‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 84 sur 113 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS EN VUE DE LA PAIX (16-23 février 1525).

Pendant trois ou quatre jours, on fut convaincu à Rome que ie 6 ou le 7 février, la grande bataille avait été livrée. Lorsqu'on fut détrompé, on revint à l'espoir de Téviter pour toujours (1). Au milieu de février, après le départ de Schomberg, les négociations recommencèrent avec une nouvelle ardeur, et conduites cette fois auprès du roi par le seul Aléandre : ce fut peut-être la partie la plus importante et la plus occupée de sa mission.

Le nonce reçut de Schomberg et de Salviati Tordre de parler de nouveau d'un accommodement. « Le plus tôt possible, répondit-il à Schomberg (2), je communiquerai votre lettre à lamiral ; j'emploierai toutes mes forces et tout mon savoir, bien faibles il est vrai, à exécuter ce que vous me commandez. Dieu veuille que nous puissions arriver à une paix ou à une trêve, pour le bien universel de la chrétienté ; je pourrais ensuite mourir content, après avoir vu s'accomplir le plus ardent de mes vœux. »

François I*' sembla plus accommodant qu'autrefois ; lui et Bonnivet écrivirent à Schomberg pour lui témoigner de leur bon vouloir. « Le roi a une extrême bonne volonté, disait l'amiral^ et, par-dessus tout, il désire être agréable à Sa Sainteté ; nous nous en remettrons à ce que vous réglerez, pour nous arrêter ou pour aller de l'avant, nous confiant à votre sagesse et à vos excellentes intentions (3). » François P' parlait de même à Aléandre : jamais il ne refuserait une bonne concorde avec des

(0 Strp^., i54, f, i65, 178. (Giberjtià SalyîfiU, 10, 11 féy. 1636).

(2) Et non à Salviati, comme le dit Guasti (Inventario, p. 35). Stroz., i54, f. 196(12 février i525).

(3) Stroi., i54, f. 207, 209 ^i3 fév. i525). Desjfj'4ij:^s. JJ, 826 (JB^nivef ^u légat, i3 fév. i525).

chrétiens et, pour les conditions, il s'en remettait complètement à Clément VII (1).

Quels sentiments se cachaient sous ces protestations f Marquaient-elles un commencement de découragement, la conscience d'une infériorité croissante (2) ? Rien, dans la correspondance du nonce, ni dans la conduite du roi, ne semble indiquer ces dispositions. Il est plus probable que, par là, François !•' voulait surtout témoigner de son bon vouloir et maintenir le pape dans des sentiments favorables à son égard. Peut-être se disait-il aussi que, dans leur situation de plus en plus précaire, les Impériaux répondraient plus facilement aux vœux de Schomberg et de Clément VII.

Quoi qu'il en soit, le 16 février, sur un ordre de Rome, Aléandre avait avec le roi, en présence de Bonnivet et de Saint- Marsault,un long entretien qui ranimait de nouveau son espoir (3). En voyant ses efforts inutiles, Schomberg avait pensé à retourner à Rome ; le roi et ses conseillers le priaient de rester. Toutefois, il devait paraître agir ainsi plutôt sur les ordres du légat et les conseils du nonce, « et cela, pour que les autres ne s'enQent pas d'orgueil, en s'imaginant que la peur avait amené Sa Majesté à le prier de demeurer. »

On parla d'une entrevue avec le vice-roi, en présence de Salviati. Bonnivet en trouva l'idée louable, pourvu que toutefois Ton fût presque assuré d'un résultat heureux : autrement, ce serait une démarche fâcheuse pour le roi, peu honorable pour le légat, pour le vice-roi et pour lui-même. C'étaient les Impériaux, ajouta-t-il, qui devaient donner cette assurance ; car François I*' s'était déjà déclaré en faveur de la paix, mais loin de rendre hommage à la pureté de ses intentions, ses ennemis en avaient conclu à sa faiblesse et s'étaient montrés beaucoup plus difficiles que ne l'avait promis d'abord l'archevêque de Capoue.

Ces préliminaires posés, on allajusqu'à discuter les conditions de la trêve éventuelle que l'on préparait. François I*' répugnaità un dépôt entre les mains de Henri VIII : il y avait encore entre le roi d'Angleterre et lui quelques points en litige. Devenu dépo-

(1) RuscelU, Oav. cité, I, i48. (la fév. loao).

