‹ L'humanisme & la réforme: Jérôme Aléandre de sa naissance à la de son séjour à Brindes (1480Chapitre 86 sur 113 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

RETOUR A ROME. — EMBARRAS PECUNIAIRES. — COUP D'ŒIL SUR LES RESSOURCES D'ALÉANDRE

(15 avril 1525 — avril 1526).

Aléandre demeura quelques jours à Venise. Il y revit ses amis d'autrefois, en particulier le beau-père d'Aide Manuce. André d'Asola, qui continuait les affaires de la célèbre imprimerie (i).

De Venise, il alla visiter sa terre natale ; le 13 mai, « après tant d'années , tant de périls sur terre et sur mer » , il arrivait à la Motta. Il vit le nouveau sanctuaire de Notre-Dame des Miracles, près la Motta, alla à Udine où il accomplit un vœu à Notre Dame des Grâces, à Pordenone, l'endroit de ses premiers triomphes, où tout le monde l'accueillit à bras ouverts, à Padoue où il accomplit un autre vœu fait à Paris au mois de juillet 1508, tous les lieux enfin où s'étaient écoulées son enfance et sa jeunesse.

Le 7 juin, il revint à Venise ; au milieu de juillet, il partit pour Rome où il arriva le 3 août suivant (2). Presque aussitôt, il y tomba malade et se trouva aux prises avec les plus grands embarras pécuniaires. Ces ennuis le refroidirent à l'égard de Clément VII et durent particulièrement l'indisposer contre quelques membres de la famille Médicis.

(1) Quelques mois après, André devait lui dédier le quatrième Yolume des Œuvres de Galien. — raXiqvou A*. Galeni librorum Pars quarta. — Venetiis Iq aedibus A.ldi, et Andreae Asulaiii soceri, mense Auguste MDXXV. (Bib. nat. de Paris, T. 2'55).

(2) H. Omont, yourna/, p. 45-47-

Quelques jours avant la bataille de Pavie (12 février 1525), il avait emprunté 200 ducats d'or à Alessandro del Caccia (1). En outre, il devait les 500 ducats donnés pour sa rançon, et 100 autres empruntés au légat Jean Salviati. Toutes ces dettes et d'autres encore avaient été contractées à l'occasion de sa nonciature et cependant le secrétaire d'État Jacques Salviati ne voulut rien lui rembourser (2). Ruiné et endetté, ne recevant presque aucun argent de ses bénéfices, il voit chaque jour, ses créanciers lancer contre lui des mandats d'amener : pendant plus de sept mois, il en est réduit à se cacher dans la Bibliothèque Vaticane (3). « Il s'y confina comme dans un antre ; dans le tumulte de Rome, la Bibliothèque devint pour lui la solitude de la Thébaïde (4). » Pour habitué qu'il fût aux choses de ce monde, il ressentit péniblement cet abandon. Quelques mois après, dans des confidences à un ami, il gémissait sur le triste état de sa santé et sur les poursuites de ses créanciers : « c'était un dicton à Rome, écrivait-il, qu'il était le plus malheureux de tous ceux qui y étaient abordés : il n'avait jamais reçu des Médicis que des dépenses à faire et des périls à affronter (5). »

Souvent déjà, nous avons ainsi entendu Aléandre se plaindre de ses embarras pécuniaires; mais jamais il n'en parla en termes aussi amers qu'à cette époque. Quel était donc alors l'état véritable de ses affaires? Parlait-il sincèrement? Ou faut-il voir derrière ces plaintes la volonté arrêtée de ne pas payer des dettes qu'il estimait devoir retomber sur la Curie? Ou enfin, à supposer que sa pauvreté fût réelle, n'avait elle pas pour cause des allures de grand seigneur ?

On sait les difficultés souvent insurmontables que présentent ces sortes de comptes. Pourtant, Aléandre nous a donné de nom- Ci) Rome, Archiuio di Stalo, Registre de dépendes fo'29'Îj3!, f. ioî' (A.Car"» Gamerarius Magnidco viro D"^ Alexandre del Caccia. . . Qaum S"»"« D^»' n^ Clemens pp. sepUmus. . . Home, ac) août i53o).

