CHAPITRE III
DÉPART DE ROME. SÉJOUR A BRINDES (Novembre 1526. — 8 août 1529).
Longtemps, Clément VII s'opposa au départ d'Aléandre. Il le voulait auprès de lui pour les affaires de l'Église : longtemps aussi, des obstacles vinrent du gouvernement de Naples. Enfin, l'autorisation d'aller dans son diocèse lui fut accordée par Home au mois de novefhbre, et le 28 décembre par Naples (l'^.
Aléandre en fut tout joyeux. Dans une lettre d'une éloquence lyrique, il exhortait Giberti à suivre son exemple : c Sauvons- « nous, partons au galop, » vous dirai-je comme Démosthène à Nicias dans Aristophane. Qu'attendons-nous encore ? Que tout croule sur nous ? Pour éviter ce malheur, vous aurez beau faire appel à toutes les ressources de votre intelligence, vous ruiner et épuiser vos forces, pour toute récompense Ton s'unira pour vous accabler ; l'on rejettera sur vous seul des maux qui ne seront arrivés que par la faute d'autrui, par la faute de ceux qui ne vous auront pas écoutés. Grand Dieu, qu'entends je dire de tous côtés ? Que ne débite-ton pas contre vous ? Que si celui-là n'était pas là, tout irait aussitôt pour le mieux. Si un tel pronostic doit se réaliser, vous ne devez pas empêcher par votre présence le bien de se faire dans l'Église ; si ces prévisions sont fausses, ce que du reste je tiens pour certain, il n'en est pas moins vrai, vous le reconnaîtrez vous-même, que vous travaillez ici en vain. Ce seul motif doit être suffisant pour vous faire partir, et les calomnies de vos adversaires deviendront manifestes. Ayez la force d'un Hercule, secouez le joug ; coupez le nœud gordien ; que rien ne vous arrête, ni les vues humaines, ni les séductions de faux amis qui recherchent leur bien propre,
(I) H. Omonl. Journal, bo, 5i.
mais non le vôtre ni celui-ci de Jésus-Christ. Pour nous amener lun et l'autre à le servir, Dieu vous a souvent éclairé de ses lumières, à moi aussi il les a envoyées quelquefois ; nous avons négligé ses avertissements, et il nous a affligés de diverses façons. Que si tant de fois illuminés par son Esprit, avertis par tant de signes, il nous trouve encore récalcitrants, prenons garde qu'il ne nous envoie des épreuves bien plus lourdes encore. « Sauvons-nous donc, partons au galop >» et pour tout dire d'un mot : Au nom du Christ, allons-nous-en, non dans le camp ennemi, mais dans celui de Jésus-Christ (1). »
Le 17 février, Clément VII donnait à Aléandre un bref accordant une indulgence plénière à ceux qui assisteraient à sa première messe dans ses églises de Brindes et d'Oria (2) ; le 28, il lui renouvelait les faveurs que lui avait jadis accordées Léon X, ses titres nobiliaires avec tous les privilèges qui y étaient attachés ',3). Enfin, le 8 mars 1527, malgré de nouvelles dificultés qui semblent avoir surgi à la dernière heure (4), Aléandre partait de Rome pour son diocèse (5).
(1) Vat. 8075, f. !ii''(k\. à Giberli, (?) janvier 1527;. Comme on Ta vu (p. ii5), Giberti ne partit pas. Celait peut-être ces exhortations qu*il se rappelait lorsque dix mois après, il écrivait à Garafa que Dieu Tavait puni de n'avoir pas écoute la voix intérieure qui lui commandait d'aller à Vérone.
(2) Bologne, Univ. 954, f. 70''; Vat. 844'i, p. 454 : Piis precibus.
(3) Bologne, Univ. 954, f. 68-70 , Vat. 8444, p. 45o-453 : Dudum fe. re. Léo.
(4) H. Omont, Journal, p. 5i.
