfice de 200, de i50 ducats ou môme de moins, il faisait deux parts, donnant une pension à l'un et le titre à l'autre. Parmi ces bénéfices, il y avait un canonicat et une prévôté de Valence. Il me les a conférés tous deux à la fois, et m'en a envoyé la nouvelle chez jnoi ; il y avait bien quinze jours que je ne l'avais vu î »

Ensuite, Aléandre dit la valeur considérable de ces deux bénéfices et raconte Tétonnement général à la nouvelle de cette collation : en raison des habitudes d'Adrien, c'est plus que si un autre pape lui eût donné le chapeau de cardinal. Pourtant Adrien a dit à Lopez Hurtado de Mendoza que ce n'était là qu'un commencement et son secrétaire Hezius lui en a dit autant à lui-même (2).

Dans la suite, Aléandre attacha toujours un grand prix à ces deux bénéfices. Il garda toute sa vie la prévôté « comme un souvenir de la munificence d'Adrien VI à son égard. (3) »

(1) J. Paquier. J. Aléandre eL., Liège, (1896), p. 240.

(2) Vat. Otlob. a4i9, f. 629-680 , le début dans J. Paquier, J. Aléandre eL., Liège, p 289. Dans les jours, Aléandre s'occupa à régler avec Hezius les formalités nécessaires pour l'entrée en possession. (J. Paquier, J. Aléandre eL . . Liège, p . 2 io 2 43) .

Le i4 juillet, \drien en écrivait au chapitre de Valence : «' Il attendra, ditil, son arrivée à Rome pour Texpcdition des bulles sub plambo, mais il veut que dès maintenant, ces bénéAces appartiennent à Aléandre et qu*il puisse en percevoir les fruits. Nuper praeposUura et canonicatu et praebenda. , (liologne, Univ. 954, III, f 62 ; Vérone, Bib. comm. 294. VIII, f. i65').

(3> Vat. 8075, f. 5' (Aléandre au prochanceiier d'Espagne, i3 avril i534). — Dans la lettre à son frère Jean-Baptiste, il émettait Tidée de cSder sous peu le canonicat et de garder la prévôté. Toutefois il ne se dessaisit du canonicat qu'en i526. H. Omont, Journal, p. 49, 4 juillet i526 ; G.'Marini, Degli Ar- <liialri Pontifici (Rome, 1783, in-4), 1, p. 261, et les sources qu*ll cite ; L. Rocco, Oao. cité, (1897), p. 274. Pour la prévôté, il faillit la céder en i534, sur la demande de Covos (Vat. <*''073, f. 5^. Mais cette cession ne se fit pas : dans son testament (29 janvier i5\2', Aléandre déclare qu'il possède la prévôté de Valence H. Omont, Journal, io3. Item Vat. 3913, f. 11 S'' (17 oct. i5io) : « Valenza... ove ho pur ancora qualche buona somma de dinari. » Enfin voir diverses notes au sujet de ces bénéfices dans H. Omont, Journal^ p, 5, 48, 49, etc.

Au mois d'août 1522, Aléandre revenait d'Espagne à Rome avec Adrien (5-31 août 1522J. Peut-être sur les entrefaites reçut-il du pape de nouveaux témoignages d'estime; le 14 août, Girolamo Negri écrivait que la réputation d'Aléandre allait croissant et qu'au dire de quelques-uns il serait secrétaire du nouveau pape '1). Aléandre lui-même continuait à être plein de gratitude pour Adrien: le 9 octobre, sur un de ces cahiers de notes qu'il ne voulut jamais communiquer et qui, par conséquent, reflètent sa pensée intime, il écrivait qu'Adrien l'avait comblé de bienfaits (2).

L'année précédente, Aléandre exprimait le regret de ne pouvoir passer l'hiver à Rome dans la bibliothèque du Vatican, pour écrire contre la nouvelle secte (3;. Aussitôt son retour, il se mit à l'étude avec ardeur. « Le 9 octobre 1522. écrit-il, j'ai commencé à extraire des auteurs anciens les passages qui condamnent les nouveaux ennemis de l'Église. Puisque les hérésiarques sont sans cesse à nous objecter que les auteurs latins leur sont suspects, j'ai pris ces passages dans les livres inspirés, dans des auteurs inattaquables et dans les saints conciles de la primitive Eglise (4). »

A l'automne de 1522, le pape demandait à Aléandre de rédiger la minute du bref à envoyer à Érasme.

(\) Ruscalli, Leitere di Principi I, 90 (Girolamo Negri à Marcantonio Micheli; Home. i4 août i53a).

1;^) Val. lat. 8937. Voir, ci'deisui, Œuvres d Aléandre, p. XXXVH.

(3) Ralan, 29) ; Brieger, iCh) (i3 oct. i5ai ».

(4) Vat. lat. 3927.Voir,ci-dessus/Jfiaur«d'.l/éam/r^,p XXX\ II. Voir aussi J. J. Dôllinger, Beitrdge... <i882>, III, p. a68 : Aléandre à Clément VU : « Post meum e Germanîa reditum . , in disculiendis bibliothiccae tuae thesauris... noctcs et dies intentas.

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