‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 85 sur 113 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PAVIE. - MÉSAVENTURES D'ALÉANDRE

(24 février — 15 avril 1525).

Le jour où le nonce écrivait cette page désolée, les Impériaux faisaient leurs derniers préparatifs de combat. Pour être plus dégagés, ils se débarrassèrent de tout ce qui leur était moins nécessaire : les deux envoyés pontificaux, délia Barba et Spatafora, ainsi que tous les autres ambassadeurs, furent envoyés à Sant'Angelo. A la nuit tombante, la bataille fut décidée pour le lendemain : ils donneraient l'assaut en plusieurs endroits à la fois, mais ils dirigeraient principalement leurs eflforts sur le parc de Mirabello ; la consigne était d'abattre une longueur de mur de quinze à vingt cannes, d'en venir ensuite aux mains et de forcer le passage pour se joindre à la garnison de Pavie.

Ils n'eurent pas même à amener leurs ennemis à combattre. Le lendemain, ils virent avec stupéfaction les Français abandonner d'eux-mêmes leur camp retranché de Mirabello et venir leur offrir le combat. Quelques heures après, 10.000 soldats de l'armée française jonchaient le champ de bataille ; la Trémoïlle, la Palisse. Bonnivet, Suffolk étaient parmi les morts, le roi de Navarre, le comte de Saint-Paul, Fleuranges, Lescun, Montmorency, prisonniers des Impériaux (1). François I" remettait son épée au vice-roi et commençait cette longue captivité qui devait aboutir au traité de Madrid.

Les Français n'avaient pas, comme les Impériaux, écarté pour le combat les envoyés de Clément VIL Jeune et alerte, Alessandro del Caccia parvint à s'esquiver et s'enfuit à Milan. Il n'en fut pas ainsi d'Aléandre ; il se trouva même, on ne sait comment, au plus fort de la bataille : lorsque François P' fut fait prisonnier, le cheval du roi en s'abattant heurta celui du nonce.

(1) Voir une liste des morls et des prisonniers dans A. ChampolUon- FigeaCy Captivité du roi François /«' (Paris, i847, ln-4). p. 85-88.

Pris par les Espagnols, Aléandre fut conduit à Pavie. Il avait tout perdu, sa vaisselle d'argent ciselé, ses vêtements, et jusqu'à un beau bréviaire à fermoirs, ciselé en Espagne ; le lendemain, il en était réduit à en acheter un autre pour un ducat (1). Le jour même, il racontait ainsi ses mésaventures au cardinal Salviati (2). « Qui suit les camps subit les conséquences de la guerre. Hier, au milieu du combat, j'ai été fait prisonnier par deux gentilshonimes espagnols ; dans mon malheur, j'ai encore eu la chance d'avoir été plusieurs fois sauvé par eux et défendu contre les lansquenets dans l'espoir qu'ils avaient de tirer de moi 4000 ducats. Humains à me sauver, ils sont âpres maintenant à vouloir m'extorquer cette somme. Inutile d'alléguer que je suis ambassadeur de Sa Sainteté : ils tiennent à son sujet des propos qui me font mal à l'âme (3). »

« En fin de compte, nous sommes tombés d'accord pour 1300 écus, à verser sur-le-champ ; si je ne les donne, ils vont me mener dans leur camp à dormir sur la terre. Ce n'est donc pas le lieu de discuter du juste et de l'injuste , puisqu'à vivre ainsi j'aurais vite trouvé la mort Je supplie Votre Seigneurie de daigner me conserver la vie et de me procurer cette somme. Aussitôt trouvée, qu'un homme sûr la porte à Castel San Giovanni, et quand elle y sera, que l'on veuille bien m'en avertir immédiatement, afin que je m'y fasse conduire. De nouveau, je vous supplie de me secourir, si vous désirez le bien public et mon bien propre. L'on me tient ici caché et étroitement enfermé, et je suis loin d'être bien traité. Aussitôt que je serai libre, je veillerai sans retard à vous restituer cette somme. Je pourrais plus au long parler de mes souffrances, mais je m'en abstiens parce qu'on lit ce que j'écris. J'espère que vous voudrez bien me répondre par le courrier qui vous porte cette lettre et je me recommande humblement à vous (4). »

(1) H. Omont, Journal, p. 44 ; W. Friedensburg, Nuniiatarberichie, IV, 4a7-4a8 (Aléandre à Clément VU, juillet i53o). Dans ce passage, Aléandre évalue ces pertes à aooo ducats d*or.