(2) Florence, Archivio di Slalo, Carie Sirozziane. i*>5, f 70 (Jacques à Jean Salviati; Rome,8marsi5a5);Friedensburg, Nanlialurberichte, IV, p. 4a4-435.

(3) H. Omonl, Journal, p. 49 (18 avril lôaC).

(4)Vat.8o75, f iia' (\léandre à Gibirli. Un de septembre i5a6). Friedensbmg, NunUalurberichle, IV, 420 \,Pl. à Ghinucci, i5 juillet i53o) ; 43i(A. à Clément VU. juillet i53o).

(5) J. Paquier, J. Aléandre et Liège (iSçjG) p. 2C3-aC4.

breux renseignements sur ses ressources ; à i'aide de ces renseignements, on peut conclure qu*i] n'était vraiment pas riche.

Son patrimoine était minime. Il disait lui-même à Worms que sa famille était déchue de sa splendeur passée ^1). Déplus, ce patrimoine fut ravagé par les guerres des premières années du siècle (2), et Jérôme dut abandonner à sa famille le peu qui lui en revint (3).

Pendant ses missions, il recevait des mensualités, généralement de 125 ducats (4), mais elles prenaient fin avec la mission elle-même. Restaient donc la pension de la Marck, sa charge de bibliothécaire du Vatican et ses bénéfices.

En 1514, la Marck lui avait promis trois cents francs chaque année. A partir de 1518 (5), il n'est plus fait mention de cette somme; néanmoins l'empressement d'Aléandre à s'occuper des affaires de la Marck peut faire supposer qu'elle fut versée longtemps encore (6).

Il nous a renseignés lui-même sur ses appointements de bibliothécaire : il était par là même commensal du pape et recevait 120 ducats d'or par an (7).

Enfin, il possédait d'assez nombreux bénéfices. Pendant l'année qu'il avait passée à Liège, il était devenu successivement chanoine tréfoncier de Saint-Lambert, chancelier, prévôt de Saint-Pierre et de Saint-Jean en l'Ile (8). En 1516 et 1517, il avait obtenu deux autres bénéfices au diocèse de Chartres : l'hôpital de Dreux et la chancellerie du chapitre (9). En 1522, il avait reçu d'Adrien VI un canonicat et une prévôté à Valence, et en 1524, l'archevêché de Brindes de Clément VII. En

(1) Plus haut, p. aoa.

(2) H. Omont, Journal, p. 8 (i5oi) ; L. Rocco, Oav. cilè, (1897), p. a3i.

(3) J. Paquier, y. Àléandre et Liège (1896), p. 181.

(4) Ci -dessus, p. 3 j i, et les auteurs cités.

(5) J Paquier, Oav, cité^ p. 191.

(6) Voir, par exemple, Brieger, passim (1621) ; J. Paquier. Ouu. cilê, p. aa6 et suiv. (i5aa, etc.)

(7) Ci* dessus, p. lai.

(8) H Omont, Journal, p. 16, 17 ; J. Paquier, Ouv. cité, p. 89, Hg, 89, 96, lao. En 1 5 18, dans l'énumération qu'il fait de ses l>éaéflces à Tévèque de Liège, il ne nomme pas la prévôté de Saint-Pierre (J. Paquier. Ouv. eilé, p. 194-195).

(9) Ci-dessus, p. ia6.

outre, de plusieurs passages de ses lettres et de son testament^ on peut conclure qu*il avait quelques autres bénéfices moins importants (1).

Mais les revenus de ces bénéfices furent loin de lui être régulièrement versés. Le bénéficiaire absent ne perce¥ait de droit qu*une partie des fruits de son bénéfice ; à lire la correspondance d*Aléandre, il semble bien que cette part elle-même fut loin de lui être intégralement versée. En 1518, il se plaignait de ne recevoir presque rien de ses bénéfices de Liège (2). Dans son testament, il dira que de Valence il lui est dû plusieurs centaines de ducats (3). De 1525 à 1530 son archevêché de Brindes fut ravagé par la guerre ou par des bandes de soldats licenciés (4). Avec ses bénéfices de France, enfin, il eut des déboires plus grands encore.

