PAROLES A UN JEUNE POETE XV
nous faudrait déjà placer parmi les genres secondaires toute littérature, même supérieure par l'art et le style, mais à ([ui manquerait le sens hyperphysique, c'est-àdire la vraie poésie. Les pages « humaines » entièrement belles sont illuminées de « surhumain », comme il y a un souffle qui ne vient plus de ce monde dans un simple dialogue d'amour, le soir, lorsque les étoiles s'allument dans le ciel, lampes lointaines d'une patrie inconnue...
Nous chanterons l'univers et notre àme jusqu'à être transportés au-dessus de nous-mêmes et de tout ce qui nous entoure...
Ces paroles familières (jue nous échangeons, je souhaite qu'elles aident à dissiper les derniers brouillards qui traînent sur la voie que Lamartine, le chaste prophète, a tracée. Cette voie n'a pas été immédiatement suivie, parce que le prodigieux génie verbal de Victor Hugo a ébloui et tyrannisé les lyriques du siècle passé. Aujourd'hui seulement, ce soleil se faisant de plusen plus lointain, il nous est permis de reprendre la route abandonnée, la route idéistique et musicale, où nous précéda Lamartine. Nous allons nous rendre compte qu'entre l'humain et le divin, la nature et le surnaturel, il n'est pas de dilTérences essentielles, simplement une gradation et des nuances. Toutes les forces de l'époque tendent à établir comme un fait authentique cette vérité de l'esprit et du cœur. Elle se formule en la renaissance
XVI L HUMANITE HIVINE
(!(' l'idéal lioll(Mii(iM('. sons une roiine nonvolle cl partios moyens encore inusités.
L'Amérique, d'autre pari, le pays pratique par excellence, nous indique comment comprendre et, si j'ose dire, adapter à notre vie quotidienne ce frisson qui la dépasse, et comment en tirer des ressources imprévues. Un seul dang'er : la confusion entre le surhomme tel (jue nous le concevons, nous Latins, et celui qu'inventa leso phisme allemand, monstre de domination brutale et d'égoïsme. Mais il suffit de préciser ce danger pour qu'il se dissipe.
Enfin, ces idées ne renouvellent pas seulement le domaine théorique et spéculatif; elles sont des principes d'énergie généreuse et féconde. Ainsi, le poète et le héros se rejoignent par de secrètes affinités. Ce que l'un chante, l'autre l'accomplit. Et ils n'existeraient, pas l'un sans l'autre : et quelquefois tous deux ne font qu'un.
Excuse-moi de le proposer de telles méditations à l'occasion d'une œuvre personnelle. Il y a quelque chose de meilleur que l'exemple que nous donnons : c'est le modèle qui nous a inspirés. En tracer l'image est un impérieux devoir, puis({u'il s'agit de conseiller à des jeunes gens comme toi de faire mieux ([ue nous.
C'est notre excuse pour avoir gardé en classant ces feuillets épars, ce litre trop beau qui s'est imposé à nous : UlJiimanilé divine. Ce n'est pas que nous puissions nous illusionner sur nos misères inévitables, mais ces deux mois condensent la pensée en quelque sorte unique qui revenait dans nos conversations, pensée qui résulte aussi, ne serait-ce que par contraste ou
l'AlU)Li:S A UN JEUNK POKTE XVII
par espérance, de ces pages diverses où les lutles el les épreuves, les joies et les errances de toute une jeunesse ont laissé leur reflet. Tu me l'as dit un jour, cette idée, VHiimanUé divine, elle doit être tour à tour, pour qui la subit, un fardeau et une ivresse. Un fardeau, parce qu'elle est trop grande et trop austère aux heures de dissipation. Une ivresse, parce qu'aux moments exceptionnels, elle nous exalte et nous transfigure. Tu voyais juste : que de vicissitudes supporte en nous cette divine humanité! Sur TAcropole nous en avons eu Téblouissement, puis peu à peu la précise vision ; aux Indes, nous en avons ressenti le délire ; au mont des Oliviers, nous en goûtâmes la déchirante mélancolie. Jamais nous n'avons cessé d'y croire; cette idée vivante traverse nos autres ouvrages déjà; elle fait partie de notre tempérament; elle a été, au milieu des tempêtes intérieures, le phare immuable qui empêche le navire de s'égarer. Ce n'est ni une illusion ni un mensonge. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un de plus grand, de meilleur que nous, parfois nous quitte et parfois nous remplit. Divinité ne ressemblant à aucune des idoles qui encombrent l'univers, Mystère de toute vie humble ou superbe, Rayonnement qui prête tant déclat aux êtres et auxchoses!...Nousvousavonsaiméet nous vous aimons, parce que vous êtes avant tout poésie !
Mais la vie contemporaine et occidentale, avec ses rudesses, ses minuties, ses fièvTes pratiques, son matérialisme, nous nous le sommes demandé toi et moi,
XVIII LHUMAMTIi DIVINE
s'accommocle-t-elle avec celte « humanité divine » qu'ici tantôt je regrette et tantôt je voudrais évoquer ?