(2) A. Virgili, Art, cité, iV, p. 189.

(3) Minaoce, et non mi muove^ comme a lu Virgill.

(4) Tel est le récit qu'Aléandre nous a laissé de sa captivité dans sa lettre à Salviati et dans son Journal. 11 complète et corrige ce qu'en avait dit Guichardin, Uv. XV, ch. V (Milan, iSag. p. 55i).

Un mois après, Girolamo Negri présentait cet épisode à peu près de la

Dans son infortune, rhomme de l'édit de Worms s estimait heureux de n'être pas tombé entre les mains des lansquenets allemands, de ces bandes protestantes qui, deux ans après^ devaient faire le sac de Rome. Une fois la rançon convenue, ceux qui Pavaient pris lui' permirent de se rendre auprès du nonce délia Barba ; de là, il partit pour San Paolo où se trouvaient Lannoy et François I•^ Lannoy le reçut avec courtoisie, le déclani libre, et toutefois l'engagea à faire un don volontaire à des gens qui l'avaient moins fait prisonnier que gardé des lansquenets. Il lui permit aussi un entretien avec le roi captif. « L'honneur est un triste compagnon », lui dit François I** (1), et

même manière, mais avec un tour pittoresque où Ton sent percer là risée dont le nonce fut Tobjet, pour être tombé entre les mains des Espagnols et avoir dû leur payer une rançon : « L'archevêque de Gapoue (Schomberg) raconte une histoire fâcheuse et étrange, arrivée à notre monseigneur Aléandre, archevêque nommé de Brindes, qui était nonce auprès du roi très chrétien. Dans la plus grande ardeur du combat, parmi cette confusion épouvantable que vous pouvez imaginer, le pauvre gentilhomme fuyait en habits épiscopaux. 11 tomba entre les mains de trois Espagnols qui le prirent et, ne le connaissant aucunement, exigèrent de lui, avec menace' et injures, une rançon de 3ooo ducats. Ils le traînèrent aprè» eux par tout le camp, se retournant à chaque instant pour Tinjurier et lui enjoindre durement de les suivre. Le pauvre nonce courait derrière eux, tout tremblant, sans pouvoir dire un mot d*espagnoU ni flaire comprendre qu*il était nonce apostolique. Entré dans Pavie, il fut enfin reconnu par le vice-roi et le marquis de Pescara qui, non sans peine, mirent fin à sa captivité i' toutefois, il crut convenable de donner aoo ducats à chacun de ceux qui l'avaient pris. > (Ruscelli. Oav. cité, I. iSg).

Du reste, ni dans son Journal, ni dans ses lettres, Aléandre n'explique comment il se trouvait au milieu de la bataille. Il est probable, comme le dit Girolamo Negri, qu*il était en train de fuir du parc de Mirabello.

Jacob Zlegler, alors secrétaire du général impérial Georges de Freandsberg, a parlé lui aussi de cet épisode ; mais son récit est inexact et l'œuvre d'un pamphlétaire : « AJeander sub prima irrup tienne Gaesariani militis in Mirabellum, cum forte post aedes levaret pridianam coenam, captus ab Hispano fuit, et multatus aureis D G. > Puis il représente l'Espagnol appelé au feu. et Aléandre courant à sa suite à travers la bataille, afin d'en recevoir protection et de n'avoir pas à payer une nouvelle rançon . Jacob 2iegler Hisforia ClemenlU V//^ dans J. G. Schelhorn, Amoenilates hUloriae ecclesiadicae et ii/^^rariae (Francofurti, 1788, in-8), II, 353.

Voir aussi A. Virgili, Art. cité, 1890, p. a48-a5i (Bernardine delU Btrba, àGiberli, abfév. i5a5)

(l) u L'honor e un mal compagno. » C'est Aléandre qui, plus tarda rapporté ces paroles dans une lettre à Garneseoca (Arch. Vat., liun*, di Venezia, l. f. aai", aô mai i534). Quelques heures auparavant, Françota I*' avait écrit à Louise de Savoie que « de toutes choses il ne lui était dMnouré

tous deux pleurèrent leur commune infortune. Le lendemain, Aléandfe visitait les principaux prisonniers qui étaient à San Paolo, le comte de Saint-Paul, Lescun, Fleuranges, et, le même jour, il se rendait à la forteresse de Pavie. Il y voyait arriver Schomberg et il y saluait le vainqueur Pescara, blessé, étendu sur un lit dans une chambre si obscure qu'il ne put même le voir pendant qu'il s^entretenait avec Ini (1).

