BREF D'ADRIEN VI A ERASME RANCUNES D'ÉRASME CONTRE ALÉANDRE
Après rélection d'Adrien, Érasmes*était empressé de lui écrire pour l'assurer de son orthodoxie (1). Le pape lui répondit par un bref du 1*"^ décembre 1522 (2). Plus tard, Aléandre écrivait à Érasme : « Ce bref du pape Adrien, que tu appelles un écrit d*or, dont tu aimes tant à te glorifier, que tu allègues si volontiers à tes adversaires, l'ignores-tu ? ce bref était mon œuvre. Je l'écrivais à- une époque où tu ne cessais de me faire du mal ; j*en ai encore la minute originale, beaucoup plus louangeuse pour toi que le texte qui te fut envoyé. «
Cette minute existe encore aujourd'hui dfiuis un manuscrit d'Aléandre. Des variantes nombreuses et importantes la distinguent du bref d'Adrien. Elles sont curieuses à noter pour montrer les préoccupations d'Aléandre à cette époque et ses dispositions à l'égard d'Krasme.
On y voit le nonce rempli du souvenir do sa récente mission en Allemagne et quelque peu triomphant de sa lutte contre l'hérésie : <* Les opinions luthériennes sont des erreurs rustiques^ des monstruosités tirées de l'enfer, de simples répétitions des extravagances vaudoises. mais rendues plus pernicieuses par le clinquant du style. La vraie foi est enfin sortie victorieuse de toutes les attaques et de toutes les embûches. »
Chez Aléandre, les louanges pour Erasme sont çà et là plus nombreuses que dans le texte définitif. « Au jugement de tous,
(1) Opéra, III, 721-780 (i«' aoûl lôaa).
(2) Ihidem.nU 735-787 (i«'déc. lôaa».
i'^) Vat. 8917, f. i()-i7 .
avait écrit Aléandre, c'est presque à vous seul que le ciel semble avoir réservé le soin d*écrire contre ces nouvelles hérésies : une grande et forte intelligence, une érudition variée, un style aisé : personne, que nous sachions, ne possède ces dons à un aussi haut degré que vous. Nous n'en doutons pas, votre éloquence persuasive, les preuves solides que vous apporterez, votre grande autorité enfin entraîneront les Luthériens et les ramèneront sans peine au bercail du Rédempteur. »
Le texte définitif n a conservé qu'une partie de ces louanges. Pourtant, l'impression dernière n'est pas celle qu' Aléandre croyait. Dans la louange même, ce projet a quelque chose dâpre et d'acéré. Pour Aléandre, Érasme est bien toujours l'homme cauteleux qu'il faut craindre ; la vérité et l'opinion publique le forcent à lui donner des éloges et à compter avec lui ; mais ces éloges ne partent pas du cœur. Aléandre sentait trop vivement pour pouvoir cacher ses impressions et ses impressions à regard d'Érasme n'avaient pas changé.
Quand il exhorte Érasme à écrire contre les protestants, il a quelque chose d'agressif ; c'est une mise en demeure sèche et catégorique, l'argumentation d'un adversaire plutôt que la douce et persuasive parole d'un ami. « Déjà, dit-il, on a été universellement surpris du long silence d'Érasme ; s'il le prolongeait encore, il confirmerait les soupçons contre lesquels il s'élève avec tant d'indignation ; il perdrait sa réputation, sa gloire même d'homme de lettres. Car si ces hérésies demeuraient, non seulement les belles -lettres, dont il est le plus bel ornement, mais toutes les autres sciences périraient ou du moins subiraient les plus grands dommages : saints docteurs, conciles, droit profane et sacré, philosophie, cette race d'hommes dépravés méprise et détruit tout. »
Peu confiant peut-être dans cette argumentation, Aléandre insiste : il a peur des faux-fuyants d'Érasme. Il s'ingénie à couper court à tout subterfuge. En vain, du reste, chercherait-on ici un appel au chrétien, à Ihomme de foi qui doit aimera combattre pour Dieu et pour Jésus-Christ : Aléandre juge sans doute Érasme incapable de s'élever jusque là. Ce qu'il fait passer et repasser devant ses yeux, c'est cette opinion publique, cette réputation dont le vaniteux Érasme fut toujours si fort préoccupé.