Eii bien, aujourd'iiui nous pouvons le croire, nous pouvons môme en ôtre sûrs pour des motifs nombreux dont le premier et le plus puissant réside en cette poésie moderne, qui, si longtemps, nous a déçus et qui commence enfin à être digne du rôle qu'elle doit jouer, Je n'y reviendrai que pour une brève synthèse, l'ayant au début plus longuement analysée.
Proclamons-le avec fierté : cette poésie ne renferme plus d'obstacle invincible à un grand espoir. N'as-tu pas d'abord définitivement conquis ta libération esthétique ? Les mauvais maîtres ont disparu. Tu le sais, appartenir à telle ou à telle école a toujours quelque chose de convenu, de puéril et de forcé. Tes vrais directeurs ne sont pas telle ou telle individualité, mais des orientations de sentiment et des tendances de l'esprit. La jonglerie, l'art pour l'art, le système te rebutent. Sur le cosmos poétique se lève l'aube impersonnelle de l'âme émue et pensante.
Pourtant, aucune école n'a été complètement inutile- Le Parnasse, contre lequel nous nous sommes tout d'abord révoltés à cause de la rigidité de ses dogmes et des idées moyennes qu'il exprima, nous a donné l'exemple de cette esthétique sobre et sûre, qui empêcha ses adeptes de s'égarer vers les mirages de la paresse, du dérèglement et du verbiage. Malheureusement cette école manquait d'air : parfois trop de solennité et de raideur; parfois trop d'acrobatie. Enfin, les symbolistes se préoccupèrent d'infuser à la métrique plus
PAHOI.ES A UN JIÎUM:: POHTK XIX
de souplesse, aux idées plus de recul, aux sentiments plus d'euvelo|>pé et de mystérieux. De nos jours, les poètes chantent, avec beaucoup de talent, l'éveil de cette Psyché qui sommeille chez tant d'autres et qui chez eux frissonne au contact de la nature et des humaines tendresses.
Dès lors, une synthèse s'élabore aveclenteur, adaptant tous les éléments lyriques de l'âme, comme un orchestre .se prépare en le préliminaire tâtonnement des instruments multiples, afin de pousser un « chant .symphonique » où collaboreront toutes les voix. Quand l'humanité tout entière tressaille, le Divin n'est plus loin. .T'entends déjà l'écho de ses pas invisibles, ou plutôt il est là, au cœur même de cette humanité rassemblée, car il n'est que l'humain plus humain. Nous pouvons donc saluer dans la poésie son entrée, timide d'abord, bientôt triomphale. Au lieu d'être séparé de nos émotions habituelles, comme on le croyait par erreur, il leur est incorporé.
« Nouveauté surprenante ! t'écries-tu. Depuis que je commence à prendre conscience, j'ai senti s'écrouler la vieille incompatibilité entre le Divin et l'humanité. Gombierf de fois les a-t-on opposés dans le passé l'un à l'autre !. et cette fausse antinomie a eu pour résultat de retarder indéfinimentle triomphe de l'humanité. Voilà dans les idées une révolution qui équivaut à la conquête de l'air dans le monde physique. C'est, en effet, par Thomme lui-même. « la conquête du ciel ». Michelet a écrit : « La Terre est dans le Ciel » ; l'homuie s'y trouve aussi. Dans le ciel métaphysique. Il n'y aspire pas seulement, il y respire. « La nature est surnaturelle ». disait
Elisabeth Brownig-, nous pouvons ajouter: « L'homme est surhumain (i).»
Ton jeune enthousiasme me réchaulTe ; n'oublie pas, cependant, qu'il ne s'agit que d'une renaissance ; carie plus pur esprit classique a déjà fixé dans Tart les traits immortels de Vllnmanilé divine. Et cela avec une simplicité et un naturel inégalés jusqu'ici.
Il n'est pas en elîet d'autre formule pour résumer les créations de l'antique Hellas.
Humanité divine, les personnages d'Homère,d'Eschyle, de Sophocle ; humanité divine, les statues de Phidias ; et, jusque dans les lig^nes du Parlhénon, à cause de leur beauté vraie, simple et grandiose, humanité divine ! Nous ne sortons pas de la nature ; le christianisme n'a pas encore, en le martyre volontaire du Juste, imposé sa loi suprême de mystère et d'amour. Et déjà pourtant sur l'Acropole s'accomplit la révélation du Beau, en attendant que plus tard, sur le Golgotha, s'achève la révélation du Vrai. Le salut terrestre de l'artiste est préparé par la Vierge A.théné. Celui en qui habite l'eurythmie ne mourra pas parmi les hommes; son œuvre est rachetée de l'oubli.
Tu te rappelles la Prière sur i Acropole, où la séduisante parure du verbe déguise souvent le sophisme et l'erreur. Je ne veux pas ici discuter avec l'ombre de Renan; mais il est certain que l'idéal hellénique fut plus large qu'il ne le supposa. La beauté qui plaît à la Déesse n'est pas exclusive de certaines beautés. Qu'elles viennent de l'Asie ou de l'Afrique, qu'elles soient la
(1) Le Miracle moderne.