Il avait hâte de sortir de ces lieux néfastes et de se trouver enfin loin du danger. Le 28 février, sur une petite barque, ou plutôt sur quelques mauvaises planches, il descend le Tessin et le Pô et, au milieu de la nuit, il arrive sous les murs de Plaisance ; après une longue attente, les portes de la ville s'ouvrent enfin et on le conduit au palais du légat. Mais le jour même arrivent ceux qui l'ont fait prisonnier et Salviati convient avec eux de 500 ducats pour la rançon (2). La Curie se refusa à rembourser cette somme ; six jours après, Jacques Salviati écrivait au légat : « Sa iSainteté estime que l'archevêque de Brindes a eu tort de vouloir payer ces 500 ducats, puisqu'on l'avait déclaré exempt de rançon. Mais on ne peut faire que chacun ne dépense son argent à sa guise. (3) •

Ce fut bien, en effet, de son argent qu'Aléandre paya ou, pltitôt, de celai qu'il emprunta à Jean Salviati.

Tout le mois de mars il demeura à Plaisance, constamoient souffrant (4), et essayant de ravoir le peu qui s'était sauvé de ses affaires dans le désastre de Pavie (5). Enfin, au mois d'avril, il

que rhonneur et la vie sauve. > GhampolUon-Figeac, Captivité du roi Français f. (Paris. 1847, 1"-^)* P- i^^- ^^ "^o^s expliquent ceux qu'il dit au nonce : par un retour mélancolique sur celle consolation d'avoir gardé l'honneur sauf, il trouve que cel honneur est an triste compagnon,

(1) H. Omont. Journal, 44-45.

(2) Ce renseignemenl vient d'Aléandre (/oarnal, p. 45). Girolamo Negri dit au contraire « qu'Aléandre Juf(ea convenable de donner 900 ducats à chacun des Espagnols » Si Aléandre met en avant Salviati, c'est sans doute pour insister sur robligation pour la Curie de lui rembourser la somme versée.

(3) Siroz., i55, f. 70. (Jacques à Jean Salviati ; Rome 8 mars i5a5.) ~ Jusqu'à la fin du chapitre, la principale source sera le Journal d'Aléandre.

(4) Vat. 8075, f. bar (Aléandre à Félix Trofino. Parme, a6 mars i5a5).

(5) (A. Mai) Spicilegiam Bomanum, II, a4o ; Friedensburg, Nuntiaturhe' richie, IV, 4a8 ; H. Omont, Journal, p. 45. A cet endroit de son Journal, Aléandre parle plusieurs fois d'objets qui lui furent pris à Milan. Avant le

descendit à petites journées la vallée du Pô ; le 14, il était à Chioggia et le lendemain il arrivait à Venise, la veille de Pâques 1525 : « Il y avait dix -sept ans, écrit-il dans son Journal, je la quittais le soir de Pâques pour aller en France et j*y revenais alors pour la première fois la veille de la même fête. »>

Pendant ces dix-sept ans, que d'hommes et de choses avaient traversé sa vie ! Que de changements survenus I En 1508, jeune humaniste» encensé par la brillante société de Venise, comblé d'éloges par Érasme. et par Aide Manuce, il partait, plein d'espérance^ porter le flambeau de l'Hellade au milieu de la Sorbonne et d'une scolastique désormais trop vieillie. Il y a huit mois, nommé nonce en France, il a salué l'occasion qui s'offrait à lui de revoir enfin les amis qu'il a laissés là-bas et ce royaume « pour lequel il n'a cessé de faire des vœux de prospérité (1). » Et, au lieu de cet espoir réalisé, au lieu de quelques années parmi les splendeurs de la cour de François P^ le voilà aujourd'hui ruiné, malade, découragé, heureux encore d'avoir pu échapper à de plus grands malheurs !

combat, en efTet, il avait envoyé une partie de ses bagages dans cette ville. Friedensburg, Nantiaturberichte, IV, 4a8, 433.

C'est par erreur que Liruli dit qu'Aiéandre avait envoyé ses bagages à Rome (Notizie.., 1, 486). Il appuie cette affirmation du livre XX 11 des Histoires de Paul Jove ; mais dès l'époque de Liruti, ce livre XXII n'existait plus.

(1) Vat. 807'\ f. loS'' (Aléandreà Etienne Poncher, 20 déc. i5a4.}

Page 1