(2) Virgili, Art. cilà (1889), p. i8a.

(3) J. Paquier, Nonciature, p. 53. (16 fév. lôaS).

sitaire. Henri pourrait vouloir être satisfait dès Tabord. Il était de tout point préférable que ce rôle revînt à Clément VII

On voit par cette lettre que, depuis l'arrivée de Schomberg, François I" s'était déjà déclaré dans le même sens. Toutefois, it est certain que les Français croyaient moins à la possibilité d'une trêve que le langage d'Aléandre ne pourrait le faire supposer. Le même jour, en eflfet, Bonnivet écrivait à Salviati qu'il avait peu confiance en la réussite de « ces longues pratiques de conciliation »r il craignait, disait-il, que les efforts prolongés du légat et de l'archevêque de Capoue ne fussent peine complètement perdue (1).

Enfin, dans la suite de sa lettre, Aléandre lui-même ne nous montre guère les Français s'apprêtant à un traité : « Ils ne laissent pas de se préparer constamment à la guerre ; ils attendent des renforts de Savone et de Suisse ; il leur est arrivé 19 chevaux chargés d'argent ; des lansquenets qui ont déserté le camp impérial sont venus aux Français et ont reçu une solde ; Jean de Médicis joue de mauvais tours aux ennemis ; en un mot, le roi agit en homme qui se rappelle le proverbe : « Entre « la paix et la trêve, malheur à qui décampe. »

Au sortir de cet entretien, le nonce, toutefois, partagea un instant les illusions de la cour de Rome ; le lendemain, il écrivitau légat qu'il avait désormais bon espoir en la conclusion d'une trêve (2)

En même temps que cette lettre, le courrier en emportait une de François P*^ au pape et deux autres de Bonnivet et d'Alessandro del Caccia ; elles tombèrent toutes entre les mains des Espagnols ! Aléandre en ressentit une si vive douleur qUe sa santé en fut de nouveau ébranlée (3). «Ce n'est pas pour mon compte, c'est pour le bien commun que je m'en désole, écrivait-il quatre jours après à Salviati en lui envoyant une copie de la lettre interceptée ; les chefs de l'armée impériale tireront profit de la lettre du roi et ce sera pour la trêve un nouvel obstacle (4). »

Plus loin, il revient sur la même pensée : « C'est une chose capable d'empêcher toute trêve ; elle est de bien plus grande

(1) Slroz., i54, f. 2i5.

(2) Stroz., i54. f. 178.

(3) J. Paquier, Nonciature... p. 5; (A.léandre à Salviali, 20 fév. i525) ; Udine, n** 4, f. 24. (Salviati à A.Icandre, Plaisance, a> fév. i5a5).

(4) J. Paquier, Nonciature. . ., p. 57.

importance qu'il ne semble de prime abord et n'est heureuse ni pour un parti, ni pour l'autre. » Il se convainquit de plus en plus que cet accident avait amené la grande mêlée qui eut lieu huit jours après et^ plus tard, il le répétera dans son Journal. uLe 16 février, à la nuit tombante, j'envoyais des lettres à Rome et à Plaisance ; seules de toute cette année-là, elles furent interceptées et furent cause du combat qui se livra, comme je l'ai appris dans la suite. (1) »>

Ce n'était pas sans motif que le nonce s'affligeait ; bien qu'écrite en termes assez généraux, sa lettre contenait plus d'une indication qui pouvait être utile à l'ennemi ; de plus, quoique nous n'ayons pas les lettres de François et de Bonnivet, nous savons qu'elles contenaient des détails plus précis encore. Entre autres choses, elles convainquirent de plus en plus les Impériaux des étroites relations nouées entre Clément VII et la France : le camp ennemi en devint d'autant plus animé contre le pape et contre ses deux envoyés. Trois jours après, devant un groupe d'Espagnols, Spatafora essayait en vain de défendre la conduite de Clément VII ; un de ses amis lui dit à l'oreille qu'il lui serait plus prudent de se retirer et de ne pas nier une alliance dont on avait les preuves en main (2).

