LE VAISSEAU DES CARESSES
-4 Glalic.
Sur la mer tropicale où passe un long soupir, Le vaisseau nonchalant, comme une île qui glisse, Emporte au mouvement cadencé de l'hélice. Toute une humanité qu'exalte le Désir.
On y rit, on y chante, on y pleure, on y fleurte; Près de l'amour la haine agite son couteau. Quelqu'un va naître ; hélas ! quelqu'un mourra bientôt. La vie éblouissante au désastre se heurte.
296 L HUMANITli DIVI^'E
La j'umeiir de rcnvie et la nier en courroux, Le sifflement de la tempête et du mensonge No couvriront jamais la musique du songe, Le Chant de la Caresse impétueux et doux.
En vain la Nuit au loin clôt sa prison d'ébène. En vain meurt au couchant le dernier reflet d'or, Dans le navire ému nous entendons encor La Chanson des Baisers qui frémit et qui traîne.
Parmi tant de plaisirs que mon cœur était lourd ! Pour dissiper le noir chagrin qui me déchire, Glatic, GrazieUa de l'Onde et du Navire, Fut la brève lueur de l'immortel amour.
Jeune fille et pourtant infidèle et trop femme, Glatic — tel est le nom de l'oiseau de Java Qui provoque, et scintille, et babille, et s'en va — Glatic, donnant son corps, m'a pris un peu mon âme.
La mer était cliai'inante et le ciel était pur. Sur le pont nous marchions ensemble dans un rêve. La douce nuit venait ; la lune qui se lève Traçait un long sillon de flamme sur l'azur.
Peut-être j'oublierai le chant des tlots limpides ; Et peut-être le ciel, les astres et la mer Fuiront de ma mémoire avec les jours rapides; Mais je me souviendrai de votre rire clair,
De vos cheveux défaits et que la brise baise, De vos yeux où jaillit un regard triomphant, De votre voix railleuse et câline d'enfant, De vos jeux — et de votre robe japonaise...
Sur le paquebot " le Tonkin "" '1901).