« Jusqu'à présent, lui dit-il, vous avez beaucoup écrit ; vos labeurs ont obtenu le plus grand succès ; mais, en comparaison de ce qui vous reste à faire et de ce que chacun attend de vous, ce sont choses futiles ou du moins peu nécessaires, puisqu elles ne s'adressent qu'à un petit nombre. Depuis votre enfance jusqu'à l'âge où vous êtes parvenu, vous avez été aux yeux de tous rhomme de tout art et de toute science, toujours méditant et toujours écrivant. Que pensera-t-on de vous si, aujourd'hui, Ton vous voit surseoir plus longtemps à ce nouveau labeur qui convient tout naturellement à vos études et à votre âge. »
« Et pour en venir au propos qu'on vous attribue, auquel nous ne voulons pas croire, mais que de méchantes gens ont pourtant osé imprimer, ne nous dites pas qu'une telle tâche est au-dessus de vos forces ouque vous êtes inférieur à Luther (Ij. Ce serait parler contre votre propre pensée, contre la pensée de tous et contre la vérité ; ce serait sembler même être par trop l'adversaire de la vraie foi. Un tel aveu serait la plus grande injure à la religion chrétienne , le plus grand éloge des misérables erre^urs des hérétiques. Bien au contraire, quantité de gens tiennent la déroute des novateurs pour l'aflFaire d'un instant du jour où se répandrait la seule rumeur que vous écririez -contre eux. Maintenant, au contraire, ils prennent des airs superbes pour nous affirmer tantôt que vous êtes leur chef, que tout se fait par votre conseil, que tout ce qu'ils ont découle de vous, tantôt que si vous n'approuviez pas leurs écrits, vous ne pourriez évidemment vous taire sur des points qui sont le fondement même de TÉglise, vous qui dans les Livres saints ne pouvez souffrir les plus légères imperfections de mots, imperfections rendues tolérables pourtant par un usage séculaire. »
Adrien fit disparaître les réticences, les récriminations, l'amertume mal cachée que renfermait mainte phrase du projet d'Aléandre. Peut-être moins louangeur, il est plus paternel et, comme il convient au Pontife suprême, il se hasarde moins dans de subtils raisonnements. Érasme tat ravi du bref d'Adrien : on peut douter qu'il l'eût été également de celui qu'Aléandre avait élaboré.
(I) Voir, ci-dessus, p. 167. n. i. Nous croyons voir ici une allusion au propos dont nous parlons à cet endroit.
Lorsqu'Aléandre écrivait ce bref, est-il vrai, suivant son expression, qu'Érasme ne cessait de lui faire du mal? Une lettre d'Érasme à Pirkheimer, écrite quelques mois auparavant, porte à croire que, cette fois encore, Aléandre était exactement renseigné : « Depuis longtemps, et bien avant l'affaire de Luther, écrivait Érasme, des théologiens m'attaquaient sans raison. Ils ont eu pour continuateur Aléandre, homme orgueilleux, violent, irritable, d'une cupidité et d*une ambition sans bornes Quelques personnes lui inculquèrent leurs grossiers mensonges et le poussèrent à parler contre moi à tort et à travers. Et à moi, il venait jurer qu'Érasme n'avait pas au monde de plus grand ami que lui. En partant, il a laissé ici plusieurs ministres avec des instructions en règle ; deux théologiens de Louvain, Carracciolo, Tévéque de Liège, homme à la langue un peu prompte, et je ne sais quel Espagnol à la cour de l'empereur (1;. »
Mais les passages destinés au public étaient loin de contenir de ces retours amers sur le passé. Érasme aimait trop la paix et la tranquillité pour raviver la lutte avec son terrible adversaire. Dans ses démêlés avec Stunica, il rappelait les bons procédés d'Aléandre à son égard : le nonce avait imposé silence à un dominicain nommé Vincent qui avait commencé en chaire une campagne contre lui ; il avait refusé de recevoir un livre que quelques moines de Cologne et de Louvain avaient composé sur les ressemblances entre ses opinions et celles de Luther (2).
Au mois de janvier 1523, paraissait chez Froben une nouvelle édition des Adages. Pour la première fois, Érasme y rappelait le concours qu'à Venise lui avait prêté Jérôme Aléandre « cet homme illustre dans le monde des lettres et à qui l'unissaient les liens d'une vieille amitié (3j. »
( I ) Opéra III, 709 G (3o mars lôaa'. Voir aussi 111, 710 F (Érasme à \^vès, 1^' avril lôaa); 717 A (Vives à Érasme, ao mai i5aa) ; 7^1 B (Érasme à Barbirius, Bâte, fin de i5aa).
('i) Opéra, IX, 878 G. D. (Des. Erasmi Apologia ad Prodromon Jac. Slunicae). Cette apologie est du i3 juin i5aa. L'appendice (p. 375-37()) parut quelque temps après. V^oir aussi liurigny. Vie d'érasm^ ( 17.57), II, i38-i45, 198-199.
