‹ L'humanité divine, poèmesChapitre 107 sur 124 · LE LAC DANS LES HIMALÂYAS · texte numérisé non relu

LE LAC DANS LES HIMALÂYAS

.4 Madame Flore Singer.

0 Lac, tu m'as charmé dans mon âpre voyage. Mon cœur était gonflé de rancune et de deuil, Mais tes limpides eaux ont fait mon cœur plus sage: Et ta fraîcheur tranquille apaise mon orgueil.

Que tu sois, le matin, sous la brume fumeuse, Quand les premiers rayons du soleil t'ont touché, €omme une vierge qui, peureuse du péché. Veut dérober, un peu mais pas assez frileuse,

La beauté, qiriiu amant rapide va saisir; — Que tu sois, quand le soir descend de la montagne, Comme un écrin resplendissant qu'on vient d'ouvrir, Mon âme suit ton Ame amie et l'accompagne...

C'est le Printemps, et le soleil est douxencor: J'ai laissé mon cheval brouter l'herbe légère, Et je me suis assis contre un roc, sur la terre. Pour palper ton recueillement, comme un trésor

Autour de toi fléchit ta ceinture de saules; Une barque, portant un couple langoureux, Semble un bijou perdu sur de riches épaules, Et ta robe se plisse en frissons amoureux.

Tu parles de désirs assouvis, d'espérances, Tu reflètes les monts qui t'entourent, plus beaux, Tu mets l'infini dans la perle de tes eaux ; Et ta brise guérit les plus cruelles transes.

282 LIIUMAMTi: DIVINE

Tu racontes qu'il est, parmi ce monde affreux, Des paradis cachés dans les montagnes rudes, Que Dieu sourit parfois à nos vicissitudes; Et tu me dis qu'il est possible d'être heureux...

Tu n'es pas de ces lacs que notre Europe vante ; Les lions parcouraient les forêts sur tes flancs, Et maintenant J'ai vu dans ta neigeuse sente S'enfuir des léopards aux yeux étincelants.

Gomme nos stations de bains prostituées,

Tu n'es pas fade, ô lac sauvage et gracieux;

L'énorme Himalaya, couronné dénuées,

Te porte dans ses bras qui montent jusqu'aux cieux.

VOYACES 283

Des pagodes, devant le sable de tes rives, Célèbrent la Déesse au front candide et noir, Qui soupire dans le berceau de tes eaux vives. Et qu'un peuple crédule adore chaque soir.

Non, tu n'es pas un lac qu'eût chanté Lamartine! Celui que le bonheur trop rapide affligeait Ne connaissait pas Tlnde ascétique et divine... 0 Naini-Tal, tu n'es pas le lac du Bourget.

Ce n'est pas vers tes bords un amoureux délire Qui conduisit mes pas et mon cœur irrité. Et ce n'est pas le chant tendre et chaste d'Elvire, Mais l'hymne du Miracle et de l'Éternité !

J'ai brisé les liens des roses redoutables,

J'ai quitté les bras nus qui s'étaient entr'ouverts,

Et seul j'ai parcouru les perfides déserts,

Et seul j'ai renversé les portes implacables.

J'ai médité parmi les ascètes amers, Et mon front, anxieux même des épouvantes, S'est penché sur le seuil des idoles sanglantes ! Et j'ai pleuré de solitude sur les mers...

Et pourtant je ne suis las ni des routes sombres, Ni des soleils qui sont tels des archers cruels, Ni des gares, ni des steamers, ni des décombres, Ni des fleuves, ni des montagnes, ni des ciels !

Je suis las seulement de l'âme humaine vile, Ruée, ainsi quïm cheval fou, vers le Plaisir Grossier, ou vers l'argent, ou l'extase servile ; Je suis las de cette âme, hélas ! jusqu'à mourir.

VOYAGF'S 285

Aussi je vous salue, ô Lac, ô Frais Ombrages, Coteaux riants cliargés de branches et de fleurs, Firmament qui me semble ignorer les nuages, Village qui devrait ignorer les douleurs !

Je vous quitte demain pour d'autres aventures ; Le Destin me fait signe, il me faut obéir; Mais vous avez pansé mes secrètes blessures. Et mon âme immortelle a voulu vous bénir !

Naini-Tal (1902).

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