(p) H. Omont, Journal, p. Sa. Dan^ une notice d'Alcandre ou plutôt contre lui (Realencyclopàdie fur proteftantische Théologie, 3* éd. T. I (1896) p. 328-33a), Brieger lui reproche de n'avoir rien fait pour observer la résidence épiscopale. Par les pages qui précèdent, on voit à quoi se réduit cette accusation Après i53o, Aléandre, il est vrai, n*alla plus à Brindes. Mais ce furent les circonstances seules, et par-dessus tout les besoins de TÉglise universelle, qui l'en empêchèrent. En réalité, le soin de son diocèse le préoccupa toujours. Vers i533, voyant qu'il ne pouvait s'y rendre, il émit plus d'une fois l'idée de s'en dessaisir (voir de nombreux passages du volume de la Nonciature de Venise, aux archives Vaticanes). Au mois de septembre i54o, il pensait de nouveau y aller (Vat. 3913, f. i5G«" et suiv., 166' : lettres de juillet i54o). Ne pouvant y résider, il veilla du moins à ce qu'il fût bien administré. (Voir une partie considérable du manuscrit Vat. 3913 ; ci-dessus, p. XXXI.)
Ajoutons que comme familier du pape, Aléandre avait été dispensé de la résidence par l'acte même qui l'avait nommé archevêque (Bologne, Univ. 954. f. 65. Gedula consistorialis Ecclesiae Brundusinae in personam R**' Patris D°« Hieronymi Aleandri ; Ilodie in Consistorio) . Sans doute, on peut
Moins de deux mois après (6 mai 1527), les Impériaux entraient dans Rome. En lisant les épouvantables malheurs duSdc de Rome, malheurs dont les travaux récents nous font de plus en plus sentir la grandeur, on voit à quel péril Thomme de ledit de Worms a échappé, lui, ses affaires et sa chère bibliothèque (1).
Aléandre partit peut-être pour Brindes sans idée de retour. On n'a de cette époque aucune lettre de lui : il semble vraiment, comme il Tavait écrit à Giberti (2), qu'il ait voulu s'enterrer dans cette solitude pour le reste de ses jours.
Mais Clément VII ne tarda pas à se souvenir de son ancien secrétaire : le 8 août 1529, il lui adressait un bref flatteur pour le rappeler près de lui. « Souvent, lui disait-il, il avait eu Toccasion de remarquer sa science et son habileté ; les besoins de TËglise universelle l'engageaient ou mieux le forçaient à y avoir recours encore. Aléandre devait donc aussitôt mettre ordre aux affaires de ses deux Eglises, et venir le plus tôt possible auprès de lui (3). »
Aléandre obéit sans retard. Comme les ravages causés par la guerre et les bandes de soldats licenciés rendaient impossibles les communications par terre, il fit voile pour Venise où il arriva vers la fin de novembre 1529 (4).
Pendant douze années encore, il devait travailler et combattre, avec plus d*ardeur que jamais, pour la cause de TÉglise et de la Papauté.
faire plus d'une remarque sur cette exemption et particulièrement sur la manière dont on Tentendait à Tépoque. Mais il n'en reste pas moins que tant qu'une loi existe, un inférieur a le droit d*en bénéficier, sans qu'on puisse récriminer contre lui. De plus, comme bibliothécaire du Vatican, conseiller intime des papes et envoyé en missions diplomatiques, Aléandre était évidemment au premier rang de ceux à qui cette dispense pouvait s*appljquer.
(1) Aléandre a longuement décrit son voyage de Rome à Brindes et son séjour dans son diocèse (H. Omont, Journal^ p. 5a-86). Ce récit n'intéresserait guère dans une biographie générale du personnage. Du reste, le lecteur qui désirerait étudier ce voyage et ce séjour pourrait se repoiter au Journal d'Aiéandre.
(2) Voir, ci-dessus, p. 35a et suiv.
(3) Friedensburg, Oav. cité, IV, p. ^aa.
(4) Il Omont, Journal, p. 86.