En 1518, il eut un procès au sujet de son hôpital de Dreux (5). Il paraît avoir obtenu gain de cause (6), et cependant il ne put parvenir à faire rentrer les revenus de cet hôpital (7)

Il avait été élu chancelier du chapitre de Chartres à la condition de résider dans les six mois. Évidemment, il n'avait jamais songé à se soumettre à cette clause ; il essaya d'en obtenir dispense. A cette fin, il faisait envoyer de Rome un bref aux chanoines (8). Mais le diocèse souffrait déjà de

(1) H. Omont, Journal, io3 (paroisie d*Abbeville) ; J. Paquier, Oav. eUe^ ci-dessus, p. 95, n. 4 ; p. 274-276 ; (autres bénéfices en France ?) ; Vat. 8075. f. aaS*" (Al. à Enckenvoirt, Aix-la-Chapelle, a4 oct. i5ao : paroisse de Wenraede).

(2) J. Paquier, Oav. citéf p. 180, 194. Voir aussi même ouvrage, p. lôa- 164 (Gilles de Blocquerie à Aléandre, fin de i5i6), aoi (A. à ia Marck, avril-juillet i5i8).

(3) H. Omont. Journal, p. io3.

(4) H. Omoniy Journal, p. 74, 75, 85, etc. ; J. Paquier, Oav. cité, p. 269-271.

(5) J. Paquier, Ouu. cilê, p. 194.

(6) En effet, l*année suivante il possédait encore ce bénéfice : il désirait le ikire conférer à Tun de ses neveux, qui vint alors étudier à Paris (Vat. lat. 8075, f. 120^, 114", 109'', 26>*, n5^ : I lettre du 2 mai i5i9 ; 3 du 6 oct. i5i9; t de nov. 1519). Il le conserva même jusqu*à sa mort (H. Omont, Jwrnal, io3).

(7) Vat. 8075, f. S3« (Aléandre à (?) Gyprien Benêt, Rome, aS ool. i5aS) ; H. Omont, Journal, p. io3.

(8) J. Paquier, Ouv, cilé, p. 179. (4 nov. i5i7 (?). Voir Glerval, Les Écoles de Charlres (ChàTires, 1895, in-8), 435-437)

l'absence de révêque(l); le chapitre ne voulut pas consentir à celle du chancelier. Dès le mois de décembre iM7, on pressait Aléandre de commencer à résider (2). Le 8 mai 1518, François de Tucé était nommé chancelier à sa place (3).

Aléandre plaida contre « Tintrus ; » il promettait à la Marck d'employer un moyen qui étonnerait « l'adversaire, le chapitre et la France entière (4) ». L'année suivante « afin de pouvoir observer plus facilement la résidence », il travaillait à obtenir uncanonicat et une prébende dans l'église cathédrale de Chartres (5).

Peut-être obtint-il ce canonicat (6). Mais la chancellerie ne lui fut apparemment jamais rendue, et, en fin de compte, hôpital de Dreux, chancellerie et canonicat de Chartres, autres bénéfices de France, tout cela lui rapporta plus d'ennuis que de revenus Dans une lettre du 23 octobre 1526, il s'en

(1) A ce sujet, voir, enlre autres documents, une lettre de François I*'' au prince de Carpi, dans A. Wrcde, Reichstagsakten . . , II (1896), p. n6 (i^'janv. i5ao).

(2) Vat. 8075, f. aS* (Aléandre à un personnage de Rome; déc. i5i7). On lui accorda pourtant un délai jusqu'à Pâques; mais, sans attendre davantage, on lui donna un remplaçant pour la durée de son absence. Le i4 décembre i5i7, le chapitre choisit à cette fin Jean de Tucé; le i4 avril suivant, celui-ci ne résidant pas davantage, le chapitre déclara la chancellerie en déport, faute de résidence.

(3) A. CJerval, Oav. cité, p. 435-437 : < Il (Aléandre) donna sa démission en faveur de Jean de Tucé, le i4 décembre 1517. . . Le 8 mai i5i8, le légat Jérôme Aléandre nomma François de Tusse. . . » Gomme on le voit par les papiers d'Aléandre, il ne donna pas sa démission ; le savant historien des Écoles de Chartres a sans doute été induit en erreur par des formules de chancellerie. Quant au légat, U s'agit là apparemment d'un légat a latere pour la France, mais non certainement de Jérôme Aléandre. Dans notre texte, nous avons concilié le récit de M. Glerval avec les lettres d'Aléandre.