A Rome, cependant on s'attachait de plus en plus à l'idée de la trêve, et, le 19 février, Giberti écrivait au légat : « Est-il possible que les deux armées connaissant les hasards des combats et la difficulté de soutenir si longtemps la guerre, on ne puisse trouver une combinaison capable de les contenter ? Plus que jamais Sa Sainteté désire y parvenir et Dieu veuille qu'Elle puisse voir enfin la réalisation de ses vœux (3). »

Le même jour, le dataire en écrivait longuement à Aléandre (4) : « Le pape, lui disait-il, est dans une anxiété croissante : il a toujours confiance dans les forces de Sa Majesté, m^is depuis que les deux armées sont si voisines (5), l'amour qu'il lui

(1) H. Omont, Journal, . ., p. 4^i.

(2) Slroz., i54, f. 3a5. (Spatafora à Jean Salviati, 19 fév. i6a6).

(3) Stroz., i54. f. 3ia.

(4) Ruscelli, Ouv. cité, I. 1/17-1/19; en anglais dans Brewer^ Lelten and Papersforeignanddomestic, T. IV, P. I (iSa^-iDaô), n» iioa.

(p) Le 9 février i5a5, Caccia écrivait au légat Salviati que les deux arroé^l étaient à peine à un mille de distance {Stroz., i54, f. lap). Voir austt Forschungen zur deutschen Geschichte, XXV, p. 617.

porte lui fait craindre pour elle les hasards de la guerre. Il la supplie de ne pas abandonner sa personne et ses 'affaires aux chances d'une bataille. Ceux de Pavie ont plus de vivres qu'on ne pensait ; les Impériaux vont recevoir d*Espagne des secours en hommes et en argent ; le pape voit que la guerre peut durer longtemps encore ; jour et nuit il est tout entier au désir d'y mettre fin et d'amener les adversaires à un accommodement. »

Tout rempli de son idée, Clément VII rendait même Aléandre responsable du peu de sudcès des négociations (1). Giberti le dit à son ami en termes presque amers : « Connaissant la pensée de son maître, le nonce ne devait pas avoir besoin d'être constamment conduit par la main ; il pouvait de lui-même imaginer les bases les plus favorables à l'accord où l'on tendait, et mille fois pour une , il devait entretenir François I*' à ce sujet. Voilà ce qu'on attendait d'un homme tel que lui, et non des renseignements jour par jour sur tout ce qui se passait dans le camp ; puisqu'il n'avait pas à s'occuper de ces détails, il devait travailler avec ardeur à ce que le pape voulait de lui. »

Devant ces objurgations, Aléandre continua de négocier et, le 23 février, la veille de la bataille, il parlait encore de cette c bienheureuse trêve », qui eût épargné le sang chrétien (2). Mais pour ceux qui voyaient les choses de près, tout espoir de conciliation était pourtant bien perdu. Bonnivet, Schomberg et Salviati en arrivaient en même temps à cette désespérante conclusion (3), et Aléandre empruntait le langage des prophètes pour pleurer les malheurs de la chrétienté : « Que Dieu dissipe les peuples qui prennent plaisir à combattre ; ou plutôt, qu'il change les cœurs des hommes qui cherchent la guerre. Mais, hélas, il est à redouter qu'à cause des péchés du siècle, ce n'en soit fait du reste de cette chrétienté : les Turcs viendront, ils occuperont nos villes et Mahomet prendra la place de l'Église de Dieu. Mais que la volonté de Dieu soit faite (4). »

(1) Déjà, au commencement de janvier, la laveur d'Aléandre parait avoir Bubi une éclipse à Rome ; dumoins lemble-t-îl qu'à cette époque Clément VU se soit échappé à son sujet en paroles amères. Voir A. Desjardins, Ouv. eilé, II, 8i8; Agostinio Foglietta à Jean Salviati,Rome. i6 janvier i595 : «Sa Sainteté, écrit Foglietta, tient le nonce pour un insensé. »

(2) Stroz., i54, f. 696 (Aléandre à Salvjali, aS février i5a5).

(3) mroz,, i54 f. 3i6, 4ii (19, 24 février iSaô).

(4) J. Paquier, Nonciatare ... p. 67.

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