(iî) Adagioram Chiliades lianvicr lôaSj. voir Bibliolheca Erasmiana.T. I, Adagio {Ganâ, i897Jn-ia), p ioi-io3. C'est la première édition où Érasme parle de ce concours d'AIcandr?. Mais la Bibliolheca Erasmiana ne note pas
Après le bref d'Adrien VI à Érasme, Aléandre dut penser que la lutte était finie. Érasme se séparait de plus en plus de Luther: en 1524, il faisait paraître contre lui son Traité du libre Arbitre, Sans oublier lappui qu'Érasme avait donné à la Réforme par sa conduite et ses écrits, Aléandre sedit quil ne serait plus dangereux pour l'Église; il semble s'être décidé à ne plus s'occuper de lui.
Érasme, au contraire, resta obsédé par la pensée d' Aléandre. Il avait été vaincu ; ses avances à son adversaire avaient été un pèlerinage à Canossa. Ni dans ses attaques, ni dans sa victoire, Aléandre n'avait su mettre la douceur qui les eût fait excuser. La vanité d'Érasme ne le lui pardonnera jamais (1). Les années suivantes, il continuera le double jeu qu'il a commencé à la fin de 1524. Dans les écrits destinés à la publicité, c'est le côté de la louange qui domine (2). En particulier , au contraire , il
ce changement; pour le constater, il faut recourir aux éditions elles- nnèmes. A Paris, la Ribliothèque de TArsenal possède les éditions de looSet de iSaô, la Bibliothèque nationale celles de i5i3 et '^e i5ao.
Nous n'avons pu trouver à Paris Tédition de i5a3. Elle se trouve à la bibliothèque de rCJniversité de Bâle. Érasme y parle d'Aiéandre à TAdage Bana gyrina sapieniior (p. 3a5 de cette édition, II, 419 B de l'édition de 1703).
Nous sommes redevable de ce renseignement à Tobligeance de M. Ch- Bernoulli, bibliothécaire de TUniversité de Bàle.
C'est évidemment de ces passages qu'Érasme voulait parler lorsqu'il écrivait à Aléandre iOpera^ 111, 810 C, a sept. i5a4) : « «lam tribus aut quatuor locis in lucubrationibus meishonoriflcentiasimam facio tuimentionem » Voir aussi III, 7/^9, D : Érasme à Marc Laurin, doyen de la collégiale Saint- Donatien à Bruges (Bàle, i**" février i5a3j, reproduite dans Bôcking, U. Balieni Opéra, U, 1 58 -160.
(1) V.n effet, plus on avance dans rétudc de ces relations, plus on voit la différence des points de vue auxquels se placent Aléandre et Érasme. Aléandre a attaqué Érasme surtout au nom d'un principe. Érasme attaque Aléandre surtout dans l'intérêt de sa vanité et de sa sécurité personnelle. A Worms, Aléandre a voulu cacher à Érasme le mal qu'il en avait écrit,mais c'est p^rceque la cause qu'il défendait demandait « de ne pas exciter trop denueiiii» à la fois » (Brieger, p. 54j. De plus, n'ayant écrit contre Érasme que dans des tlé pèches officielles, il crut pouvoir nier des dénonciations qu'il regardait comme un devoir de sa charge. A ce défaut de franchise, Érasme au contraire était poussé par sa nature même, par l'instinct de la conservation et un caractère hésitant, peu fait pour aborder un ennemi de iace.
(2) Op. ni, 810 E-811 (Érasme à Aléandre, Bàle, a 8ept.i5a4). C'est la seule lettrequi nous soit parvenue d'Érasme à Aléandre. — Op. Il, io53 C. (A« Bos quidem pcreal) \ Adages, édition de i5a6 (Bàle, Froben, février loaC»), p. 86t. Dans ses Adages, Érasme a donc fait mention d' Aléandre à trois reprises ditlcrcntes > en i5i5, en ioa3 et en i5a6. Op. I, ion, A. (CieeronianuSy i4 février iôjS).
dévoile ses vrais sentiments. La jalousie d'Aléandre pour sa gloire (1), son amabilité apparente, son acrimonie trop réelle (2j, ses accusations sur la prétendue part d'Érasme dans la Réforme (3), voilà ce qui revient sans cesse dans les lettres intimes. Préoccupation constante et fiévreuse d'Érasme à l'endroit d'Aléandre, négligence quelque peu méprisante d'Aléandre pour Érasme, telles sont les dispositions qui, à partir de 1523, iront s'accentuant cheis les deux adversaires.
(i) Opéra, ÏII, 1706 (11 fév. iSaS).
(2) Ibidem^ III, 85a A (11 février i5a5) : 853 F, 853 A (a4 fév. i525:.
(3) Ibidem, III, 1095 B (a6 août i5a8).