(4) J. Paquier. Ouv. cité, p. 194, igB.

(5) Vat. lat. 8075. f. 78''% i45'. Aléandre à GiberU ; Jules de Médîds à Boisy. [iSig-iSaoJ, Boisy avait des relations particulières avecGhartres. J. B. Souchet, Oau cilé^ III, p. 499. — Dès 1617, Aléandre pensait à un canonicat à Chartres (L. Dorez, Une lettre de Gilles de Goarmont. ., p. 3o). Il ne parait pas probable que ce projet ait alors abouti ; autrement, Aléandre n*eùt pas demandé Tannée suivante un second canonicat dans la même Église.

(6) En 1526, il parlait de livres quHl avait commandé de transporter de Blois à Ghartres : c'est donc qu'il avait quelque bien dans cette ville. Vat. lat. 8075, f. 33''(a3 oct. i5a6, Aléandre à (?) Gyprien Benêt). Toujours est-il qu'en i53a il dit à £risme qu'il possède deux bénéfices non loin de Paru. J. Paquier, érasm^ff Aléandre, dsitis Mélanges.,. ^X\{iSgb),p,^'j 2.

plaignait amèrement à un ami (1) : « Depuis plusieurs années, je ne reçois ni argent, ni nouvelles de mes bénéfices de France ; c'est la chose la plus étjrange et la plus inique qui se puisse voir. Je vous en prie, écrivez-m'en au plus tôt et avec détail, afin que j'aie enfin là dessus quelque lumière (2). »

On peut faire la part de l'exagération dans les gémissements d' Aléandre sur le triste état de ses affaires. Néanmoins, il est certain qu'il ne fut jamais riche ; s'il l'eût été , il n'eut pas trouvé des accents aussi vrais pour gémir sur ses embarras pécuniaires et il ne se fût pas préoccupé au même point de sommes modiques à percevoir ou à débourser (3).

Pour les dettes contractées pendant sa nonciature auprès de François I", il désirait assurément les faire acquitter par la Curie ; mais s'il eût pu les solder lui-même, il l'eût sans doute fait plutôt que de s'enfermer de longs mois dans la Bibliothèque Vaticane, et d encourir, cinq ans après, une suspense qui fut affichée sur les places publiques de Venise (4).

(1) Vraisemblablement au dominicain Benêt.

(2) Vat. 8075, f. 33'. Voir plaintes semblables dans Vat. 8070, f. ii5* (Aléandre à(?) Georges PoUinus; novembre ibig) ; J. Paquier, Érasme et Aléandre ; dans Mélanges, XV (1896), p. 37a (4 juillet i53a) ; J, Aléandre et.., LiègCf p. 194» 190 (avril-juillet i5i8.) Dans son testament il en reparlera encore (39 janvier i54a). (H. Omont, Journal^ io3), et pour dire qu*on lui a refusé tous les fruits de ces bénéfices.

(3) Par exemple, Vat. 8075, f. aa4' (Aléandre à Enckenvoirt, Bruxelles, 2 sept. i5ai) ; (A. Mai), Spicilegium Romanum, II, 287 (Aléandre à Enckenvoirt, Liège, fin janvier i5aa). A la fin de i5ai, les héritiers d*un certain Guillaume Pierre menaçaient Aléandre de le faire excommunier s'il ne leur versait aussitôt vingt-cinq ducats d'or qu'il devait au défunt ; des Pays-Bas, Aléandre supplie Enckenvoirt de les avancer pour lui : « Grâce à Dieu, il n'a jamais encouru de censures ; à Dieu ne plaise que pour cette affaire de rien, il tombe dans ces rets épouvantables »

(4) Friedensburg, Oau. cité^ IV, 4a6 43i ; H. Omont, Journal, 94-95 (a août i53o). La suspense fut portée au mois de juillet i53o.

Page 1